‹ Chroniques [microform]Chapitre 8 sur 31 · LA PEINE DE MORT · texte numérisé non relu

LA PEINE DE MORT

Si l’exécution par la main äu bourreau n'était pas défini-

tive, irréparable, je l’approuverais peut-être, Un homme à

casse la tête À un autre, on lui casse la sienne et on lui en remet une meilleure, très-bien ! Tête pour tête, c’est la loi du talion. Belle chose en vérité que cette loi là! Ce n’est pas la peine, si la société, être collectif, froid, sans

préjugés, sans passion, n’est pas plus raisonnable qu’un!

simple individu, ce n’est pas la peine qu’elle se constitue et se décrète infaillible, Vaut autant revenir à la justice par soi eb pour soi, qui a moins de formes ct tout autant d'équité.

Au moyen-âge et plus tard, on trouvait que la mort ne suffisait point, qu’il fallait torturer et faire mourir un con:damné des milliers de fois avant de lui porter le coup-de-

grâce, La société moderne fait mieux; elle admet les circonstances atténuantes, elle n'inflige pas de supplices R

préalables, elle s’est beaucuup adoucie. -* c’est beau de la voir balancer un pauvre diable, pendant des semaines en-

tières, entre la crainte et l’espérance, et lui accorder en-k suite, s’il est condamné, plusieurs autres semaines, pour

bien savourer d'avance toute l'horreur de son supplice.

Que penser de la loi qui impose à un homme pour fonc]

tion et pour devoir d’en tuer un autre? Il faut pourtant

bien, dit-on, qu’il y ait un châtiment pour punir le erime.l

Eh! mon Dieu! si cela même était une erreur? D'où

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vient cette nécessité du châtiment ? Pourquoi ne pas prévenir su lieu de punir le crime? En médecine, on dit qu'un préservatif vaut mieux que dix remèdes. Il en est ainsi dans l’ordre moral. Mais les sociétés, encore barbares, quoiqu’on en dise, plongées dans une épaisse nuit d'ignorance, en sont encore au moyen primitif de la répression, tandis qu’en faisant un seul pas de plus, elles toucheraient à Ja vraie civilisation, qui n’a pas besoin d'être armée, parce qu’elle n’a rien à craindre.

Ce qu’on a compris jusqu'à présent par la civilisation n’en est pas même l'image. Chaque peuple célèbre, qui a laissé des monuments de littérature et d'art, n’avait qu’une surface très restreinte, ne couvrant qu’un petit groupe d'hommes policés, pendant que la masse restait sauvage, brutale et toujours féroce. La véritable civilisation ne peut exister sans une égalité parfaite de lumières et de conditions qui détruit l'envie, cause commune de tous les crimes, qui élève et purifie l'intelligence.

Niveler, dans un sens absolu, est un mot destructeur et criminel] ; il faut le repousser sans merci. Aspirer doit être le mot des sociétés modernes; aspiration des classes inférieures, des masses au niveau conquis par le petit nombre d’esprits éclairés qui servent comme de phare à chaque nation, Qu'il n’y ait plus d'ignorance ni de couches s0ciales, mais que toutes les classes soient également éclairées et humanisées, et le crime disparaîtra.

Ce n’est pas en donnant le spectacle du meurtre qu'on peut espérer de détruire le crime; on ne civilise pas en faisant voir des échafauds, on ne détruit pas les mauvais instincts en faisant couler le sang, on ne corrige pas et l’on n’adoucit pas les mœurs en entretenant le germe fatal qui

porte en lui toutes les passions criminelles. La société

n’a plus aujourd'hu: l’excuse des siècles passés qui ne sa.

‘vaient se débarrasser d’un criminel qu’en l’immolant ; # elle doit prendre sur elle le fardeau des principes qu’elle h proclame et rendre efficaces les institutions qui ont pour M objet de prévenir le crime afin de n’avoir pas à le châtier.!

L'horreur des échafauds s’est inspiré de chaque progrèsh de l’homme dans sa réconciliation avec les principes de la véritable justice. La peine de mort pour les hérétiques, à pour les magiciens, pour les voleurs, a disparu; la peine dem mort pour les assassins mêmes recule de plus en plus de-M vant la protestation de l'humanité. Les circonstances at:! ténuantes ont marqué la transition entre une époque bar-"

bare et les efforts que la société a faits pour détruire ses vices; il ne reste plus qu’à accomplir le dernier triomphe de la civilisation sur les préjugés qui seuls arrêtent encore le progrès des mœurs.

Je dis que le châtiment, de même que le remède, est À impüissant à guérir le mal tant que la cause de ce mal À

subsiste, C’est elle qu’il faut attaquer et détruire, L'ordre moral est analogue à l'ordre physique. Dans les pays où

la fièvre jaune entasse ses victimes, si l'on ne faisait que # soigner les sujets atteints, combien d'autres ne tarderaient | pas à succomber au fléau ? Mais ce qu'on cherche avant

toutes choses, c'est de détruire les éléments corrompus de l'air ; on combat l'épidémie dans ses causes permanentes, on dessèche les marais et l’on entretient la salubrité par

: fauds nà l’op

La société qui ne saimmolant ; à ipes qu’elle M ai ont pour Je châtier.h

tous les moyens connus de l’art, Souvent, ces moyens simples et faciles ne sont pas ou sont mal employés, parce que les préjugés, les discoureurs, les gens d'école et de routine s’y opposent au nom de l'usage ct des procédés consacrés par le temps ; il en est ainsi de l’état social où le mal subsiste, parce qu'on ne veut pas en reconnaître la véritable cause et parce qu’il y a toute espèce de classes d'hommes intéressées à ne pas le détruire.

que progrès!

ncipes de la

hérétiques, M ‘ Quand un membre est gangrené, s’écrient les apôtres la peine de" Qu talion, on le coupe; ainsi faut-il que la peine de mort en plus de-MN délivre ln société”de ses membres corrompus.” Ah! si nstances at-\

c'était là un raisonnement sans réplique, sont-ce bien Îles | meurtriers seulement qu’il faudrait conduire à l’échafaud ? Mais non; tant qu’il y aura une loi du talion et que la | justice n’aura pas trouvé d’autre formule que celle-ci: ‘ œil pour œil, dent pour dent; ”” tant qu'il y aura des | lois de vengeance et non des lois de répression et d’amendement, la société n'aura rien fait pour se reudre meilleure et ne peut que consacrer par certaines formes ce qui redevient un crime quand ces formes disparaissent. Qu'on y songe bien un seul instant, en mettant de côté toutes les s idées reçuos, toutes les tromperies de l'éducation, et la peine de mort apparaîtra plus horrible que le plus épouvantable des crimes. La justice n'est-elle donc que l’appareil formidable d’un juge, d’un jury et d’un bourreau, D ou bien est-elle ce sentiment profond, indestructible, éternel, de ce qui doit faire la règle des hommes ?

époque bardétruire ses

er triomphe!

êtent encore

emède, est | de ce mal” re, L'ordre les pays où faisait que # tarderaient | rche avant | rrompus de rmanentes, lubrité par

Or, ce que je nie, ce que je nie avec toute l'énergie de la pensée, c’est que la société ait le droit d'élever des écha.- Alauds. Je dis lo droit, le droit seul ; je ne m’attache pas

nà l’opportunité, aux effets produits, à une néccssité de con-

vention, à l’exemple de l’histoire, toutes choses qui sont autant d'armes terribles contre la peine de mort, je n'’invoque que le droit, exclusivement le droit, et voici sur quoi je m'appuie :

Personne, pas plus la société que l'individu pris à part, n’est le maître de la vie humaine ; elle ne l’est pas davantage sous prétexte de rendre la justice, car la justice des hommes ne peut aller jusqu’au pouvoir de Dieu. La société ne peut tuer non plus pour rendre au meurtrier ce qu'il a fait, car alors la justice n'est plus que la vengeance, ct retourne à la loi rudimentaire et barbare du talion qui regarde le châtiment comme la compensation du crime. Or, toute compensation veut dire représaille : cela ne résout rien, car la compensation est arbitraire et relative. Vous voulez que le sang efface le sang ; les anciens germains se contentaient d'imposer une amende à l'assassin ; d’un côté comme de l’autre, il n’y a pas plus de justice, car le châtiment ne doit pas viser à compenser, mais à prévenir le mai,

Voici un homme qui a commis un crime, deux crimes atroces ; il se trouve en présence de la société vengeresse. La société vengeresse ! voilà déjà un mot qui étonne, Le penseur se demande si une société qui se venge a le droit de juger et de condamner : il se demande si la justice, qui est éternelle, peut bicn aller de concert avec la loi qui n’est souvent qu’une convention fortuite, une nécessité qui emprunte tout aux circonstances ct qui varie avec elles, parfois même au détriment de ce qui est juste.

Le criminel est en présence de son juge; il a un avocat pour le défendre. Tout se fait dans les formes ; il a le bénéfice des circonstances atténuantes ; mais rien ne peut le

chose bien 8

soustraire au sort qui le menace, On va le condamner ; à quoi ? à la peine de mort. Ila tué; n’est ce pas juste ?

Un instant! Qui dit que cela est juste? Vous, vous-même, la société. Vous vous décrétez de ce droit qui n'appartient qu’à Dieu, et puis vous le proclamez, vous l’érigez en maxime, il fait loi. Vous ne voyez donc pas que vous vous faites juge dans votre propre cause? Et si cette loi, contre laquelle la conscience humaine aujourd’hui proteste, n’est qu'un manteau qui couvre votre ignorance ou votre impuissance à trouver les vrais remèdes, n'est-elle pas cent fois plus criminelle que la passion aveugle qui a poussé le bras dans un moment de colère irréfléchie ? Le meurtre est un grand crime, c'est vrai: mais souvent ce crime n’est que l'effet d’une surexcitation passagère, ou de quelque vice de nature, le plus souvent même d’une

éducation qu’on n’a rien fait pour corriger, et dont la société est la première responsable. Et cependant cette société, qui veut être juste, punit le criminel d’un long supplice qui commence le jour de son emprisonnement et finit le jour de son exécution |

Qu'on ne parle pas de l'exemple: c’est monstrueux. N'y eût-il qu’un seul crime commis sur toute la surface du globe en un siècle, que cela suffirait à démontrer l’impuissance de ce raisonnement. L'exemple des autres, hélis ! est toujours perdu pour soi, et c'est une vérité douloureuse qu'on ne se corrige jamais, de même qu'on n’acquiert d’expérience qu’à ses propres dépens. Non, jamais, jamais la vue d’une exécution n’a servi d'exemple ni produit autre chose qu’une démoralisation profonde. Et pourquoi? C'est bien simple, La vue du sang inspire une horreur qui vient de la sensibilité, mais qui corrompt l'esprit, et l’on

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