‹ Chroniques [microform]Chapitre 16 sur 74 · DE LA CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DE LA CINQUIÈME PARTIE

ÏDir la mart bu bon inc pUvve ie Houtbon^ ti it Bon 0bi9>que funiral fait à MXacotu

L'onzième jour du mois d'octobre, en l'an susdit, le bon duc Pierre de Bourbon mourut en sa ville de Moulins en Bourbonnois ; et le dix-septième , dedans Féglise des Jacobins de Mâcon , fit le roi faire ses funéraux obsèques, et là solemniser le divin service , très-dévotement. Tout le dedans et autour de la nef de l'église et du chœur étoit ceinture de drap de soie noir, semé des armes de Bourbon, et tout le circuit plein de cierges ardents, lesquels brûlèrent durant le service qui commença le seizième jour dudit mois d'octobre.

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âûi:5vi^it^^/-ft^^« lendemain, durant trois ^eW^sÔremAèlies dites par deux évêques et un cardinal, c est à savoir : messire Hugues de Bauza , évêque d' Angoulême , maître René de Prye évêque de Bayeux et maître de la chapelle du roi , et maître Guillaume Brissonnet, cardinal de Rheims, lequel dit la dernière, chantée par les chantres de la chapelle du roi à prande solemnité , où étoit le roi présent. Au milieu du chœur de ladite église , étoit une chapelle (unébreuse toute couverte de cierges ardents, et ceinturée d un drap de velours noir, garni des écussons des armes de Bourbon ; et au-dessous , étoient, en robes de deuil couvertes de cottes d'armes , un roi d'armes et deux hérauts, c'est à savoir : Montioie-Saint-Denifi , Champagne, et un autre héraut d'Angleterre, venu avec un ambassadeur pour le roi d'Angleterre. A l'heure que lagrand'messe fut prête à commencer, dedans le chœur de l'église entrèrent ceux qui portoient le deuil , et les ambassades qui pour lors étoient en cour; et premièrement, Antoine de Lorraine, duc de Calabre , en deuil , que messire Pierre de Rohan menoit; et après, Philippe de Clèves, évêque d'Autun, que conduisoit Antoine, marquis de Montferrat; le tiers étoit Gaston de Foix, que Barbazan de Foix menoit ; le quart , Charles de Clèves, que messire Henri de Neufchàtel menoit ; le quint,

messire Jean d'Albret, seigneur d'Orval, conduit par messire Louis d'Albuy, seigneur de Piennes; le sixième, messire Jean de Foix, seigneur de Lautrec, que messire Jean d'Amboise, seigneur de Bussy, menoit; lesquels se mirent tous sur les hauts sièges du chœur de l'église, au côté dextre. A senestre, vis-à-vis de ceux, étoient par ordre, premièrement, frère Mery d'Amboise , grand-maître de Rhodes ; messire Guy de Rochefort, chancelier de France; Mathieu Bascler, ambassadeur d'Angleterre ; Marcus Dandalus , ambassadeur de Venise ; l'ambassade de Florence, et tout plein d'évêques ; deux maîtres d'hôtel étoient au bas du chœur, lesquels alloient et venoient d'un côté à autre pour ordonner des choses qui à ce étoient requises.

A l'offertoire furent offrir, ceux qui faisoient le deuil, en même ordre qu'ai dit, lesquels offrirent chacun un grand cierge ardent; lesquels cierges reçut premièrement le roi d'armes Montjoie, étant au senestre côté de l'autel , et , après la réception , les bailla à un des maîtres d'hôtel du roi, qui étoit à main dextre, lequel les bailla à un frère jacobin étant auprès dudit autel.

Après que l'offrande fut faite, le sermon fut commencé par un docteur en théologie, de l'ordre des Carmes, nommé frère Laurent Bureau , évêque de Sisteron et confesseur du

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roi, lequel commença en son thème : Petre, amas me ? et , sur ce , suivit son propos , selon que le cas le requéroit en sens littéral, anagogie et allégorie , en déduisant la dignité de la puissance apostolique et la magnifique sanctification du très-glorieux clavier de paradis, saint Pierre, l'apôtre de Jésus-Christ; en élucidant aussi les œuvres vertueuses et royale généalogie du bon duc feu Pierre de Bourbon, lequel montra être directement descendu du glorieux saint Louis, jadis roi de France, et lequel saint Louis eut plusieurs fils et filles, entre autres un nommé Robert, duc de Bourbon ; de celui Robert descendit Pierre de Bourbon; de Pierre de Bourbon, Louis; de Louis, Jean ; de Jean, Charles ; de Charles, Jean, frère dudit duc Pierre de Bourbon, lequel avoit épousé madame Anne de France , fille du roi Louis onzième. Et ainsi fut faite ladite funérale fête , pendant le temps que le roi étoit en sa ville de Màcon. Maintes joyeuses nouvelletés et passe-temps furent là faits, et entre autres étoit un funambule, c est-à-dire un chemineur dessus corde , de la nation d'Allemagne, nommé Georges Menustre, bien jeune homme , lequel fit attacher une grosse corde à mont , au plus haut de la grosse tour du château de Mâcon et aux fenêtres du clocher des Jacobins de ladite ville, où avoit de hauteur, depuis terre jusques à là, vingt-cinq

toises mesure, et depuis le château jusques audit clocher, deux cent cinquante pas ; et, par là-dessus, deux soirs ensuivants, chemina; et, à la dernière fois , depuis la tour dudit château jusques dedans le clocher, où là-dessus, en la vue du roi et de plus de trente mille personnes, fit tout plein de gentillesses, comme basses-danses, sauts, gambades et morisques, et se pendit par les pieds et par les dents , avec un couvre-chef: qui fut une chose bien étrange à regarder et merveilleuse à ouïr ; toutefois il fut vrai, si par prestigie la vue humaine ne fut enchantée. Une autre sauterelle de Florence étoit là , laquelle dansoit très-nouvellement avec hautes gambades et doubles soubresauts , et faisoit morisques légères, et étranges danses que je laisse pour rentrer au principal de ma matière.

Comment U r arbinûl it Ôrine fut fait pape , m mogen que maître (fteorfleô, earîrinal y ^Imboiee, lui bailla treije tïoijr qu'il amxi eueô au cowelatie.

Le cardinal d'Amboise étant lors à Rome logé à la vice-chancellerie, comme avez ouï dessus, le cardinal Ascaigne, qui au roi avoit

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promis de bien besogner, simuloit toujours, en paroles feintes et mots couverts , continuer propos, voire de bouche, mais d'effet besognoit pour le cardinal de Seine , grand orateur et ami du roi des Romains; et, pour lui vouloir faire son cas, s'endetta au banquier Dalbème et à un autre nommé Espannoche, desquels il eut plus de cent mille ducats pour acheter la voix du Saint-Esprit, si par grâce ne la pouvoit avoir. Or advint que, pour procéder de par Dieu à l'élection papale , trentesept cardinaux furent assemblés ; la messe du Saint-Esprit fut célébrée et le sermon fait, et, après ce , entrèrent cardinaux au conclave, où furent sept jours entiers sans pouvoir conclure, et ce durant, le cardinal de Bonivent cuida là mourir : car il étoit fort vieux et maladif. Après que sept jours eurent demeuré en conclave , et que chacun des cardinaux eurent des voix ce qu'ils purent , le cardinal de Seine , qui grand'partie en avoit de lui et d'autres qui au prochas du cardinal Ascaigne lui étoient promises, se tira devers le cardinal d'Amboise , qui en avoit treize, et , sans celles, ne pouvoit celui cardinal de Seine trouver ses clefs; toutefois, celui cardinal d'Amboise, voulant faire un pape pacifique et garder l'Église de schisme, lui donna ses voix; et, ce fait, lui promit celui de Seine de lui bailler la légation de France et de Bretagne , et faire son

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neveu, l'évêque de Narbonne, cardinal : et ainsi fut pape ledit cardinal de Seine, et nommé pape Pie tiers. Ce fait , tantôt après tint le premier consistoire, où se baillèrent les légations et se firent les cardinaux ; et là , pensoit le cardinal d'Amboise avoir la sienne et faire son neveu cardinal , comme lui avoit été promis; toutefois, de ce ne voulut rien octroyer le pape : car Ascaigne , qui couvertement haïssoit ledit d'Amboise , gouvernoit le pape au moyen de l'aide qu'il lui avoit faite; et voyant, celui cardinal d'Amboise, que pour cette fois étoit frustré de son intention , et la menée que faisoit le cardinal Ascaigne n'être avantageuse pour son profit ne bien sûre pour sa personne, se retira à un palais fort, où se tenoit le duc de Valentinois, et là attendit la fin de sa fortune, qui fut telle, que par plusieurs lui fut dit qu'il se donnât garde en ses affaires : car le pape, ce lui dit-on, le vouloit faire empoisonner, et tuer ses gens ; et en ce temps, fut tué un des archers de sa garde, nommé Guillaume du Oulay, par les ruffiens de Rome. Parquoi ledit cardinal d'Amboise se tint sur ses gardes et demeura là longuement, comme je dirai, et avec ce. Dieu lui aida de tant , que le pape Pie, qui malement le vouloit traiter, ne véquit guères , ce qui lui fut moyen de sauvegarde de sûreté, et hasard d'heureuse chance, comme au rang sera dit.

Comment Vatmie îre Jtance^ apvh ViUciion îru pape J)w, pa^m pat les faubaurfle îr^ Konu, a dVn alla an ^axiiian.

Quatre jours après rélection du pape Pie , le roi en sut les nouvelles : parquoi ne voulut que son armée, qui autour de Rome avoit demeuré plus de six semaines, y séjournât plus; aussi n'étoit- ce point pour l'avancement de son affaire , ne à la foule de ses ennemis ; car ce pendant, les siens y perdoient temps, dépendoient leur argent, diminuoient leurs vivres, dissipoient leurs liabillemens , éloignoient la belle saison et approchoient l'ennuyeux hiver; les autres gagnoient pays, faisoient provision de victuailles, renforçoient leur armée, occupoient les passages et fortifioient leurs places ; toutefois, durant ce temps , leur vinrent six mille Suisses et trois mille Normands , qui les arrêtèrent quelque temps; et voyant le roi que temps se retardoit, voulut avancer son armée. Or, étoit lors messire Louis, seigneur de la Trimoille, toujours tant malade qu'on n'y espéroit nulle guérison , dont les gens d'armes avoient merveilleux regret : car c'étoit un chef pour la guerre, hardi, sage, prompt et heureux ; et le roi , sachant que ainsi ma-

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lade ne pouvoit à point conduire son armée , lui manda qu'il s'en retournât , et en son lieu mit Francisque de Gonsago, marquis de Mantoue , et avec lui quatre capitaines principaux , françois , nommés : messire Louis de Hédouville , seigneur de Sandricourt ; messire Jacques de Silly, baiUi de Caen; messire Antoine de Bessey, bailli de Dijon ; et Jean Duplessis , autrement appelé Courcou , commissaire des gens d'armes de toute son armée ; son ordonnance ainsi faite, manda qu'on marchât : ce qui fut fait. Moult ennuyoit à messire Louis de la Trimoille, que l'armée du roi ne pouvoit gouverner et conduire, comme celui qui de bien servir le roi avoit bonne envie ; mais sa griève maladie qui toujours empiroit ne le voulut; toutefois, alors que l'armée voulut déloger pour tirer en avant, il se mit avec, dedans sa htière, et la conduisit une journée loin , où là prit congé des capitaines et gens d'armes , en leur recommandant l'affaire du roi , et les priant que , à son service, fussent si bons, que pour mourir ne fissent défaut qui leur honneur amoindrît. Et , ce dit, plusieurs François lui dirent adieu, les larmes aux yeux. L'armée se mit à chemin vers Rome, et lui au retour de France. Par les faubourgs de Notre-Dame-de-Populo de Rome passèrent les François, tous en armes et bien ordonnés. Les Romains , par sur

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leurs murailles, les regardoient marcher. Le cardinal d'Amboise, avec plusieurs autres cardinaux, étoitlors dedans un jardin du feu cardinal Ursin, près du bourg de Populo, et gmnd nombre des seigneurs de la ville, lesquels regardèrent la passée des François, qui marchoient en bel ordre et à grand nombre; car, selon le dire de ceux qui là étoient, furent là plus de douze cents hommes d'armes, que François que Lombards et Italiens, bien dix mille hommes de pied, et d'artillerie neuf gros canons, deux grandes coulevrines, huit moyennes et dix faucons, sous la charge d'un nommé Jannot de Saman avec trente-six bons canonniers. Ainsi s'en alla l'armée des François , et marcha ce jour jusques à trois milles de Rome , où en la plaine se campèrent pour ce jour ; de là s'en allèrent à une abbaye où la messe se chante en grec, et les religieux de là sont tous Grecs , et font leur hostie de pain levé , et carrée : car ainsi est la mode de Grèce. De celle abbaye furent à une ville nommée Vert-Menton, terre des Colonnois, que les Allemands voulurent piller; mais par les capitaines françois fut le bruit abattu, et la ville sauvée; et en ce lieu un François, nommé Louis de Combret, seigneur deGibbanel, fit la montre des Suisses et Normands et autres gens de pied. Là étoit ausdi un chevalier albanois, nommé

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messire Mercure, très -gaillard homme, et moult adroit selon la mode de leur pays , lequel avec lui avoit cent Albanois , tous gens de trie pour le métier de la guerre. De cette ville de Vert -Menton tirèrent les François jusques à un fleuve au-dessous du mont Saint-Jean , cinq milles loin , lequel fleuve va droit à Ponte-Corbe , et court si très-tôt, que à guéer est moult dangereux ; mais , pour le passer plus sûrement, aux gens de pied et d'artillerie , le bailli de Caen fit mettre là dedans les canons qu'ils avoient là tout de long et à deux rangs dedans cette rivière impétueuse, qui peu creuse étoit , mais roide à merveilles : aussi choit-elle des montagnes ; qui lui avance le cours. Que que soit, iceux canons furent là assis et foncés par-dessus, en manière que toute l'autre artillerie et les gens de pied y passèrent tout sûrement, et les autres pièces qui étoient en l'eau furent à force de gens et de chevaux mises en terre sèche. Les gens de cheval passèrent à gué au-dessous de leur pont qui rompoit le cours de l'eau : encore alloit-elle si roide que , en passant , un archer du bailh de Dijon, nommé Fours, tomba lui et cheval en l'eau , qui soudainement emporta tout hors le pouvoir du secourir de ceux qui * là étoient; dont fut celui noyé , homme et cheval. Après que tout fut passé, firent un logis à la campagne, et de là le marquis de Man-

toue, lieutenant du roi , envoya une trompette sommer Rocquesecque de se rendre en l'obéissance du roi , ce que ne voulut ; mais les Espagnols qui dedans étoient et les vilains pendirent ladite trompette , et fermèrent leurs portes. Dont les François s'en allèrent loger au pied de la muraille et dedans des vignes qui à touchant de là étoient, et là commencèrent à battre la ville , et continuèrent six heures durant; cela fait, fut là donné un assaut par les Normands et Gascons, lesquels furent repoussés moult lourdement, et chassés de la brèche, tant que le seigneur de Normanville, leur capitaine, qui des derniers étoit demeuré à la retraite, fut environné des Espagnols et assailli; toutefois, si à point se défendit, qu'il échappa moyennant quelque secours que aucuns de ses gens lui donnèrent. Hors de la ville sortirent grand nombre d'Espagnols et autres , et se mirent par les vignes où les François étoient logés , dont iceux coureurs furent si mal arrivés que presque tous y demeurèrent; les autres furent menés battant jusques dedans leurs portes. La nuit ensuivant. Espagnols et gens de la ville, à grosse route, sortirent par les jardins et petits chemins obliques pour cuider trouver aucuns des François écartés ; mais ceux furent pris au trébuchet : car messire Jacques de Silly et Bernard de Scénon avec cent cinquante hommes

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d'armes s'en allèrent embûcher par les maisons du bourg qui étoient vides, et dehors de ville , en lieux secrets ; tantôt furent Espagnols les uns au bord des vignes où étoient les François, les autres par chemins écartés, et les autres aux champs, cherchant leur proie ; mais le bailli de Caen , qui leur avoit embûche apprêtée, sortit d'un côté sur eux, et tous ceux qui lui furent en vue passèrent par sous l'ombre de sa main et de ses gens, qui autant que en trouvèrent, autant en mirent à sac, et pas un ne leur échappa; car ils étoient tous à pied et en lieu de prise : Bernard de Scénon , avec cinq hommes d'armes des siens , desquels étoient Mathieu dePinchault, Mathurin Gandeau, Dupré, Jean de Saint-Jean et deux autres, avec trois de ceux du bailh de Caen , rencontrèrent le long d'un bas chemin cent cinquante hommes de pied espagnols , au travers desquels donna celui de Scénon avec ses gens, tellement que plus de dix furent mis à l'envers; et, entre autres, un nommé Jean de Saint-Jean, François, rencontra un Espagnol sur le bord du haut d'un chemin et là lui donna de la lance tel choc, que tout au travers du corps lui mit , et envoya homme et lance du haut en bas. Les autres des Espagnols se mirent à la fuite ; mais presque tous en fuyant furent tués. Somme, de tous ceux qui la nuit s'étoient mis hors la ville n'en retour-

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na que bien peu. Le marquis de Mantoue et les autres capitaines de Farmée du roi, voyant que pour mettre là le siège et longuement demeurer n^étoit que retardement de leur emprise , délibérèrent marcher outre , pour combattre les ennemis^ si aux champs les rencontroient, et pour ce que à Gayette avoit grand nombre de gens d'armes et force de gens de pied , mandèrent au marquis de Saluées et à messire Yves d'Alègre et aux autres capitaines François qui là tenoient garnison, qu'ils se rendissent à l'armée du roi à Rocquesecque , ce qu'ils firent ; dont furent tous ensemble délibérés de combattre les Espagnols , quelque part qu'ils fussent, et s'en allèrent de Rocquesecque àunlieunommé Aquin, d'Aquin au pont de Corbe, où là se trouva G onsales Ferrand avec toute sa puissance. Or pensoient les François qu'il leur voulsît donner la bataille, mais il ne faisoit que côtoyer l'armée , san^ approcher de plus près que de la portée d'ui canon; mais force escarmouches furent là faites et rencontres de coureurs. Après que celui Gonsales eut vu la manière des François, qui ne demandoient que le combat, et leur armée moult grosse , se retira sans leur vouloir autrement empêcher le passage. L'armée de France étant outre le pont, l'artillerie, qui ,pour letempsgras quijàde là avoit le cours, étoit demeurée, et ne pou voit aisément tenir charroi .

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s'arrêta près de celui pont pour à besoin la secourir, si les Espagnols eussent chargé dessus, et fut fait retourner messire Louis de Hédouville, seigneur de Sandricourt, avec vingt-cinq hommes d'armes et soixante estradiots albanois, sous un nommé messire Mercure ; lesquels , ainsi que ladite artillerie approchoit et passoit le pont, étoient sur le derrière , qui tantôt eurent en vue bien trois cents chevau - légers d'Espagne, marchant vers eux; et, ce voyant, messire Mercure, Albanois , dit au seigneur de Sandricourt qu'il vouloit aller voir quels gens c'étoient, et que, pour les amuser, leur donneroit une escarmouche; auquel dit le seigneur de Sandricourt : « Allez et vous donnez garde de vous mettre trop avant en la fiance de mon secours; car vous voyez que je suis tropfoible pour attendre leur puissance et supporter leur faix. » Pour ce ne s'arrêta celui Mercure; mais, comme j'ai su par un homme d'armes nommé Philippe Sechaust, Limosin, qui là avec le seigneur de Sandricourt étoit , celui Mercure, avec soixante Albanois des siens, adressa aux Espagnols , et sitôt que assez fut près d'eux , lui et tous ses gens donnèrent des éperons, et baissèrent leurs bannerolles en courant comme tempête , tellement que au travers de la foule d'iceux Espagnols s'entremêlèrent et percèrent; puis rechargèrent gaiement , et tant fi-

rent que, à la vue dudit seigneur de Sandricourtqui lesi egai doit besogner, les rompirent , et abattirent aucuns , et les autres chassèrent si loin, que pour cejour plus ne retournèrent. Ne fut-ce pas bien droit donné sur les ennemis, et tout à point mis la main aux armes? Si fut ; dont celui chevalier albanois doit avoir un lieu perpétuel au rang des gens de bien. Que fut-ce , après qu'il eut donné la chasse à ces gens, s'en revint avec tous les siens, et avec Fartillerie passèrent le pont de Corbe. Le capitaine Gonsales, pensant que les François voulussent aller passer au pas Saint-Germain , à toute son armée s'en y alla devant; toutefois Tarmée de France ne fut par là, mais s-en alla à la rivière du Garillan pour la vouloir passer, et se logea sur le bord de la rivière, auprès d un vieil palais fait à Tantique, nommé le palais Scipion, et là tout auprès sont tout plein de vieux arceaux, et dit-on que c'est œuvre virgilienne faite anciennement par art diabolique, et toute en une nuit, avec des arches qui vont de Rome à Naples, passant par là; et par lesdites arches, de Rome à Naples envoyoient huiles et vins, quand nécessité en étoit : que que soit , le capitaine Gonsales, voyant que les François n'alloient au pas Saint -Germain , mais vouloient ponter le Garillan et passer par là , se mit de l'autre côté avec son armée pour dé-

fendre le passage, et vint mettre son camp au droit de celui des François, la rivière entre eux et lui , et ses gens loin des François demimille ou environ; et à touchant de la rivière fit faire de nuit tranchées à force, et mit là des gens pour garder le pas aux François , lesquels furent là huit jours, où ce pendant un capitaine de mer françois , nommé Pregent de Bidoulx , entre la tour du port de Garillan et la marine, fit faire un pont de bateaux, et, sitôt qu'il fut fait, de plein midi , fut charrié jusques au droit du lieu où étoient les François; et là, premier que le vouloir mettre sur l'eau, un François, nommé messire Jean Chapperon, qui peu devant ce étoit venu de Calabre, où avoitété prisonnier aux Espagnols, fut transmis outre la rivière avec quinze ou vingt laquais , pour réveiller les Espagnols qui étoient sur le bord de la rivière aux tranchées, et là par bateaux s'en va lui et ses gens; et, lorsqu'il eut abordé , se met à terre , tout droit tirant aux tranchées , où commença à tâter avec sa demipique qu'il y avoit dedans. Lui et ses gens chargèrent à tour de bras sur les Espagnols , qui soudainement se mirent hors de leurs tranchées, et là se battirent à qui mieux mieux. Celui Chapperon étoit toujours des plus avant à la mêlée, et tant donnoit de coups de pique à ces gipponiers, qu'ils ne sa voient remède d'eux sauver; toutefois se défendirent à toutes

mains; et eux , comme ceux qui trois fois plus de gens étoient que de François , commencèrent à prendre courage et outrer nos gens ; dont ceux des nôtres qui à Tautre bord du^'fossé étoient, écrièrent les escarmoucheurs qu'ils se retirassent; mais messire Jean Chapperon ne vouloit déplacer , ains à coups immodérés chargeoit sans coups refraindre. Aucuns de ses gens se retirèrent, et presque tous lun après Fautre, que encore tout seul soutenoitle combat, dont fut pressé à tous côtés, et tant approché , que un Espagnol sur lui rua un coup de rapière le long de sa pique, qui lui tomba sur la main senestre, tellement que les deux maîtres doigts lui fît voler à terre. Les François lui crioient qu'il se retirât, et que par folle hardiesse ne soutînt mortel dommage; toujours ruoit à coups forcenés, tant que là fut regardé de chacun et de tous prisé ; finalement, quand il se vit de secours dénué, et affoibli de membres en se défendant au démesuré, approcha le bord, et là se mit dedans un bateau. Les Espagnols le suivirent jusques à Feutrée de Feau, dont à coups d artillerie furent sitôt délogés, que premier qu'ils eussent gagné leurs tranchées, plus de six furent rencontrés et abattus. Tout le long de la rivière du Garillan, entre Saint- Germain et Gayette, étoit l'armée des François , logée par les villes et bourgades de là

autour : dont la compagnie du marquis de Saluées étoit à un lieu nommé La Frète, la plus proche de Saint-Germain ; ceux du chevalier de Louvain , à un mille près encontre la rivière; ceux du seigneur de la Trimoille, dont un nommé Pierre Dos, bailli de la Montagne , étoit lieutenant, et ceux du sire d'Albret, sous la charge du seigneur de Duras, étoient aussi sur la rivière , auprès d'un lieu nommé Castelfort; ceux de messire Rogier, baron de Béart , et ceux de la Fayette étoient le long du Garillan , à un mille loin l'un de Fautre; ceux du seigneur de Sandricourt étoient sur une montagne, un mille près de la rivière, et ceux du comte de Ligny à deux milles , et tous en approchant de Saint - Germain à Gayette. Ainsi pouvoient les Espagnols venir sur eux, que bientôt ne fussent assemblés. Tous les autres étoient aussi le long du Garillan , chacun en lieu avisé pour servir à besoin et se trouver aux coups. Au droit du pont, deçà et de là, étoient le marquis de Saluées , messire James de Foix ; Jean Stuart, duc d'Albanie; messire Louis de Hédouville, seigneur de Sandricourt ; messire Antoine de Bessey, bailli de Dijon; messire Jacques de Silly, bailli de Caen; Jean Duplessis, dit Courcou , commissaire des gens d'armes ; François Daillon ; messire Jean Chapperon et presque tous les autres capitaines, avec les

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Allemands du roi et deux mille autres hommes de pied, et messire Mercure à tout ses cent Albanois, et grand nombre d'autres gens d'armes lesquels gardoient celui passage.

Commfnl Iro François ftmt un pont sur la rt-

mhe î>u (feorillon , et paxstxtnt outre tnoljré

Ug €8po0n0l9, qui tiiflourfusmcnt le îrtfrnîiirrnt.

Après que les François eurent visité les tranchées des Espagnols, le pont fut mis sur l'eau du Garillan , et là tout à ferme attaché , et afin que quand les François le voudroient passer, les Espagnols ne pussent sans grande perte et outrageux dommage le défendre, toute l'artillerie avoient atitrée autour du pont, et embouchées leurs pièces droit à la venue des Espagnols. Ce fait, pour donner une alarme sur leurs tranchées, quinze hommes d'armes françois passèrent le pont, desquels étoient Jean de Chabannes, seigneur de Vandenesse; I ecuyer Morimont, Pierre de Bayard, lequel, pour y être des premiers , n'eut loisir dé prendre d'autre harnois que , une grosse javehne au poing , un saie de velours gris sur son pourpoint. Aussi furent de ceux , le sei-

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gneur de Mallicorne; Ryou, des gentilshommes de la reine; le bâtard de Pons; un homme d'armes nommé Lorrière; un autre nommé Jannot de Payennes, de Gascogne; Rhodez, lieutenant du seigneur de la Crote, et quatre autres, desquels je n'ai su les noms; et eux ainsi passés , transmirent sur le bord des tranchées pour crier France! France! trois de ceux , c'est à savoir le seigneur de Mallicorne , et deux hommes d'armes de ceux du seigneur de Sandricourt, lesquels furent sur le bord desdites tranchées, où firent leurs cris, et chargèrent sur ceux qui dedans étoient , lesquels ne se firent appeler deux fois pour soi lever, mais tout à l'étourdie saillirent de leurs tranchées et se mirent les uns à fuir vers leur camp, et les autres soutinrent l'escarmouche en attendant leurs secours. Durant ce hutin, trois ou quatre cents François, tous à la file, passèrent le pont et donnèrent la charge sur les Espagnols , telle que, la longueur d'un jet de pierre outre le pont, aucuns des François les chassèrent , desquels étoient un nommé Ryou , le bâtard de Pons, et avec eux quelques autres , comme m'a été dit. Le capitaine Gonsales, qui à deux jets d'arc de là étoit avec tout son ost emparqué , sachant par les fuitifs des tranchées, que les François passoient la rivière , transmit là mille deux cents hommes de pied et trois cents que hommes d'armes que genétai-

res, auxquels dit que à ce besoin ëtoit métier de mettre tout en avant, et à peine de la mort n'étoit heure de reculer, disant : «Si les François qui plus avantageux sont que nous autres, passent, incontinent nous donneront la bataille , où nous pourrons perdre honneur, vies et pays ; pour ce , mes amis, ne craignons à nous mettre à tous dangers pour obtenir victoire et acquérir honneur. » A ces paroles, se mirent les Espagnols à Ferre, et à deux côtés leurs gens de cheval d'un et leurs piétons d autre, en manière comme pour vouloir enclore les François qui hors du pont étoient; dont aucuns écartés se serrèrent, les autres demeurèrent, et mêmement un nommé Ryou et quelques autres malavisés ; tantôt eurent, les Espagnols, François approchés, et eux, comme pleins de cœur, tous en foule se vinrent jeter à la traverse , où firent armes excessives et prouesses incroyables: car à leur venue, plus de vingt bonnes pièces d'artillerie furent au travers d'eux tout à coup déchargées , dont dix, vingt, trente , quarante à la fois en emportoient , tant que là où les coups passoient , n'avoit que têtes, bras, jambes et corps démembrés. Ce fut merveille, car onc hommes ne firent plus hardiment que firent là les Espagnols, et si ne perdirent ordre ne vouloir pour l'horrible échec que sur eux se faisoit; mais jusques à joindre approchèrent les François, qui plus de

quatre cents étoient hors le pont , où combattirent main à main plus d'une grosse heure. Là sans faillir se trouvèrent plusieurs gens de bien françois, et entre autres que j'ai ouï là louer, fut un gentilhomme de Bretagne de ceux de la reine, nommé Ryou , lequel, avec quelques autres avoit suivi et chassé les Espagnols des tranchées , comme j'ai dit, et là à tous venants très-hardiment avec une javeline pour la barde, tint pied ferme, et d'aventure s'étoit tant hâté , que sans arme ne salade , la tête découverte, fors d'un chapeau , s'étoit trouvé aux coups; dont en faisant armes au possible, un Espagnol, qui des premiers l'avisa, lui jeta une javeline de droit jet, et icelui au-dessus du bord de sa cuirasse atteignit dedans la gorge , de quoi fut blessé grièvement; toutefois la javeline lui fut arrachée par un François étant là , lequel lui dit qu'il se retirât , ou qu'il l'abandonneroit , vu que trop écartés étoient de leurs gens; à quoi n'entendoit celui Ryou, mais se défendoit toujours à tour de bras, et donnoit coups démesurés; si fut finalement environné de tous côtés et pris par les Espagnols qui en l'emmenant eurent question de sa prise : les gens de cheval le vouloient avoir, et les piétons aussi , disant qu'ils n'avoient pris personne; somme, chacun le vouloit avoir, cuidant que ce fût un très- bon prisonnier; aussi étoit-il ; mais à la parfin , au moyen de

leur question, ils le tuèrent sur- le -champ. Ses nobles faits font le vrai témoignage de la perte de sa mort. Celui François qui avec lui étoit, voyant que là n'étoit à bonne sûreté, se voulut ôter du chemin; mais entre lui et les François jà avoit telle foule d'Espagnols, qu'il ne savoit quel chemin prendre, nenepouvoit outrepasser. « Or, n'est-il rien, dit-il, qu'on ne fasse pour sauver sa vie ! » Parquoi arracha la croix blanche qu'il portoit , et se mit au travers de la presse des Espagnols , tirant vers le pont; et feignant être du parti d'Espagnç, commença à dire en langue espagnole : Adelante! adelante! qui est à dire : Devant! devant! et ainsi pî^ssajusquesurlebord du pont, où main . à main se faisoit le combat, et là trouva un capitaine espagnol avec deux enseignes autour de lui, et grand nombre d'Espagnols à sa queue, lequel avoit en main une grosse javeline d'Espagne, ruant coups à bras dépliés, et sitôt qu'il avisa celui François, il le prit par le bras, et le mit devant, qui guère n'y demeura, car avec sa bande se rallia et tint là pied ferme. Les Allemands du roi se montrèrent là si à point, que chacun faisoit louable rapport de leurs honorables œuvres , et mêmement se montrèrent, entre autres, Hans Grou, frère de Pètre Grou , bandoulier de ceux de la garde; aussi fit un qui lors étoit fourrier de leur bande. Ici ne veux mettre en si-

lence les faits d'un François nommé Pierre de Bayard, duquel tant de fois j'ai commémoré le nom et décrit les gestes : car à cette affaire, fit une chose qui ne se doit taire, ce me semble; donc, pour en dire, celui de Bayard, à l'heure que les Espagnols commencèrent à assaillir le pont, étoit là au front, d'aventure désarmé , qui souvent ne lui advenoit , et comme chacun se mit sur le pont en armes, pour l'aller défendre des Espagnols qui à grand nombre l'assailloient, dit que sans lui ne se feroit le butin ; dont ainsi , comme il étoit en pourpoint, un saie de velours gris dessus , avec une javeline au poing , au front du combat, et sur le bord dudit pont où la grand'foule des Espagnols étoit, se mit, et là, comme si armé de toutes pièces eût été , aussi assurément donna, et soutint le combat, et fit merveilles d'armes; car ainsi comme j'ai su par aucuns des François et autres qui là étoient, un capitaine espagnol qui, avec deux enseignes, comme j'ai dit, assailloit le pont , eut ledit de Bayard en barbe, un nommé Mallicorne, et grosse route d'autres qui à tour de bras défendoient le pont : celui capitaine assailloit comme un lion , et souvent visoit à rencontrer celui de Bayard, pour ce que désarmé le voyoit; mais tant se savoit bien garantir, et si bien lui advint que onc n'eut plaie dont il laissât à combattre; et tant fit, qie à la fois, ainsi que

3o CHRONIQUES

ledit Espagnol leva le bras pour ruer un coup en le voyant découvert, sous Taisselle, lui adressa là sa javeline; en sorte que plus d'un pied lui mit dedans le corps, dont chut à terre et mourut soudainement. Ses deux enseignes furent pareillement atterrées et mises à sac. Ainsi désarmé se montroit celui de Bayard; c'était bien chercher le dangereux péril pour un titre d'honneur rencontrer. Là se trouva un sien compagnon , nommé Pierre de Pocquière , seigneur de Bellabre, lequel en cet état le voyant, tout rudement lui dit qu'il s'ôtât de là, de par le diable, en le tirant à tous efforts; mais ce fut pour néant; car s'il avoit été des premiers à l'assaillir, des derniers voulut être à la retraite : ce qui fut , ne onc de là ne voulut démarcher jusque tout fût fait. Ainsi étoient nos gens sur le bord du pont et le long de la rivière, tous arrangés et en manière que leur artillerie ne pouvoit tirer sans les endommager, et ainsi que plusieurs qui étoient là m'ont dit, si, d'un lez hors le tirer de l'artillerie, se fussent serrés, leurs ennemis eussent été mortellement menés. Quoi plus? Les Espagnols de cheval chargèrent moult rudement sur les François qui étoient le long du bord de la rivière et en tuèrent aucuns, et entre autres un des cent Allemands du roi , lequel avoit ce jour dringué d'autant, et tout ivre s'étoit mis hors la foule de ses com-

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pagnons, une hallebarde au poing; et là contre lui vint un homme d'armes espagnol , la lance sur la cuisse, et lorsqu'il fut prêt à baisser, mit la lance en arrêt , et donna à celui Allemand au travers de la gorge si rudement, que le tronçon lui demeura dedans, de quoi mourut sur-le-champ. Un autre Espagnol près de ladite rivière vint pareillement, et à lance baissée atteignit un homme d'armes françois nommé Lorrière, étant à pied , lequel fut choqué si lourdement, que à la renverse tomba dedans celle rivière , et tout armé qu'il étoit , se prit aux cordes où étoit attaché le pont , et à l'aide de ses compagnons, qui avec lances et piques le secoururent, se sauva; et ainsi se combattoient à toute outrance. Je ne me veux taire de la merveilleuse hardiesse d'iceux Espagnols; car ceux qui achevai étoient, descendoient à pied , et à grands coups chargèrent tant sur nos gens , qu'ils les repoussèrent jusques à mi le pont , et là combattirent comme lions , et avec leurs épées tranchèrent aucunes des cordes où étoit le pont attaché , et n'eût été l'excessive résistance des François , ils eussent désattaché et rompu ledit pont. Que futce? les François qui étoient deçà le pont à grosse armée, voyant les Espagnols outrer leurs compagnons, se mirent sur celui pont à grosse route pour repousser les Espagnols et leur donner la bataille; mais messire Jacques de

Silly et ineGsire Louis de Hédouville, des chefs de rarmée, se mirent au-devant, l'épée au poing , et défendirent que homme des François, à la peine de la hart, n'allât outre, disant qu'il n'étoit heure de donner la bataille , vu que toute l'armée de France n'étoit là, mais dispersée en plusieurs garnisons, et aussi que la voie n'étoit assez ample pour passer si à coup toute l'armée ; par quoi à la parfin les François se retirèrent , et les Espagnols à coups d'artillerie furent affolés et rechassés. Le capitaine Pregent de Bidoulx étoit lors en mer près de là, dont les battoit à la traverse de telle sorte , que c'étoit horreur à regarder. Somme , ils furent envoyés par les François, et le pont gagné, tant que la nuit ensuivant, messire Louis de Hédouville, Perrot de Payennes, et grand nombre de François qui là étoient , couchèrent delà le pont , et là se fortifièrent. En ce temps le marquis de Mantoue fut malade , tant que contraint fut de s'en retourner : dont Louis, marquis de Saluées, fut ordonné par le vouloir du roi chef de son armée. En ce temps mourut messire Gabriel d'Albret, seigneur d'Avannes, à Civita-Vecche, dont la perte fut pour le roi ennuyeuse, pour la noblesse dommageuse , des dames regrettée , et pleurée de plusieurs ; car il étoit enrichi de bonnes mœurs , ennobli de prouesse, embelli de jeunesse, et aorné de vertus.

Wm i)ivitiqne qui, en ce même impe, fut brûle

En ce temps fut à Paris brûlé un hérétique, lequel, le jour de Saint-Louis dernier passé, un vendredi , ainsi que dedans la Sainte-Chapelle du Palais à Paris les cordeliers et jacobins étoient là pour célébrer le divin office et solenniser la fête du benoît saint, se trouva là celui abominable méchant, et là, ainsi que quelque prêtre voulut dire messe sur un petit autel à main dextre dedans ladite Sainte-Chapelle , se présenta pour lui aider , et se mit à genoux la tête découverte, contrefaisant le bon chrétien et dévot catholique ; à laquelle messe assista et répondit très-dévotement par semblant; et quand ce vint à la consécration, il alluma un cierge et s'approcha du prêtre bien près au côté, comme si par grande dévotion eût voulu voir le saint-sacrement; et ainsi comme celui prêtre voulut lever la sainte hostie , celui hérétique la print et arracha violentement des mains du prêtre en disant ces paroles : « Et durera toujours cette folie ! » Plusieurs gens de bien qui virent ce crime néfande, là accoururent , et le prinrent par les cheveux, et le voulurent aucuns tuer, en le

traînant depuis la chapelle jusques au bout des degrés du Palais ; et là lui tomba Thostie sacrée d'entre les mains, toute brisée, laquelle fut honorablement par les gens d'Église relevée et mise en calice, et le lieu où elle étoit chute , couvert de drap d'or et fermé, que des pieds homme ne touchât. Or fut mené ce misérable en prison , et là interrogé par les docteurs; lequel ne croyoit être de déité autre que Jupiter et Hercules, et nioit tous principes fors les naturels, et disoit que autre paradis n'auroientles sauvés, que les Champs-Elysées , et tout plein d'autres folies où n'avoit nul propos.

Longuement fut gardé pour voir si connois-

sance de son erroné propos lui vîendroit, mais toujours persévéra en sa folle opinion; dont son procès lui fut fait, et lui brûlé tout vif comme desservi l'avoit.

Comment le tapitainr Couie îr'Jlrô sortit ie t)nt0U6e avec pm îre ignig, et prit la mile î>'2lnîrrtf , îloum et €ôpinûn9alU , laquelle mit à Bann î ^l ^^mment pluôieurs autres pilles &e la poniUe se rendirent à lui, e0mme ©ensane , l'€t0ile , Dapolie et la Délie , et là , par fteur fois aoee ses flens à peu îre iistauee, ftéftt les Cspaguols, qui étoient flranîr' r ompagnie.

Dedans Venouse étoit lors le capitaine Louis d'Ars, qui sans séjour couroit pays et prenoit places; toutefois advint que les vivres lui commencèrent à être courts et à faillir à Venouse, où lui et ses gens tenoient garnison. Or s'étoient renforcés lès Espagnols à grand'puissance, et mis dedans Barlette où étoit don Diego d'Arillano, leur capitaine, avec huit cents chevaux et six cents hommes de pied , lesquels empêchoient les vivres aux François, et tant, que le défaut de ce les contraignit sortir en pays. Dont le capitaine Louis d'Ars, qui aimoit mieux mourir honorablement aux champs à la poursuite des vivres , que languir de famine méchamment au-dedans d'une ville close, dit à sesgens : « Or çà, messeigneursetamis, ledéfaut de vivres nous défend le long demeurer en cette ville de Venouse, et nous enseigne la

voie d'en avoir provision , ce qui est la force d'armes, sans laquelle mettre en prompte exécution et vigoureusement exercer , en demeurerons en ville dénués, et aux champs improvus; car nos ennemis par force les nous empêchent; mais la force faut par la force détourner, et la dureté du fer par fer amollir; parquoi les champs nous sont de saison pour en conquêter sur nos ennemis, et preux vouloir requis, pour adroit les assaillir et du tout leur pouvoir défaire. Or, faisons donc, par vertueux effort, que louange honorable et profitable gain puissions acquérir; soyons loyaux soudards au service du roi, et large nous sera au loyer de notre bien-fait. Quoi plus? mettons bon vouloir en œuvre, et de pouvoir obtiendrons. » Ce dit, les gens de celui bon capitaine lui promirent tous, que sous le tour de sa main emploieroient leurs forces , soumettroient leurs vouloirs et exploiteroient les armes. Dont se mit aux champs avec sa petite bande où étoient quatre cents hommes de pied allemands, gascons et normands, et trois cents chevaux albanois et françois, avec deux gros canons et une grande coulevrine nommée madame de Forli, que gouvernoient trois canonniers nommés, Tun Jean Lubin, natif d'Orléans; l'autre Jean de Gap, et l'autre Bertrainet; et ainsi s'en alla le capitaine Louis d'Ars devant

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la cité d'Andrie, forte par assez. Toutefois, le jour qu'il partit de Venouse, lui et ses gens couchèrent une nuit dedans un bois à trois milles d'Andrie, et là toute nuit furent tourmentés , et eurent bien le mau-repos , car ils furent accompagnés d'épouvantable tonnerre, d'éclairs merveilleux, d'impétueux vents, et de pluie ennuyeuse qui ne leur cessa depuis le soir jusqu'au matin, qu'ils délogèrent et s'en allèrent assiéger Andrie devers la porte du côté de Barlette, et là commencèrent à décharger coups et rompre la muraille, tant qu'en moins de trois heures un portail qui là étoit, etgrandpan de muraille, alla par terre : dont eux voulurent donner l'assaut; mais ce voyant , ceux de la ville eurent doute en leur affaire et parlamentèrent, tellement que à la parfin se rendirent à la volonté du capitaine Louis d'Ars , lequel entra avec tous ses gens , et pour ce que cette ville d'Andrie étoit des terres du comte de Ligny , son maître , ne voulut là souffrir faire aucune force : dedans y avoit des Espagnols et autres soudards , lesquels traita si bien, que, nonobstant qu'ils fussent à sa volonté, les laissa en aller, leurs bagues sauves, et outre, leur donna de l'argent. Ce ne fut pas à lui fait à ceux, comme par cidevant avoient fait aux François , que nonobstant composition de bagues sauves faisoient mourir ou mettoient en galères; toutefois

ainsi savoit ses ennemis attraire et ses amis contenter (ce qui est une des plus rusées stratagèmes de guerre), et bien là-dedans séjourna, lui et ses gens, trois semaines ou environ. Le pain commença à amoindrir, dont délibéra aller à Biseilles, qu'autrefois avoit prise sur les Espagnols ; mais elle s'étoit révoltée après la rencontre de Cérignoles. Que que soit, droit audit Biseilles, avec son train, s'en alla, près d'Andrie de douze milles ou entour : de quoi fut averti don Diego d'Arillano, Espagnol, et sut que, par défaut de vivres, il tenoit les champs; parquoi, lui étant à Barlette , dit qu'il lui couperoit chemin ; dont assembla de sept à huit cents chevaux albanois et genétaires, et trois cents hommes de pied; et avec lui étoient le baron de Corrillane , le gouverneur de Tarente , un nommé frère Hyenard et un autre appelé messire Terdre, capitaine d'Albanois, et avec ceux se mit à la course, tant que sur les erres et en queue des François se trouva. Le capitaine Louis d'Ars, qui en pays avoit guels et découvreurs , sut tantôt que les Espagnols à grand'puissance le suivoient; dont se campa, et montra la barbe à ses ennemis; puis fit tourner son artillerie contre eux, lesquels marchoient à toute hâte , comme ceux qui sur les François pensoient faire grand déluge. A l'approcher, l'artillerie commença à décharger et donner au travers des Espagnols, tant que

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plusieurs en eurent la volée ou le bond ; mais pour ce ne reculèrent, car ils y alloient de droit fil, et approchèrent presque à joindre. Lors n'étoit heure de mettre la chose à refaire, mais promptement y remédier; à quoi se peut connoître le sens des chefs de guerre et aviser la constance des combatteurs : car au péril soudain se montre le sens prompt , ce que fit lors celui capitaine françois; et voyant qu'il falloit assembler aux Espagnols, commanda à ses canonniers que toujours tirassent au travers, jusque ses gens de cheval fussent mêlés avec eux; et ce faisoit-il pour donner ouverture à ceux qui donneroient dedans ; et pour ce faire, mita deux côtés ceux qui étoient à cheval, les François d'un et les Albanois d'autre , lesquels avisa bien de donner alors que l'artillerie feroit son exploit, en leur disant à visage riant : « Chargez, compagnons, chargez! Vos ennemis vous assaillent à grand effort : défendez-vous à puissance immodérée, et commencez le heurt, car le premier coup vaut deux, si à droit l'assenez et le donnez à force. » Là avoit cinq hommes d'armes françois tant assurés , que pour mourir n'eussent fait un faux pas : c'est à savoir Bernard de Saint-Soudain, des gentilshommes du roi; Gilbert de Chaux , Ly onnet du Breuil , Marc de Groing, Jean de Montieux, seigneur de Tary , qui conduisoient les gens de cheval. Le capi-

lit'

taine Louis d'Ars, lorsqu'il eut ordonné ses gens d'armes de cheval, et mise son artillerie en titre, s'en alla à ses gens de pied et au milieu des chevaucheurs, les mit lui avec eux pour les tenir en ordre. Tant fut qu'Espagnols à course de cheval vinrent pour joindre, l'artillerie leur alla au-devant, et fit passée telle que les François à cheval tous ensemble donnèrent au milieu, ainsi que leur avoit été dit, et passèrent à travers tellement qu'ils les déroutèrent et rompirent; et en cuidant recharger, iceux Espagnols tournèrent le dos et s'enfuirent. La chasse leur fut donnée plus de deux milles de pays, et les chemins jonchés d'abattus et de morts. Ceux qui eurent vites chevaux se sauvèrent; les mal-montés et piétons furent tous tués et pris; somme, tant furent les autres écartés, que les uns se rendirent à Barlette, les autres à Trane, terre de Saint-Marc, et les autres à Biseilles; lesquels dirent qu'ils avoient défait les François : parquoi leur ouvrirent les portes. Ce fait, le capitaine Louis d'Ars, cuidant prendre Biseilles, s'en alla devant, où jà étoient les Espagnols fuitifs, qui avoient dit que les François étoient tous morts et pris : parquoi ceux de Biseilles ne voulurent ouvrir aux François. Dont se retira le capitaine et ses gens, pour ce que jà étoit nuit, et se mirent dedans un collège de Saint-Francisque, et au matin s'en allèrent droit à Rouvre.

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Jà s'étoient les Espagnols fuitifs presque tous ralliés, lesquels ainsi prirent le chemin de Rouvre pour eux loger là dedans; de quoi se douta le capitaine Louis d'Ars, et pour obvier à ce, y transmit cinquante chevaux devant pour gagner le logis , lesquels y furent premier que les Espagnols, et demandèrent ouverture à ceux de la ville, qui volontiers leur ouvrirent, pour le bon traitement que leurdit capitaine leur avoit autrefois fait, et aussi pour ce que la ville étoit des terres du comte de Ligny, maître dudit Louis d'Ars, lequel, avec tous ses gens d'armes, entra dedans^ où tous ensemble se réfugièrent le temps de quinze jours; et cependant, les Espagnols eurent renfort deGalliègues etgenétairesà grand nombre. Nuit et jour pensoit, celui capitaine Louis d'Ars, comment il pourroit échecquer ses ennemis et leur donner quelque venue : or dit-il à lui-même, qu'il se mettroit en peine de leur en bailler une bonne ; et pour ce faire, sans se découvrir à nuUi, comme celui qui étoit maître de sa pensée, et exempt du rapport des espies, fit semblant dç vouloir aller à la Haute-More , terre du comte de Ligny : dont fit partir ses gens et son artillerie, et prendre le chemin où chacun pensoit qu'il voulût aller; et lorsque près d'un mille de pays eut fait, il commanda à un nommé Antoine du Lau et à un autre sien secrétaire, que

soudainement tournassent rartillerie et le bagage dedans Rouvre, ce qu'ils firent; et lui avec tous ses gens tourna soudainement autre quartier, et ce fit-il pour frustrer les espies, de son intention, et tenir ses ennemis en dcconnoissance de son emprise : dont s'en alla hâtivement vers Corastre où les Espagnols étoient, et près de là fit son embûche , puis envoya ses coureurs devant la ville pour attraire les compagnons en plaine ; et tantôt que les coureurs furent en vue d'ennemis, genétaires et Galliègues à grand nombre sortirent hors , et commencèrent bien à point à charger sur eux et leur donner la chasse sans avoir doute de Fembûche, pensant qu'à la Haute-More fussent allés les François , comme par espies avoient été faussement embouchés. Or, allèrent-ils si avant, que les uns sur les autres commencèrent à ruer, et mêmement les gens de cheval que Bernard de Saint-Soudain, Jean de Montieux et Gilbert de Chaux menoient, comme à l'autre fois, lesquels donnèrent si très-rudement, que, au premier rencontrer, plus de trente hommes de cheval allèrent par terre; à deux autres recharges, furent les gens de cheval défaits, et s'enfuit don Diego d'Arillano à bride abattue avec quarante ou cinquante genétaires. Les Galliègues furent si bien secoux , que de trois cents qu'ils étoient avec leurs hauts bonnets, ne s'en alla pas

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trente, que tous ne fussent tués ou pris; somme , comme j'ai su par aucuns de ceux qui là étoient , quatre cents genétaires et Galliègues furent là assommés ou emmenés. C'étoit bien à profit ensuivi le sort et à l'honneur continuée heureuse chance, si les capitaines duGarillan, dont j'ai parlé par ci-devant, eussent de cettui fait exemplaire. Le lis florit ores par tous les anglets des Itales, et la réputation des François courut par tous les climats du monde. Je n'en dirai plus, si n'est qu'à la bonne conduite du chef de guerre gît la sûreté des soudards et le salut des royaumes. Pour dire plus, après cette défaite d'Espagnols , les morts demeurèrent étendus, et les pris furent emmenés à Rouvre, où les François arrêtèrent deux jours; puis s'en allèrent à Castel de Mont, terre du comte de Ligny , et de là devant Espinansolle, ville du comte de More, ennemi du roi, laquelle assiégèrent et prirent d'assaut en moins de trois heures, quelque résistance que leur fissent ceux qui dedans étoient, lesquels se défendirent à toute force; toutefois par sur le ventre leur passèrent , et entrèrent dedans , et Dieu sait comment les œuvres de pitié furent là recommandées : pour faire fin , tout fut mis à sang, réservés les petits enfants et les femmes, et la ville abandonnée au pillage , dont plusieurs pauvres affamés d'argent y fourrèrent bien leurs poignets; ce qui leur

fut une bonne curée et chaude {ïor{je, et telle que, depuis , ville ne tenoit devant eux. De là s'en allèrent il Gensane, terre dudit comte de Moixî, laquelle se rendit volontiers; puis s*eu retournèrent à Venouse , où se rafraîchirent quelque tenq>s, et puisse mirent en pays de conquête droit à TÉtoile, terre du prince de Melphe, laquelle pareillement se rendit audit capitaine. Dedans le château avoit cinquante Espajïnols, lesquels ne le voulurent rendre; et coups à travers comme si Ibudre y passât , tant que, en moins de deux heures, brèche grande y fut fixité : dont celui Louis d'Ars commanda I assaut; chacun mit là la main tellement que sans arrêter fut de vive force emporté, et tous les Espajinols (lui là dedans ètoient, mis à li\^\\ Ce fait, ledit capitaine demeura là huit jours , où ce pendant, par menée secrète, eut intelligence avec ceux de Melphe, lesquels promirent de lui rendre la ville; toutefois don Diego d'Arillano sachant cette menée , par subtils moyens et larges promesses qu'il fit à ceux de ladite ville , rompit le coup; dont ledit Louis d'Ars, avec ses gens, s'en alla à Venouse , où de là manda au comte de Conversane, fds du marquis de Bctonte, qui se disoit bon François, que si tel vouloit èti^ , que à Taffaire le montrât, et que temps en étoit; et s'il vouloit montrer de quoi, que avec toute sa puissance à un jour nommé se

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rendît à Montepellouse , ville tenant le parti du roi; et que, de sa part, se trouveroit avec ce qu'il auroit de gens. A quoi ne faillit celui comte ; aussi ne ne fit le capitaine Louis d'Ars ; mais au jour assigné furent là avec leurs soudards, dont ledit comte de Conversane avoit ([uarante hommes d'armes et six cents piétons qui pouvoient faire grand'aide, et donner bon renfort aux François qui là étoient à peu de gens; et eux ainsi assemblés, avisèrent en leurs besognes et conclurent de tenir bon. Je laisserai un peu à parler de ce propos pour dire d'autres choses lors à Rome advenues.

Comment If pape pie tiere mourut, et îrelVleelioit î>u earîrinul pétri aîr Hincula, fuit pape par le mogen ïu earbinal i'^lmboiee, et îi'aulreô el)00ed faited lore à Home.

Le pape Pie tiers, dont j'ai dessus écrit, étoit fort ancien et moult débile, atteint de maladie tellement, qu'il ne vit point les ans Saint- Pierre, mais vingt-deux jours après qu'il eut obtenu le Saint-Siège , mourut. Dont aucuns banquiers qui lui avoient prêté deux cent mille ducats, pensant y profiter, perdirent tout, tant qu'ils en firent ban(iueroute. Les cardinaux se disposèrent, après ce, de procé-

der à autre élection , et tenir nouveau conclave. Sur ce point, ferai incident, et dirai qu'en ce temps, le vingt-cinquième jour d'octobre, fut conjonction de Mars et de Saturne. Les Ursins et Colonnois, avec quatre cents hommes d'armes et trois mille hommes de pied , assaillirent lors le duc de Valentinois dedans le palais Saint -Clément, au bourg Saint-Pierre de Rome , où s'efforcèrent à toute puissance d'entrer sur lui ; mais il avoit trois cents hommes d'armes, et deux mille piétons qui défendirent le logis , en manière qu'il leur demeura, et repoussèrent les Romains. Messire Jacques de Crussol , qui étoit là allé avec le cardinal d'Amboise, fut lors voir l'armée des François auGarillan, et leur fit porter de Rome force habillements, pour racoutrer ceux qui en avoient défaut et pouvoir de les payer, qui leur fut chose difficile , car la marchandise étoit moult chère, et l'argent presque failli. Aucuns des gentilshommes du roi qui là avoient suivi le cardinal d'Amboise, s'en allèrent ranger avec l'armée de France au Garillan, desquels furent Fr^inçois d'Alègre, seigneur de Percy; Artus Gouffier, seigneur de Boisy; Louis de Jaulys, et quelques autres. Durant ces jours, le marquis de Licite, qui au service du roi avoit tout perdu, fut à Rome devers le cardinal d'Amboise, auquel compta son affaire et dit sa nécessité^

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et comment pour bien servir le roi et soutenir sa querelle , il avoit perdu ses terres , et son argent dépendu, parquoi le prioit qu'il lui plût remontrer au roi, afin qu'il lui voulût donner quelque état pour vivre et le servir comme il avoit accoutumé; auquel, comme m'a été dit, ne fut rien donné ne rien promis; et lui, voyant que à ce prochas dépensoit le demeurant de ce qu'il avoit, et qu'il perdoit temps , et que autre chose n'en auroit , comme hors du sens et presque désespéré , s'en alla de Rome rendre à Gonsales Ferrand pour tenir le parti d'Espagne contre le roi; et ainsi que depuis j'ai ouï dire à plusieurs , ledit Gonsales lui délivra toutes ses places et seigneuries, et avec ce lui bailla cent hommes d'armes, dont il a toujours fait la guerre aux François à tous ses efforts : à quoi se pouvoit obvier par contentement de paroles ou élargissement de dons , ce qui , par défaut de peu de chose, pourroit porter grand dommage. A ce ne veux ajouter autre chose, si n'est que tous bienfaits doivent être reconnus et tous services rémunérés. Pour revenir en propos , après que le pape Pie fut mort, il fut gardé comme est de coutume, et baisé les pieds. Le cardinal Ascaigne, qui s'étoit endetté à la banque de grosse somme pour lui avoir aidé à faire son cas bon , y perdit ce qu'il y avoit mis, et se trouva frustré de l'intention du gouver-

nement de la papauté , auquel il tendoit pour totalement nuire au cardinal d'Amboise et contrarier aux François, auxquels avoit au commencement promis et tenu paroles d'amitié. Que fut-ce? les cardinaux de Rome s'assemblèrent tous pour faire Tobsèque du pape Pie , lequel dura neuf jours , et commença un samedi, dix jours devant la Toussaint : auquel jour le cardinal Pétri ad Vinculadit la messe; le jeudi après , le cardinal d'Amboise dit l'autre. Le lundi en après, vigile de Toussaint, après la messe du Saint-Esprit, laquelle dit le cardinal Alexandrin , et le sermon fait , entrèrent cardinaux au conclave , et là firent leur élection , telle que le cardinal d'Amboise eut vingt-quatre voix, et ne restoit qu'à deux qu'il ne fût pape. Ce fut allé bien près des portes du paradis; mais Pétri ad Vincula , comme vous orrez, sortit de ses liens, et saisit les clefs; lequel avoit treize voix, et le cardinal Sainte- Praxède, cinq, qu'il donna audit Pétri ad Vincula. Ainsi ne pouvoient les deux élus l'un sans l'autre l'emporter. Le cardinal Pétri ad Vincula jamais ne consentit à bailler ses voix; le cardinal d'Amboise aussi vouloit garder les siennes : ainsi voilà notre sainte mère l'Église ébranlée , en danger de tomber en schisme ruineux! Mais pour obvier à celle tant périlleuse division , le cardinal d'Amboise délia le pouvoir de vertu , et mit le prix d'honneur

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en place; car tant ne s'arrêta à l'ambition de l'apostolique prélature, ne à l'état de souveraine dignité, que à l'union de l'Église militante et à l'utilité de la chrétienne religion, n'eût principale faveur et entier vouloir; parquoi très-libéralement donna ses voix audit cardinal Pétri ad Vincula, qui à ce moyen obtint le titre papal et siège romain, et fut nommé papa Julius Secundus. Bientôt après ce, le pape fut couronné à grand honneur et excellent triomphe, et puis le premier consistoire tint, auquel donna le Saint-Père le pape audit cardinal d'Amboise la légation de France et d'Avignon , et fit François de Clermont, neveu dudit d'Amboise, cardinal; et à ce même consistoire furent faits avec celui de Clermont trois autres cardinaux , c'est à savoir : le neveu du pape, l'évêque de Mende, et un autre évêque espagnol ; aussi fut fait patriarche de Hiérusalem le cardinal de Sainte-Croix. Un autre consistoire de rechef fut tenu, et là faites plusieurs belles ordonnances sur l'affaire de la chrétienté; auquel étoientlecardinald'Amboise légat en France et tous les autres cardinaux de Rome. César Borgia , duc de Valentinois , étoit lors à Rome malvoulu de chacun et mêmement des Ursins, au moyen des crudélités et tyrannies que durant le temps de pape Alexandre leur avoit faites : parquoi pensa que là demeurer ne lui seroit bonne sûreté, dont prit

ce qu'il avoit d'argent, et tout d'emblée et secrètement sortit de Rome, accompagné de huit Allemands et d'aucuns de ses serviteurs ; puis se mit en mer à Ostie , et tira droit à Naples , où de là se retira et rendit au capitaine Gonsales Ferrand , lequel tenoit camp devant le pont du Garillan ; disant que bon Espagnol étoit , et que très-bien serviroit le roi d'Espagne, à son pouvoir, et pour montrer comment, disoit qu'il mettroit en bref les Espagnols en la duché de Milan , qu'aisément pourroient conquêter , car pour lors étoit mal garnie de gens d'armes; et pour iceux mettre à raison, avoit intelUgence aux Pisains^ lesquels lui avoient mandé que s'il les vouloit défendre contre les Florentins , qu'ils se donneroient à lui , et que, au moyen de ce, mettroit les Espagnols dedans ladite ville de Pise et de Lucques; parquoi pourroit tenir la duché de Milan en subjection et avoir dedans entrée. Et pour commencer son vacarme , demanda audit capitaine congé d'amasser gens à Naples pour faire son armée , ce que lui octroya le capitaine Gonsales, dont fit crier par Naples que tous soudards qui le voudroient servir si se rendissent à la place, et que là les feroit payer pour trois mois.

Tantôt se trouvèrent plus de dix mille hommes prêts, desquels en fit choisir et enrôler six mille, et payer pour trois mois. Au-

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cuns Espagnols qui là étoient, disoîent que, avec les capitaines françois qui la duché de Milan gardoient, avoit intelligence, et que l'armée qu'il faisoit étoit pour renforcer lesdits François, et, au moyen de celle entreprise, vouloit mettre les Espagnols entre les mains de leurs ennemis ; et de ce embouchèrent le capitaine Gonsales, disant que si au roi de France, duquel par avant s'étoit allié , vouloit faire une finesse, que autant ou pis en pourroit faire au roi d'Espagne, et qu'ajouter foi à son dire , ou soi fier en sa promesse , ne seroit joué sûrement ne bien avisé à son affaire. Tant d'autres raisons de suspeçon contre celui Borgia furent mises en avant , que celui capitaine Gonsales le fit prendre, et tous ses gens tués, réservé un Allemand et un de ses coques, lesquels se sauvèrent comme ils purent, et lui ainsi pris perdit bagues et argent, puis fut mis sur mer et envoyé en Espagne prisonnier dedans la tour criminelle de Tolède, pour là passer le demeurant de ses malheureux jours, comme chacun dit : c'est l'exil douloureux du cruel tyran qui mal a commencé, continué en pis et fini de même. Après ces choses mises à chef, le cardinal d'Amboise s'en voulut retourner devers le roi qui lors étoit à Lyon sur le Rhône : dont le jour qu'il partit, le pape commanda à tous les cardinaux de Rome qu'ils le conduisissent jusques hors la

Sa CHRONIQUES

ville, ce qu'ils firent, et pleuvoit tant ce jourlà, qu'il n'y eut mule de cardinal qui n'en eut les pleines oreilles. De Rome s'en alla à Brachane où le sieur Jean Jourdian festia lui et ses amis le soir bien somptueusement , et entre Brachane et Viterbe fît faire une grande feuillée, et là porter vins et viandes à déroi, et force blave pour les chevaux , où un autre jour le traita à plaisir. Puis s'en alla à Viterbe, où au logis du cardinal Farnèse fut reçu à l'honneur et traité à souhait; de là à Seine, où au-devant de lui vinrent les Seinois jusquesà la Paille, terre de Seine; à Florence fut pareillement accueilli hautement ; à Ferrare aussi, où au-devant de lui vinrent le duc et le cardinal de Ferrare , et de là à Parme. Avec lui étoit lors le grand-maître de France, son neveu, à tout quatre cents hommes d'armes, qui jusques à Bologne l'avoit été accompagner. Par la duché de Milan, s'en alla jusques en Piémont, où le duc de Savoie le fêta en sa ville de Quicrs, puis passa la Savoie où le roi lui envoya mules fraîches , haquenées et haubines jusques à Saint-Andrieu, en la montagne d'Orelle, et ainsi s'en vint à Lyon où le roi lui fit très-bonne chère et moult joyeux recueil.

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Commmt Ira Jrancm fartèrent l0nig[-tmp0 le pont îru (&aviHan , et ie la velvaite qu'ils firent à(&agette, qu'ils rendirent aux (Ému^ols par composition»

Au pont et le long de la rivière du Garillan, étoient lors les François, lesquels, après qu'ils eurent gagné celui pont , et qu'ils furent les maîtres de la rivière, allèrent souvent courir devant le camp du capitaine Gonsales, et plusieurs escarmouches lui donnèrent, et tant que celui Gonsales, ainsi ennuyé des François et par le défaut de vivres qui lui étaient courts, une belle nuit fit mettre le feu dedans ses loges, et trousser son bagage, et entour la minuit délogea avec ses p-ens d'armes et son artillerie. Les François qui autour du pont du Garillan étoient , virent de nuit les grands feux qui se faisoient au camp des Espagnols , à quoi pensèrent ce qui étoit; et pour savoir le tout, furent là envoyés Bernard de Scénon avec vingt chevaux, que hommes d'armes que archers, et messire Mercure, capitaine des Albanois, accompagné de trente à quarante estradiots, lesquels se mirent sur la queue des Espagnols qui délogeoient à qui plutôt iroit devant; tant allèrent qu'ils chargèrent sur les derniers, et là pri-

rent quelques prisonniers qui étoienl de Tarrière-garde, et ainsi donnèrent sur le bagage quiétoit demeuré, et mêmement sur les sommiers d'un Romain colonnois qui suivoit les Espagnols^ nommé messire Venere Colonne, et les prirent avec grande force vaisselle d'argent et riches bagues qui dedans étoient, et tout cela emportèrent avec eux qui puis ensemble butinèrent. Les Espagnols s'en allèrent et furent hors leur camp trois heures avant jour, prenant leur chemin droit à une ville nommée Sesse, à huit milles près du pont du Garillan, et là se logèrent pour eux rafraîchir. Les François étoient toujours autour de cette rivière, sans savoir si le passer outre ou le demeurer étoit le meilleur, et sur ce tinrent souvent conseil : dont les uns disoient que aller avant étoit moult difficile pour la fourniture des vivres que les ennemis empêcheroient , pour ce que toutes les villes de là tenoient et étoient maîtres des passages, et aussi que Fartillerie ne se pourroit charrier, car par la force des pluies qui là avoient eu cours, les terres étoient molles et les chemins rompus; les autres disoient qu'il valoit mieux passer outre, car là où ils étoient avoient autant défaut de vivres qu'ils pourroient avoir de là, et si une fois étoient outre , que avec puissance de gens et de chevaux , ils mèneroient l'artillerie devant quelque bonne ville que

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par force ou composition prendroient , et ainsi gagneroient pays, et acquêteroient vivres; et mêmement de cette opinion fut messire Louis de Hédouville, seigneur de Sandricourt , disant outre, que si les Espagnols vouloient lever leur siège ou donner bataille, qu'ils n'auroient pas du meilleur, car autant de gens d'armes de beaucoup près n'étoient comme les François, ne mieux délibérés. Toutefois le bailli de Caen et celui de Dijon étoient d'autre avis : dont advint que par le trop long demeurer là , les vivres qui ne venoient que par mer, qui à vent contraire (comme j'ai su par ceux mêmes qui étoient embarqués ) nuisoit aux François , du tout ou presque leur faillirent , tant que grande mortalité fut sur Tost, et mêmement sur les gens de pied. L'ennuyeux froid de l'hiver impétueux les afToloit; car presque nus et déchaux étoient en la fange jusqu'aux genoux. Et là lut un capitaine de gens de pied, nommé messire Jean Chapperon, lequel voyant ses pauvres gens mourir de froid et de faim , voulant sur ce leur secourir, s'en alla au commissaire des gens d'armes, nommé Courcou , auquel conta la piteuse nécessité des pauvres soudards, en lui priant que quelque avance d'argent leur fît pour leur aider à vivre jusques à leur paiement, et que là seroit sans faillir remboursé : à quoi ne voulut celoi Courcou prêter l'o-

reille, ne bailler la main ; parquoi ledit Chapperon, voyant que autrement n'en auroit, print de lui huit cents écus, au paiement de quoi obligea sa maison et tout ce qu'il avoit, et lui en bailla sûreté signée par écrit. Eût-il pu mieux servir le roi que aux périls mortels exposer son corps pour défendre sa querelle , et à nécessité contrainte dépendre ses biens pour subvenir à besogneuse affaire ? Je ne dirai plus, si n'est que c'est un bienfait de si grand mérite qu'il ne doit aux chapitres des histoires au bon compte être oublié, ne au loyer départir, demeurer sans rémunération. Or suivons : les François donc étoient sur le Garillan en telle affaire que j'ai dit, et avec ce leurs chevaux eurent là telle suffrette que à la parfin mangèrent les gîtes des bois, les branches des vignes et les feuilles des arbres, tellement que presque tous y moururent, si que tel homme d'armes avoit là mené quatre ou cinq bons chevaux, qui étoit à pied ou n'en avoit qu'un. Les pauvres pages et varlets mouroientde froidure et de famine; et voyant ce, les hommes d'armes françois, dont 'aucuns avoient encore quelques chevaux morfondus, plusieurs fois à grand nombre se présentèrent aux chefs de l'armée , disant : k II nous vaut mieux aller outre pour avoir des vivres, ou donner la bataille à nos ennemis et là mourir honorablement que demeurer ici comme

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pavoureux , méchants et languissants de famine. » Et ainsi demeurèrent, un jour entre autres , plus de huit heures à cheval , la lance sur la cuisse , prêts de passer et aller chercher leurs ennemis ; mais les chefs de l'armée ne le voulurent permettre; donticeux gens d'armes dirent à messire Louis de Hédouville, l'un des principaux capitaines, que lui qui menoit l'avant-garde se mît devant, et que tous les gens d'armes le suivroient; lequel fit réponse que à lui ne tenoit de ce que l'œuvre n'allât en avant, et ainsi que j'ai su par un gendarme nommé Philippe Sechaust qui là présent étoit , messire Louis de Hédouville , en la présence du bailli de Dijon et du bailli de Caen , chefs ordonnés pour gouverner l'armée, dit : (( Messires, voici le bailli de Caen et celui de Dijon qui aux besognes du roi et maniement de son armée ont la charge comme moi. Je ne les trouvai onc en vouloir de passer outre, ne aventurer l'armée; dont je ne sais autre chose dire d'eux, si n'est que tant d'honneur ont bu et avalé en leur temps que à cette heure le trouvent amer et tant que plus n'en veulent goûter, n Ainsi étoient en divers propos et opinions contraires iceux capitaines, voire, ce dit-on , j usques à envier le seul gouvernement du tout, et à peine autrement pouvoir aller; car, entre pareils le vent d'envie court à grosse touffée. Que que

'■I mnimûÊf'mit^i

soit, la chose n'alloit pas bien à point: les trésoriers s^y acquittèrent tellement, que , par défaut de paiement, toutes choses néces-^ saires à Tost demeurèrent en arrière , et avec ce, aucuns dérobèrent grand'somme d'argent au roi, lesquels en furent atteints et punis comme se pourra voir autour du rôle. Que dirai-je plus? Les gens d'armes avoient toujours bon vouloir et s'essayoient souvent de faire ce qu'ils pouvoient. Les Espagnols venoient aucunes fois jusques sur le bord delà rivière regarder leur manière, et, entre autres, deux ou trois soirs ensuivant, vint un seigneur espagnol se pour mener tout désarmé jusques au droit du lieu où étoient les gens d'armes du seigneur delà Trimoille, dont trois hommes d'armes, nommés, l'un Jacques Vernon, seigneur de laRochebœuf, Pierre Sechaust, seigneur de la Locherie enLimosin, Etienne du Rousset, seigneur d'Estiennes, dirent que lui feroient une embûche, ce qu'ils firent telle que à l'heure que l'Espagnol avoit de coutume de venir, se mirent tous trois dedans un petit esquif et passèrent la rivière, et là, sous un petit pont, s'embûchèrent. Guères n'eurent là été que voici don Johan venir bas monté et sans armes avec trois laquais , et ainsi qu'il approchoit , quelqu'un de ceux qiii étoient sous le pont se découvrit tant que l'Espagnol l'avisa , et , lui devant , les compagnons se mirent après à la

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course et un entre autres nommé Pierre Sechaust, une arbalète bandée au poing , se mit devant les autres au travers des champs qui étaient mous et pleins d'eau, et là tant courut que ses souliers demeurèrent eh la fange. L'Espagnol et ses laquais coururent sans regarder qui les suivoit tant qu'ils se sauvèrent , et les François tournèrent à leur logis. Quatre ou cinq jours après , celui Sechaust fut quérir ses souliers qu'il trouva encore, et ce pendant avoit cheminé nu-pieds ou avec ses houz eaux; car là n'avoit homme que bien peu, qui en eut. Somnje, tant alla l'affaire malement que les Espagnols , qui étoient avertis de ce méchef , délibérèrent de passer sur eux , ce qu'ils firent et gagnèrent les montagnes pour vouloir entre Gayette et le pont de Mole leur couper chemin. Les capitaines de l'armée sachant cette venue tinrent conseil , où étoient Louis , marquis de Saluées, l'infant James de Foix, Jean Duplessis , messire Louis de Hédouville. Et lors Jacques de Silly, bailli de Caen , étoit fort malade à Gayette; aussi étoit Jean Stuart, duc d'Albanie, et messire Jean Chapperon, avec prou d'autres. Que que soit, audit conseil étoient plusieurs capitaines et autres gens de bien , lesquels un soir débattirent l'affaire, dont conclurent, vu que la plupart des hommes d'armes étoient démontés et les gens de pied nus et affamés, et plus des deux

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parts morts, que au mieux et au plus sûr se sauveroient; dont firent dire aux gens d'armes qui n'avoient chevaux, et aux malades et gens de pied , qu'ils s'en allassent à Gayette , et retinrent deux capitaines de gens de pied nommés Cossains et Saint-tric , autrement n'ai su leurs noms, et avec eux leur bande où étoient mille hommes ou environ et les cent Allemands du roi qui étoient sains et entiers. Tous les gens d'armes et archers qui avoient chevaux demeurèrent aussi, et pour sauver l'artillerie mandèrent Pregent de Bidoulx qui étoit assez près de là en mer, lequel vint en l'heure , et toute cette nuit s'en allèrent gens à pied et malades , et toute la grosse artillerie fut mise en navires et bateaux. Messire Yves d'Alègre, avec quatre cents hommes d'armes, fut envoyé à un lieu nommé les Fraddes, à la descendue des montagnes, par où les Espagnols vouloient dévaler. Quelques petites pièces d'artillerie laissèrent pour emmener avec eux et tirer contre les ennemis , si métier en étoit. Que fut-ce? la grosse artillerie fut mise sur l'eau et adressée vers la mer, qui lor^s étoit tant impétueuse qu'on l'oyoit bruire de deux milles loin; parquoi le capitaine Pregent eut grand doute sur son affaire; toutefois se mit au danger de fortune qui n'étoit contente de l'ennui que par terre faisoit aux François, mais en mer aussi se montroit

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courroucée; car à l'heure que leur artillerie cuidèrent sauver, en leur chemin se mit en embûche, tellement que, au bec du Garillan qui entre en mer vers Gayette, la tourmente fut si horrible que toutes les barques et navires où ladite artillerie étoit allèrent à fond, réservé celle de Pregent , qui , à lances et à piques, fut sur l'eau à force soutenue, mais toute pleine d'eau, si que les bords à peine paroissoient ; toutefois à puissance de gens fut soutenue et vidée d'eau tellement qu'il se sauva avec ceux qui à sa barque étoient. Là se noyèrent plusieurs François malades et altérés, et entre autres un nommé René de Saint-Amand et un autre nommé Pierre de Médicis, avec plusieurs autres desquels je n'ai su les noms; ne je n'ai point su que nul s'en sauvât, réservé un, lequel en tombant eut souvenance de la glorieuse mère de Dieu qui lui tendit la main , en manière que depuis , comme fut dit par ceux qui le virent, fut trouvé sur le gravier sain et sauf Ainsi fut perdue l'artillerie des François et leurs barques affondrées. Le marquis de Saluées, voyant que force d'Espagnols étoient sur les champs pour charger les François , transmit quérir le seigneur d'Alègre et ses gens pour se venir ranger aux autres qui n'étoient puissants pour soutenir le faix des Espagnols , s'ils venoient fors par ce côté; parquoi s'en retourna

Si

ledit seigneur d'Alègre et les siens, et s'en allèrent vers le pont de Mole pour là attendre et recueillir ceux du derrière, où furent ordonnés quinze hommes d'armes choisis entre tous les autres ; desquels étoient messires Rogier deBèart; Pierre de Tardes, autrement appelé le Basque , de la maison du roi ; Pierre de Bayard; Pierre de Pocquière, dit Bellabre , Perrot de Payennes, Gascon; Antoine de Lamet et autres jusques au nombre de qumze, lesquels furent mis en queue pour soutenir l'escarmouche des avant-coureurs espagnols. Au-devant de ceux et assez près étoient Louis, marquis de Saluées, chef des François; messire Louis de Hédou ville, le seigneur de Duras, Bçrnard de Scénon , Pierre Dos , Antoine de la Fayette, avec deux cents hommes d'armes mal-montés, messire Mercure et ses Albanois; les Allemands du Roi et les autres gens de pied avec leur même artillerie marchoient devant , et ainsi un jour bien matin , vigile des Innocents, délogèrent les François et leur petit pas tirèrent vers le petit pont de Mole. Les Espagnols incontinent leur furent en queue à grosse route , et commencèrent à charger sur les quinze hommes d'armes françois qui étoient les derniers; et là bien a point escarmouchèrent les uns avec les autres, et dura cette escarmouche jusqu'à un lieu nommé la Cadeine , et entre celui lieu et le pont du Ga-

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rillan furent repoussés les avant -coureurs espagnols par les François derniers : dont leSdits Espagnols se renforcèrent, et ce que voyant le marquis de Saluées et qu'ils chargeoient le baron de Béart, fit retourner messire Louis de Hédou ville , Pierre Dos et tous les autres avec les Albanois , lesquels donnèrent au travers des coureurs si à point qu'ils les reboutèrent j usques à leur grosse flotte qui venoit après deux jets d'arc ou environ , et à cette rechasse furent tués plus de trente Espagnols. Toutefois, après qu'ils furentainsi reboutés, les François se remirent à la retraite, et Espagnols après, atout grand nombre , en escarmouchant toujours; l'artillerie cependantet les gens de pied marchoient en avant. Les Espagnols foulèrent fort les quinze derniers qui portoient la charge. Pierre de Bayard, qui ce jour soutint moult grand faix étoit toujours de la mêlée, et tant que, à une charge qui fut là faite , lui fut tué son cheval sous lui , lequel se releva l'épée au poing et ne se vouloit rendre; à quoi le marquis de Saluées et le seigneur de Sandricourt avisèrent, et soud^nement retournèrent sur les Espagnols , tant qu'ils les repoussèrent, et recoussirent celui de Bayard, lequel fut remonté par ledit seigneur de Sandricourt , qui lui donna un très-bon cheval , et ce fait, les François passèrent outre, et tirèrent vers le pont de Mole, lequel avoit jà

passé messire Yves d'Alègre, François d'Urfé et ceux qui avec eux étoient. Les gens de pied et rartillerie netoient encore passés; car ils ne se pouvoient avancer pour Tempêchement de ladite artillerie qui les retardoit fort. Dedans Gayette, étoient lors plusieurs François malades et blessés, et entre autres Jean Stuart, duc d'Albanie, lequel tout mal disposé, sachant la retraite des François , avec tous ses gens et d'autres ce qu'il put mener , s'en alla rendre à celui pont de Mole, monté et armé pour là vivre et mourir au service du roi. Aussi y étoit messire Jean Chapperon, malade et blessé, qui pareillement ne voulut garder la ville; mais avec quatre cents laquais des siens, tout à beau pied, un bras en écharpe et l'épée en l'autre main , se trouva à la venue des François qui furent chassés jusques à celui pont de Mole , et là commencèrent à tour de bras le hutin. Aux François ennuyoit moult de reculer : toutefois force leur fut pour cette heure; car les Espagnols étoient là à moult grand nombre, et tous bien montés, lesquels chargeoient ^ur les derniers, desquels étoit Pierre de Bayard , qui pour mourir ne vouloit passer le pont , et tant se mit avant entre ses ennemis que entre les jambes lui fut tué encore un cheval , et lui remonté à l'aide des autres François qui là étoient. Le cheval de Pierre de Tardes lui fut pareillement tué, et

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lui, en se défendant comme un lion , fut environné d'ennemis et pris. Les François passèrent le pont , et l'artillerie demeura derrière, sur quoi chargèrent les Espagnols et là tuèrent beaucoup de gens de pied. Un homme d'armes gascon, nommé JeannotDugas, voyant qu'on donnoitsur l'artillerie, repassa le pont sur les ennemis et à la lance abattue donna au travers et se mita défendre ceux qui menoient ladite artillerie, et tant fit celui bon homme d'armes que longuement ennuya ses ennemis qui à la parfin lui tuèrent son cheval et l'abattirent; mais il se releva l'épée en la main, et là, selon que j'ai su par vrai rapport , fit merveilles; car il chargeoit à tour de bras sans jamais se vouloir rendre , dont fut à la fin tué sur-le-champ : tels ne doivent pas être mis hors du compte des vertueux. Or fut ladite artillerie perdue par les François, et là à la défense d'icelle firent bien les Allemands du roi, car des derniers l'abandonnèrent; longuement combattirent à ce pont de Mole, où plusieurs des François, supposé qu'ils n'eussent du meilleur, se montrèrent tout à droit. Les Espagnols mettoient tous leurs efforts à gagner le pont , et les François toute peine à le défendre. Un homme d'armes espagnol se mit dessus, tout achevai, la lance en l'arrêt, pour vouloir passer, où se trouva un François nommé

Pierre de Pocquière, seigneur de Bellabre, qui III. 5

if

des premiers <ifoit à la défense, lequel adressa à celui Espagnol de telle force que au choc de la lance le désensella et le porta du pont à bas. Plus d'une grosse heure dura le combat de ce pont , et tant que ce pendant les Espagnols qui étoient sur les montagnes descendirent à grosse route, dont aucuns des François qui ce avisèrent le dirent au marquis de Sàluces et au seigneur de Sandricourt, lesquels avertirent que si guères demeuroient à ce pont que le chemin leur seroit tranché par ceux qui venoient des montagnes. A ce moyen les François laissèrent le pont et se mirent le petit pas à la retraite. Les Espagnols passèrent et recommencèrent à charger sur les derniers, desquels étoient Pierre de Bayard , Jacques Vernôn, François du Rousset, Pierre de Pocquière , Bernard de Scénon , Antoine de la Fayette , I^ierre Dos et grand nombre d'autres, lesquels àvoietît tout le hurt ; sans cesser, picotoient les Espagnols nos François , ce qui moult leur ennuyoit , et là entre les autres fut un François nommé Jacques Vernon, de la maison de Montreuil-Bonin en Poitou > lequel avisa un Espagnol homme d'armes qui s'éloignoit vers la marine pour venir de course sur quelqu'un des François : auquel adressa celui Vfernon de telle atteinte, que homme et cheval renversa sur le gravier de (a marine si rudemehly que dedans la mer envoya pécher son

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liomme. Un autre François nommé Etienne du Rousset, seigneur d'Estiennes, donnoit à toutes mains , et tant que à cette presse deux chevaux lui furent tués entre les jambes et lui pris. A Pierre de Bayard fut derechef tué un autre cheval , lequel ne mourut sur-le-champ, mais le porta jusques àGayette, et là tomba mort sous lui. Par les chemins trouvèrent grand'flotte d'Espagnols descendus des montagnes, qui le passage leur vouloient empêcher, mais à ceux fut passé par sur le ventre, et plusieurs tués. Pierre Dos, Antoine de la Fayette, furent là pris, et Bernard de Scénon, très-hardi homme d'armes, lequel fut pris, un estoc au poing, sanglant comme un couteau de boucher, et en cet état fut mené devant le capitaine Gonsales, qui le voulut suader d'être, à son service; lequel dit que jamais n'auroit maître ne ne serviroit autre que le roi , tant que à son service lui plairoit. Pour venir à fin, les François furent chassés jusques à Gayctte, où se retirèrent tous comme connils aujclapier; ainsi fiirent les uns pris, les autres morts et les autres chassés: voilà comment le bonheur des François est retourné en rabaissement d'état et amoindrissement d'honneur. Malement furent menés les malheureux , par le défaut de leur imprévu gouvernement, et sous la dévoyée conduite de leur malavi»é conseil.

Or, après que dedans Gayette furent retirés , pensant que les Espagnols les voulussent là assiép-er, coururent au Mont-Roland et à la défense des murailles, et là bien à point s'arrangèrent. Les Espagnols s'arrêtèrent là près , et firent semblant de vouloir mettre le siège ; et ainsi demeurèrent deux ou trois jours. Les François, qui à grand nombre étoient là, n'avoient guère de vivres , dont ne pouvoient tenir longuement; toutefois faisoient bonne mine, et tenoient manière assurée. Le capitaine Gonsales, après toutes choses, leur manda si la ville vouloient rendre, que tous les prisonniers françois et autres de leur parti qu'il tenoit, rendroit sans aucune rançon. Les capitaines françois , voyant que fortune ne leur étoit bonne, et que vivres n'avoient là pour huit jours, et aussi les bons prisonniers et grand nombre que les Espagnols avoient, lesquels vouloient par composition rendre, furent tous d'opinion de prendre ce parti ; vu aussi que vivres ne pouvoient avoir que de la mer, qui étoit malaisée chose à faire , et difficile à avoir; dont en conclusion furent contents, et pour ce, envoyèrent otages d'un côté et d'autre. Le capitaine Gonsales envoya Pèdre Pas , capitaine espagnol , et un sien propre neveu , lesquels furent mis en la Charente entre les mains des François. Des nôtres furent transmis capitaines et gens suffisants à

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ce entre les mains des Espagnols. Partout furent cherchés prisonniers françois et délivrés. La composition comprenoit le capitaine Louis d'Ars, s'il vouloit : lequel dit que au regard de lui il n'étoit point du nombre de ceux du Garillan , ne n avoit été à l'exécution de leurs faits; par quoi ne seroit en leur composition compris, ne ne partiroit au loyer de leur desserte , et s'ils s'en alloient en terre de sûreté pour vivre à leur aise, qu'il demeureroit en pays de guerre pour peine endurer. Que que soit, tous les prisonniers françois furent rendus, desquels étoient messire Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice; messire Berault Stuart, seigneur d'Aubigny; Adrien de Brimeu, seigneur d'Humbercourt ; Jannot d'Arbouville, lequel toutefois s'en vint sans le congé de son maître, au moyen des mauvais traitements qu'il lui avoit faits et vouloit faire; Gaspard de Coligny , seigneur de Fremente, le seigneur de Châtellart, Yves de Malherbe, Pierre Dos, Pierre Tardes, Bernard de Scénon, Antoine de la Fayette, François du Rousset, tous capitaines; et en somme tous les gens d'armes et autres soudards qui trouver se purent entre les mains des Espagnols, lesquels s'en revinrent en nuit, les uns demain, les autres presque tous nus et sans argent. En ce temps mourut à Gayette Jacques de Silly , bailli de Caen , l'un des chefs

yo CHRONIQUES

desFrançois. Gayette fut rendueauxEspagnols, et les François se mirent en mer et cinglèrent vers Gènes, où furent, à tout leur malheur, par les Génois, bien reçus et doucement Iraités , ce qui leur fit grand bien , car besoin en avoient. Presque tous ks capitaines principaux moururent à leur retour, les uns de deuil de leur perte, les autres de mélancolie de leur défortune , les autres de peur de la malveillance du roi , et les autres de maladie et de ia&seté. A Gênes mourut Louis, marquis de Saluées; à Quiers en Piémont, messire Louis de Hédouville; Pierre Dos, à Milan; Bernard de Scénon , à Lyon ; Pierre de Velours , seigneur de la Cbapelle-Rarronyn, capitaine de mer, mourut aussi à Lyon en s'en i^tournant. Tant d'autres y demeurèrent à la poursuite que la perte du îiombre m'en déplaît et le réciter du compte m'est ennuyeux, dont je n'en dim autre chose si n'est que le roi, courroucé à merveille contre eux mêmement qui avoient été au Garillan , ne les voulut voir ne ouïr, mais les fit tous demeurer en la duché de IMilan. Aucuns d'iceux toutefois vinrent vers lui, qui par commun rapport avoient par leurs bien-faits de chacun été recommandés. Si le roi étoit lors bien marri , ce dont ne devoit sembler de merveille, car il savait grand nombre de ses gens morts , partie de ses pays pewius et grosse somme de son avoir agate;

mais à tous ses ennuyeux malheurs vertueusement résista, et combien qu'il eût le cœur dolent, si montra-t-il riant visage comme celui qui contre les efforts d'adversité affermoit son propos , disant : u Si à cette fois le fléau de fortune m'a persécuté à l'outrance, à quelque heure le sort de bonheur me fera ma perte recouvrer et en prospérité maintenir. »

Or ai-je là encore , Dieu merci , puissance pour l'affaire exploiter à profit, et chevance pour y fournir à suffire; dont mon mal n'est comme la plaie abandonnée sans remède, ou maladie jugée à mort. Ainsi prenoit cœur vigoureux et fiance assurée le bon prince.

IBe la mort n ire funcraur obôequre it €oms^ moitôciijnfur îrc Curnnbourg, romU î>i^ Ciflng.

Comme une perte volontiers attrait l'autre et un dommage ensuit son malheur, après les choses susdites, mourut à Lyon Louis, monseigneur de Luxembourg, comte de Ligny, proche parent du roi et son loyal serviteur, ami de l'Église , père des gentilshommes , écu de proesse, champion des dames, avocat des pauvres , appuyai du peuple , le parement de cour et l'honneur du royaume de France. En l'église de Saint-Jean de Lyon fut solennisée la

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fête funébreuse à trois messes dites par deux évêques et un archevêque, c'est à savoir la première par révêque sufTrafjant de Lyon , la seconde par maître René de Prye, évêque de Bayeux, et la tierce par l'archevêque d'Aix en Provence. Tout l'environ du chœur fut ceinturé de, satin noir, semé des armes deLuxembourj; et de cierges ardents. Le corps fut apporté au milieu du chœur de l'église et mis sous la chapelle de deuil , ceinte de velours noir tout autour et parmi les armes de Luxembourg semées. Le corps étoit couvert d'un drap d'or frisé de noir et grand nombre de torches tout autour, et la chapelle toute couverte de cierges ardents et environnée de ses gentilshommes et serviteurs, tous en deuil, desquels l'un portoit sa bannière, l'autre son timbre et l'autre son écu. Aux quatre cornières de la chapelle étoient attachées quatre épitaphes faits en la manière qui s'ensuit, dont le premier parloit à Dieu par la bouche du défunt , le second au roi , le tiers aux gentilshommes et le quart aux dames.

Premier KPiTAPUK farlant a Dieu.

Hélas ! mon Dieu , moi mort qui suis ici

Sous le pouvoir de ta divine main ,

Très-humblement je te crie merci

De mes péchés , ne me sois inhumain ;

Tu es mon Dieu , et moi ton pauvre humain ;

Je suis pécheur, tu es miséricors ;

DK JKAN d'aUTON.

J'ai offensé , tu as fait les accords, Ce, moyennant ta mort et Passion Dont j'espère que mon âme et mon corps Auront leur part en la rédemption.

Deuxième épitapiie parlant au roi.

Ha! ha! sire, mon souverain seigneur,

A cette fois , je vous suis enseigneur

Que la vie de ce monde est petite.

J'ai eu par vous du bien et de l'honneur,

Et si m'avez été larjçe donneur :

Or plaise à Dieu vous rendre le mérite ,

Et me veuillez , s'il vous plaît, tenir quitte

Du service que je vous ai promis.

J'ai du vouloir et du pouvoir prou mis

A vous servir et de lance et d'écus ;

Rendu vous ai Ludovic et soumis;

Plus eusse fait , si plus eusse vécu.

Lk tiers épitapiie aux gentilshommes.

() mes amis et mes bons gentilshommes , Venez ici mon corps accompagner ; Mettez à part vos doux repos et sommes , Et vous venez ci mirer et peigner ; Vour pourrez bien en pleurs vos yeux baigner, Car vous perdez celui qui se nommoit Le tout à vous , et qui plus vous aimoit.

Le quart épitaphe aux dames.

Nobles dames , qui m'avez vu en vie Et maintes fois jouter et tournoyer, Venez ici me voir, je vous convie A ce banquet pleurer et larmoyer.

Ce peu d'écrit je vous vais envoyer.

Qui sans cesse d'une piteuse épître Vous servira au filer et au tistre ,

fjA CHRONIQUES

Et vous fera de ma mort souveuir.

Or là lisez et retenez ce titre :

A vous autant en peut tôt advenir.

Pour rentrer en matière, fut vrai que à celui obsèque firent le deuil Antoine de Lorraine , duc de Calabre, messire Jean d'Albret, monseigneur d'Orval et messire Henri de Neufchâtel, et menoient iceux frères Mery d'Amboise , grand -maître de Rhodes; messire Pierre de Rohan , lors duc de Nemours , à cause de sa feue femme, héritière de ladite duché ; et aussi étoit messire Jean d' Amboise, monseigneur de Bussy : lesquels étoient assis aux hauts degrés du chœur, au côté dextre ; à l'autre côté étoient Louis, duc de Bavière, comte palatin, qui lors étoit en cour, pensionnaire du roi; Gaston, comte de Foix; messire Guy de Rochefort, chancelier de France; messire Jean de Foix, monseigneur deLautrec; maître René dePrye, évêque de Bayeux ; frère Laurent Bureau , évêque de Sisteron etconfesseur du roi; maître Guillaume Guguel , évêque de Nantes ; Févêque de Bethléem etFévêque suffragant de Lyon. L'offrande fut faite comme il appartient, et messire Valérien de Saints, bailli de Senlis, présenta les cierges à l'offrande à ceux qui faisoient le deuil. Un docteur en théologie, nommé frère Antoine de Fnrno, confesseur du commun, fit le sermon authentiquement, en déclarant la vie louable

DE JEAN d'aUTON. yS

et royale généalogie dudit comte de Ligny, lequel approuva de ligne en ligne procéder et être allié par directe ligne et collatérale de tous les empereurs et rois chrétiens, et premièrement avoir pris origine du roi Balthazar , qui d'Orient avec deux autres rois magiques nommés l'un Melchior , l'autre Gaspar , vint en Bethléem par la guide de l'étoile et offrit l'or au benoît fils de Pieu, J.-C. Que fut-ce? les bien-faits et vertueuses gestes de celui feu comte de Ligny furent là mis en si claire lumière par ledit de Furno , que chacun loua ses œuvres , collauda ses vertus et pleura sa mort , voire de tant, que là n'avoit gentilhomme de la maison du roi, dame ne damoiselle ne autre à qui les claires larmes des yeux jusques à terre ne dégouttassent, et ce sais-je, car je le vis et étois présent. Ce même jour fut le corps porté hors la ville pour être mené enterrer à sa comté de Ligny, lequel fut conduit jusques au collège de Saint-Jean-Bourgeois de l'observance de Saint-François; tous les collèges de Lyon, où avoit plus de douze cents prêtres , l'accompagnèrent revêtus et en procession. Aussi firent ceux qui à son obsèque avoient fait le deuil avec les princes et seigneurs qui lors étoient en cour. Les gentilshommes de la maison du roi qui grand deuil en faisoient, le conduisirent aussi; si firent les archers de la garde, tous à pied. Autour du corps étoient ceux qui portoient ses

It

j6 CHRONIQUES

armes et qui faisoient le deuil. Devant alloient deux cents pauvres tous en deuil, chacun une torche ardente en main. Somme, il y avoit telle suite , qu'on ne pouvoit passer par les rues. Bien fut là montré que sa personne avoit été en commune recommandation; car liommes et femmes et enfants, en voyant le piteux spectacle , par les maisons et aux fenêtres , pleuroient à chaudes larmes , se détorsoient les mains et faisoient deuil inconsolable en re-^ grettant le bon seigneur qui de tous étoit aimé et bien voulu de chacun , disant : (( Ores est à bas l'un des fermes pihers qui soutenoient l'honneur du royaume et portoient le bien de la chose publique !

Tantôt après ce , le roi fut gravement malade et moult altéré , tant que plusieurs cuidèrent que de lui fut fait, et entr'autres messire Pierre de Rohan , maréchal de Gyé, qui lors avoit grande autorité en France, lequel, pensant le roi prochain de la mort, transmit à toute diligence à Amboise devers Louis de Montroyal , lequel avoit en gouvernement la personne de François d'Angoulême, qui devoit succéder à la couronne , et celui Montroyal avertit de la maladie dudit seigneur , en lui priant, si le cas advenoit, qu'il se tînt saisi dudit comte d'Angoulême, et avec ce, qu'il tînt à Amboise bon pour lui, et que très-bien le guerdonneroit; en outre, manda au lieutenant

de ses gendarmes , qu'il fît le plus grand amas de gens qu'il pourroit, etquesur les passages de la rivière de Loire les mit pour garder, que si le roi venoit lors à mourir, que la reine ne se retirât en Bretagne, et que madame Claude fût bien gardée; encore, manda au sirex\lain d'Albret, que le roi n'étoit pour le faire long, et que, pour secourir au bien pubHc, mit sus dix mille hommes près de bçsogner si à temps venoit, et que de sa part autres dix mille ou plus en mettroit sus; et, ce fait, s'en partit de cour à toute diligence et s'en alla à Amboise, dont il étoit capitaine, et avoit léans aucuns de ses archers pour la garde dudit château , et là avertit la comtesse d'Angoulême de l'état de la personne du roi, disant qu'il s'en alloit mourir, et plusieurs autres paroles dit, qui depuis lui portèrent dommage, comme sera dit par après. Or, se trouva le roi assez bien disposé, ce lui sembla, pour s'en pouvoir venir; dont se mit à chemin, la reine quant et lui, et tout leur train, et s'en vinrent à Blois , où étoit lors madame Claude leur fille, et là fut le roi, avec l'aide de Dieu et le secours de ses médecins , guéri tout sain, et lui étant là, s'en revinrent les prisonniers délivrés par la composition de Gayette, et des premiers s'en vint messire Berault Stuart, seigneur d'Aubigny , auquel fit le roi bonne chère; puis s'en revint messire Jacques de ChabanneS; seigneur de La Palice, qui

«8 CHUONIQIIRS

pareillement eut bon recueilihi roi et delà reine et de tous lesgentilshomnics. En somme, tous les uns après les autres s'en vinrent devers le roi àBlois, où i'étoislors pour savoir au vrai des nouvelles. À la fois m'en allois dîner bu souper au lo^jisdu sci{;ncur d'Aubiflfuy, àTautrechez le sei{ïneur de La Pâli ce , puis aux banquets que se faisoient les autres capitaines et fïentilshommes ([uiaux alVairesdu royaume de Naples avoientété, et là écoutois cbacun parler, qui d'autre cliose que de la guerre ne tenoient propos; et ainsi, je mettois en mon papier ce que je voyois débattre entre les capitaines et les gens d'armes, et ce fait, à part, ii l'un et à l'autre m'en enquérois à toute lieure , voire dès lespremiersgrands jusqu'aux moindres , pour savoir si le commun lapport s'accorderoit; aux maîtres de l'artillerie et aux varlets canonniers que par prières je menois à la fois dîner ou souper à mon logis qui lors étoit près de leur (piartier, m'enquérois aussi cond>ien de pièces d'artillerie y avoit eu , des poudres et autre munition, ne quel exploit elle avoit fait, et de toutes autres clioses qui ne se doivent oublier à mettre par écrit. A quoi j'ai plus travaillé de savoir que je n'ai mis de peine à écrire; car les François sont d'une condition telle , que s'ils viennent à l'inquisition de leurs ftiits pour les rédiger en mémoire , au répondre auront la boucbe close, |)Our les laisser en oubli

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et demeurer en silence. Je n'en dis plus, fors ([ue les autres nations cherchent les historiographes pour les avertir de leurs propres faits, et de ce (ju'ils savent des autres ; dont ne faut avoir merveilles, si les livres des Grecs et des Romains et autres barbares nations sont plus ornés de beaux mots et mieux enrichis des louables gestes que les nôtres, qui, par défaut de bons orateurs, demeurentafKimés d'élégants écrits, et, par la négligence de vrais rapporteurs, vides d'honorables faits. Je sais bien que maintes autres bonnes choses se sont traitées à porte close, que, par défaut de ne les savoir, j'ai laissées en oubli. Mais qui voudra que plus avant j'en dise par écrit, plus amplement m'en avertisse de bouche.

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