ET
If M
Ik il
jqg CHROMQUES
voir autre chose; mais nonobstant ce, dit qu'il vouloit aller vers les détroits , et qu'il le trouveroit, ou jamais ne cesseroit de chercher. Et voyant , ledit Richard du Lyon , maître" de la nef, le seigneur d'Auton affectionné et tout déhbéré de suivre et retrouver ledit capitaine Chapperon , lui dit : « Où voulez-vous aller, capitaine? Sachez qu'il est impossible a nous de faire long voyage en mer, ne retourner arrière vers les détroits; car les vivres commencent fort à diminuer, et de tant, que, dedans votre nef, n'y a plus qu'une pipe de breuvage : ce qui vous défend tirer plus outre , et vous montre la voie du retour, et bientôt. Pour ce, vous faut prendre port, pour ravitailler et faire équiper votre nef, qui en a tel besoin , que sans cela ne pouvez séjourner deux jours en mer, que vous et vos gens n'ayez trop grand'soif. » Pour savoir la vérité de ce , le seigneur d'Auton descendit en la soute de sa nef, où là-dedans trouva huit pipes de bière écoulées, que celui du Lyon avoit laissées aller, pour donner occasion de ne tirer plus outre et de retourner. De quoi, ledit seigneur d'Auton le soupçonna et lui en cuida faire question ; mais lui fallut pour l'heure dissimuler, pource qu'il avoit affaire de lui au gouvernement de sa nef. Avec ce détour, survint le vent contraire, dont ne purent tirer en avant, ne suivre le capiuine
Chapperon : dont à cette cause s en retournèrent, et furent aborder dans un lieu, nommé Vergerou , à la gueule de Charente près Soubise , espérant là ravitailler leurs vaisseaux , et radouber, pour vouloir derechef aller chercher et suivre le capitaine Chapperon.
Tantôt après qu'ils eurent mis ancres à fond, le seigneur d'Auton voulut prendre terre , et laissa dedans sa nef prise Richard du Lyon, le maître, et quelques autres sous lui, pour la garder; en laquelle demeura la plupart du butin , mêmement toiles de Hollande, draps, tapisserie et métaux, à grand nombre. Aussi laissa là Andrieu Gombault, pour garder sa barque et faire provision de victuailles; et ce fait, s'^n alla à son hôtel d'Auton , une journée près de là , pour illec se vouloir rafraîchir et voir sa femme. Cependant advint que ladite nef prise fut, tout soudainement et sans savoir comment , toute embrasée et mise en flamme, en manière que le maître , et ceux qui étoient dedans , à peine se purent sauver : laquelle ne put être secourue, ne éteint le feu dedans, que sans remède elle ne brûlât jusques à la soute, et tout ce qui étoit dedans. Et ainsi le pauvre gentilhomme, seigneur d'Auton, perdit en un moment ce que , à dur travail , longue peine et périlleux danger, avoit sur la mer gagné, et ne put onc au vrai savoir qui
igS CHRONIQUES
avoit été le boute-feu , si n'est que trois Flamands, prisonniers là dedans, se dérobèi-ent la nuit de devant, où par aventure composèrent avec le maître de la nef, qui jà paravant avoit fait une fausse pointe : or vint à tant , qu'iceux Flamands sortirent de la nef et prirent un esquif où se mirent; puis, tirèrent outre, et, en passant, dirent à quelques paysans , qu'ils trouvèrent là près, sur la côte de la mer, que avant deux jours entiers ladite nef seroit brûlée : ce qu'elle fut par quelque traînée, comme est à penser, ou amorce, qu'ils avoient faite. Et tout en l'heure que le feu fut dedans ladite nef, celui Richard du Lyon, maître en icelle, sans prendre congé de son capitaine , s'en alla d'emblée et s'enfuit , qui onc puis ne fut vu en ce lieu.
Les marchands et cursoires de mer, qui par ci-devant avoient rencontré en mer le capitaine Chapperon et son compagnon, en avoient, en leurs pays et autres lieux où depuis avoient été , fait si étrange rapport , et tant épouvantables nouvelles dites, que nul, pour doute d'iceux , n'osoit , sans bonne garde ou grande compagnie, naviguer, ou approcher les passages et détroits de la mer d'Occident : ce qui moult ennuyoit les marchands, et empêchoit leurs voitures, et portoit grand dommage aux ports de mer de leurs marches. Dont à cette cause, plusieurs, mêmementde
ceux qui avoient, comme j'ai dit, été assaillis et chassés, et de ceux qui de la nef et des urques de Flandre prises étoient échappés , en firent grandes plaintes vers le roi , voire et de tels qui par aventure avoient par autres été détroussés ; car toutes les courses et pilleries faites en mer, durant le temps que le capitaine Chapperon et le seigneur d'Auton son compagnon furent sur mer, leur furent toutes mises sus , et de ce , furent envers le roi accusés : de quoi fut si très-mal content, qu'il dit que, s'il les pouvoit tenir, il en feroit telle justice, que ce seroit à l'exemple de tous autres ; pensant qu'ils n'eussent aveu, et aussi disant que sans son congé ne de voit entrer en mer à main armée. Advint que , par aucuns marchands , fut averti que le seigneur d'Auton avoit abordé ses navires vers Soubise près La Rochelle , et pris terre : dont envoya vingt et quatre de ses archers de la garde jusques à Auton , en sa maison , pour le cuider là trouver et faire prendre. Mais lui , averti de ce par aucuns de ses amis , vida la place , et s'en alla autre part, tenant chemins écartés et voies secrètes, étant toujours en habit dissimulé, sans tenir séjour en logis plus haut d'une nuit, doutant à merveilles tomber entre les mains du roi, qui de jour en autre
avoitdelui et du capitaine Chapperon plaintes nouvelles.
Ainsi s'en alloit de lieu en autre tout couvertement, toujours au pourchas de savoir nouvelles de son compagnon Chapperon , lequel avoit jà passé les détroits de Gibraltar, pourallerau royçiume de Grenade; où, à rapprocher d'une ville, nommée Armairie, de celui royaume , celui .Chapperon et ses gens aperçurent sur les ondes de la mer, au derrière de la poupe de leur nef, une tête blonde qui les suivit par sus les ondes , le visage découvert , plus de trois lieues de mer : de quoi s'émerveillèrent moult, et ne surent bonnement que penser de cette chose , si n'est que le capitaine Chapperon , voyant celle tète blonde sur l'eau ji qui le suivoit, pensa que ce fût la tête de son compagnon , lequel avoit les cheveux blonds; cuidant qu'il se fût misa quartier hors la route , et que quelques navires plus forts l'eussent rencontré et défait 5 toutefois, à la parfin, ne sut que cela devint : dont s'en alla de tire aborder au port d'Armairie, où fut là recueilli par ceux de la ville honorablement et bien reçu; là, prit rafraîchissement, et séjourna l'espace de quinze jours, bien soucieux de son compagnon, qu'il ne voyoit ni n'en savoit nouvelles: dont étoit à malaise, pensant qu'il eût eu quelque fortune de mer qui l'eût éloigné et
DE JEAN D AUTON. aOl
mis hors de route; si s'en revint d'Armairie, et tira à Aigues-Mortes , où séjourna le temps de trois semaines, attendant s'il auroit nouvelles du seigneur d'Auton; et voyant que là n'en pouvoit autre chose savoir, ne sut que penser de lui , si n'est qu'il fût périllé ou pris en mer; et sur ce, s'en alla d' Aigues-Mortes aux îles de Marseille , attendant là toujours quelques nouvelles; et lui étant là, sachant que le roi avoit eu plaintes de lui et de son compagnon, n'osoit prendre terre ; si dit que, s'il pouvoit avoir sauf-conduit , pour lui et pour ses gens , de la cour de parlement d'Aix, qu'il se mettroit à terre , pour prendre rafraîchissement. Parquoi, envoya un des siens devers un des seigneurs de parlement, seigneur du Luz, pour savoir s'il pourroit avoir son sauf-conduit. Lequel seigneur du Luz lui manda qu'il l'auroit tel qu'il voudroit, et prit charge de le lui faire dépêcher et signer de ladite cour : ce qu'il fit , et l'envoya audit Chapperon ; lequel, avec son sauf-conduit , descendit et prit terre à Marseille ; puis , voulut aller à Nice pour quelque affaire qu'il eut là , et pource qu'il n'avoit nuls chevaux , pria le seigneur du Luz lui en bailler. « Bien, dit le seigneur du Luz, je vous en baillerai ce que vous en aurez besoin , et un mien serviteur, pour vous conduire. » Et sur ce, lui bailla chevaux et homme, pour le me-
ner ; mais sachant le chemin que ledit Chapperon tiendroit, manda de nuit aux seigneurs du parlement d'Aix, par une lettre , que le lendemain au matin le lièvre partoit du gîte, et qu'il tiroit vers Nice : « Pour ce, tendez là vos rets au passage, et lànelefaudrez. » Et sur ce, lesdits seigneurs du parlement d'Aix, combien qu'ils eussent donné sauf-conduit audit Chapperon, mirent grand nombre de gens armés sur le chemin. Et sans que ledit Chapperon se doutât de ce , à l'heure qu'il fut au logis pour cuider repaître, se mirent dedans sondit logis ; et là, au dépourvu le trouvèrent et prirent, et le menèrent à Aix, prisonnier : où demeura, par l'espace de trois semaines , bien à détroit et fort douteux de son affaire; mais tant advint que, au pourchas d'aucuns ses amis, qui tant adoucirent le chartrier, qu'il lui fit ouverture : dont s'en alla de nuit, et se remit en son navire, tirant en mer, tant comme il put, sans oser plus prendre terre de long-temps et jusque le roi, par aucuns de ses amis , fût quelque peu adouci , et que les plaintifs fussent contents.
DE JEAN DAUTON.
Comment le toi icB Romains mit icvc())c( son avméi eus pour passa en €ombaxiie , et r omment le voi g'rn alla à fgon, cuiîrant passex les monte, pour se trouon: au-îr^oant ie lui.
Le roi des Romains, qui jà avoit failli à passer par la Lombardie, pour l'empêchement que le roi lui avoit fait par ci-devant , derechef fit son armée, et se délibéra de passer, disant que si le passage de la Lombardie lui étoit empêché par les François, par la terre des Vénitiens passeroit , ou il ne pourroit; et pour ce, fit grand amas d'Allemands et grosse gent d'armée. Ce que le roi sut tantôt par ses postes; dont envoya diligemment delà les monts devers messire Charles d'Amboise, son lieutenant , lui mandant que , avec grosse armée de François qui lors étoient delà, il se trouvât au-devant dudit roi des Romains, pour lui défendre le passage : ce qu'il fit , car incontinent ordonna capitaines et grosse route de gens d'armes , pour aller aux passages, et iceux garder et empêcher, et pour donner temps à toute l'armée de marcher, laquelle se trouveroit là à temps pour lui donner la bataille , s'il s'es-
fl