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Dans le silence et l'infini, nous étions seuls. L’inconnu semblait agrandir autour de nous sa sphère mystérieuse ; un mirage universel enveloppait le ciel et la terre, Il moe semblait voir les collines s'élever lentement, enguirlandées de longues vapeurs baignées de lumière, J’abaissai doucement les yeux sur l’étroit rocher où nous étions debout, En bas, Willy, à moitié couché sur la plage, regardait les petites vagues clapoter le long des galets, ct, sur le bord des crevasses étroites qui serpentaient à mes pieds, quelques lézards se tenaient accroupis, silencieux habitants de ces retraites où peut-être jadis avait retenti le cri de guerre des Hurons. Compagnons de la solitude ct des souvenirs effacés, ils en gardaient l’immobilité, l’inaltérable repos,
“Voulez-vous savoir ce qu’est l'écho dans nos montagnes ?”? me dit M. Fennall, ‘“ vous pourrez le redire ensuite dans vos
. Chroniques.” Et, prenant un fusil, mon compagnon le dé-
chargea dans l'air, Un bruit sec alla frapper le ciel, et tel qu’une fusée qui, retombant du haut de sa course, s’éparpille en une pluie lumineuse, il se brisa dans l’espace en mille vibrations éclatantes. L'écho roulant de montagne en montagne, de précipice en précipice, frappant les rochers aux profondeurs sonores, s’élevant dans l'air pour retomber aussitôt avec un fracas mille fois répété jusque dans les entrailles des collines et des ravins frémissans, s'arrêta tout-àcoup comme suspendu dans l’immensité : puis, semblable aux derniers tressaillements de la note qui meurt sous les doigts de l'artiste, il s'éteignit doucement en rendant quelques sons plaintifs comme un regret de quitter l’espace ému de ses accens. Oh ! le reste de ma vic au milieu de cette nature paisible, dans la liberté des bois ........mais, hélas ! l’homme n’a qu’un jour à vivre sur la terre, et tout ce jour il est esclave |
Déjà le soir commençait à déployer son manteau d'ombres ; la brise, chargée de fantômes à peine formés, s’agitait sur l'azur du lac ; la forêt semblait s'épaissir dans le crépuscule naissant, et Je chant des oiseaux regagnant Jeur nids se perdait dans les soupirs de l'air. Willy n'avait pas quitté son attitude pensive ct immobile, comme l'Iroquois de jadis qui pouvait guctter son ennemi un jour entier sans remuer d'un pouce. En nous voyant faire un mouvement pour regagner le canot, il se leva tout d’une pièce, ouvrant une bouche comme une des portes de Thèbes, accompagné d’un baîllement semblable au vent s’engouffrant dans une caverne.
“ Il commence à être temps, dit-il, il faudra sifer une g'ffle, car voyez-vous, mon estomac prend des shires.
Je restai ébahi, et Mr. Fennall, éclatant de rire : “ Sfr une giffle, me dit-il, cela veut dire avaler une énorme rasade pour tromper l'appétit : aussi ne le fait-on que lorsque l’estomac prend des shires, ou lorsqu'il dégringole jusqu’au talon poussé par la faim.”
J'admirai et compris aussitôt, car, moi aussi, je commençais à éprouver des shires.
Un quart-d’heure après, nous étions installés, Fennall et moi, à la table rutilante avec son précieux poids de jambon, d'œufs et de café doré dont les parfums onctueux inondaient la chaumière. Je dévorai, ou plutôt j’engloutis, et
je remarquai en fonctionnant combien l'appétit d'autrui
sert à aïiguillonner le sien. Willy, assis au fond de la cabane, me regardait avec des yeux remplis d’un désespoir immense. Îl craignait que le souper ne finît jamais. C'était le seul jambon, iln’y avait plus d'œufs, et déjà le café, vidé à longs traits, n’apparaissait plus au fond de la cafetière qu'entremêlé d’épais dépôts de marc. Les shires
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redoublaient dans l'estomac de Willy avec un fracas qui devenait menagant; une dégringolade continue, , mêlée de soupirs, nous révélait l’abîme sans bornes qui se creusait en lui, Enfin le pauvre homme s’affaisa, et, d'une voix altérée, il me demanda si j'aimais la pêche, que c'était la bonne heure pour prendre le poisson, et que son fils Maltus ane conduirait,
Je partis d’un éclat de rire tellement sonore que le ventre de Willy, semblable aux cavernes de la montagne, se remplit d'échos et fit entendre des mugissements : ‘* Maltus, Maltus, m'écriai-je, Ô pêcheur antique, prends ta nacelle, voguons sur l'onde azurée, mais parle bas, parle bas, jette tes filets en silence...” et, entonnant le refrain si connu de la Muette de Portici, je me dirigeai vers le lac.
“ Mais, papa! s’écria à son tour Maltus, le dernier des romains, moi, non plus, je n'ai pas soupé; Monsieur, il n’y a pas de truites du tout dans le lac en ce moment, il n’y à que des goujeons, et c'est le matin qu’est le meilleur temps pour les prendre.”
Willy se leva avec unc colère pareille au rugissement d’un troupeau de buflles, et il allait s’élancer sur Maltus, lorsque retrouvant tout-à-coup l'amour du prochain perdu dans mon assiette, je l’arrêtai en l’assurant que j'aimerais mieux péêcher le jour, et qu'il était temps pour lui et sa famille de souper.
Un soupir partit du fond des entrailles du pauvre affamé, et en même temps un regard, un regard qui disait ‘ souper, souper |! mais avec quoi ?” glissa dans ses yeux, et il chercha sa femme.
Celle-ci arrivait juste en ce moment, les mains pleines d’une nouvelle couvée qu'elle venait de découvrir. A cette
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