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SOUVENIR DU SAGUENAY

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Je vous écris sur un tronc d'arbre, dans la soiitude mélodieuse des bois. J'ai pour compagnons l’aimable propriétaire de l'hôtel de Tadoussac, M. Fennail, le vieux Wiily, un guide endurci dans mille exeursions périlleuses, et une foule innombrable de moustiques qui me communiquent l'inspiration ct la rage. Nous sommes partis pour visiter, à quinze milles dans l'intérieur, le premier lac poissonneux dont le vieux Willy a la garde, Tout autour de nous est la forêt, forêt de sapins, d’épinettes, de bouleaux, qui suit

dans mille détours la chaîne abrupte des Laurentides; de distance en distance, on aperçoit quelques espaces nus où poussent de maigres champs de blé, essais pénibles des premiers colons qui se sont établis dans ces solitudes.

Il fait chaud, je ne m'en plains pas, puisque c'est la première fois cette année; l'atmosphère est pleine de molles caresses ct le soleil ruisselle parmi les feuilles encore chargées de la pluie des derniers jours. Nous suivons un chemin, ou plutôt un sentier tracé avec peine parmi les ronces, les arbres entrelacés dont les racines se croisent sous les pas, les troncs noircis, déchiquetés et comme frappés de la foudre, image désolante des combats que l’homme livre à la nature, (à et là une chaumière isolée, fuite de poutres brutes, à peine couverte d’un toit d'écorce où perce un tuyau brisé, s'échappe de la lisière du bois, et nous entendons les coups redoublés de la hache du défricheur et les craquements des arbres s’abattant sous sa main.

Ici règne la misère dans une horreur souveraine. Ces défricheurs, ces squalters courageux sont seuls dans le fond des bois, en lutte contre tous es éléments, contre la terre ingrate, contre un ciel glacé pendant sept mois de l’année, contre les fléaux imprévus, contre le feu qui, embrasant la forêt, dévore en même temps la moisson, contre la faim, contre l'isolement, Et cependant accablés, mais non abattus, épuisés de fatigue, ils luttent toujours et pendant des années, jusqu’à ce que leurs fils, devenus grands, leur assurent enfin le fruit de leurs rudes labeurs. Il faut qu'une génération s'efface pour que la terre se féconde, et lorsqu'elle est fécondée, les erfants, en trop grand nombre pour la partager entre eux, se séparent. Les uns vont plus loin défricher de nouveaux espaces ; les autres restent, travaillent de

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longues années encore jusqu’à ce qu'enfin leurs fils, devenus trop nombreux à leur tour, et cmportés par le souffle puissant qui pénètre jusque dans les plus solitaires réduits du Nouveau-Monde, émigrent dans l’ouest des Etats-Unis.

Un instant attristés par le spectacle des souffrances

humaines, nous continuons notre route. Au loin, dominant l'horizon des forêts, les montagnes se dressent avec toute sorte d’attitudes fantastiques ; on dirait les vagues pétrifiées d'un océan en fureur. Des pics äépouillés, des crêtes nucs jaillissent dans l'air ; ct parfois, sans que rien ait préparé ce spectacle, car la nature a toujours des sourires imprévus, on voit une pente douce s’incliner ct le chant des oiseaux égaye le murmure de la brise à travers le feuillage.

Impossible de nous tenir tous les trois dans la charrette qui a pour siége une petite planche de sapin; le chemin est coupé cà et là par des arbres que les orages ont renversé: ; ailleurs, il passe sur une lisière étroite, entre deux précipices. Willy, le guide, à chaque instant s'arrête pour déblayer le terrain. Willy, c'est l'enfant de la forêt, un enfant de sept pieds qui a grandi avec les chênes et les pins. Il paraît comme un géant parmi ces géans du sol; rien n'entrave sa marche à travers les taillis habitués à se courber sous ses pas; il est le maître de ces solitudes indomptées, et les grands arbres, abaïissant sur lui leurs ombres muettes, le saluent en passant. Des nuées de brûlots assiégent son vaste cou découvert, il ne les sent même pas, il est halctant, un ruisseau de sucurs inonde son front; on le croirait épuisé, et cependant il soulève encore, et d’une seule main, les énormes troncs qui ferment la route, Au bout de quatre heures, nous avions fait trois lieues, et je ne voyais

pas encore de terme. à notre marche. Willy souflait à faire frissonner les feuilles, et je sorgeais avec effroi à l'heure où il pourrait avoir faim, car nous n'avions avec nous qu’un jambon et quelques œufs.

Enfin, à un petit détour du sentier, un enclos d'avoine ct de patates s'offre soudain à nos yeux, Le vent souffle librement autour de nous; un lac formé de deux baies apparaît au pied, de collines touffucs, et sur ses bords la cabane de Willy où nous attendent sa femme Josephte et son fils Maltus, un nom de science qui lui sert à prendre des truitcs.

Nous n'étions pas partis pour faire la pêche; j'ai horreur de cet exercice qui exige l’immobilité et une patience ridicule, Tenir pendant des heures une perche à la main et jeter des appâts aux goujons indéfiniment sans changer de posture, ne me semble pas essentiellement gai. Mais, em revanche, quelle délicieuse chose que de se bercer sur la surface bleue d'un lac en mêlant la cadence aisée de la rame au petit clapotis de l’eau subitement éveillée! Nous cûmes bientôt lancé sur l’azur limpide le frêle canot d’écorce, avec Willy au milicu de nous; les rames, poussécs par ses bras de chêne, coupaient la nappe sans presque y laisser de trace que des gouttelettes pendantes qui tombaicnt sans bruit. En un instant, nous atteignimes la première baie, en face d’un petit promontoire flanqué de deux rochers nus, dont l'ombre sourcilleuse se noie dans les profondeurs du lac. Nous gravîmes lentement, saillie par saillie, ce petit cap solitaire dont les parois brûlantes, frappées’ par le soleil, se répétaient sur l'eau en mille reflets incandescents, Parvenus au sommet, nous nous arrêtames pour regarder tout autour de nous,

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