‹ Chroniques [microforme]Chapitre 19 sur 83 · SEPT · texte numérisé non relu

SEPT

Le tabac que l'Angleterre importe presque tout entier des Etats-Unis lui donne un revenu de trente-deux millions de dollars, Ceci nous conduit tout naturellement à parler du calumet qu'on vient de découvrir dans les démolitions de la porte Prescott, en face de l'édifice du Parlement. Ce calumet est en pierre, et, jusqu’à moitié, il est rempli de ce narcotique délicieux qui donne une mort lente, tellement jente que les plus robustes vieillards sont ceux qui en font usage depuis plus d’un demi-siècle. Le tabac est un poison, sans doute ; mais il n’y a pas de remède qui vaille ce poisonà. Avec lui, on goûte le sommeil sans fermer les yeux ct on trouve l'oubli qui est le bien suprême,

Qu'est-ce donc qu'oublier, si ce n’est pas mourir ?

a dit le poîte. C’est vrai : voilà pourquoi l’on enterrait les anciens guerriers sauvages avec leurs calumets, Celui dont je vous perle est la chose la plus commune au monde. Des érudits prodigieux assurent que ce calumet remonte à deux cents ans ; à quel signe reconnaissent-ils cela ? Non pas à l'odeur sans doute qui est aussi forte que si le tabac avait été fumé d'hier, ni à aucun signe ext ‘rieur du fourneau de la pipe qui est aussi nu qu’un poisson, Mais, pour les savants, il y a dans toutes choses un langage muet que le vul-

gaire ne saisit pas,

Avec le calumet on a trouvé une petite écuelle en zine qui à l'air d’être beaucoup plus ancienae, ce qui ferait supposer qu'elle remonte au moins à cinq cents ans, Moi qui

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ne suis pas un érudit, je me contente d'être logique et de juger d’après les apparences. Les apparences! Voilà la grande erreur, et cependant c’est ce qu’on cherche à sauver le plus. Je crois qu'il y à là une faute de langage. Ce n’est pas nous qui sauvons les apparences, ce sont les apparences qui nous sauvent,

Et dire que toute la société repose ainsi sur un aphorisme mal tourné !......

En fait de curiosités, il y a encore ici une baleine de soixante pieds qu'on a trouvée échouée sur la côte nord et qu'on a remorquée jusqu’à Québec, pour la montrer aux badauds moyennant dix cents. (C'est une chose très rare qu'une baleine dans les capitales ; aussi, ne s’aborde-t-on depuis quelques jours dans les rues qu'avec ce dicton consacré par un usage solennel: ‘“ As tu vu la baleine ? ” Ceux qui ne l'ont pas vue rougissent de leur ignorance ou de leur pauvreté; pour moi, j'ai ces deux grâces heureuses qui mènent droit au royaume des cieux. Et cependant, vous allez voir quelle profondeur de science je trouve à l'occasion.

A propos de ce cétacé qu'on exhibe à mes concitadins, je me suis fait cette question. Quels ont été les premiers baleiniers ? R. S, V.P. Ce n’est pas le Breton, dominateur des océans, ni le rude Danois, ni le Hollandais à moitié amphibie, ni le hardi Norwégien, fils des rois de la mer. Non, ce sont les Biscaiens et les Basques qui, les premiers, osèrent attaquer le Léviathan dans ses abîmes, et ccla remonte à 1979.

Des historiens, comme il y en a tant, ont voulu prouver,

ef

il est vrai, que les Norwégiens avaient été les premiers venus sur ce champ de pêche formidable ; maïs en cherchant Ja preuve, ils ont perdu la piste. Ce que les Norwégiens chassèrent, c'est probablement le grampus du Nord, ou quelque autre diminutif, de la baleine. Le vieux navigasateur Norwégien du neuvième siècle, Tethore, qui a raconté lui-même ses aventures merveilleuses au roi Alfred, parle de non moins de soixantes baleines qu’il aurait tuées en un seul jour. Vous voyez cela d'ici, —soixante baleines de cent pieds de long tuées en un seul jour par un seul homme! Ce qui cst certain, c’est que les premières barbes de baleine qui aient été vues en Angleterre provenaient du naufrage d'un navire basque en 1594, et, lorsqu’à la fin du seizième siècle, les anglais équipèrent pour la première fois des baleiniers, ils furent obligés d'en appeler aux basques pour les guider dans leurs préparatifs et pour remplir les fonctions Îles plus importantes du bord,

Depuis, quels changements ! c’en est au point que, loin d’avoir à aller courir la baleine, c’est elle aujourd’hui qui vient nous trouver, comme celle qui est en ce moment à la Basse-Ville. Je ne dis pas qu’il faille absolument compter jà dessus pour abandonner la pêche dans les mers polaires ; mais enñân, C’est un Progrès ..sesssss

Æ LE

On ne vit jamais à Québec autant d’américains ct d’américaines que ectte année ; les portes étant démolies, l’é- ‘ranger peut accourir, Aussi a-t-il pris possession de la ville désormais sans défense. Les hôteliers, les marchands de nouveautés et les cochers de fiacre font fortune.

Hicr, je me suis trouvé ex abrupio avec un de ces fils de

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Washington qui, tous les soirs, inondent la plateforme avec leurs femmes et leurs filles. La conversation est vîte engagée avec des Yankees, et elle roule sans délai sur des sujets sérieux et pratiques : “J'habite, me dit-il, un petit village du Vermont d'à peu près quinze cents âmes ; le maître de poste n’y a d'autre salaire que celui qu'il retire de sa commission sur chaque lettre ou journal distribué ; or, il s’est fait l'an dernier un revenu de $165 par ce seul moyen. Tous les jours il distribue à peu près trois cents journaux des grandes villes, de sorte qu’il n’y a pas une famille qui n’en reçoive un et même plusieurs.”

Je l’éccutais en silence, couvert de confusion, Je me rappelais que, pendant mes courses à la campagne cet été, dans des chefs-lieux qui comptent près de 3,000 âmes, c'était à peine si javais pu trouver quinze ou vingt abonnés aux journaux indispensables, qu’elle qu’en fût la couleur, et que j'avais inutilement cherché en bien des endroits, soit le Pays, soit la Minerve. En Canada, le journalisme est la profession des hommes intelligents qui n'arrivent à rien, et ceux qui font des chroniques arrivent moins vite que les autres, parcequ’ils sont une espèce à part, beaucoup trop supérieure. Jci, le journalisme n’est qu'un moyen ; aux Etats- Unis, c’est une puissance. Chaque petit bourg y a sa presse qui communique jusqu'aux log-houses les plus reculées des squatters, l'histoire de toutes les heures, les découvertes de chaque jour. Chez nous, c’est à peine si les grandes villes elles-mêmes peuvent sustenter des journaux de premier ordre. |

À propos de journaux, on se fait une idée bien exagérée des salaires que reçoivent les principaux rédacteurs de New-York; les rédacteurs-en-chef du World, de la Tribune,

du Zlerald et du Times, reçoivent chacun $100.00 par

semaine. C’est le Herald, le croirait-on, qui paie le moins

cher ses écrivains. Ses principaux rédacteurs reçoivent de $39 à $50 par semaine, ceux du Tribune de $50 à 860, tandis que deux des écrivains du Word en reçoivent cent. Le rédacteur du Times, qui est chargé spécialement des erands articles de fond, reçoit $150 par semaine, et les autres entre $60 et $75.00. C’est assez pour faire venir l’eau à la bouche, mais guère en proportion de ces grands journaux dont les bureaux sont de véritables départements publics. Quard on songe que le propriétaire du Herald s'est payé dernièrement la fantaisie de donner $100,000 pour l'érection d’une église, on se demande qui l’empêcherait de doubler le salaire de ses rédacteurs qui en ont plus besoin que tous les temples du monde!

À MEssrs. LouIs PERRAULT & CIE.

Propriétaires du Pays. (1)

15 OcTogre.

Ah ça ! mes propriétaires, est-ce que vous voulez promener la révolution radicale en charrette jusque dans nos paisibles campagnes ? Depuis deux ou trois jours on n’en-

1) La présente chronique a besoin d’un mot d’éclaireissement. ( P {

Les Mi, Perrault, imprimeurs, de Montréal, alors propriétaires du Pays, en avaient fait en quelques mois le premier journal français du

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