SEPTEMBRE
La grande affaire du jour à Québec est le vote du Comté de Champlain qui refuse de concourir à la construction du chémin de fer du nord. Il paraît que c’est le diable qui est cause de tout cela; les habitants du comté en ont une peur incroyable, et depuis le jour où on leur a dit qu'une locomotive était le propre cheval de Belzébuth, ils n’ont plus vu dans les avocats du chemin que des suppôts de l'enfer et ils ont cru à la fin du monde. Le programme catholique n’est pas étranger à ces légitimes appréhensions de consciences délicates. L’Hon. M. Cauchon a beau se couvrir de sa cuirasse d’orthodoxie, il a beau invoquer ses vingt-cinq années de services rendus à la religion, les gens de Champlain réclament avant tout qu’il soit exorcisé. L'opération serait difficile, car le président du sénat est un homme robuste, et il prétend mordicus qu'il n’est pas pos-
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sédé, ou plutôt qu’il ne l’est que du dévouement à la chose publique.
Quoiqu'il en soit, on ne s'attendait guère à voir l’ange des ténèbres jouer un si grand rôle dans un vote municipal. du Bas-Canada, et l’on se demande ce que feront les habitants de Champlain lorsqu'ils verront passer le chemin de fer avec ses ailes de feu, lorsqu'ils entendront au loin son sifflet comme un mugissement de damnés, et lorsqu'ils verront s'élever au beau milieu d'eux une station pour recevoir les maudits qui voyageront de Québec à Montréal. Quand j'y songe attentivement, je trouve que le cheval de Lucifer est un animal merveilleux pour pouvoir voyager en même temps dans toutes les parties du monde, et par tant de routes différentes ; je trouve que Lucifer ne le ménage pas assez, et que, d’un autre côté, les citoyens de Champlain lui montrent trop de compassion pour une bête infernale.
Ceux de Lévis, qui sont irrévocablement condamnés à la damnation éternelle pour avoir élu le Dr, Blanchet, semblent en avoir pris leur parti. Ils se lancent tête baissée dans la construction du chemin de Kennebec et la poursuivent avec une ardeur vraiment diabolique, Chose étonnante ! ce chemin qui progresse rapidement est un chemin canadien ; il est vrai qu'il mène à la frontière américaine où le diable est mieux reçu que'thez nous; mais, dans tous les cas, c’est jouer gros jeu et c’est risquer son âme bien légèrement, même sur un court espace de chemin. La raison de cette différence entre les deux comtés est en ce que Lévis se trouve dans le diocèse de Québec où le programme a été condamné par l'archevêque, et que Champlain cst dans le diocèse de Trois-Rivières où l’évêque a voulu l’imposer comme une condition indispensable de salut, Dans notre
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diocèse, nous pouvons donc espérer aller au ciel, même en chemin de fer, tandis que dans Champlain, il faut suivre l’ancienne route en emboîtant lo pas derrière M, Anselmo Trudel, le représentant des voyages à pied,
L'arrivée de M. Vannier, agent d'émigration française, a fait naître parmi nous de gloricuses espérances, On s’attend à ce que dix Alsaciens viennent s'établir avant la fin de l’année sur la rive nord du St, Laurent pour fuire concurrence aux dit-huit Belges annoncés, mais non encore apparus. Ce flot d’émigration mettra un terme, cspère-ton, aux criailleries des membres de l'opposition ct de la presse libérale. Le Courrier du Canada voit déjà venir à sa suite une quantité innombrable de nouvelles industries, animées d’une âme qui sache penser comme l’âme des Canadiens-français. Il plaide à ce sujet la cause de l’émigration cosmopolite, et dit que tout homme, même un français, a le droit de venir grossir notre population. Voilà une vérité désormais acquise ; il est vrai qu'on l’avait bien un peu mise en pratique depuis longtemps, mais jamais elle n’avait été si noblement proclamée, Quand le Courrier se met en frais de dire une vérité, il n’y va pas de main-morte— Défaut d'habitude.
Québec menace décidément de n’être plus reconnaissable avant six mois ; la ville des ruines commence à avoir des trottoirs. Tous les esprits sont en mouvement et on ne parle que d'améliorations, de manufactures, d'industries nouvelles. Les murs s’écroulent de toutes parts, les portes sont renversées, et dans leurs espaces béants, parmi des flocs de poussière, au son des mines qui éclatent, on voit l’essaim des travailleurs, la pioche à la main, ne pas se ralentir du matin au soir. L’avenue St, Louis, avec ses adorables rési-
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dences, ses jardins, ses gazons, ses bosquets, pourra désor-
.mais être embrassée d'un coup-d'œil du haut de la plate-
forme, et la destruction de la porte Prescott change du tout au tout l'aspect de la côte de la Basse-Ville, Au sommet de cette côte est notre confrère l'Ævénement qui est là seul, isolé, au milieu des débris, montrant sa face jeune et railleuse à travers une vielle masure qui ne reste debout que par tradition ou par impuissance de tomber toute seule, —ce qui n'empêche pas notre confrère d’être, par lui-même, très-vigoureux, au point de trouver que le Pays n’est plus un journal assez avancé, et qu’il nous faut aujourd'hui un programme de l'avenir à la place de celui que vous avez publié. Ecoutez-le plutôt :
‘ Le programme esquissé par le Pays, et qui, il y a quelques années, aurait paru fort sage, est trop étroit aujourd'hui. (C’est un programme tout constitutionnel, fait pour une situation permanente à laquelle au fond il n’y aurait rien à changer, Adopté plus tôt, il aurait probablement donné le pouvoir aux libéraux, mais aujourd'hui il ne promet rien ou à peu près rien au pays. L'espoir de voir régler, dans un sens plutôt que dans un autre, un très petit nombre de questions, ne saurait suffire. Il n’est pas bon en effet de charger l’esprit des masses de trop d’aliments à la fois ; mais il n'en est pas moins absolument nécessaire de lui imprimer une direction ferme ct précise, de donner à l'effort commun un but certain et déterminé. ”
D'accord; mais, hélas ! dans un pays où l’on ne sait pas où l’on en est, il est encore plus difficile de savoir où l'on va. Notre politique est un gâchis, le statu quo une énigme ; si l’avenir peut la résoudre, aidons-le ; mais je crois qu'il vaut toujours mieux commencer par le commencement qui
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est aujourd'hui. La première chose à faire est de se reconnaître, de se railier, de s'entendre, et c’est déjà un effort assez pénible au milieu de tant d'éléments sans liaison, pour que la tâche suffise amplement aux plus vives impatiences.
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Je suis désespéré. On dirait que tous les peuples du monde s'entendent pour m'empêcher de faire des chroniques. J'ai devant moi une masse de journaux américeins, français et canadiens ; j'ai jusqu'à des revues que ic feuillète obstinément, minutieusement, eh bien ! dans ce manceau où plongent tour-à-tour ma main et mes regards, je ne trouve rien, absolument rien qui arrête un instant ma pensée, que deux déciarations de principes ; l’une, de l’empereur de Russie déclarant à l'ambassadeur français ‘“ que la VWrance restera isolée en Europe tant qu’elle gardera la forme républicaine’” ; l’autre, de M, Letendre, rédacteur du Courrier de Rimouski, lequel déclare “ qu'après des réflexions sérieuses, après maints efforts, il n’a découvert dans le libéralisme qu’une négation, pas de principe actif, pas de vie, pas de protection, pas d'avenir, et que c’est pour cela qu’il accepte la vie, la protection et l'avenir du parti conservateur qui ne se contente pas de promettre, mais qui donne...”
Il faut que l’empereur de Russie soit bien naïf et M. Letendre bien blasé ! Comment, pour sa part, M. Letendre peut-il concilier l'avenir avec un parti dont l'essence même est de ne se rattacher qu’au passé ? L'empereur de Russie peut avoir des illusions, puisque les souverains d'Europe ne sont plus eux-mêmes qu'une illusion vivante; mais que M. Letendre perde les siennes au moment même où les libé-
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raux voient se réaliser presque toutes leurs espérances, c'est une aberration qui lui coûtera au moins cent abonnés sur
les deux cents qu’il pourrait avoir dans ce beau comté qui promet beaucoup, sans doute, mais qui donne peu, j'en parle
par expérience, moi, démocrate, qui y possède un fief libre de toute redevance seigneuriale, mais non pas d’arrérages. Et cependant je garde mes illusions, au point de faire des chroniques, quand je ne puis rien saisir, quand tout m'’échappe et me fait. Oh ! les illusions, chères ec douces consolatrices ! jamais le réel pourrait-il nous enrichir aussi bien que vous avec vos précieux mensonges, et que resterais-il donc aux chroniqeurs s'ils n’ajoutaient au prix monnayé de leurs articles la ravissante erreur de les croire lues avidement par ies femmes, ces êtres adoré, qui immolent invariablement leurs adorateurs ?
+ LK
Le temps de l'Exposition Provinciale approche. D'’excellents préparatifs se font et il règne un mouvement, une activité de brillant augure. Il fait plaisir de voir que le nombre des bêtes à cornes va toujours croissant dans notre beau pays appelé pour cette raison ‘“ nos amours ?; mais, en même temps que les bœufs, il ferait bon de voir améliorer aussi les hommes, ces autres bôtes à cornes pour lesquelles il n’y a aucun prix de mentionné, C'est vraiment singulier que les hommes sc négligent de la sorte cuxmêmes, malgré leur insondable égoïsme ; espérons que les bestiaux nous feront rougir par leur 2.4 ple,
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