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TROISIÈME CAUSERIE

Savez-vous sur quel pied danser, vous, mon cher Rédacteur ? Pour moi, il me semble que notre planète a changé de route et que tous les hommes sont pris de vertige avec elle. Depuis la guerre franco-allemande, le monde n’a pu retrouver son assiette ; toutes les questions s’embrouillent, la diplomatie n’est plus une école de politique, ce n’est plus même une comédie solennelle, cela devient une bouffonnerie, une grosse farce dont les actes se mêlent et n’ont pas de dénoument.

Certes, l'humanité a fait un grand pas le jour où elle a voulu soumettre les différends internationaux à l'arbitrage. Voilà un tribunal constitué à Genève depuis plus d’un an et il n’est même pas encore reconnu ! Le question de l’4labama n’est pas plus avancée que lors du fameux discours de Sumner qui posait à l'Angleterre cet ultimatum : ‘“ Pay, apologize or fight.” Ça, du moins, c'était clair ; pas d'ar-

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gutie, pas de subtilité, pas d'échappatoire possible avec ces trois mots.

Depuis, on a présenté des mémoires, des contre-mémoires, Chacun a établi son cas, on y a mis le temps, Dieu merci ! puis, quand tout a été préparé, bien expliqué, quand on eût rassemblé dans d'énormes volumes toutes les équivoques, qu'on eût fait le compte de toutes les réclamations, on s’est dit : “Tout cest prêt maintenant; réglons.”

Bah! il y avait encore les interprétations. Or, chez deux nations élevées dans l'amour de la controverse, comme le sont les américains et les anglais, on va loin lorsqu'on veut interpréter. Donc, on avait interprété aux Etats- Unis que l'Angleterre Ctait encore débitrice de trois à quatre cents millions ; l’Angleterre, elle, avait interprété qu’elle était quitte. : Vous voyez qu'il y avait de la marge. Pour combler ce gouffre béant, on a commencé à jeter dedans des notes et des contre-notes, des dépêches, des interpellations, encore des mémoires et des contre-mémoires, des déclarations, des asscrtions et des contre-assertions ; il y avait à pour $500,000 de papier, nouvelle réclamation indirecte à faire valoir plus tard. Le lion britannique, ahuri, essoufHé, lâcha un suprême rugissement : Mon possumus.

Alors, ce fut au tour de la presse à présenter ses mémoires ; on se flanqua des tripotées d'articles pendant quatre mois, d'une rive à l’autre de l’Atlantique ; les flots écumaient des menaces éditoriales, et toutes les lignes de steamers n’arrivaient plus qu'avec des cargaisons de provocations.

Ce n’était rien. Le lion britannique, qui avait repris haleine, s’est senti de force à ajouter encore un article additionnel à la pyramide de documents sous laquelle gîsait

la question de l’Alabäma. L'article additionnel traverse

les mers et ontre en frémissant dans le cabinet du secré-

taire Fish. Le ministre d'Etat était inondé de sueurs ; il

venait de recevoir de Londres une dépêche chiffrée et il

était en train de l’interpréter avec le général Grant, sans l qu'ils pussent se mettre d'accord ni l’un ni l’autre,

—(® Vont-ils reconnaître nos réclamations ?—ÆEh, non! | | puisque voilà un article additionnel fait pour les rejeter.— | Bah! un article additionnel n’est pas un refus, —Cela équivaut, et il n’y a pas d'autre sens à lui donner.—Des équi- | Il valents ! ah, bien oui! ce n’est pas avec des équivalents, 1 moi, que j'ai bombardé Vicksburg. Et puis, ça vous paraît ga comme cela à vous, mais moi, je ne vois là qu’une nouvelle | . ficelle pour retarder le paiement de ce que l'Angleterre reconnaît bien devoir dans son for intérieur.—Ah! tiens, oui, 1 au fait, c’est vrai, le for intérieur ! je n'avais pas songé à | cela; il y a là matière à interprétation, Si nous soumettions la chose au sénat ?—Je m'en lave les mains, ou plutôt, je me les frotte, s’écria d’aise le président Grant ; c’est cela! remettons le tout aux soins du Sénat.”

Et la haute chambre américaine fut saisie de l’article | additionnel. Deux jours après, elle l'avait ratifié et renvoyé paraphé au gouvernement anglais. Mais, 6 ciel! ce L | était plus le même. Le Sénat n'avait pas fait attention | | au for intérieur, et il avait ajouté de petites additions supplémentaires aux additions additionnelles, qui firent de suite hérisser la crinière au lion superbe des îles britanniques.

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C’en est là maintenant, et tout est à recommencer. Il n’y a que le tribunal de Genève qui n'ait rien fait. Il est vrai qu'il n’est constitué que depuis un an. M'est avis que

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la conclusion à tirer de tout ceci, c'est que le français devrait être la langue diplomatique du monde entier, Avec elle, les équivoques ne sont guère possibles et les restrictions mentales percent à jour. Je suis convaincu que si l'on avait fait en français la nouvelle loi des écoles du Nouveau-Brunswick, on aurait compris de suite si elle est inconstitutionnelle ou non, et le Nouveau-Monde nous eût épargné sans doute sa terrible mercuriale, faite à l'instar de son programme, lequel lui a permis de faire élire un candidat, aux élections dernières.

Je présume qu’il faudra, pour donner à cette loi toute la clarté qui lui manque, faire un article additionnel que je rédigerais volontiers en ces termes : ‘“ L’instruction publique au Nouveau-Brunswick sera libre et obligatoire, tout en étant gratuite, quoique laïque. Les ministres, de quelque religion que ce soit, n’y auront aucun contrôle, si ce n'est les vicaires de paroisses en général, les pasteurs anglicans et presbytériens, les rabbins et les derviches. A mesure qu’un élève aura complété son éducation, il devra faire appel au Conseil Privé d'Angleterre pour être investi de la faculté d'interprétation, surtout en matière diplomatique. Dans le cas où cé suprême conseil repousserait sa demande, il devra protester au nom de la liberté de conscience et des minorités opprimées, et se constituera en état d’amendement perpétuel. ”

J'ai parlé tout-à-l’heure de la France. On s’est habitué à croire depuis bientôt deux ans que c’est elle qui avait été vaincue par l'Allemagne ; ce paradoxe, né de trompeuses apparences, tend enfin a disparaître devant certains faits inconnus jusqu'aujourd'hui et qui sont concluants. Il est vrai que la France a convenu de payer cinq milliards de

pots cassés, mais cet argent lui revient déjà de cent façons, tandis que l'Allemagne est loin de rentrer dans ses déboursés. Il paraît que c’est à qui se sauvera en Allemagne du service militaire et se cachera des splendides rayons du nouvel empire. Plus la Prusse remporte de victoires et reçoit de milliards, plus les Prussiens émigrent. Les hommes politiques de ce pays en ont la chair de poule ; l’un d’eux faisait remarquer, dans une des dernières séances du reichstag, que les émigrés ne se composent pas principalement de gens appartenant aux classes pauvres, mais qu'ils sont pour la plupart de petits propriétaires qui ne sont plus à même de prospérer dans leur pays. .

Un autre orateur a mis tout sur le compte des agents d'émigration qui séduisent le peuple. Ila cité à ce propos nn district qui, sur une superficie d’environ trois cents lieues, ne compte que 50,000 habitants, sur lesquels 1,500 ont émigré ce printemps, outre qu'il en part encore, de quinzaine en quinzaine, quelques centaines de plus. La Landwehr de ce district a perdu la moitié de ses hommes; maïs ce n’est pas tout. Avec les hommes émigrent les capitaux, Vous qui êtes friand de statistiques, mon cher rédacteur, et qui en remplissez sans remords des colonnes entières de votre journal, vous apprendrez avee délices que la statistique a démontré que, depuis cinquante ans, les émigré: allemands ont emporté une somme à peu près egale au chiffre de la dette Ge la France envers l'Allemagne.

Cette émigration contagieuse n'aura pas lieu d’étonner, si l’on songe que la Prusse en particulier est encore un pays de moyen-âge, et que les petites gens y jouissent d’une condition sociale qui les assimile autant que faire se peut aux parias de l’Inde,

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Si je vous parle de l’émigration allemande, qui peut n'a-

| voir pas un gran\ intérêt pour vos lecteurs, c’est pour les consoler de l’'émigration canadienne qui les touche de plus ‘

If près. Au moins, les canadiens auront désormais une raison

d’émigrer : ils pourront aller contrebalancer aux Etats-Unis

| l'élément tudesque qui a déjà les proportions d’une nationa-

lité et qui menace de tenir bientôt l’ouest sous son contrôle.

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À propos de France et d'Allemagne, je viens de lire qu’une convention postale, récemment conclue, réduit à quatre cents le port des lettres échangées entre ces deux pays. Il devrait bien être conclu de même une convention postale entre Montréal et Québec pour que les lettres, quelqu’en soit le prix, arrivent à destination dans un délai raisonnable, Nous n’avons jamais ici la malle de Montréal avant onze heures du matin, si ce n’est celle comparativement restreinte qui vient par les bateaux de la compagnie Richelieu. Pour le Grand-Tronc, il y a des tempêtes de neige tout l'été, et presque chaque jour nous voyons cette affiche sur le bureau de poste : “ Western mail delayed four | hours, two hours, three hours...” selon le cas; le retard n’est pas uniforme, ce qui donne quelque variété à notre impatience. Ajoutez que les bateaux-à-vapeur partent d'ici à 4 heures, et le chemin de fer à 7 heures, et vous verrez ce que nous avons de temps pour correspondre. Encore une raison pour les Québecquois d’émigrer.

Et dire que l’usage des communications postales remonte à l’empereur Auguste, plus de dix-huit cents ans! Ne pouvant pas déterminer les subsides à accorder au Grand Tronc, ce souverain éut l’idée d'établir, sur les principales routes

de l'empire romain, de distance en distance, des jeunes gens, habiles coureurs, ensuite des voitures, pour transmettre ses ordres dans les provinces. Des relais de chevaux furent installés en même temps, et, dans ces relais étaient aussi des véhicules dont les courriers pouvaient disposer en cas d’accident.

Que disje ! chez les barbares même de la Tartarie, dans l'empire du féroce Gengis Khan, on comptait au dixième siècle plus de 100,000 relais et 200,000 chevaux employés au service des communications postales. Il y avait en outre des courriers à pied qui allaient avec une vitesse surprenante et qui portaient une ceinture garnie de grelots, pour avertir au loin de leur approche.

Aujourd’hui, il n’y a plus que les fous qui fassent ce. métier là, et l’on croit avoir beaucoup progressé !

Les faiseurs de grève commencent à me mettre l’eau à la bouche. Ne voilà-t-il pas que les tailleurs de pierres, eux aussi, demandent une augmentation de salaire telle que leur journée de travail leur vaudrait cinq dollars! Le prix d’une causerie, Ô grands dieux! qui me prend toute une semaine d'un travail aussi conciencieux qu’indigeste. Alors, je me mets en grève. Quelle magnifique découverte que cette façon moderne de se graisser la patte! Un rentier n’a que deux cents louis de revenus, ce qui ne lui suffit pas, si, comme moi, il est généreux jusqu’à la prodigalité. ‘ C’est bien, se dit-il, il me faut cinq cents louis, je me mets en grève.” HEt le voilà se battant les flancs, accusant les injustices de la société, entrant dans l’Znternationale et fai-

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sant des acquisitions énormes de pétrole pour incendier les banques.

Je vous préviens que cette manie me gagne, et que je vais bientôt vous demander un prix'double pour la moitié moins d'ouvrage,

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On a beau dire, c’est un métier désagréable que celui de bourreau. C’est en vain qu’on veut remplir un devoir et faire le sacrifice de soi-même au bon ordre de la société, les hommes en veulent toujours à ceux qui les protégent, et ils leur flanquent des râclées quand ils en ont l’occasion. C’est ainsi que les deux bourreaux qui ont exécuté les hautes œuvres sur la personne du condamné Bissonnette, ont failli être mis en pièces par la foule. C’est là un genre de protestation qui ne tardera pas, je crois, à l’emporter sur tous les arguments contre la peine de mort. Je n’y vois qu'un défaut, c’est qu’on court risque de tuer les gens pour les empêcher de tuer les avtres.

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