‹ Chroniques [microforme]Chapitre 41 sur 83 · LA MALBAIE · texte numérisé non relu

LA MALBAIE

(Murray Bay.)

26 JuILLE:.

C’est un petit volume qu’il faudrait écrire sur la Malbaie, nu petit volume sur papier de soie rose, frais, mêlant l’odeur du varechau parfum de l’héliotrope, colorié, chatoyant, un de ces petits volumes qui s’égarent dans les boudoirs embaumés, ou que les jeunes filles portent avec elles lorsqu'elles vont sur le rivage marier les longues ombres de leurs cils au balancement des jeunes branches d’arbres ou aux somnolentes harmories de la vague montante,

Rien n’est plus pittoresque, plus rafraîchissant, plus varié, plus gracieux que ce morceau du paradis terrestre oublié sur le flanc des Laurentides. Quelle diversité, quelle fécondité, quels luxueux caprices de la nature! Vous avez ici tous les aspects, toutes les beautés, toutes les grâces unies à toutes les pompes du paysage. Près du fleuve un rivage accidenté, coupé de petits caps et de ravines perdues ; des sentiers qui sortent de toutes parts et qui mènent on ne sait où, des bordures verdoyantes qui s’échappent avec mystère d’un bois de sapins, des côteaux à peine ébauchés qui naissent pour ainsi dire sous les pas et qui bornent un instant l'horizon pour laisser entrevoir ensuite des perspectives illi-

mitées ; toute espèce de petites tromperies séduisantes, des mamelons innombrables, couronnés d’un petit bouquet d'arbres isolés comme la mèche de cheveux sur la tête rasée d’un indien; des détours, des méandres imprévus, toutes les charmantes caresses brusques de la nature qui veut surprendre le regard, comme une mère qui invente à chaque heure de nouveaux plaisirs pour le petit dernier né,

La Malbaie n'est pas un village comme tous les autres villages du Bas-Canada, une longue suite de maisons blanches sur le bord du fleuve, suite monotone, toujours la même avec son paysage nu et les grands champs en arrière s’éten dant jusqu'aux concessions. Ici, tout est rassemblé par groupes, groupes épars, distincts, ayant chacun une physionomie propre et pour ainsi dire un langage approprié. La Malbaie vous parle, elle va:au devant de vous quand vous allez à elle, et elle a l’air de dire : “ Venez; jouissez, admirez moi, regardez comme je suis belle, c'est pour vous que je me suis faite ainsi: demain je serai plus belle encore, et avant que vous me connaïssiez bien, vous aurez épuisé toutes les jouissances du touriste et j'aurai porté l'ivresse jusque dans vos souvenirs, lorsque vous serez loin de moi. ”?

La poésie est ici vivante, animée; elle prend corps et fait sa toilette, toilette qui change cinq fois par jour, de sorte qu’il y en a pour tous les goûts. On trouve à la Malbaie tous les genres, le grand, le joli, le capricieux, le sauvage, le doux; on a derrière soi, en folâtrant dans les bosquets éparpillés parmi les petits caps qui ceinturent le rivage, la chaîne lourde et sombre des montagnes du nord; on y débarque au pied d’un promontoire plein de menaces et que les flots, en se brisant sur sa falaise tourmentée, font retentir dé sourds grognements, Au bas de ce promontoire est un

des

sée tes

village d’indiens de vingt à trente feux, bizarrement groupé, et qu'aucun visiteur ne manque d'aller voir, soit parce qu’il est curieux, soit qu’il veuille acheter un des mille petits objets en osier ou en frêne que fabriquent les indiens, et qui consistent en corbeïlles, paniers, vases de toute forme, pendants d'oreille, pendeloques, etc.

Rien encore au débarcardère que ce village d’Algonquins ou d’Iroquois déchus, et trois ou quatre maisons de mesquine apparence pour recevoir les gens d'équipage. Vous voyez bien, en promenant le regard, quelques toits et quelques cheminées surgissant au milieu des rocs qui se penchent sur votre tête, mais rien encore qui indique la subite apparition de la plus délicieuse campagne du Canada. Vous montez une côte qui est raide et dure, cailloteuse et pierreuse comme toutes les côtes du nord; c’est un escarpement rebelle et indompté, si ce n’est pas le sabot des vigoureux petits chevaux du nord qui ont des muscles d'acier; puis, tout d’un coup, la vue s’étend et c’est une perspective éclatante, Les maisons s’échelonnent au loin sur une distance d’un mille; elles sont à droite, à gauche, irrégulièrement, pittoresquement, se choisissent un nid et s’enveloppent d’arbres, se disimulent si elles en ont la chance, s’éparpillent comme des fleurs jetées au hasard, et, plus loin, à quelques pas seulement, commence le village des étrangers, populeux, serré, dru, rempli jusqu'aux combles. (C’est un village à part; le faubourg de la paroisse est à troïs-milles plus loin. Ici, les étrangers sont chez eux, ce village leur appartient; ils l'ont fondé en quelque sorte, et sans eux, il serait désert.

Il y a dix ou quinze ans, à peine trouvait-on dans cet endroit appelé la Pointe-aux-Pics plus de vingt maisons; la Malbaie était inconnue du touriste; depuis, elles ont surgi

PERF ER PE PT SERRE EE Re

Page 1