‹ Chroniques [microforme]Chapitre 42 sur 83 · ARRET · texte numérisé non relu

ARRET

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de toutes parts, et chaque année en voit accroître le nombre toujours insuflisant, On ne se fait pas d'idée de l’animation, du mouvement, du va-et-vient continuel de voitures et de promeneurs qui rayent ce court espace d’un mile; mais tout cela sans l’étalage bruyant, pompeux, raide et fatigant de Cacouna; ici l’on reste à la campagne et l’on va en déshabillé parmi une foule de deux à trois mille personnes venues de tous les points de notre province et d'Ontario. La grève est couverte, au beau temps, de baigneurs des deux sexes, et les hôtels regorgent.

Il y à à peu près quatre ou cinq hôtels attitrés; toutes les autres maisons, foutes, remarquez-bien, sont louées à des étrangers ou prennent des pensionnaires qui, sans cesse, font place à d’autres. Cela dure à peu près deux mois, le temps que le ciel ingrat nous donne pour dégourdir nos membres figés par six mois d'hiver,

Il faut prendre ce qu’on trouve, s'arranger le plus souvent un lit tant bien que mal, payer modérément, ce qui vous étonnera sans doute, ot sc faire à tous les voisinages ; mais, s’il n’y avait sela, où serait donc l'agrément et l’imprévu tant désiré des places d’eau? Comme partout et comme toujours, il y a dix anglais contre un canadien ; mais, chose inexplicable, les anglais ôtent ici leurs cols et consentent à se désempeser pour ne pas enlaidir le paysage ; c’est l'influence du lieu. La Malbaic abrupte, pleine de surprises et d'accidents de terrain, avec ses chemins sablonneux et pierreux, montants et descendants, ne permet pas de so guinder ct de s’attifer dans une toilette métallique ; il faut avoir la couleur locale et se chiffonner un peu, ce dont les anglais, après tout, sont bien contens eux-mêmes,

La Mailbaie a toute espèce de noms qui correspondent

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aux différents endroits qui la composent; mais l'étranger, qui n’est pas prévenu, s’embrouille. Les gens mêmes de la

plsce ne savent plus à quoi s’en tenir, et ils disent mainte-

nant la ‘“ Baie,” tout court, pour signifier le lieu où se trouve l'entrée de la rivière sur le long de laquelle est le village paroïssial ; l'étranger appelle volontiers Murr:y Bay la “ Pointe-aux-Pics, ”” où nous sommes en ce moment ; puis, il y a encore le Cup-à-l’ Aigle, au loin, de l’autre côté de la rivière Malbaïe, un nom qui s'étend à une succession de promontoires arrondis par la charrue, conservant cncore assez de leur aspect sauvage et de leurs bois sombres pour projeter de grandes ombres qui vont se noyant dans le fleuve. Le ‘ Cap-\l’Aïgle ” peut avoir une lieue et demie de Jongueur, et toutes les maisons qui s’y trouvent sont déjà, depuis trois semaines, remplies d'étrangers, Avce eux nous n'avons, nous, habitants de la Pointe-aux-Pics, aucune espèce de rapports, et nous ne les voyons qu’à l’arrivée du vapeur, quatre fois par semaine; ce sont des sauvages qui vont se jucher près des nues pour échapper aux infirmités humaines ; je ne sais pas comment ils s’y amusent, mais à coup sûr il! leur faut des fourrures.

Il y na encore la Aalbaie proprement dite, rom qui, chaque année, se restreint de plus en plus à l'estuaire que forme la rivière avant de se jeter dans le fleuve, et au village qui la borde. Là, pas un étranger, quoique ce “oit un des sites les plus ravissants qui existent, On ne se doute pas en vérité de ce qu'est cet ensemble formé des paysages les plus variés, les plus dissemblables, et qui se complètent l’un l’autre en empruntant à la nature seule leur merveilleuse harmonie. (C’est une petite Suisse avec les proportions même scrupuleusement gardées, et peut-être une variété d’aspects plus prolifique.

On s'étonne de trouver un pareil endroit sur l’aride, monotone, dure et rébarbative côte du nord ; on dirait un sourire égaré sur la figure d’un vicillard en courroux, ou bien un ilôt parfumé s’échappant tranquille au milieu des convulsions de la tempête.

Le Cap-à-l'Aigle domine la Malbaie et tous ses environs, j'entends ici, par environs, un espace de quarante lieues, comprenant devant soi le fleuve profond aux éternelles furies et aux apaisements réparateurs ; de l’autre côté, larive sud, tranquille, unie, qui s'incline en pente douce avec ses villages resplendissant au soleil comme une longue draperie frangée d’une lisière éblouissante, En arrière, les Laurentides, dans leur sombre vêtement de pierre, arrêtées dans leur course, semblent vouloir s’élancer frémissantes pour se jeter dans le St. St, Laureut ; à gauche, plus rien que quelques maisons de plus en plus rares se perdant dans les montagnes qui ont repris leur cours, et, à droite, la Baie, la Pointe-aux-Pics, les côteaux Mailloux, tout ce gracieux tableau que j'aurais voulu peindre et que je n'ai fait que barbouiller. Hélas! l'homme peut concevoir et s'élever bien haut ; dans les élans de sa pensée, il embrasse facilement des mondes sans bornes, mais quand il s’agit de les définir, il se retrouve ce qu'il est, un audacieux impuissant.

Je m'arrête, c’est assez pour aujourd’hui, à demain la suite ; la mer est haute et le varech pétille sous les embrassements de la vague, je vais m’inonder ; un bain, un bain dans l'onde salée vaut seul trois mille abonnés du Mutional.

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