AOUT
Voici maintenant que la campagne se pare de toutes ses
richesses et de toutes ses couleurs. Les champs de blé com-
mencent à jaunir, le foin est mûr et tombe déjà sous la faux dout la longue lame en forme de croissant rase partout le sol ; les haricots, les petits pois gonflent sous les chaudes ondées que suit de près l’embrâsement du soleil parvenu maintenant à toute sa puissance ; Îcs fruits des vergers revêtent leur enveloppe de velours ; partout, avec les nuances les plus variées, les jeunes moissons se répandent sur les champs
comme des robes, comme des guirlandes, comme des bou-
quets ; les senteurs âcres et douces, pénétrantes et suaves, s'élèvent de toutes parts ; on dirait un concert d’ure harmonie tantôt silencieuse, tantôt éclatante, qui monte vers le ciel réjoui. Ah! qu’ils sont à plaindre les habitants des villes à qui ec spectacle est refusé! Et pourtant, au milieu de ce calme fortuné, dans cet épanouissement muet de la création, l’homme s’agite, l’homme livré aux tristes passions du jour, à l’agitation maladive de l'espoir et de la ‘<rainte,
D'un bout du pays à l’autre, le cri des ambitieux a retenti jusque dans les plus paisibles demeures : c’est le temps des élections.
Je n'approuve pas qu'on fasse des élections quand les oiseaux gazouillent, que les prés fleurissent et qu'on entasse dans les granges le foin ,odorant, dépouille des prairies dorées. La politique n’a rien à faire avec le bucolisme, et ce scra toujours le fait d’un mauvais gouvernemet que d'émettre des writs avant que tous les grains soient récoltés. Pourquoi troubler la béate quiétude des campagnes par un jargon politique imité des Vandales ? J'ai entendu ici des discours de trois heures qui vous feraient reculer d’épouvante, vous, habitants raffinés des villes ; je vois des candidats partir la nuit pour de petits townships situés à huit lieues dans les montagnes. Quels antropophages ! Rien n'est sacré pour un candidat, sa personne encore moins que je reste ; voilà de l’égoisme savant. Dire que je l’admire, non, mais j'en suis émerveillé. J'ai vu de ces ambiticuses victimes pouvoir à peine ouvrir une gorge enrouée par trois ou quatre speeches quotidiens, et se mettre encore hardiment à pérorer pendant deux heures devant un auditoire insatiable,
Dans le comté de Charlevoix, la lutte, comme vous le savez, est entre MM, Tremblay et Cimon. Le premier essaie d'instruire les gens, —tîche difficile —le sceond essaie de badiner avec cux ; mais sa plus forte plaisanterie a consisté jusqu'à présent à répandre des galons de whisky qui semblent inépuisables,
Quant on pense auc le whisky est encore parmi nous le premier des engins électoraux, le plus fort des arguments, et que c’est 1à la règle générale de presque tous les comtés, on
se sent pris d'une ‘ndignation vertueuse comme celle que j’é6prouve en ce moment, on n’a plus qu’un amour très-borné pour ses semblables. Si le semblable n’était pas le prochain, il y a longtemps que je ne l’aimerais plus comme moi-même pour l'amour de Dieu. A voir ces hommes grossiers, ignorants, bien plus semblables à leurs bœufs qu'à nous, ce troupeau hébêté et souvent féroce, devant lequel on se jette à genoux pour solliciter des suffrages, l'envie vient aux natures délicates et cultivées d'aller vivre sous l'empire du grand Lama—ou du roi de Birmanie dont je me rappelle en ce moment un des passe-temps ordinaires; je ne puis m'empêcher de vous le faire connaître.
Un jour, trois généraux de l’armée birmane déplurent au souverain ‘“ au pieds d’or,” (pas comme les miens), en éternuant en sa présence ou en commettant quelque crime analogue, Sa Majesté les condamna au pal, —supplice asiatique des plus amusants,
Les trois généraux furent en conséquence assis sur trois paratonnerres, tandis que le roi les regardait s’enfoncer, en dégustant une tasse de thé. Une idée des plus comiques lui traversa tout-à-coup la cervelle: il ordonna à trois bourreaux de fourrer des brins de paille dans le nez des patients et de leur chatouiller la plante des pieds avec des plumes de Aac-ari.
Les trois généraux, qui étaient encore très-vivants et dans un état nerveux facile à comprendre, se mirent à pousser des hurlements; le roi se tordait de rire, Grâce au terrible mouvement qu’ils se donnèrent, les patients descendirent rapidement le long du pal; aussi, au bout d’un quart d'heure, expiraient-ils dans d’atroces convulsions.
. Evidemment, ce roi de Birmanie manquait d’aménité ; mais, à tout prendre, il n’était pas plus cruel que les élec-
teurs, et je trouve le sort des généraux moins horrible que celui d’un candidat.
A vivre à la campagne quelque temps, savez-vous qu’on finit pas s’assimiler presque entièrement à ce qui vous entoure ? on devient aux trois quarts bœuf, et l’histoire de Nabuchodonosor sc répète sur une échelle illimitée. Pour ne pas déplaire aux électeurs nationaux répandus dans nos vertes campagnes, je dirai que c’est là une impression qui m'est tout-à-fait personnelle ; veuillez suivre mon explication.
Avant-hier, jour à jamais mémorable, j'étais allé passer la soirée avec un de mes amis fraîchement arrivé de Montréal; mon ami est un citadin obstiné qui trouve ridicule qu’on fasse des mal'es énormes, qu’on quitte ses affaires, qu’on trouble ses habitudes, pour venir s’ennuyer huit jours durant dans des endroits où l'on ne trouve ni café potable ni omelettes aux fines herbes, ni fricandeaux à l’oseille, ni sauterne. Mais cependant, à peine était-il débarqué qu'il humait l’air comme un marsouin et se gonflait des odeurs du varech, comme s’il avait eu le vide dans les poumons.
À la soirée succéda la nuit, nuit de godaille, de boustifaille et autres amusements plus ou moins convulsifs. A quatre heures du matin, j'avais les cheveux roides sur l'os frontal, une dépression considérable de la nuque et la tête remplie de vapeurs semblables aux brouillards du nord-est ; il me semblait que la compagnie Allan mettait à l'ancre dans mon occiput et chauffait à outrance pour un départ prochain. Dans ces muments-là, l’homme se sent sublime et a toujours envie d’escalader les nues. Pour moi, heu-
en
À (] | reusement, je n’avais, pour gagner mon domicile, qu’à esca- : lader des côteaux où déjà s’essayaient les timidités du soleil Fe levant et les mille voix confuses de la nature qui s’éveille, | 4 C'était comme un bourdonnement insaisissable, un bruisse- : ment de notes inarticulées qui s’élevaient du milieu des bois | E pn Fu et du sein de la terre; une fraîcheur lumineuse était ré- | us Ë pandue comme une rosée dans l’atmosphère et l'herbe, se de 5 soulevant au souffle du matin, rejetait ses perles humides | ur + comme une parure usée, | di L Depuis vingt minutes, je pataugeais dans les sentiers, à | ne à travers les foins, l'orge et les patates; la terre oscillait sous | ja Ê mes pas et j'éprouvais un tangage désordonné qui me don- | er Ë nait des velléités océaniques. J'avais de la rosée jusqu'aux | on- ï genoux, mais ma tête continuait de loger tous les fourneaux | le 4 de la ligne Allan. Soudain, un mugissement frappe mon | cs, : oreile ; je crois que c’est le sifflet de la vapeur et que j'arrive | urs à dans un port quelconque... c'était un grand bœuf, immo- | ble 3 bile près d’une clôture, debout avec le jour et assistant sans | ; ni L se déranger de son lit au spectacle ravissant, délicieux, in- | è a’il à descriptible de l'aurore sur les côteaux. | urs à Eh bien! le croiriez-vous ? je fus jaloux de cet animal. . Ë Est:il en effet rien de plus enviable que de pouvoir assister ati à. tous les jours, sans frais ni trouble, à la radieuse apparition MES A Le. du soleil, à l’épanchement lent de la fraîche lumière du N l'os F matin sur les collines dont les dernières se perdent au loin É tête É dans une ombre affaiblie ? Je sentis que j'avais du bœuf k est ; u en moi et je m'arrêtai, la narine frémissante, l'œil dilaté, k ancre " avec une envie incroyable de beugler à mon tour. ; part Cet épisode de ma vie agreste manque peut-être d’intéime ; rêt pour le lecteur ; je le plains. Qu'il aille voter si bon
hcu- lui semble, moi je mugis ; qu’il crie comme un pendu à l’ap-
pel nominal ou coure au poll dans des flots de poussière ; moi, je me lèverui tous les matins à cinq heures et je gravirai les côteaux pour me confondre avec les bêtes à cornes, cemmunément appelées vil bétail. C’est désormais là toute mon ambition, à part les courtes heures que je réserverai aux chroniques.
LES ÉBOULEMENTS. k
8 Aour.
J'ai quitté la délicieuse Malbaie, Malbaic la belle, et me voici maintenant à six lieues de là, aux Eboulements, dans un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Rien de pareil au monde; on dirait un cataclysme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité. Il y a comme une menace perpétuelle dans ces énormes montagnes qui se dres- 1
+ ‘sent sous le regard, tantôt isolées, tantôt reliées en chaîne compacte, et se poursuivant les unes les autres jusque dans un Jointain inaccessible. Une charge de montagnes arrêtées # tout-à-coup dans leur élan, voilà l’image de l'endroit où je ; suis aujourd’hui.
Il y a de l’épouvante et de la colère tout à la fois dans cette uature formidable, et l’on dirait que la main puissante
qui la retient frémit. C'est comme un effort gigantesque de tous les jours pour s'affranchir de l’immuable volonté du Créateur, et dont l'impuissance tourne en convulsions horribles. Lorsqu'on débarque sur le rivage des Eboulements, si tant est qu’il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible terreur de les voir s’écrouler sur sa tête et l’on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création,
J'ai vu les effets des derniers tremblements de terre dans ce pays. Pas une’ habitation qui ne soit à moitié reconstruite, qui n'ait eu ses cheminées jetées à terre et quelque pan de mur écroulé; quelques unes ont été entièrement démolies. A un endroit, une vaste colline de sable de deux cents pieds de hauteur s’est effondrée ; le sable a été emporté à quatre arpents plus. loin, déracinant et entraînant avec lui un verger dans sa course furibonde, Sur le chemin qu'il a traversé, il y a maintenant une côte, et, plus loin, on voit les troncs d’arbres du verger qui repoussent ça et là et des tiges, arrachées de toutes parts, qui reprennent racine dans leur nouvelle demeure. On dit que la langue de terre, d’un demi-mille environ, sablonneuse et montueuse, qui sort du rivage et s'avance dans le fleuve, et au bout de laquelle se trouve le quai, a été formée par un tremblement de terre dont le récit épouvantable forme une des traditions des Eboulements. L'île aux Coudres, qui est en face, est encore l'effet, paraît-il, d'une convulsion semblable, Qui le dirait pourtant ? Cette île, avre son dos arrondi, ses rivages plats, ses champs qu'aucun rocher n'accidente, semblerait plutôt faite dans un jour de tendresse et de quiétude, Mais les tremblements de terre sont les plus trompeurs des cataclysmes.
Je suis arrivé ici à trois heures du maun, par une nuit noire comme la conscience d’un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux ; l’aurore essayait en vain de percer un coin de la voûte épaisse du ciel et la longue ligne blanche. du quai se dessinait péniblement dans les profondeurs de l'obscurité. Rien ne troublait le calme de la nature, et je crus mettre Île pied dans l'infini en touchant cette plage déserte.
Le quai a six arpents de longueur, et, au bout, se trouve une maison en pierre complètement rebâtie depuis le tremblement de terre d'octobre 1870. Cette maison prend le nom d'hôtel des Eboulements; elle est seule sur le rivage, en face de l’immensité. J'arrive, je frappe, je frappe, je frappe encore; au bout de dix minutes, une fenêtre de la mansarde s’entr'ouvre : “ Qui est là?” demande une voix rauque comme l’imprécation d’un pécheur. ‘ Moi, répondsje, moi seul au monde.—Bien, je: descends,” reprend la voix.
Un quart d'heure après, on m'ouvrait une porte qui semblait scellée dans le mur. J’entre; une atmosphère étouffante; des doubles-croisées partout ; je veux en ouvrir une et je m'épuise dans des efforts inutiles. ‘Depuis le tremblement de terre, me dit la voix, on n’ouvre plus les fenêtres.— Est-ce que vous avez peur qu’il rentre ? m’écriaije en me pendant de nouveau à l’espagnolette de la croisée. —Non, mais c’est pour mieux tenir le mur.—Au moins, laissez la porte ouverte, car je ne puis pas passer ia nuit dans ce brasier.—Ah! monsieur, reprit la voix sortant comme d’une caverne profonde, les loups-garcus ! vous ne rensez-done pas aux loups-garous !...”