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Entre le tremblement de terre et les loups-garous, pas d'issue possible ; il fallut me résigner à avaler jusqu’au jour des exhalaisons de bottes sauvages et de chaussettes, Je voulus alors me rejeter sur le thé et j'en demandai une tasse, On fit un peu de feu, on infusa l’énervant produit de la Chine et on me le servit brûlant. Une seule chandelle, ruisselante, fichée dans un chandelier plein de vertde-gris, m'éclairait dans un sombre appartement nu et désolé. Un homme moins héroïque aurait éprouvé ces premiers tressaillements de la peur qui font tremblotter le gras des jambes ; j'eus quelques instants l’envie d’avoir peur, mais je me rassurai bientôt à l’apparition d’une jeune fille, tendre marguecrite perdue dans les broussailles.
C’est elle qui m’apporta mon thé, escorté d’une vaste terrine de lait, Ce préambule ranima la confiance et l’espoir dans mon sein ; on a bien dit que la femme est l’arige consolateur de la vie. Mais il faut avec le lait quelque peu de sucre dans le thé pour rétablir les forces du pauvre voyageur. Je me hasardai à demander ce produit des Antilles, —“ Du sucre, du sucre, me dit avec une voix douce comme un bâton de tire la tendre margucrite, il n’y a pas de sucre, monsieur.” Soubresaut subit, mais aussitôt réprimé de toute ma personne.—"* Ah! il n’y a pas de sucre ; comment voulez-vous que je boive mon thé sans sucre.? Je ne suis pas un anachorète, un de ces martyrs aussi volontaires que sublimes de la Thébaïde, un de ces pélerins du temps des croisades qui ont fait vœu de s'abstenir de tous les ingrédiens propres à édulcorer le breuvage ; je suis simplesent un chroniqueur, le premier des chroniqueurs canadiens, un des plus grands pécheurs de mon pays, un homme pour qui le sucre est un noble objet de consommation, une des bouches les plus délicates, un des estomacs les plus difficiles
de la Province... Done, jeune fille des champs, donnerzmoi du sucre, ce sucre fût-il de la mélasse.—Ah ! pour d'la m'nasse, y en a grossement ” reprit la douce pâquerette, et elle alla me chercher une espèce de cruche d’encre, d’où je fis couler le hideux liquide qui devait remplacer la sève de l'arbre national,
Dix minutes après, j'avais des crampes dans l’estomac et je demandais désespérément un lit. Je dois le dire ; à ma grande surprise, on me donna un lit avec les accessoires indispensables, entr’autres un pot d’eau grand comme le creux de la main, que je dus faire remplir huit fois le lendemain matin ; les autres articles de faïence étaient éclatants d’absence et il y avait une double croisée |! inouvrable. Une autre particularité de ce refuge des voyageurs, c’est qu’aucune allumette ne voulait prendre feu ; je fus réduit à me coucher su hasard, après avoir disputé pendant une heure le droit de me faire une place à une légion de ces petites bêtes vulgaires, plates, piquantes et incommodes qu’on appelle communément des punaises.
Le lendemain matin, après six heures d’un sommeil agité, mes poumons avaient perdu beaucoup de leur capacité respiratoire et je voulus fuir dans un endroit moins meurtrier, au village qui est à quatre milles de là, sur des hau- +-*s qui semblent être le refuge des aigles et le séjour du
nerre, Pas une voiture; je voulus manger, pas un . sreean de lard, pas une bouchée de viande, pas un œuf, pas un poisson, et cela à deux pas du fleuve; je fus contraint de prendre la route du village à pied, laissant derrière moi mes malles, et de monter à jeun trois milles de côtes.
Voilà ce qu’on appelle l’hôtel des Eboulements.
Mais il ne faut pas juger de tout l'endroit par ce tableau de la seule habitation qui se trouve près du quai. Rien de
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plus pittoresque, de plus original, de plus accidenté que cette montée de la rive au village. C’est sauvage et dur, mais c’est charmant.
Les gens de ce pays sont comme la nature qui les entoure ou plutôt qui les domine, L'homme, c’est là une vérité vulgaire, subit toujours l'influence du milieu où il vit; l'habitant de la baie St. Paul, de l’île aux Coudres et des Eboulements, comme les sauvages d'autrefois, est hospitalier, serviable, poli, mais c'est une bête féroce dans la colère. Alors il devient horrible, ne recule devant rien et se plonge dans le carnage, On n’oubliera de longtemps dans le comté de Charlevoix les scènes sanglantes qui ont marqué presque toutes les élections depuis un nombre infini d'années, On y vit, il y a quinze ans, un millier d'hommes qui se battirent pendant toute une après-midi; ce fut une tucrie formidable, Plusieurs perdirent la vie; grand nombre furent grièvement blessés et plusieurs de ceux qui cherchèrent un refuge, en se sauvant à la nage, furent assommés dans l’eau. Les pierres, les morceaux de fer et les rondins pleuvaient sur leurs têtes pendant qu'ils se précipitaient dans le bac qui traversait alors la rivière de la baie St. Paul. Aux élections suivantes, “ce fut la même chose, quoiqu'avec moins de résultats désastreux, et pour demain, jour de l’appel nominal, : on redoute une mêlée terrible. Mais les plus anciens et les plus au fait disent que ce sera impossible, à cause de l’immense majorité de M. Tremblay.
Je ne puis vous en écrire plus long aujourd’hui. Un des avantages des Hboulements, c’est que la malle y ferme huit heures avant le départ du bateau; du reste, en voilà assez,
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14 Aour.
Je continue d’habiter un pays inhabitable. Ce n’est que trois jours après la votation que j’ai pu apprendre la victoire de MM. Pelletier, Fournier et T'aschereau, et cependant le premier triomphait à Kamouraska, justement en face d'ici, à dix lieues de distance, et les deux autres à vingt-cinq lieues à peine. Vous, habitants de Montréal, vous l’avez su deux jours avant moi : ce qui prouve que tout, dans ce monde, n’est qu'une immense plaisanterie, la distance qu’un vain mot, ct la proximité qu'un mirage trompeur. Nous avons bien ici la malle quatre fois par semaine, mais je ne sais pourquoi les grands événements s’arrangent toujours de façon à arriver après son départ de la ville. En outre, le bateau à vapeur qui doit venir ici les mercredis et samedis, a toujours quelque prétexte nouveau pour arriver le plus card possible; tantôt, c’est le brouillard, tantôt la maice, tantôt l'humeur de son capitaine; quand il n’y a pas de raisons du tout, cette absence même de raisons lui en fournit une ; le désagrément de ne pouvoir être en retard a indisposé la machine, et l'équipage, furieux de cette obligation inattendue d’être exact, s’en venge en faisant tourner le bateau deux heures autour düquai avant " d'accoster.
Ou bien, le bateau, venu quatre heures après le temps, se t.ouve tout-à-coup pressé au point de ne pouvoir rester en place; alors, on débarque la moitié des effets, et l’on crie à leurs destinataires qu'ils auront le reste au retour,
Les citoyens des Eboulements gémissent et se lamentent, mais comment voulez-vous faire entendre une plainte au reste du monde, lorsqu'on n’a la malle que trois fois par semaine ?
Dire que je suis venu échouer sur ce morceau de terre et que j'ai à peine l'espérance d’en pouvoir sortir, avant d’avoir pris l'habitude des ascensions périlleuses ou des descentes précipitées dans les abîmes ! En effet, d'ici à Québec, ce ne sont que des côtes qui donnent le vertige ; on dirait que cette région a regimbé sous la main du Créateur, Pour prendre le bateau, il faut un héroïsme surkumain et se résigner parfois à attendre une journée entière sur le quai désert. Si la patience est la vertu des natiors, elle éreinte les individus : à force d'en avoir, on finit par être enragé. J'ai vu ici une jeune femme dangereusement malade, et obligée d'attendre le médecin dix-huit heures avant de pouvoir se faire soigner ; il était allé simplement à deux lieues d'ici, à l’île aux Coudres.
A l’heure où j'écris ces quelques lignes, au moment même de commencer cet alinéa, les nouvelles électorales, déjà vieilles partout, m’arrivent en masse. C’est un flot d’incertitudes et d’invraisemblances grossi par l'imagination de chacun. Mais on écoute le tout avec avidité. Les blagues les plus colossales des journaux sont encore une pâture délicieuse pour nous malheureux, enchaînés au sommet de la terre ; et, de quelque côté qu’arrive une rameur, elle est reçue comme uné compatissante amie.
Quel pays curieux ! les hommes y restent primitifs, malgré toutes les trouées qu'y a faites la civilisation ; mais si vous voulez entendre de vraies saillies sans prétention, de ces mots gaulois comme nos pères en étaient si pruüigues, venez ici. A part cela, rien n’est plus étranger au moindre vernis social que l’habitant des Laurentides.
Jusqu’aux chiens qui veulent être barbares. Hier, j'ai voulu faire une marche à deux milles de ma demeure ; je
passais paisiblement comme tout homme qui a la conscience de sa force, eh bien ! malgré cet extérieur peu électoral, j'ai failli me faire dévorer par ces géncreux quadrupèdes, amis de l’homme, C’est probablement mon faux-col et ma chemise de toile qui les agaçaient, ces objets inconnus leur étant suspects; je fus sauvé par la maigreur déplorable qui est comme l'enseigne de mon tempérament; ne pouvant pas trouver mes mollets, les caniches des Eboulements se contentèrent de faire en mon honneur un concert d'aboiements qui dura deux heures. Voilà le seul divertissement que j'aie eu encore depuis huit jours !
J'écoute les histoires des chasseurs; il y en a de très-curieuses : ‘ Par une belle journée de septembre, me dit le père Dufour, (un vicillard qui, depuis l’âge de douze ans, connaît toutes les forêts à dix lieues en arrière des montagnes,) j'étais allé dans les concessions que vous voyez d'ici et qui, il y a vingt ans, ne comptaient pas une seule habitation. Dans ce temps là, nous ehassions le canard partout à trois milles en arrière du village; les tourtres étaient si nombreuses qu’on les tuait à coups de bâton, il fallait presque s’en défendre dans l’air comme des maringouins. Sur le marché de Québec, j'ai vu ce gibier se vendre souvent au prix de quinze sous la douzaine; aujourd’hui, vous ne trouvez plus ni gibiers ni forêts, mais des concessions et des villages qui comptent jusqu’à deux cents électeurs, pendus comme des nids aux flancs des montagnes ou juchés sur des plateaux qui semblent inaccessibles,
Or, un jour, en m'aventurant à quelaues milles au milieu des vallées et serpentant avec les détours des bois, je parvins à un petit plateau grand de quelques centaines de pieds, complètement libre d'arbres, et sur lequel s'élevait
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un seul tronc dénudé d'environ trente pieds de hauteur. La fantaisie me prit de grimper dessus ; laissant done mon fusii À terre, je montai et j'arrivai au sommet du tronc. Là je vis qu'il était creux ct d’un diamètre de deux pieds à peu près; voulant l'examiner attentivement, je me penchai, mais dans le mouvement que je fis, une moitié du corps emporta l’autre ct je dégringolai dans l'arbre béant. Vous pensez bien qu'arrivé au bas je n'étais pas fier. Comm ent sortir de 1}? Me fallait-il donc sans secours y mourir de faim ou de désespoir ? Je me tournai et me retournai en tous sens, j'essayai toutes les façons de grimper, j’enfonçai mes Goigts avec rage dans le bois que je croyais à moitié pourri, J'y fis des entailles furicuses avee mon cuuteau, mais tout cela en vain. Il faut avoir été dans un arbre creux pour savoir ce que c'est!....
‘ Enfin, après des efforts surhumains, comme je retombais kaletant, couvert de sueurs, résigré à la mort, je jetai un dernier regard vers le haut de l’arbre;...... j'y vis deux yeux flamboyants et une tête d’ours venchée qui semblait interroger la profondeur ; puis, en unc minute, la tête se changea en derrière et l’animal commença à descendre lentement dans cette position. ‘ Sauvé! je suis sauvé !” m'écriai-je, et j'attendis quelques instants. L’ours descendit, descendit avec lenteur, jusqu'à ce qu'arrivé à la portée de ncn bras, je m'élancai dans un effort suprême, le saisis vigoureusement par le poil avec mes deux mains et l'animal effrayé, furibond, mugissant, se remit à monter dans le creux de l'arbre. Artivé au sommet, je me jetai au dehors et tombai près de mon fusil. L’ours resta à me regarder quelques minutes comme se donnant à tous les diables pour savoir ce que cela voulait dire ; puis il Gescen-
dit gravement, silencieusement, dans son trou. Pour moi, je partis à grands traits, impatient de brûler un cierge en l'honneur de St. Hubert.”
“Voilà, père, une histoire que je raconterai aux gens de Montréal, lui dis-je. Ils aiment l’invraisemblable et sont un peu blasés sur les prodiges. Pourtant il leur reste encore assez de naïveté pour se confier en tout à l’auteur des chroniques du National. Après celle-ci, je tirerai l'échelle.”
18 Aovr.
Me voici maintenant à la montagne de fer titanique, aux mines de St, Urbain [urbanus sum]. Pour y arriver, j'ai dû passer par Misère, Blagous, Petoche et Cuereux, Ces noms frémissent sous ma plume; des ceux premiers seulement j'ai découvert l’étimologie; pour les autres, elle est introuvable,
Misère comprend un espace d’environ une lieue entre les Eboulements et la Baïe St. Paul ; c’est une suite de terrains rocailleux, chétifs, sur des hauteurs où l'aigle étend son vol et où l’homme crève de faim. Des chaumières misérables s'élèvent par ci par là au milieu de champs étroits et courts
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qui laissent percer quelques rares épis entre les roches; la malédiction somble semée à chaque pas sur cctte terre ingrate et l’on dirait que l’homme y traîne le poids d’une expiation fatale, La nature, au loin splendide et grandiose, mêle une cruelle ironie à ce spectacle de l’indigence; le cheval, cette noble conquête de l’homme, ne s’y voit qu’en passant, et le bœuf de labour seul, aux flancs creux et à l'œil ébêté, aide péniblement le colou à tracer des sillons où la charrue pénètre en grinçant.
Blagous tire son nom du premier candidat conservatenr qui y prodigua ses promesses ct ses largesses trompeuscs ; aussi, l'habitant de ce lieu porte-t-il l'extérieur d’une défiance insurmontable; il croit voir un faiseur de contes dans chaque étranger qui passe; son œil est oblique et son oreille difficile ; il écoute sournoisement et sans regarder, de peur de lire dans vos yeux le sourire de la duperie calculée. Pour entamer un pareil homme, il faut avoir toute la candeur d’un touriste, et, pour le faire parler, presque
l'autorité d’un confesseur. Jamais on ne connaît son opi-
niou et son vote cst presque toujours une surprise. Aussi, les candidais ne font-ils que passer par Blagous en grognant ; le candidat conservateur surtout n’y saurait mettre pied à terre nulle part ; il est jugé d'avance.
Quand on a quitté ces quatre endroits qui font frémir ma plume, comme je l'ai dit plus haut, on arrive, après des montées ct des descentes innombrables, au cap à Corbeaux, du haut duquel l'œil plonge dans la baie St. Paul, l'endroit le plus considérable de toute la côte du nord. On ne se figure pas ce qu'est un pays pareil; la côte à corbeaux a près d’un mille de longueur, ct, au bas, parmi des méandres sans fn, serpentant au milieu d’une vallée riante et fertile,
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se voit la rivière de la baie St. Paul, communément appelée le Bras. Voyez-vous un peu ce que cela doit être? Descendre vingt-huit arpents en roidissant tous ses muscles pour pouvoir se retenir et ne pas dégringoler avec les cailloux que le pied pousse dans l’abime tranquillement épanoui sous vos yeux! L’archange rebelle, dans sa chûte, a dû passer par à. Un vieil habitant de l'endroit m'a raconté dans son style naïf l'histoire de lu création: ‘ Dieu, dit-il, commença par faire les mers, les fleuves, les ruisseaux, puis le districé de Montréal, puis la côte du sud; cela lui prit quatre à cinq jours. Le sixième jour, il se sentit fatigué ; mais corime il n'avuit pas encore fini, de lassitude il jeta ça et là le sac de la création, et voilà comment se fit la côte 20rd, ”
Entre deux promontoires énormes, menaçants, s'ouvre la baie St. Paul et la rivière qui la continue, Cette rivière. est peu de chose; un arpent ou deux de largeur, mais des détours sans fin qui la font perdre à chaque instant de vue; tantôt des terrains plats, tantôt des escarpements subits, tantôt des oasis délicieusement couchées dans des eaux. muettes,
Il m’a fallu trois heures pour me rendre des Eboulements à la baie St. Paul, distance de trois lieues. J'avais pris un cabriolet, véhicule disloquant; aussi, à mon arrivée, j'avais les os comme un effet d'indigestion, et le cœur me battait dans la poitrine comme un caillou qu'on met au bout d’une planche pour le faire sauter.
La Baie St. Paul fait un contraste étonnant avec le reste de la côte nord ; la vallée, formée par la rivière, a environ deux milles de largeur, et, tout le long, passe un chemin agréable et facile, de quatre lieues, qui mène à St, Urbain, où se trouve la mine de fer titanique.
pelée Desuscles cailanoui a dû iconté dit-il, , puis i prit igué ; eta ça a côte
ivre la rivière:
St. Urbain est. une concession située en arrière de la
Baie St. Paul, et qui coinpte à peu près cent soixante voteurs, tous des rouges incorrigibles ; c’est désolant.
Rien n'indique la présence d’une mine ; il faut faire quinze arpents en dehors du chemin pour se rendre au foyer d'opération. Là, on trouve six bâtisses en voie de construction, deux pour mettre le charbon, une pour le minerai et trois pour loger les travailleurs. Ces six bâtisses sont en bois ; à vingt pas plus loin, une cinquantaine d'ouvriers déblaient et minent le terrain pour poser les fondations des bâtiments qui contiendront les fournaux. Pour arriver à la mine proprement dite, il faut monter douze arpens roides comme les convictions d’un libéral avancé, puis on aperçoit une quinzaine d'hommes en train de piocher et de miner dans le monticule de fer titanique. L'exploitation est peu avancée à cause du grand nombre de travaux préparatoires qu’il a fallu accomplir avant d'ättaquer la mine proprément dite.
Cette mine est d’une grande richesse, elle donne à peu près soixante-dix pour cent de minerai pur; on suppose qu’elle comprend une superficie d’une douzaine de lieues. Depuis la montagne de fer jusqu’à la baie St. Paul, la compagnie qui exploite la:mine achève de faire construire un tramway, chemin à lisses de bois de trois pieds de largeur, fait pour transporter le minerai jusqu’au fleuve : ces lisses sont très-larges, elles ont plus de trois pouces. A l’autre extrémité du tramway, près du fleuve et à l'entrée de la baie St. Paul, se trouve un immense hangar bâti par la compagnio pour emmagasiner le minerai. On évalue, pour le présent, à environ trois cents le nombre des employés à la mine ; mais ce qu'il faut considérer par dessus tout, ce
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sont les avantages indirects et les conséquences d’unc pareille exploitation.
En premier lieu, la compagnie, pour pouvoir utiliser ses travaux et faire les choses en grand, devra peser de toute son influence sur le gouvernement pour obtenir la construction d’un quai où pourront mouiller les navires d’un fort tonnage. Aujourd’hui, il n’y a pas de quai à la haie St, Paul; les battures s’y étendent sur une longueur de deux milles, et les passagers, qui veulent prendre le Clyde, sont obligés de l’attendre à bord d’une goëlette mouillée au large. En outre, la compagnie devra faire macadamiser tout le chemin compris entre la baie St. Paul ct St, Urbain, une distance d'environ dix milles; déjà elle a fait construire une dizaine de ponts solides sur ce même chemin, dans les endroits où les nombreux détours de la rivière interceptent le terrain. De plus, elle donne une valeur considérable aux terres par le développement rapide de la colonisation qui suit partout les industries bien assises; il y a même déjà un bon nombre d’habitans du Saguenay qui sont venus s'établir auprès de la mine de fer.
De l’autre côté de la rivière, en face de la montagne titanique, se trouve une autre wine, presque aussi considérable, et pour l'exploitation de laquelle s’est formée une autre compagnie dans laquelle M. Price a des intérêts considérables, et qui devra, elle aussi, faire construire un &amway pour transporter son minerai jusqu’au fleuve.
Voilà à peu près les seuls détails qu’il soit possible de donner maintenant sur cette vaste exploitation qui n’en est encore qu’à ses débuts; elle transformera en peu d'années une bonne partie des Laurentides, et la baie St. Paul ne tardera pas à devenir un endroit célèbre où les voyageurs
accourront,. Elle est aujourd’hui la première station du bateau-à-vapeur sur la côte nord, en attendant qu’elle devienne un entrepôt renommé pour l’une des premières richesses du monde, dans cet âge de fer où les hommes participent un peu’ eux-mêmes de la nature du minerai, ce qui, malheureusement, ne les rend pas plus solides tout en les rendant plus durs.
25 Aovur.
“ Une, deux, trois, ça y est ? Bon, envoyons fort, hourrah ! ” et les trois baigneurs s’élançent, torse en arrière, poitrine bruyante, bras et jambes rayés de muscles. Mais il y avait dix pas à faire pour se jeter dans le fleuve ; le premier atteignit le rivage, le deuxième reteurna en fréinissant, à moitié chemin ; ‘ Brrr, brrr, qu'il fait froid,” et vint se heurter sur le troisième qui était resté sur place, après avoir fait ‘10 saut.
C’est que l’eau est terciblement froide, à Tadoussac. Il faut être intrépide ou marsouin pour s’y précipiter sans un serrement de cœur qui vous met la poitrine comme un étau ; on risque un pied dans l’onde amère et retentissante, puis l'on recule de trois pas en arrière, aux trois-quarts crispé : l’homme a horreur de l’abîme comme la nature a horreur du vide. ‘ Décidément ce sera pour demain,” dit le premier baigneur, chevrotant et retournant X la course remettre sa chemise et son pantalon. ‘“ Oui, oui, pour demain, répètent en chœur les deux autres: demain, il fera
plus chaud ; regarde bien la rlace ; bon, c’est ici ; pas de crans, sable fin, c’est le meilleu endroit, nous reviendrons.” Et le lendemain, c’est la même chose.
Le lendemain n'appartient pas à l’homme, . Eh quoi! le présent même le fuit, le présent qui lui échappe au moment même où il y pense! J'écris cette ligne, et celle qui lu précède est déjà engloutie dans le passé. C’est une terrible chose que de ne pouvoir pas arrêter une heure cette horloge éternelle que personne ne monte et qui ne retarde jamais.
Demain, qui sait? Ce sera la pluie, ce sera le nord-est avec ses froids brouillards couvrant la côte et se répandant sur le fleuve comme un océan superposé de vapeurs glaciales. La rive nord du St. Laurent est tout ce qu’il y a de plus inhumain. Sur une étendue de quarante lieues mincement habitées à partir de Québec, ce ne sont que des côtes qui plongent dans des abîmes et remontent aux nues. ‘“ Le bon Dieu n’a vidé son sac que par escousses, me disait un habitant qui me menait en calèche dans ces interminables plorgeons des Laurentides; c’est pas fait pour des hommes, ce pays cite, c’est bon rien que pour des sauvages et des nations.” Rochers, gorges, chemins empierrés se précipitant et rebondissañt, voilà la rive nord de la baie St, Paul à Tadoussac, On met une journée à faire six lieues et l’on saute constamment; cela vaut le mal de mer. Aucune dyspepsie n’y peut teuir, mais aussi l’on arrive comme du café moulu sortant de l’engrenage; le postillon qui conduit la malle dans ce pays est tout bossué comme un vieux tambour; les os lui sortent du corps et il a une épaule qui lui bat constamment sur l’occiput. Quant aux jambes, il n’en a plus; ce sont des allongements mécaniques qui obéissent à tous les accidens de terrain et qu’il ne peut
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contrôler. On ne yoyage, en somme, dans ces régions que pour arriver au paradis, puisque c'est le chemin qui y mène.
Vous ne sauriez croire tout co qu’il y a d'étrangers venant, cette année, de toutes les parties de l'Amérique aux places d’eau canadiennes. La seule ligne de bateaux à vapeur qui ne fait le service que dure fois par semaine de Québec à la baie des Hal Ha! n’y peut suffire; c'est par centaines qu’ils débordent à la Malbaie et à Üicouua, outre que le chemin de fer en échelonne sur tout le côté sud, à Kamouraska, à la Rivière-du-Loup, à Rimouski... Ce que toutes ces places prennent d’accroissement et de mouvement chaque année est vraiment remarquable; mais elles sont encore loin de suffire à la foule avide. Moi qui ai vu, il y a dix ou quinze ans, ces campagnes devenues aujourd’hui de véritables villes rurales, je reste tout émerveillé de leur subite croissance; partout ont surgi des maisons destinées uniquement aux étrangers; ce sont des villages entiers qui se forment de la sorte, avec toutes les coquetteries et tous les embellissements qui déterminent le choix et l’arrêtent, une fois formé. |
Mais ce qui manque à la plupart de nos jolies places d’eau, c'est la facilité, c’est la rapidité des communications, Ainsi, Tadoussac n’a pas même une route qui mène, soit à l'intérieur, soit sur le littoral ; pas de télégraphe non plus; les voyageurs qui y arrivent ou qui en partent sont obligés de traverser à la Rivière-du-Loup. Ceux qui vont à Cäcouna sont encore tenus de descendre à la Rivière-du-Loup, s'ils viennent par eau, et de faire ensuite cinq milles en voiture. Les voyageurs qui vont à Kamouraska font encore en voiture la même longueur de chemin, à partir de la gare du chemin de fer; impossible de s’y rendre par eau, parce que
la marée baissante laisse à sec le riv-ge.sur une profondeur d’un mille,
En face de Kamouraska, à un mille seulement du rivage, s'étendent trois îles qui, tous les jours, regoivent les piqueniqueurs en chaloupes; il est fortement question de construire à l’une d’elles un petit quai où viendrait attérir le bateau-à-vapeur, et d'y bâtir un grand hôtel pour recevoir les voyageurs qui se rendraient à Kamouraska, soit en chaloupe, soit en voiture à la marée basse, Si ce projet est mis à l'exécution, Kamouraska deviendra sans contredit avant peu d'années l'endroit fashionable de la rive sud ; on aura bientôt déserté le stupide, ennuyeux et sec Cacouna qui n’est frit que pour les anglais du dimanche, et qui ne se corrigera jamais de n'être qu'un étalage imbécile d’équipages et de toilettes.
Dans ces endroits marqués par la vanité humaine et où le touriste confiant vient se faire victimer, il est impossible de se procurer à souhait les choses qu'on a dans les plus vulgaires campagnes. On y est habitué aux voyageurs qui posent, non à ceux qui viennent se r’.fraîchir et goûter les avantages de la villégiature, Or, ur de ces avantages, il me semble, un des plus naturels et des plus faciles, serait bien d’avoir du lait et de la crême à discrétion ; eh bien ! c'est précisément ce que vous ne pouvez pas vous procurer dans les hôtels de la fashion-; chez le plus pauvre des habitans, vous en aurez autant qu’il en faut pour abreuver toute une famille, et cela pour quelques sous ; dans les grands hôtels, ce n’est pas à prix d’or que vous en aurez de quoi vous détremper le larynx. J'en veux à tous ces superbes établisse. ments qui vous vendent l'ennui bruyant et la somptuosité tapageuse à des prix fabuleux, sans vous donner pour un cent valant du vrai luxe de la campagne.
Malheureux et insensés ceux qui se laissent séduire par ce mensonge brillant! ils s’en retourneront à la ville plus fatigués, plus maigres, plus alté:és que lorsqu'ils en sont partis. Avec cela, les enfants, le vacarme, les serviteurs ahuris qui ne savent pas où donner de la tête, les arrivées nouvelles de chaque jour qui bouleversent les chambres où l’on vous parque deux ou trois ensemble, la gêne de tous les instans, la nécessité d’être magnifique ou du moins .de le paraître, l’impossibilité de prendre des bains à son choix, parce que les grèves sont couvertes à chaque instant du jour d’enfans et de femmes qui y viennent on ne sait pourquoi, croyez-vous que tout cela puisse amuser un vrai touriste ou inspirer le chroniqueur ?
Pour moi, je vais où je puis me mettre en chemise et en pantouffles et surtout à bon marché. Je rends grâce au ciel de m'avoir fait pauvre afin de pouvoir boire du lait à
ma fantaisie, Quand les chroniques m’auront rendu millionnaire, alors je songerai à payer quatre dollars par jour pour épaissir la croûte de mon abrutissement ; mais alors vous n'aurez plus de chroniques.