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Dalhousie est une petite ville de quinze cents âmes environ, qui a des rues larges et dont les habitations sont espacées, comme dans toutes les cités naissantes des Etats-Unis. Elle est située au point où la rivière Ristigouche se dé-
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charge dans la Baie de Chaleurs, au sein d’un magnifique panorama qui s'étend à perte de vue. Sa position convient admirablement à l'exploitation agricole et forestière d’une vaste région; mais, jusqu’à présent, c’est le commerce de bois qui a été l’objet presque exclusif de tous ceux qui se sont livrés à des affaires sérieuses. Le pin et le cèdre, dans toute la région qui forme la vallée dela Baie de Chaleurs, sont en quantité incalculable, et constituent à peu près les seuls articles d'exportation. Vous voyez les clôtures, qui séparent les champs, construites en troncs de cèdre de six à huit pouces de diamètre sur vingt à vingtcinq pieds de longueur ; (dans ce pays le bois ne coûte rien, il n’y a que la peine de l’aller chercher.)
Un fait singulier, c’est que personne ne fait sa provision de bois pour l'hiver; au fur et à mesure qu’on en a besoin, on va le prendre dans la forêt qui avoisine les établissements, et l’on en chauffe des demeures qui n’ont jamais de doubles fenêtres et dont les cloisons ne sont jamais embouffetées. Toutes les maisons sont en bois, faites de madriers disjoints, sur lesquels on applique immédiatement le crépi et qu’on recouvre ensuite d’une couche de bardeaux; on dirait que l’homme apporte dans ce pays une négligence calculée pour son bien-être, et qu’il ne fait que juste ce qu'il faut pour conserver la quantité de chaleur nécessaire à la vie.
Du reste, c’est là une observation. qui s'applique à tous les actes, à toutes les façons d'agir des gens de la baie de Chaleurs. En général ils travaillent peu ; la vie est pour eux trop facile, ils n’ont qu’à lever la main pour avoir le plus beau poisson et le plus fin gibier ; les pièces exquises que nous recherchons tant et qui ornent nos tables de festins, ils les dédaignent ; la morue fraîche, le homard, les
canards, les perdrix sont pour eux des plats vulgaires auxquels ils ne songent même pas. Pour le chauffage, il n’est personne d'assez pauvre qui ne puisse se procurer du bois à discrétion ; les terres sont d’un prix nominal et donnent, pour un peu de culture, des produits magnifiques ; nulle part, sur tout le continent américain, on ne saurait voir d'aussi belles races de bestiaux, des porcs aussi gras, des patates plus grosses et plus nourries que dans cette contrée fortunée dont bien peu de canadiens connaissent la richesse agricole. Il n’y a de pauvres, dans ce pays, si toutefois on peut les appeler de ce nom, que ceux qui se font journaliers ou pêcheurs au service de quelque grand établissement. Tous ceux qui se livrent à la culture sont dans l'aisance ; les terres sont moins grandes qu’en Canada, mais produisent infiniment plus; les quelques personnes qui, cependant, ont voulu faire de grandes exploitations agricoles, sont arrivées à des résultats qui nous jetteraient dans l’admiration. Qu'on aille voir les fermes des Fergusson et des Fraser, où paissent des centaines de bêtes-àcornes et trente à quarante chevaux, et l’on s’étonnera qu’un pareil pays soit si peu connv et si peu habité.
Les Acadiens et les Ecossais, qui constituent le plus grand nombre de ceux qui habitent les rives de la baïe, sont tous dans l’aisance ; qu’on entre chez le plus mince cultivateur d’entre eux et l’on y aura du beurre frais comme il serait impossible de s’en procurer à aucun prix sur les marchés canadiens. Jusqu'à l’époque où les travaux de l’Intercolonial ont commencé, tout ce monde là, à peu près, ignorait la couleur de l'argent ; les journaliers travaillaient aux grandes scieries des Fergusson et des Moffat, et étaient payés en bons de provisions qu’ils prenaient dans les stores
de leurs maîtres, absolument comme cela a été longtemps et est encore jusqu'à un certain point pratiqué par la maison Price dans le Saguenay. Quant aux cultivateurs, ils vivaient du produit de leurs terres sans songer à l'exportation.
Ce que le chemin de fer a apporté de changements dans les habitudes, dan: les relations et jusque dans les exigences de cette population, en moins de quatre années, aurait lieu de surprendre si l’on ne savait, par d’autres exemples, les effets violents et contagieux d’une importation brusque d'argent dans les petites communautés habituées à l'usage primitif de l'échange.
Les mêmes hommes qui, autrefois, gagnaient à peine deux shillings par jour, payés avec du lard et des biscuits, en recevant tout-à-coup un salaire mensuel. de trente piastres soldées en espèces sonnantes, conçurent un désir immodéré d'argent, et s’imaginèrent, dans leur naïve avidité, que le métal du Canada coulait comme l’eau de leurs rivières, et qu’il n’y avait qu’à se baisser pour en prendre comme ils font des homards.—C'est ce qui explique plusieurs des grèves faites par les travailleurs de l’Intercolonial et la difficulté d’avoir des ouvriers dans les commencements de cette gigantesque entreprise. Aujourd’hui même, cette difficulté existe encore et est une des nombreuses canses qui ont retardé l’accomplissement de cette œuvre qui sera l’une des plus belles de l'Amérique, malgré les préjugés de partis et les fausses idées de ceux qui, placés à distance, ne peuvent juger de ce qui se passe sur les lieux.
I] y a cinquante-deux ans, Dalhousie n'existait pas. Il n’y avait qu'une chaumière de tonnelier Ià où s'élève maintenant une petite ville qui, avant longtemps, aura quintuplé sa population, Ce tonnelier travaillait pour les bâtiments. qui venaient à l'entrée de la Ristigouche prendre des cargaisons de bois ct de saumon. Sur le parcours de la baie, dans un espace de dix-huit licues à peu près jusqu’à Bathurst, il n’y avait que cinq à six maisons de pécheurs, et toute la contrée était sauvage, Depuis Métis jusqu’à
* Dalhousie, à travers la vallée de la Métapédia, une distance
de quarante-cinq lieues, il n’y avait que des Indiens éparpillés ça et là, les descendants de ceux qui avaient combattu pour le pavillon français. On peut voir encore à Esqui-. minac, sur le côté canadien de la Ristigouche, à environ dix milles de Dalhousie, l'endroit où une troupe d’Indiens massacrèrent un équipage anglais qui avait voulu pénétrer dans l’intérieur de la colonie française; ct, plus loin, le voyageur peut contempler la pointe à la Batterie, fortification élevée pour défendre les missions des jésuites qui, à cette époque, étaient florissantes le long de la rivière Ristigouche, . Aujourd'hui, il y a là des villages importans, tels que Bourdeau, Cross Point, surtout Campbelltown, et les deux plus belles fermes peut-être de l'Amérique anglaise, celles de M. Fraser et de M. Fergusson.
Dalhousie n’a ni gaz, ni trottoirs, ni aquedue, ni rien de ce qui peut donner l’idée d’une ville telle que nous la concevons, mais c’est un entrepôt considérable de bois et de com-. merce de poisson, On y voit une prison et une cour qui: ont l’air de simples résidences de campagne, et même une école militaire semblable à celles que nous avons le bonheur
de posséder, Quelques cottages ça et là sur les hauteurs, enveloppés dans des bosquets de sapins ct d'épinettes, voilà tout ce qui constitue l’ornementation de cette ville où s’'arrêtent deux fois par semaine les steamers du golfe et le Rothsay Castle, un grand vapeur qui fait le service de tous les ports du Nouveau-Brunswick, dans cette partie de la province.
Lorsqu'on arrive à la Baie de Chaleurs, le désir le plus légitime qui vient natureilement à l'esprit est bien d’avoir de la morue fraîche, des homards, des huîtres sortant de l’eau, du hareng et du saumon encore ruisselants de l'onde, Longtemps d'avance, le palais s’humecte à l'idée des jouissances que lui donnera le contact de ces chaires délicieuses dans leur succulente fraîcheur. On prendra des huîtres sur les bancs mêmes et on les ouvrira sur le rivage; tous les jours une éblouissante morue, encore saturée des parfums de la mer, viendra réjouir la table; on voit les homards à l'écaille de pourpre étinceler dans le plat; le hareng et le maquereau, ruisselant dans la poëéle, inondés d’une sauce dorée, pétillent déjà sous les regards avides; on pense au large saumon attendant seulement le contact du couteau pour ouvrir ses chairs tremblantes d’embonpoint et presque animées encore... eh bien! toute cette eau qui vient à la bouche par anticipation n’est qu’une duperie; on déguste dans le rêve et ni huîtres, ni saumon, ni morue ne viendront une seul fois chatouiller le palais caressé d'illusions,
Ce qu'il est à peu près impossible d’avoir dans la baie de Chaleurs, c’est du poisson sous aucune forme. Vous dirai-je que j'ai mangé là de la morue sèche revenue de Québec ?
eurs, voilà s'aret le tous e la
On ne le croira pas, et, aujourd’hui encore j’enrage d’être convaincu que c'est vrai. Il faut que j’explique ce phénomène,
D'abord, il est très rare que le poisson soit détaillé dans la baie de Chaleurs; ceux qui s'occupent de pêche sont généralcment au service des Robin et des LeBouthillier auxquels ils doivent apporter le produit entier de leur travail: puis, les goëlettes et autres bâtiments qui viennent faire la pêche pour leur compte se gardent bien de débiter le poisson [à où il n’a aucun prix; ils l’apportent dans les villes du Canada ou bien vont le vendre aux Antilles; ensuite, les particuliers n’ont aucun goût pour un produit si abondant qu'ils en sont comme écœurrés. Enfin, quoique Caraquette soit à l'entrée de la baie de Chaleurs ct que Shédiac soit sur le littoral du Nouveau-Brunswick, il est plus difficile de se procurcr des huîtres à vingt milles de ces deux ports qu’à Montréal et à Québec, faute de communications locales.
Et puis, la même raison existe pour les huîtres que pour les autres produits de la mer; ceux qui en font le commerce le font en grand et ne le détaillent pas sur des lieux où il ne serait pas lucratif, et où la population est trop clairsemée. J'ai demandé, j'ai supplié à genoux dans tous les hôtels où je suis allé, pour avoir une bouchée de morue fraîche et une assicttée d'huîtres; j'ai offert des sommes folles, comme seul un chroniqueur du ÂVational peut en prodiguer, et j'ai éprouvé partout les mêmes refus amers. Si l’on en avait eu, on m'en aurait donné pour rien, mais on n’en avait pas! J'ai passé devant une fabrique où l’on préparait le homard, j'ai vu quinze à vingt champs couverts des écailles de ce crustacé vermeil, et j’ai dû me lécher les babines dans le vide. A deux cents pas de moi la baie roulait res ondes
vertes et bleucs tour à tour; on y voyait presque foisonner des miriades de maquereaux et de morues, et j'ai dû les laisser foisonner, Quoi! j'ai foulé sous mes pieds vainqueurs la rivière aux Anguilles, et je n’en ai pas même pu pincer la queue d’une! Ainsi, l’une des plus chères illusions de mon voyage s’est effacée à peine conçue, et j'ai dû calmer mon désespoir avec du mouton, du lard ct des patates, moi qui m'étais élevé jusqu’à l'huître!!!
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À vingt six milles plus haut que Dalhousie, sur la rivière Ristigouche, commencent les premières sections de l’Intercolonial dans le Nouveau-Brunswick. C’est toute une histoire que l’entreprise des quatre sections qui s'étendent depuis cet endroit jusqu’à Nipesiguit et qui comprennent en tout soixante dix-huit milles ; je dirai plutôt que c’est une conquête de l'énergie, du talent, de la persévérance indomptable et du savoir faire de Messieurs Berlinguet et Bertrand qui ont obtenu le contrat de ces quatre sections, il y à trois ans.
Je ne m’expliquais pas pourquoi le chemin de fer du Pacifique, qui a neuf cents lieues, avait été fait en trois ans,
tandis que l’Intercoloni que huit cents inilles, n'était pas fini s à ce sujet les compa- , raisons les plus ais les. Aller sur les lieux, voir
par soi-même, s'instruire par sa propre expérience, est un remède souverain pour toutes les erreurs ; je l’ai emp'oyé, et, maintenant, mes idées sont toutes « lirentes de ce qu'elles étaient.
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CIRONIQUES. 253
Quand on a vu en détail cette partie du chemin que j'ai visitée, quand on connait le nombre et la nature des difficultés qu’il a fallu vaincre, et dont quelques-unes subsistent encore, on reste surpris du résultat et l’on se sent fier de
ce quece soient deux canadiens-français qui aient fait le plus
bel ouvrage sur toute la ligne. Les diverses constructions
élevées par MM, Bertrand et Borlinguet sont vraiment mo-
numentales ; ce sont même parfois des œuvres d'art auxquelles ils ont apporté la perfection, le poli et la finesse do l'architecture. J'ai vu des ingénieurs américains admirer les travaux de maçonnerie exécutés par nos deux compatriotes, et je les ai entendu dire qu’il n’y avait rien qui leur fût comparable aux Etats Unis, tant pour la solidité que pour le fini du travail :
‘4 Cela se conçoit, me disait l’un d’eux ; aux Etats-Unis nous sommes toujours pressés de faire des chemins de fer ; dès qu’une localité en sent le besoin, vite il se forme une compagnie, on se fait donner une charte ct l’on construit à la hâte pour les exigences du jour, quitte à faire renouveler la ligne par l'Etat quelques années après, lorsque la nécessité d’une construction solide ct durable est devenue impérieuse. Iei, c’est tout différent, L’Intercolonial est ure voie nationale ; il est, pour ainsi dire, la ligne du Dominion ; il faut qu'il ait le caractère ct la constitution qui conviennent à toute œuvre publique, patrimoine d’une nation, héritage des générations à venir. Ce que vous élevez aujourd'hui, ce n’est pas seulement une voie ferrée, mais encore un monument de toute une époque. En voyant les magnifiques ponts qui couvrent les nombreuses rivières de la Baie de Chalcurs, on comprendra que l'Intercolonial m'a pas été fait seulement pour les besoins vulgaires du
commerse, mais encore pour être un témoignage du degré de civilisation et de vigueur de tout un peuple.
“ Le chemin de fer äu Pacifique s'est fait très rapidement, il est vrai, mais voyez combien étaient différentes les conditions de cette entreprise. Nous avions des ouvriers en foule et des milliers de chinois qui travaillaient sur la ligne, pour un prix nominal, de l'aube au crépuscule ; tous les mois il arrivait de nouvelles masses d'hommes venus de tous les points de l’Europe et des Etats-Unis; aucune saison n’arrêtait les travaux, l'argent abondait, aucun parti hostile n’entravait la marche de l’entreprise, le chemin du Pacifique était fait pour tous et au nom de tous sans que la politique y réservât un pouce de terrain pour ses batailles ; en outre, c'était une œuvre purement commerciale et chacun était impatient de voir compléter le grand thorough fare qui apporterait sur le sol américain les produits de la Chine et du Japon.
« Ici, vous avez à peine le no1bre d'ouvriers indispensables, et cela à des prix très @::vés; tout s'oppose au progrès de l’entreprise, le bas prix des soumissions qui ruine presque tous les entrepreneurs, après en avoir réduit quelques uns à déserter leurs obligations, l'hostilité d’un parti politique qui ne laisse au gouvernement d'autre alternative que de sacrifier les soumissionnaires ct la marche même de l'ouvrage aux exigences de l’économie, le climat qui paralyse les travaux pendant plusieurs mois de l’année, V'inaptitude de presque tous les ouvriers ct entrepreneurs à un genre d'ouvrage presque nouveau dans votre pays, les rapports inexacts des explorateurs qui, en trompant le gouvernement eb le public, ont porté les soumissionnaires à sous-évaluer le coût de plusieurs sections où se trouvent
des obstacles presque insurmoutables ; enfin, cette dernière et puissante entrave créée par l'idée que l’Intercolonial n’est que l'affaire du gouvernement et que le public n’y a aucun intérêt...” :
Peut-être y avait-il dans ces paroles de l'ingénieur américain de la bienveillance et une politesse poussée jusqu’au lyrisme ; mais ce que je sais pertinemment, ce que j’ai vu de mes yeux, ce que j'ai appris par de nombreux témoignages, je vais vous le dire,
Lorsque MM. Bertrand et Berlinguet a rivèrent sur leurs sections respectives, les gens de la Baie de Chaleurs n'avaient pas encore acquis le degré de civilisation qui est résulté depuis du contact de nombreux éléments étrangers, Une loi féroce, qui n’est pas encore abolie, régissait les rapports commerciaux ; tout homme pouvait vous faire emprisonner pour vingt-cinq cents, que sa créance fût ou non certaine; il n'avait qu’à déposer une plainte ct vous étiez cmprisonné ou forcé de donner caution. Souvent ces plaintes n'avaient aucun fondement, mais vous étiez tout de même tenu de payer les frais de cour à äéfaut du poursuivant, s’il n'avait pas le sou; tel est l'admirable système judiciaire du Nouveau-Brunswick. On se fait un jeu de cette faculté offerte au premier venu et on l’exerce sans discernement, sans motif; c’est ainsi que MM. Berlinguct et Bertrand se sont vus arrêtés des semaines entières par les caprices barbares de quelques-uns de leurs employés. En outre, ils ont dû subir des grèves systématiques, à peine arrivés sur le sol brunswickois; chacun cherchait à tirer
avantage de leur position, de leur isolement dans un pays étranger et de la dificulté pour eux de transiger dans une langue qui leur était alors presque inconnue.
Le jour même de son arrivée à Dalhousie, M. Berlinguet a vu réunis sous ses fenêtres deux à trois cents hommes, dont bon nombre armés, qui proféraient contre lui des cris de mort, s’il n'augmentait pas leur salaire. Mais il fit tête ‘à l'orage, et, sans accorder aucune concession, par la seule force de l'énergie, il contint tous ces mutins qui durent retourner à l'ouvrage aux anciennes conditions. M. Bertrand a été victime des mêmes tentatives de violence, mais il est resté inébranable ct a eu le dernier mot,
Ce que la nature oppose de difficultés dans les quatre ‘sections qui longent la Ristigouche et la Baie de Chaleurs est vraiment étonnant. M, Berlinguet a eu à construire cent vingt ponceaux sur les différents cours d’eau qui sillonnent cette région et il a fait un ouvrage admirable, le tunnel de Morrissy Rock, le seul tunnel de l'Amérique anglaise. De son côté, M. Bertrand a détourné les eaux de trente à quarante rivières ct il a construit des ponts monumentaux, entre autres celui de Nipiscguit et de Peters’ River,
Près de Bathurst, sur la section quinze, entreprise par M. Bertrand, se trouvent les plus magnifiques carrières de granit qui se puissent imaginer. Au dire des vicux écossais du pays, ce granit est même supérieur à celui d’Aberdeen qui sert aux constructions de luxe dans un grand nombre de pays. Il brille, il étincelle comme le diamant; on reste émerveillé à la vue de cette splendide pierre qui fait l'effet d’un amas compacte de rubis; on ne ia mine pas, afin qu'elle ne soit pas fractürée en trop petits morceaux, mais -on l’entr'ouvre avec des coins après l'avoir percée en plusieurs
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endroits; c'est ainsi qu’on obtient des blocs de sept à huit pieds de longueur sur trois ou quatre de hauteur, blocs qui servent aux constructions maçonniques des sections six et quinze.
Le voyageur qui, dans deux ans, passera en chemin de fer le long de la Baie de Chaleurs, admirera peut-être encore moins ce granit que la manière dont il est travaillé ; il demandera le nom de l’homme qui a présidé à cet ouvrage et il me saura gré, s’il m’a lu, de lui avoir rendu d’avance le juste tribut d'éloges qu'il mérite.
De Dalhousie à Bathurst, ce n'est ni très-gai ni trèsbeau. Il y a là dix-huit lieues monotones, coupées de nowbreuses savanes et de cours d’eau plus nombreux encore ; pas de villages, mais une suite do maisons plus ou moins espacées ; quatre à cinq chapelles protestantes et deux ou trois églises catholiques, dont la plus grande est celle de Madisco, l’endroit le plus peuplé, le plus riche de tout le littoral. Ces églises sont toutes sur le même modèle et les maisons d'école, qui sont bâties de distance en distance, leur ressemblent à s’y tromper.
* On dirait que tout a été calculé d'avance dans ce pays pour reproduire de toutes choses une même image. C’est une stéréotypie éncrvante ; pas de paysage, pas d’accidents de terrain, pas de variété, si ce n’est que la baie a parfois quinze milles, d'autrefois vingt milles, d'autrefois trente milles de largeur. A l’un des endroits où elle a vingt milles, j'ai appris qu’un pont de glace s'était formé, il y a quelques années, et que tous les maquignons du lieu avaient concouru pour le prix donné à celui qui traverserait le pont dans le moins de temps. (C'était un fait merveilleux que
ce pont de glace sur une largeur de vingt milles, et les vieux habitants en parlent encore avec un attendrissement qui vous gagne.
Ces vieux habitants sont en général des Ecossais et des Acadiens, pour la plupart cultivateurs, et vivant assez à l’aise sur des terres ayant toutes la même fertilité. Ce ‘qui frappe le plus le voyageur qui fait le parcours entre Dalhousie et Bathurst, c’est la beauté des chemins ; le sol est partout sablonneux, argileux, et les pluies torrentielles -qui, depuis trois mois, n’ont cessé de tomber sur lui presque tous les jours, l'ont à peine détrempé ; il n’y a que les savanes, ayant rarement plus de dix à douze arpents de Jongueur, où les chemins soient difficiles, et encore a-t-il fallu, pour les rendre tels, le lourd charroyage de la picrre pour la maçonnerie de l’intercolonial,
Mais, si les chemins sont beaux, il n’en est pas ainsi des femmes. Tudieu! quelles girafes! Comment se fait il que le Nouveau-Brunswick ne soit pas un désert quand il s’y trouve des créatures pareilles ? Ce ne sont pas des monstres, mais ce ne sont pas des femmes; des grands homards sur des pattes de cinq pieds de long. On conçoit le laid, puisqu’on a l’idée du beau; maïs on ne le conçoit que comme exception, caprice, désordre de la nature; personne ne s'imaginerait que les femmes de tout un pays s'entendent pour en faire la règle, et qu’elles aient, pour horripiler le voyageur, cotte unanimité opiniâtre qui jamais les distingue dans le reste de leurs actes,
O Brunswickoises! vous m'avez fait bien du mal... Je vous aimais pourtant d'avance et je vous confondais
b les ment
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Ce entre le sol ielles pres- Le les s de a-t-il
icrre
dans mon ardente imagination, avec les truites et les morues fraîches qui courent dans vos eaux; j'étais arrivé sur les rivages de la baie de Chaleurs, séduit par ce nom historique et vénérable, comme le cerf altéré s’élance lorsqu'il entend au loin la source jaillissante; je vous aurais trouvé belles, quoique médiocres, car le voyageur emporté ne connaît pas les nuances; il mange aveuglément de tous les plats et se contente de tous les lits, surtout lorsqu'il vient, comme je l'ai fait à Dalhousie, chez des amis qui l’attendent et qui n’ont pas de meubles dans leurs maisons; vous m'’auriez consolé des huîtres qui me fuyaient, et vous m'avez fait fuir comme elles!.......….
Parcourir trente lieues de littoral sous les bouffées toniques de l'air salin, avoir autour de soi, pour tous ses mouvements, pour tous ses actes, une liberté grande comme la mer ; contempler à chaque instant des vaches laitières superbes qui donnent envie d'être veau ; avoir sous les yeux, dans un heureux accord, les trois races les plus fécondes et les plus vigoureuses, irlandaises, canadiennes, écossaisses, et ne pouvoir trouver une seule femme qui vous révèle le secret de cette harmonie partout ailleurs ignorée, c’est À donner le délire, à faire courir des tisons dans la racine des cheveux.
Pourtant, un jour, au milieu même de cette laideur épidémique, dans cette poignante uniformité de binettes retorses, j'ai failli faire un rêve, j'ai failli trouver une vraie tille de cette Êve adorée, quoique pécheresse, qui a laissé à toutes ses descendantes un morceau de la pomme fatale,
C'était par une nuit terne et crue ; l’atmosphère était pleine de gelées indécises, on se demandait s’il allait neiger ou pleuvoir ; toutes les étoiles avaient un feutre, et des brouillards gris couraient dans le ciel qui semblait peuplé de saules pleureurs. La baie était nue et les rivages, recevant les gémissements de ses flots, semblaient se plaindre avec elle; de temps à autre, la lune s’amusait à jeter des lueurs sur les raies boueuses et les longues flaques d’eau du chemin ; pas un passant, pas même un hibou éclairant la savane de ses deux yeux ronds comme des calus de lave; seul, le quac, cc gibier morose, éternel vicux garçon qui hante les grèves à la tombée du jour, lâchait par intervalles le cri sec et dur qui lui a valu son nom; les cieux, la mer, les champs, tout était désert, tout s'était réfugié, pour garder la chaleur et la vie, dans les entrailles de la nature ; et, dans cette immensité froide, sous ce firmament transi d’où tombaient déjà les longs fils glacés qui couvrent la terre d’un réseau de frimas, seul, le choniqueur du Autional s'avançait de ce pas de géant qui le distingue vers l'hôtel du père Chalmers, situé à vingt et un milles de Bathurst.
Il était onze heures du soir lorsque le poing héroïque et gelé du chroniqueur frappa à la porte de l’hôtel et que son talon, plein de terre glaise, retentit sur le perron du vestibule. Sarah était encore debout. Sarah, c’est la fille et la nièce des géants, c’est la reine de la baie, une femme de cinq pieds huit pouces, souple, veinée, aux muscles frémissants, comme la cavale d'Arabie qui fait cinq lieues à l'heure.
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Le père de Sarah est un homme de soixante-scize ans, qui a six pieds trois pouces, écossais d'Ecosse, venu pour fonder un foyer dans la baie de Chaleurs, il y a quarantedeux ans, D'abord, il construisit une petite auberge, sorte de station pour les quelques voyageurs qui, dans ces temps primitifs, faisaient en voiture tout le littoral du Nouveau- Brunswick. Puis, les voyageurs augmentèrent, et, avec eux, l'auberge du bonhomme qui s’accrût d’une rallonge, puis d’une autre, jusqu’à ce qu’enfin la maison eut quatrevingt pieds de longueur. Aujourd'hui, elle est flanquée de grands bâtiments et de beaux troupeaux paissant dans la ferme qui l'entoure.
Ceite maison est unique sur tout le littoral de la baie ; elle est la seule où l’on puisse se faire servir, bien manger, être bien couché et chauffé ! c’est là un tfem, comme nous disons dans notre pays barbare.
Ordinairement, les portes sont constamment ouvertes à tout venant et il n’y a pas de feu dans des maisons qui n'ont pas de doubles-croisées, mais un seul grand poële dans la pièce la plus reculée où se tient la famille, et un autre dans le vestibule où les voyageurs, quels que soient leurs goûts, leurs répugnances, leur rang, doivent tous se réunir s'ils veulent se dégeler.
Or, l'hôtel du père Chalmers a des poëles dans chaque grande pièce ; c'est merveilleux. L'aspect et l'atmosphère qu'on respire dans cette albergo vénérable rappellent ces bonnes vieilles maisons canadiennes du temps jadis, bien avant qu’il y eût des chemins de fer, où les gens comme il faut de toute la rive du St. Laurent se rencontraient dans des jours de prédiliction, et s’amusaient comme on s’amusait alors sans craindre les intrus de catégories quelconques.
Jamais ces maisons n'étaient envahies, jamais souillées par de grossiers passants ; aussi elles conservaient cette dignité patriarchale qui répandait au loin leur réputation et l'odeur d’un confortable distingué. En entrant chez le père Chalmers, ce souvenir frappe immédiatement l'esprit, et vous êtes transporté dan: le bon vieux Canada d'autrefois.
Le père Chalmers a six frères tous plus longs que lui ; bout-à-bout, ces sept hommes font une pièce de cinquante- ‘quatre pieds, un vrai cèdre du Liban. Il a en outre quatre filles robustes, vigoureuses comme la mère ve, debout à cinq heures du matin, prêtes à toute heure pour les voyageurs nombreux qui, depuis deux ans, passent et repassent sans cesse. Mais jamais elles se montrent, (c’est la règle inflexible de la maison) excepté Sarah, l’aînée, qui a droit d’être partout et de voir tout le monde; c’est elle qui serre Ja main des vieux amis et qui fait les honneurs aux nouveaux venus.
Quand Sarah s'habille, c’est une reine. Jamais plus beau buste ni démarche plus royale n’enchantèrent les rêves d’un poëte, Quand elle met ses habits de travail ct qu’elle porte dans ses bras vigoureux les brassées de bois ou les larges plats de mouton, elle a encore la majesté d’une Pénélope qui rehausse et anoblit le travail le plus vulgaire.
Dans cette demeure puritaine, maïs sans morgue, sans ostentation, il y a une discipline serrée, impitoyable, qu’exige le va-et-vient continuel de toute espèce de passants, dont quelques uns, comme le chroniqueur, peuvent être dangereux, La mère Chalmers a l’œil là dessus, Jamais, chezelle, de plaisirs bruyants ni de fêtes, quoique chacun ait la plus grande liberté d'action. Seulement, comme pour montrer les contrastes étranges qui marquent toutes les actions
humaines, lorsque les villageois et villageoïises d’alentour jugent à propos d’avoir des danses folles pendant toute une nuit, les quatre filles Chalmers fuient comme des hirondelles le vieux toit du bonhomme et se livrent à une chorégraphie infatigable qui met sur les dents les plus intrépides valseurs et giggeurs.
Après la danse, fût-il cinq heures du matin, toutes quatre sont à l'ouvrage, attisant les feux, balayant, charroyant, portant les fardeaux, préparant les repas. (C’est un spectacle unique et superbe que de voir, à la dérobée, dans leurs robustes opérations, les trois cadettes qui ne se montrent jamais. Le bonhomme Chalmers, pendant ce temps, fume sa pipe à côté du grand poële, ou bien il attèle ou détèle des chevaux. Je vous l’ai déjà dit; dans la baie de Chaleurs, ce sont les femmes qui travaillent, les hommes n’en ont pas besoin; Sarah fait à elle seule plus d'ouvrage et plus de mouvement qu’une compagnie de volontaires un jour de revue,
Maintenant, pourquoi ai-je parlé si au long de l’hôtel du père Chalmers qui semble ne pas mériter un si grand intérêt? C’est d’abord parce que je lui garderai une reconnaissance éternelle pour m'avoir chauffé et fait voir les seules femmes mont:ables de toute la baie de Chaleurs, et, ensuite, parce que c’est une maison unique qui, à elle seule, est un tableau des mœurs de toute cette contrée.
L'endroit où habite le père Chalmers n’a pas de nom; on dit simplement ‘ Aller chez Chalmers,’”’ comme on dirait
“aller à Lachine.” Ce patriarche résume tout dans trois lieues à la ronde. Lorsque l’Intercolonial passera sur sa ferme dans deux ans, il faudra que les lecteurs du Vational arrêtent chez lui et, en voyant Sarah, lui parlent de ce
séduisant voyageur qui, dans l’automne de 1872, l’aida à monter le poële du petit salon privé. Si elle jette un cri, si ses joues s’empourprent, si ses yeux s'illuminent, vous aurez compris de suite et vous saurez pourquoi la blonde brunswikoise a failli me faire faire un rêve.
20 NovEMBre.
Le dix-sept octobre dernier j'étais à Bathurst. Il y a déjà plus d’un mois: 6 temps! 6 éternité! Quand je pense qu’il y a plus d’un mois j'étais à Bathurst, je me demande ce que c’est que l’homme. Il y a trente-deux ans et neuf mois, à pareille date, je n’étais pas encore né; et dire que j'ai déjà tant souffert ! La coupe des larmes est tarie dans mon cœur et je n'ai pas encore payé le quart de mes deties, J'ai eu tous les raalheurs possibles, et, ce qu’il y a d'étonnant, c'est que mes créanciers le savaient toujours d'avance. —Que je cherche dans tous mes souvenirs, je n’en trouve aucun qui me console d’avoir vécu ces trente-deux ans et neuf mois; je n’ai pas été ministre local ni compagnon du bain, c’est: là tout ce qui peut me faire pardonner tant d'années perdues.
Il y a cinq ans et démi, par exemple, je crus faire un beau coup en quittant le Canada, mes amours, pour aller à Paris, capitale du monde civilisé, où des boucheries d'hommes se font en moyenne tous les dix ans. Dans le Dominion nous n’avons pas besoin de ce procédé dépuratif qui enlève le mauvais sang d’un peuple; ceux qui sont de trop s’en vont aux Etats-Unis où il est entendu qu'ils pourrissent.
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C'était au temps de l'Exposition à laquelle, on le sait, notre pays a figuré par quelques bois, quelques métaux, quelques grains et un commissaire qui ne se montrait jamais, tout comme les quatre mille cinquante-trois émigrants qu'on dit s'être fixés ou figés sur notre sol depuis un an,
Il me plaît aujourd’hui d’initier le lecteur à cette phase de mon passé, de me reporter à ce souvenir déjà vieux, probablement parce qu'il m'a fait beaucoup vieillir ; ensuite, je lui dirai ce qui m'est arrivé à Bathurst, (Ça ne traipera pas.
Paris ! c’est un nom qui donne le vertige et j'étais allé me jeter dans le gouffre. Force m'est ici de faire des révélations pathétiques. J'étais seul, sans appui, ignoré, ignorant le sombre et délicieux enfer où s’engloutissent tous les jours tant de vigoureuses espérances.
J'avais dit adieu à mes dernières affections et serré la main de mes nombreux amis qui étaient venus me reconduire à la gare Bonaventure, ainsi appelée parce qu’on y éprouve tous les mécomptes possibles à l’arrivée comme au départ. J'étais ruiné, ce qui paraîtra surprenant, et j'étais ambitieux, chose digne de remarque, attendu que je suis arrivé à être chroniqueur éternel.
Mon ambition était d’étonner mes contemporains par mon style. On voudra bien admettre que j'ai réussi ; mais cet étonnement, fort légitime du reste, ne s’est pas encore traduit par des colonnes ni des statues : j'attends quelques dizaines d'années après ma mort pour jouir de ce spectacle.
Ne pouvant prétendre à aucune renommée littéraire dans un pays où disparaît de jour en jour la langue de la France, je m'exilais, sans espoir de retour, à la recherche d’un nom dans la ville du monde où il est le plus difficile à conquérir. Un fantôme allait devant moi et me sollicitait à le suivre; je le suivis, ne pouvant résister, faiblesse particulière aux grands hommes que, seule, la réalité ne peut émouvoir. Mille bruits bourdonnaïent à mes oreilles quand je songeais aux applaudissements qui m’attendaient; je me voyais déjà l'auréole de la gloire au front, j'avais franchi d’un pas impérieux les portes de son temple, ne sachant pas que ce temple ne reçoit que des victimes couronnées, Insatiable de sacrifices, la gloire ne donne en échange qu’un vain nom qui n’est même bientôt plus à nous, puisqu'il devient la proie de tout le monde, dès qu'il est célèbre.
Je tombai donc dans cet immense Paris, et dès le premier jour j'eus peur. Il n’est pas de solitude plus déserte qu’une grande ville où l’on ne connait personne. Je connaissais bien, il est vrai, le commissaire de l’exposition canadienne; mais, je lai déjà dit, il était invisible; généralement il se faisait remplacer par un Abénaquis, ce qui eût été pour moi une petite protection.
J’errai, et bientôt je sentis le vide, l'angoisse, l'inconnu. J'étais venu plein d'illusions et rien ne me frappait. Je marchai sans but, sans volonté, allant toujours devant moi. Je vis passer le flot de la multitude, cet océan de têtes toujours renouvelées qui vont et viennent, confuses, tourmentées, sombres, avides, inquiètes. Je me demandai ce que j'étais pour tout ce monde et ce qu’il était pour moi, et je me sentis seul. Quelque chose de farouche entra alors dans mon âme ; je me pris à baïr, à voir des ennemis dans tous
ces indifférents; puis un accablement subit s’appesantit sur moi, l'angoisse serra mon cœur dans ses serres brûlantes, tout mon sang y reflua, rapide; mon front se couvrit de sueurs et je m'assis halctant, près de défaillir, sur un des bancs qui se trouvaient le long du chemin. Je restai longtemps dans cette prostration ; car, lorsque je me levai, des flots de lumière tombaient sur moi de toutes parts; la foule joyeuse et blasée se rendait aux théâtres, aux cafés, aux concerts; les équipages ruisselaient sur le boulevard, les boutiques étincelaient, l'air était chargé de parfums et l’on entendait au loin le murmure bruyant de la grande ville s’ébattant dans les plaisirs avant de se plonger dans la nuit.
Je partis lentement, De sinistres présages commençaient à s’éveiller dans mon esprit; le doute, ce doute horrible, précurseur du désespoir, étreignait mon cœur pour la première fois; je me rappelle qu’un lourd nuage flottait sur mes yeux et que j'avançais avec peine, Le bruit retentissant de la ville, les mille séductions de l'élégance, la grandeur des monuments, le raffinement du luxe, tout cela m’apparaissait comme autant de pompeux supplices imaginés pour les malheureux. Oh! quelle désillusion m'avait surpris tout-à-coup, dans ce Paris que javais tant désiré voir, cette reine des arts et de la pensée dont le nom rayonne sur le monde, éblouissant les imaginations, Je ne le connaissais pas encore et, déjà, j'aurais voulu l’ignorer toujours; de toutes les figures qui passaient, pas une qui me fût connue. pas une main à serrer dans la mienne !.…
Alors le regret amer, le remords déchirant pénétrèrent en moi. Il me vint en souvenir les vicilles forêts d’'Amérique où j'avais tant rêvé, les rives profondes du grand fleuve où souvent j'avais bercé avec les flots mes joyeuses
pensées d'avenir. Je me rappelai mes amis et mon cœur +ola vers eux sur un flot de larmes; je les nommai tous, je eur parlai; un instant je fus emporté près d'eux, mais, l'instant d’après, l’affreuse réalité retomba sur moi de son VOUS TDIAOADID.; se LT bosses reel areamene ss cos ce tr na Us
Il était tard quand je rentrai à mon hôtel. Ou avait retardé les formalités de police; on me demanda mon nom, mon état, ma dernière demeure, et quand j'eus toit fait connaître, on me pria de payer un mois d'avance; je payai ct il me resta trente francs.
Trente francs! et après? J'oubliai que je n'avais pus dîné ce jour-là. Tout était si changé dans mon existence que ces vulgaires soucis me semblaient désormais étrangers. Ab! s’il en était ainsi! …..Je montai à ma chambre, je m'assis en soupirant et me mis à réfléchir. En ce moment là j'étais très-faible, la lassitude avait succédé à l’accablement. Mais le ciel m'a donné une nature élastique, prompte à la réaction, vite abattue, plus vite encore relevée. Je sentis de nouveau mon sang s’animer, j’eus honte de tant de faiblesse et, m’arrachant à ma torpeur, je me mis à marcher précipitamment. Un flot d'idées nouvelles bondit à mon cerveau; ce n'était pas la fièvre de l'épuisement, c'était l'énergie réparatrice et vigoureuse qui reprenait son empire. Une voix me dit qu’on n'est pas vaincu avant la lutte et qu'il reste toujours à l’homme quelque chose qui survit à toutes les défaites, l'espérance,
J'étais seul, je me sentis renaître, ou plutôt non, je n'étais pas seul. Qu'est-ce que l'isolement quand la foule des souvenirs vous enveloppe, quand tout le passé vous accompagne, quand l'espoir et le regret, se combattant, forment autour de vous une atmosphère brûlante? On
n’est jamais seul quand on pense ct qu’on se souvient. Les désenchantements du passé, les illusions de l'avenir viennent peupler la petite chambre où tout votye univers se concentre, où vous êtes heureux et imalheureux tout ensemble. LA solitude a des entraînements que le malheureux seul goûte et chérit, parce que rien ne convient au malheur comme l'oubli et le silence. (Ceux qui ne pensent pas aiment le bruit, il remplit le vide de leur cerveau; ceux qui pensent veulent être seuls, parce qu’il faut à la pensée l'espace ct le calme. J
J'avais quelques manuscrits; je les rassemblai, je les relus; je me dis: “On doit être avide de connaître tout ce qui se passe en ce moment en Amérique; voilà cinq ans que l’Europe a les yeux tournés vers elle; commençons par un article de journal; s’il est accepté, je verrai bien ensuite ce que je puis faire.”
Et je me mis à travailler fièvreusement. Un premier article! Savez-vous ce que c’est qu’un premier article ? C’est l'épreuve terrible de l'initié. S'il en sort victorieux, l'avenir est à lui. Je me creusai la tête pour donner à mon article une originalité saisissante, je dis des choses certainement ignorées, je fis des considérations toutes neuves, je retouchai, je corrigeai et je signai. En voyant mon nom au bas de cet article qui cependant n'était qu’une ébauche inconnue, j'eus un frémissement. Oh! qui ne connait pas les émotions d’un début ? Qui n’est pas familier avec ces combats intérieurs de l'espoir et de la crainte qui vous laissent haletant, effrayé, enchanté, inquiet et rassuré tout ensemble ? On se dit que ce qu'on a fait est admirable, qu’il est impossible de ne pas réussir, et l'on est épouvanté. Qui te porte à mesurer le champ de la
renommée et à t’y choisir une place, toi, pauvre diable qui ne peux attendre et qui a besoin de vivre avant d’être célèbre ? Mais l'espoir l'emporte ; la jeunesse, la confiance en soi, l’élan de la volonté sont comme le torrent qui bondit sur l'obstacle, ou l’enlève, quand il ne peut le franchir.
Je m'endormis au milieu de chimères souriantes ; mon sommeil fut léger, long et bienfaisant ; quand je m’éveillai, vers onze heures, ma chambre me parut enchantée. Le soleil, luttant contre les persiennes, essayait de m'envoyer quelques uns de ses rayons joyeux ; mille rumeurs s’'élevaïent du sein des rues, mais ce n’était pas ce bruit de la veille, étourdissant, fatiguant, mêlé de notes aigües, de clameurs douloureuses, c'était un vaste concert plein de foree et d'harmonie, la grande ville en travail. Je me levai à Ha hâte, brûlant de voir Paris dans sa fiévreuse activité ; je ne le redoutais plus : au contraire, il me tardait d’aspirer son souffle puissant, de saisir le sein toujours gonflé où s’alimentent le génie défaillant, l'espérance lasse d’attendre.
Je sortis, emportant avec moi deux lettres de recommandation très flatteuses, l’une pour le rédacteur-en-chef d’un grand journal, l'autre pour un savant très estimé et très répandu, homme précieux pour ceux qui ont besoin d'appui, aimé pour l’inépuisable bienveillance et la générosité de son cœur autant qu'admiré pour ses travaux. (était M. Cortambert, géographe éminent, frère du rédacteur-en-chef du Messager Franco-Américain, que toute la jeunesse de Montréal a connu.
Je ne dirai pas tout ce que M. Cortambert et son fils ont fait woi; ce serait trop long et &e m'éloignerait trop de Bathurst, auquel il est temps que je revienne.
Ayant quitté Paris il y a cinq ans, je me suis trouvé à Bathurst, dans la Baie de Chaleurs, le 17 octobre dernier. J'ai dit qu’il y avait déjà plus d’un mois de celà, je le répèie ; mais si le lecteur trouve que ce n’est pas essentiel, nous passerons outre.
Ce n’est pas tout d'être à Bathurst : il faut s’y loger, et, un:: ‘ois logé, ne pas se faire jeter dehors à propos de bottes, Or, cela est plus difficile qu'à une femme de passer par le trou d’une aïquille ; ceci n’est pas textuel, mais ça pourrait l'être.
Bathurst, soit dit en forme de préambule, est une petite ville de seize à dix-huit cents âmes, bion et mal bâtie en bois, avec des rues larges qui n’ont pas de trottoirs, pittoresquement située au fond d’une baie dont le contour a trois milles, mais où il n’y a d’eau que pour les chalands et les goëlettes ; fenduc en trois ou quatre parts par des rivières comparativement larges, sur l’une desquelles entre autres est construit un pont d'un demi-mille de longueur ; flanquée à droite, à gauche, en avant, en arrière, de collines magnifiques, de vallons et de pâturages comme ceux des beaux comtés agricoles de l'Angleterre ; faisant un commerec actif, surtout de bois, possedant trois avocats, dont deux sont idiots et le troisième ivrogne ; plus, un chef de douane qui est un bandit de grand chemin, et un vaste établissemeut pour la préparation de la morue,
Les deux tiers de Bathurst sont penplés d'acadiens, dont plusieurs ont des magasins considérables, l’autre tiers est formé d'écossais et d'irlandais généralement employés sur l'International, Bathurst possède encore un couvent et la
plus belle église de toute la Baie de Chaleurs, à côté du plus brillant jardin de l'Amérique Anglaise; ce jardin appartient à l’honcrable Fergusson, le roi de ces régions, un rustre consommé.
Cette petite ville est très ennuyeuse; la vie sociale, qui résulte de positions indépendantes, de la culture intellectuclle et de loisirs élégants, y est à peu près inconnue. A Bathurst, il est rare qu'il y ait une veilléc-et presque inouï que l’on danse. J'ai déjà dit que cette absence de vie sociale chez les populations de Îa grande baie influait beaucoup sur leurs mœurs; voici un fait brutal qui le démontrera mieux que toutes les considérations et qui fera voir quelle arme barbare peut devenir la loi centre des mains grossières,
Depuis trois jours j'étais installé dans une vaste maison somptueusement meublée, ornée avec profusion et avec recherche, ayant des corps de logis distincts comme ceux des châteaux, des chambres à coucher grandes comme des salons et des passages qui sont de véritables vestibules. Cette maison est urique dans Bathurst où il n’y a pas seulement in hôtel tolérab.s pour les voyageurs habitués au comfort, Comment j'avais fait pour m'y introduire, moi, inconnu, étranger, c’est mon secret, On a des ressources ou on n’en à pas.
M. Sutherland, le propriétaire, était, il y a deux ans à peine, le premier négociant de la ville ; il faisait des affaires pour $180,000 par année; mais la chûte subite de deux grandes maisons de Boston l'avait forcé de se mettre sous la loi de banqueroute. Néanmoins il avait payé intégralce
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ment, et, pour ne pas être troublé dans son intérieur, il avait fait une vente nominale à son meilleur ami, moyennant 1600 piastres, de sa maison qui en valait huit mille. Ce meilleur ami était le chef de la douane, Franc-Mehan, un homme qui deviendra célèbre s’il se décide à aller dans les Calabres.
Or, le 17 octobre dernier, j'étais tout bonnement enfoui, chez M, Sutherland, dans un fauteuil à ressorts, proportionné à l'ampleur de l'habitation, et je dégustais ma tasse de moka doré en fumant un des cigares princiers de M. Bertrand qui me comblait de largesses, comme font tous mes amis lorsque je les y invite spécialemeni, ce qu’ils qualifient du mot technique d'exploitation.
M. Bertrand, qui partageait avec moi une partie de la demeure de Sutherland, avait pris plaisir à étaler en outre, à côté de la boîte aux cigares, toute une légion de carafes contenant du rhum de Ste. Croix, du vrai Scotch, un Sherry qui donnait des pamoisons, du genièvre pur de Hollande, du Allsopp et du Bass de dix ans et du Sauterne de Barton Guestier. Pour le Chroniqueur, c'était là un rêve réalisé, une illusion devenue tangible, prenant forme.
Abandonné à l'ivresse délectable que le moka, savamment combiné avec le rhum, répandait dans mes sens, je ne m'étais pas aperçu que tous les hôtes de la maison étaient partis, qui d’un côté, qui de l’autre, me laisssant absolument seul dans ces luxueux pénates, comme font tous les petits dieux de l'olympe quand Jupiter faitlasieste, Il n'y avait pas jusqu’à une amie de la maison, jeune femme affligée déjà de six années de veuvage, qui ne fût sortie, après être toutefois venue à plusieurs reprises voir si je ne trouverais pas quelques prétextes pour la retenir ; mais, enveloppé dans
les vapeurs du bien-être, je n'avais rien compris à ce manége féminin et je me contentais de répondre du coin de l'œil aux regards profonds et tenaces de cette fille d'Eve.
Dans la matinée même on avait pris des dispositions pour l'hiver qui s’annonçait ; la jeune veuve avait rentré les nombreux pots de fleur et les plantes qui s’épanouissaicent dans la serre, ct les avait affectueusement étagés devant chaque fenêtre ; on avait fait un ménage général, changé la destination de plusieurs pièces, et chacun, une fois l’œuvre finie, avait voulu faire une promenade par un de ces beaux jours d'automne où le soleil rassemble en deux ou trois heures ses plus éclatants rayons.
Je sommeillais ainsi dans ma solitude enchantée, depuis dix à quinze minutes peut-être, lorsque, tout-à-coup, j’entendis résonner le timbre de la porte. L’instant d’après la servante alla ouvrir ; j'étais resté seul dans la maison avee cette créature et je n’en savais rien ! mais elle devait le savoir, elle, oh !......
Comment dirai-je ce qui suivit ? C’est un épisode des chauffeurs sous le premier empire, un exploit de Bédouins.
A peine la servante avait-elle ouvert que cinq hommes se précipitaient à la fois dans la maison. Tout-à-fait réveillé par ce bruit insolite et par un cri d'épouvante poussé par la fille qui fuyait, je me levai précipitamment, J'avais devant moi cinq gaillards taillés en hercules, armés de marteaux et de grands clous ; deux d’entre eux montèrent à l'instant l'escalier du haut duquel je regardais ébahi, trop étonné encore pour songer à la peur.
Evidemment, c'était à moi qu'ils en voulaient et ils al'aient me crucifier. Je songeai à mes tantes, au Mational, à mes créar.ciers dev: nus forcément mes lé ataires, à mon cor-
recteur d'épreuves qui m'avait fait dire tant de platitudes, et que j'aurais voulu, en ce moment-là, serrer sur mon cœur. Je trouvai que le Canada était un pays superbe, que je n’aurais jamais dû quitter; j'énumérai toutes les femmes qui m'avaient juré un am@ur éternel et que je n'avais plus revues après huit jours de soupirs; tout ce que j'avais aimé, jusqu’à mes plumes d’oie, passa en un clin-d'œil devant mes yeux, puis je pris une attitude provocante en face de l’invasion, sans vouloir faire de sortie maladroite, comme le général Trochu, et l’on va voir pourquoi.
“ Monsieur, me dit le chef de ces galériens échappés, en prenant un ton de crocodile repu, je suis au désespoir de vous troubler; vous êtes étranger ici sans doute; c’est pourquoi vous ne comprenez guère ce que signifie ma présence; mais je suis le propriétaire de cette maison et je viens m'en emparer.”
Vous saisissez mon épatement. Ces façons, ces excuses à peu près, ces paroles dans la bouche d’un homme qui profite de l'absence des hôtes d’une maison pour venir s’en emparer à main armée, me donnèrent une espèce de confusion, J'avoue que je restai interloqué devant ce pandour de six pieds deux pouces qui ayait des bras comme des billots, une barbe et une carrure de burgrave. Après deux minutes d’une stupéfactinn voisine de l'ébêtement, je me hasardai à dire: ‘ C'om..cur cela ? vous, le propriétaire! mais il me semble que je suis ici chez M. Sutherland, le seul Sutherland, et qu’il n’a pas eu le temps, depuis une heure, d'aller dans l’autre monde et d'en revenir métamorphosé comme vous voulez me le faire croire. Il me semble que c’est parfaitement Sutherland qui m’areçu chez lui, chez lui, et non pas chez un autre, que cela s’est fait tout seul, que
Rs
vous n’étiez pas là pour lui en donner la permission; que, dans tous }:3 cas, si vous êtes propriétaire de cette maison, c’est du moins Sutherland qui l’habite, qui en est le détentour incontestable, et que vous ne pouvez venir ainsi armé dans son intérieur, au milicu de ses meubles, avec tous les signes de la violence et de desscins criminels.
—Monsieur, me répliqua alors en s’avançant vers moi un homme de soixante ans peut-être, mais droit ct fort, — je suis magistrat; celui-ci est mon fils, Frank Mchan, propriétaire de cette maison, et je viens lui prêter l'appui de Ja loi et main forte en cas de résistanco,
Ce magistrat, père de l'individu qui se disait propriétaire d’une maison qu'il venait surprendre, ces trois autres grands gaillards qui étaient allésse placer immédiatement à chaque porte comme des sentinelles de bronze, tout cela me déroutait et me confusionnait tellement que je ne savais plus que dire ni que faire.
En un instant, mon nouveau propriétaire ct sa famille eurent encloué toutes les fenêtres et toutes les portes, moins une, pour empêcher qui que ce fût d'entrer. À cette porte deux hommes se postèrent, chacun avec un marteau de forgeron, et Frank Mehan commença aussitôt à parcourir la maison, tout en regardant à chaque moment par les fenôtres comme un homme qui a besoin de se rassurer, Malgré son audace, il était vert et bleu tour-à.tour. Cette iniquité, fût-elle même légale, était si monstrueuse qu’elle l'effrayait lui-même.
Il paraît tout de même, d’après ce qu'on m'en a dit ensuite, que la loi du Nouveau-Brunswick a de ces guet-à-pens féroces et que Frank Mehan était strictement dans son droit, [lavait acheté la maison de son ancien ami pour
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