‹ Chroniques [microforme]Chapitre 58 sur 83 · CN ES · texte numérisé non relu

CN ES

En ce moment il est onze heures passé, du soir, bien entendu, Je suis seul et je pense, ct la solitude s'agrandit autour de moi comme au crépuscule les ombres s'étendent en s’épaississant, Le feu de mon foyer seul vit ct s'agite dans le calme où je suis enseveli: rêveur, je regarde ses flammes monter dans la cheminée, tantôt par soubresauts, tantôt enlacées et se tordant, comme des serpents roulés ensemble qui dressent la tête. Au dehors le vent passe avec des accents de colère et de furie sur les toits frémissants; les branches sèches des sapins craquent, des nuages pressés courent sur Ja lune comme des soufiles, pendant qu’elle, terne et solitaire au ciel, semble un grand œil morne ouvert sur l’immensité.

De l’âtre pétillant où plongent mes rêves un murmure s'élève, triste comme les choses passées qu’on ne peut plus ressaisir, avec mille accens comme ceux des souvenirs qui reviennent frapper en foule à la porte du cœur, Dans ce murmure j'entends une voix qui me dit : ‘ Tu as été jeune, tu as été aimé, l’espérance t’a souri, tu as oublié le temps, tu as ouvert la digue aux flots de la vie, et maintenant ques tu? Vois ce feu qui se meurt; il a brillé comme toi; ta main qui l’attisait insouciante a abrégé sa vie d’une heure ; ainsi les hommes ont fait de toi... et les femmes donc !....., Déjà ta tête blanchit et ton printemps achève à peine. Aujourd’hui tu comptes les heures pendant qu’elles se sauvent ; tu cherches à les saisir et tu ne fais qu’avancer le terme où ta main défaillante ne pourra plus compter que des instants. La coupe de tes jours est séchée. Tu t'effaces de ce monde comme un torrent rapide dont le soleil a dévoré la course et la disperse en vapeurs dans les airs, et

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quand on dira: ‘“ Où est-il,” et qu’on te cherchera, on ne trouvera plus qu’une vilaine poussière pas même bonne à faire des engrais sur les champs de tes censitaires. ”?

O ciel ! être seigneur, avoir le droit de corvée, et se trouver pris de désespoir tout-à-coup à côté d’un bon feu, avec la perspective de l’Intercolonial passant l'été prochain sur mes domaines, quelle sombre dérision de ma fragilité ! J'aimerais presque autant n'avoir jamais eu de lods-etventes ;.…ils sont substitués, malheureusement |

Tu te rappelles, lecteur pour qui je suis en train d’attraper un ramollissement de cerveau national, que tantôt, vers onze heures un quart, je devais m’analyser. Il y a de cela à peu près ue demi-colonne. Si je parle par colonnes, c'est que c'est mon métier; la colonne est mon unité générale à laquelle je ramène tout, qui me sert de mesure en toutes choses. Ainsi, quand j'ai trois piastres dans ma poche, je me dis; ‘ Tiens, j'ai une colonne *ujourd’hui, ” et je m’achemine vers la Maison Dorée ou chez-Ethier, si je suis à Montréal, chez Laforce, si je suis à Québec, avec mon ami Lucien et Oscar qui boivent prodigieusement depuis un mois ou deux; heureusement qu’ils ont plus de colonnes que moi.

M. Le Bas, ingénieur de la marine française, qui avait présidé à l'installation de l’obélisque de Louqsor, à Paris, avait une unité analogue à la mienne; ainsi il ramenait tout à son obélisque, jusqu’à son nom qui était devenu M. Le Bas de l'Obélisque. Il semble que cela est fatal en architecture.

Tu as le droit d’être surpris, lecteur, de ce que je n’aie pas encore analysé le désespoir, et pourtant il est minuit

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