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CHRONIQUES, i
déjà. Minuit! c’est l’heure du night-cap universel, celle où le lion ronge sa proie s’il a pu l’attraper, après que le crépuscule a descendu ses voiles sur le désert. C’est une heure unique «ans la journée, une heure qui fait tressaillir la chrétienté entière une fois par an, une heure où le monde semble retenu un instant dans les abîmes de la durée, où la pensée humaine se repose comme suspendue uu jour qui finit, alors que le temps a déjà marqué une seconde au jour qui commence. Ainsi, rien n’est fini pour le temps ; pour lui le jour n'arrête jamais. “Il marche pendant que les hommes comptent, pendant qu'ils sommeillent et ne se sentent pas durer, comme le remords qui veille et tient l'âme éveillée au milieu des songes.
Non, pas une minute où l’homme puisse dire: “Cette minute ne compte pour rien dans mon existence; cet
instant, je puis en jouir sans qu’il s'ajoute à tous les autres qui m'entraînent dans l'éternité; pas un, pas un seul où je m'arrête pour contempler le présent entre le passé qui m'a fai et l'avenir qui m'échappe déjà au moment où j’y songe. L'avenir! qu'est-ce donc que ce mot pour exprimer ce qui nc fut jamais? qu’est-ce que cette pensée constante, si ce n’est un rêve où l’homme cherche à se consoler du temps qui n’est plus par celui qui n’est pas encore, ct ce rêve dure sans cesse! Cette seconde insaisissable qu’on appelle le présent n'existe pas elle-même, parce qu’elle se confond de suite avec le passé à l'instant précis où l’on y songe. Dieu seul peut dire “Je suis” parce que Dieu seul possède un présent éternel. Pour nous, mortels, chroniqueurs et lecteurs, nous n’avons qu'un jour pour paraître et disparaître en emplissant le monde de notre néant; nous ne faisons que passer, croyant avoir vécu; nous sommes une
ombre jetée dans la clarté de l'infini et nous effaçant à notre apparition même.
Mais le désespoir ? ah oui! c’est vrai ; encore une demi-
-colonne.
Mau
Un soir de l'été dernier, je me promenais sur la grève æetentissante, retentissante à cause de.més bottes neuves qui craquaient à m'énerver. Dire qu’il y a tant de maca- -dam sur les rives du St. Laurent et que nous avons si peu de chemins macadamisés | Le canadien évidemment est digne de tous les dons de la fortune puisqu'il les méprise.
La lune était rousse et sèche ; autour d’elle aucun nuage, mais un ciel cuivré et bas qui semblait descendre sur la terre pour l’absorber ; la marée du fleuve montait lentement, lentement, comme une tache qui s'agrandit ; ses vagues avaient l'éclat terne d’un œil qui s'endort ; tout se taisait, excepté mes bottes. Il y avait dans cette nuit in- -décise quelque chose du voile qui s'ouvre en laissant la lumière passer comme un éclair, puis se referme soudain, épaississant les ténèbres. Je marchais la tête basse et le diable bleu dans le corps, —à quel endroit précis de ma personne? je ne saurais dire.
C'étais dans les premiers jours d'octobre. Le souflle de automne refroidissait déjà les vallées attristées, les épis penchaient leurs têtes jaunissantes en attendant la faulx ; les foins séchaient entassés dans les granges où le colon met son espoir. Déjà le crépuscule donnait à peine quelques ‘instants à la nature pour préparer son sommeil; j'avais vu mourir les fleurs, je ne trouvais plus rien à aimer dans la
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campagne qui se dépouillait tous les jours sous mes yeux et j'avais hâte de m’enfuir sous des cieux plus propices, fatigué de {a monotonie de la solitude.
Il y avait dans tout cela une préparation au désespoir, mais ce n’était encore rien. J'’arrivai à Québec après avoir fait mille détours, comme dans mes chroniques, notamment après avoir fait le tour de la Baie de Chaleurs. La session était commencée et les séances allaient leur train qui est celui d’une rosse des concessions. M. Chauveau et M. Cauchon s'étaient déjà pris aux cheveux sans se faire mal ; M. Ouimct n’avait encore rien passé à l'étamine de l'examen, et l'opposition préparait avec science ces sorties glorieuses où la fortune, toujours marâtre, à de nouveau trahi son courage.
M. Joly adressait journellement ses philippiques veloutées et M. Holton décrassait les rouages. M. Marchand, tirailleur obstiné, toujours sur la détente, envoyait à droite et à gauche des calembourgs inouïs, oubliant que la gloire l’attendait le 4 décembre, à la représentation de sa ravissante petite comédie Erreur n’est pas compte ; M. Bachand compilait les statuts, et M. Fournier faisait ses terribles interpellations qui tombent dans le camp ministériel comme des boulets de soixante tout rouges.
Piqué de l’aiguillon de la chose publique, je m’acheminai vers le Parlement; j'entrai, il faisait sombre et horriblement chaud. Je montai en sueurs les deux escaliers qui mènent à la galerie de la presse; j'arrivai.... qu'entendis-jec? M. Bellerose faisant une péroraisou !...... Alors je baissai la
* tête et je sondai les abîmes de mon malheur; je n’eus pas
une plainte, pas une larme, mais je sentis le vide de la vie et mon âme me sembla un désert où tous les sables tourbillonnaient.
M. Bellerose parla une demi-heure ct je restai une demiheure à l’entendre. Qu'est-ce donc si ce n’était pas là du désespoir ! 1!
Enfin, je l'ai...