‹ Chroniques [microforme]Chapitre 6 sur 83 · L] LA . LI · texte numérisé non relu

L] LA . LI

abandonnés, ses quartiers dépeuplés, ses industries éteintes, + sont l’image désolante.

Quartiers dépeuplés! oui, certes : il reste à peine quelques ouvriers pour des travaux de détail, ]à où retentissaient autrefois les mille haches des charpentiers et'où foisonnait 2 ce rude peuple, plein d’un patriotisme chatouilleux, et sur lequel la corruption glissait comme l’eau sur les roches polies,‘ Je devrais dire quartiers en ruines, car c’est à peine si quelques pâtés de maisons @n brique, maigres, craintifs, Lapparaissent sur les emplacements encore noirs des derniers incendies, Çà et là de larges espaces vides que l’in-

dustrie ne vient plus animer, et cependant il y avait là autrefois des maisons joyeuses, vivantes, des rues entières où l'on sentait çourir le souffle du travail et le mouvement rénovateur ! Quelle décadence ! Et dire que ce reste de peuple qui souffre, qui gémit, qui se lamente, qui comprend qu'il lui faut l'annexion à tout prix, se vendra à la livre au premier braiilard intrigant qui lui sera expédié pour les élec-

‘tions!,,....

+ Si l'honorable Hector Langevin n’est pas élu par acclamation, ce n’est pas ma faute ni celle de Mr. Joseph Hamel, négociant en gros ct cabaleur en détail de la bonne vieille ville. La candidature de Mr. Pelletier est devenue un mythe, personne ne s’en occupe; la liste qu’on devait faire

signer en sa faveur est invisible, les gros bonnets qui vou- k laient l’élire ne se mêlant de rien : “ Nous voterons, disent- L ils, mais ce n’est pas à nous de nous mettre sur le chemin |

pour notre candidat.” Et c’est ainsi que ces citoyens que vous entendez gémir, brailler à cœur de jour, dire qu’il leur

faut un changement de régime ou la mort, qu’il faut l’an- | nexion quand même ou aller au diable, c’est ainsi qu'ils à changent de régime lorsque la seule occasion favorable s’en

offre à eux.

Ils ne veulent pas se mettre sur le chemin”! tout est

là. Voilà le canadien d'aujourd'hui, inerte, passif, qui sou- |

pire et qui désire, mais qui, pour avoir ce qu’il désire, trouve

que le moindre effort est déjà trop grand.—Si Mr. Pelletier est élu, ah ! quel bonheur ! #’il ne l’est pas, ah! c’est mal- ! heureux...... et l’on se couche en répétant qu’il faut un à

changement de régime.

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On s'attendait à une véritable révolution politique dans Québec-centre, on ne savait sur quel candidat annexionniste arrêter son choix, tant il y en avait. ....,Tout-d’un coup, plus d’annexion, plus de candidats. Que voit-on ? Tout simplement l'honorable Hector pendant une semaine, qui n’a l'air de rien du tout, ne fait aucun bruit, donne tous ses contrats et décampe sans qu’on le sache à peine, laissant Mr. Joseph Hamel chargé d'inscrire ses partisans,

Meilleur lieutenant ne pouvait être choisi. Mr. Joseph Hamel, voilà un homme à réquisitions ? c'est un vrai prussien. ZZ est sur les chemins, celui-là ! Ce n’est pas parcequ’il est marchand en gros et l’un des porte-bourses de Québec qu’il dédaigne les moyens de faire élire le candidat de son choix! c'est au contraire à cause de cela qu'il se donne du mal. Aussi c’est sur lui que pleuvent les quolibets, les invectives, les attaques journalières. Mais quoi! que fait donc Mr. Hamel, sinon ce que vous devriez faire vous-mêmes, plaignards libéraux toujours prêts à critiquer et à geindre, jamais à agir. Plût aux cieux que nous eussions dans nos rangs plusieurs Joseph Hamel, et nous pourrions au moins disputer les élections, loin d’être réduits au rôle d’impuissants dédaignés.

Et savez-vous ce que produit chez des hommes de cœur ce spectacle d’une inertie démoralisante qui laisse tout sacrifier ? le croirez-vous ? je l’ai entendu dire plusieurs fois déjà par des gens sérieux, de position très respectable: ‘“ Les insurgés de Paris ont bien raison: quand on a affaire à un peuple qu'aucune expérience ne peut éclairer, quand on ne voit en haut que des avachis satisfaits auxquels tout soin public répugne, et en bas qu’une masse ignorante prête à bénir sa misère et ceux qui en sont les auteurs, il n’y à

qu’une révolution radicale et les violences d'une minorité exaspérée qui puissent changer l'état des choses.” Aussi, je vois ces houimes énergiques, dévoués, qui comptaient eur un mouvement annexioniste, devenir sombres, irrités, brefs dans leurs paroles ct comme travaillés d’une colère sourde que le désoût même ne parviendra pas à comprimer longtemps.

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Passons à Lévis. Ah! ici du moins je respire, ici il y a des hommes : il est vrai que ce sont surtout les jeunes, mais il n’y & plus que ceux-là aujourd'hui. Si tons les vieux

voulaient céder la p.ace aux jeunes, on referait le parti libéral en un clin-d'œil et l’on retrouverait les bonnes années,

A Lévis ce n'est pas une lutte d'hommes qui se fait comme dans la plupart des autres comtés, c'est une lutte de principes, c'est l’idée d’annexion représentée par Fréchette contre le statu quo vermoulu ; c'est encore la guerre au double mandat contre lequel le comté s'affirme énergiquement. Le poëte, devenu politique, se multiplie sur tous les points. Dimanche dernier le docteur Blanchet était en train de le démolir en son absence devant quelques centaines d’auditeurs; on vient prévenir Fréchette; de suite il accourt au moment où le docteur, se balançant dans sa téméraire securité, expliquait pour la trentième fois sa fameuse conversion du rouge vif au bleu opaque, faite en 1861, à la suite d’une vision... c’est toujours comme cela... En apercevant son antagoniste, le Dr. voulut l’attaquer personnellement : “ C’est un homme qui a été chassé de toutes les villes des Etats-Unis, s'écria-t-il, c'est un homme qui n’a jamais rien pu faire, c’est un aventurier, un ci, un là...”

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Tous les regards se portent sur Fréchette dont vous connaissez la vigoureuse charpente : # Maïs s’il avait été chassé: de toutes les villes, hasarda quelqu'un, il ne serait pas si gras qu'il est....” Rires ct cris de “ Fréchette, Fréchette.” Le poëte monte sur le perron de l’église et, en moins de dix minutes, soulève les acclamations de tout ce monde qui n'était venu là que pour applaudir son concurrent. Celui-ci ne se possédait plus, lui, l’orateur de husting par excellence, toujours maître de lui-même; il tremblait de colère et, depuis lors, il a tant tremblé qu’on le reconnait À peine ; il est devenu pâle, défait, de rubicond, d'épanoui qu'il était jadis. Les femmes ne le reconnaissent plus, elles dont l’enthousiaste favour lui avait valu presque tous ses triomphes, O Dieux ! être abandonné des femmes quand la disgrâce commence à poindre à l'horizon des jours heureux, être abandonné des femmes lorsqu'on leur doit tant, c’est arriver d’un trait au fond de la coupe et avaler la lie pleine de fiel! J'apprends à l'instant que le Courrier du Curada est menacé d’être mis à l’index pour avoir adopté le fameux programme ultramontain. Vicissitude des choses humaines t Voilà le Courrier du Canada qui prend la place du Puys..…….

Allons, il est temps que je vous dise adieu. L'heure de Ja malle a sonné au cadran des âges, et chaque minute qui s'écoule me rappelle que le Grand-Tronc n'attend jamais, quoiqu'il fasse toujours attendre.

ELECTION DE L'HON. HEOTOR LANGEVIN, COMPAGNON DU BAIN, DANS QUÉBEC-OENTRE.

Vendredi, 9 juin.

Je l'ai vu; tout est consommé, Quelle misère! Ils avaient signé, disait-on, plus de quinze cents, pour porter à la candidature de Québec-centre l'honorable Hector Langevin. Il n’y avait pas d'opposition, ni songeait-on à en faire ; c'était une élection par acclamation, ct le candidat si populaire allait être porté aux hustings sur les mille bras de ses adorateurs, puis ramené en triomphe. Ce matin, je m'evcillai, croyant entendre au loin les voix confuses de la multitude acclamant l'élu ; j'avais comme un transport d’impatience, et, à peine habillé, je me précipitais dans la rue pour respirer l'atmosphère brûlante de la foule. Il était dix heures ; de loin j’aperçus le husting, je courus vivement, croyant entendre déjà le peuple frémissant appeler son idole, j'arrive..., désert, Pas un être vivant auprès de ce husting qu semblait s'être dressé seul au sein de l'oubli ; pas un passant qui s’arrêtât même pour le regarder ; aucun groupe, pas de curieux, et les ouvriers de cette œuvre improvisée l'avaient fuie comme frappés de remords, Alors je montai, lentement cette fois, le cœur saisi, jusqu'à Ja demeure de l'honorable Hector qui avait convié ses amis à venir le prendre pour se rendre à la nomination. La, rien non plus, pas un signe de manifestation, pas le plus petit rassemblement, pas une tête aux croisées de la maison. ‘ Est-ce une illusion, me demandai-je, et me serais-je trompé de jour ?” j'arrêtui quelques anis ; ils me dirent que c'était bien aujourd’hui, vendredi, le 9 juin. Ils me regardèrent étonnés ct continuèrent leur route ; moi, j: restai sur place,

lin,

| Ils porter : Lan- 1 àen dat si > bras tin, je s de la t d’im-

les yeux rivés sur cette maison où devaient s’agiter en ce moment de si grandes espérances, Je restai là près d’une demi-heure, fixé dans cette contemplation indécise qu'on éprouve au sein des solitudes, puis je partis comme un boulet pour le lieu de la nomination, déterminé à ne pas rêver les yeux tout grands ouverts.

Là je trouvai À peu près deux cents individus se regardant les uns les autres, se faisant des questions, se demandant quelle était cette plaisanterie, puis enfin l’officier-rapporteur juché dans le husting comme un merle sur son perchoir. Tout-à-coup il se fait un petit Hruit, un mouvement insensible d'épaules qui se déplacent, je regarde... l'honorable Hector venait de se faufiler, honteux, surpris, le long du groupe pour arriver comme inaperçu au husting solitaire MM. Chauveau, Simard, Daniel et quelques dévoués l’accompagnaient en silence. Mais aussitôt, 6 peuple ! que tu es grand dans tes réveils ! “ Trois hourrahs pour M. Langevin ” s’écrie une tête nue qui se détache sur le flanc du husting, et quarante voix enrouées, avinées, criardes, répondent ‘ Trois hourrahs pour M. Langevin.” Ces quarante voix étaient celles de quarante individus engagés, soudoyés à l'avance, aux trois-quarts ivres, qui s’étaient emparé des abords du husting et qui vociféraient comme des forcenés au milieu du silence morne de tout le reste des assistants,

Être ministre fédéral, être élu par acclamation, et ne trouver autour de l’estrade que l'on gravit pour y cueillir le triomphe qu’un ramassis repoussant de vauriens en goguette qui vous applaudissent, quelle honte ! Et cependant, voilà ce qu'a accepté M. Langevin. Les ouvriers qui travaillaient à la démolition du bureau de

poste et à d’autres ouvrages publics avaient tous reçu congé afin de grossir la foule, et une bande de voyous pris dans ‘St, Roch parmi la plus épaisse crapule, se tenaient en groupe compacte, prêts à toutes les violences, tellement que ne trouvant pas d'udversaires à combattre, ils se prirent de querelle entre eux et échangèrent des coups de poing pour essayer lour force. C'était hideux et humiliant, Dorrière ce groupe de pendards se tenaient cent cinquante à deux æents spectateurs froids, immobiles, confus, mucts, surpris «le se voir Ïà, attendant.”

Enfin, après la lecture de la proclamation et les autres Formalités requises, l'honorable Hector tira son chapeau et fit signe qu'il allait parler.

‘ Cicux, écoutez ma voix ! Terre, prête l'oreille !”” non: “{ Electeurs libres et intelligents de la division-centre de la grande ville de Québec ” ! ... Aussitôt que j'entendis ce début, je partis à la course, j'en avais de reste, j'’allai me réfugier sur une galerie voisine pour n'avoir pas à entendre, mais seulement à regarder.

M. Langevin à la voix forte; on ne le dirait pas à voir sa petite bouche pincée qui a l'air d'envoyer des sifHements plutôt que des sons, mais c'est comme ça. Cette voix de d'honorable compagnon du bain m'arriva éclatante, perçante, jusqu’à mon refuge. Je veux représenter la cité de Québec, dit-il d'abord, sans faire aucune distinction de race ou de religion.” Voilà qui est grand, maïs ce n’est pas con- #orme au programme catholique, la plus grande chose qui «ait jamais été imaginée. I] y a des nuances dans le sublime, Après cet exorde qui révélait un puissant orateur populaire, X'honorable Hector a parlé du chemin de fer du Pacifique, et a renouvelé la déclaration qu'aucune taxe nouvelle ne

serait imposée au pays pour sa construction, parce que le gouvernement l’abandonnait aux compagnies particulières. (a, ce n’est pas malin ; il est bien clair que nous ne serons jamais taxés pour un chemin de fer qui ne se fera jamais. Ici, les quarante voix crièrent Hourrah pour M. Langevin ”, probablement parcequ’il venait de prendre un verre d’eau.

Puis, développant cette féconde conception du chemin du Pacifique canadien qui coûterait ent cinquante millions, s’il y avait dans le monde assez d’idiots riches pour l’entreprendre, à côté de la ligne parallèle que les américains construisent, l'honorable Hector s’est écrié que la Confédération deviendrait le grand entrepôt du commerce de l'Asie; et, emporté par les mouvements de son imagination trop sensible, en face des splendides horizons qui s’ouvraient devant nous, il s’exelama, en parlant des Chinoïs ct des Crics de la Colombie Anglaise : Nos frères du Pacifique” et il étendit les bras comme pour les embrasser, Ce cri de l'âme arriva jusqu'à mes oreilles plus sonore que tout le reste. In ce moment, un gros mufHe, face d’hippopotame repu, empoignant le husting de ses deux bras pour ne pas tomber, hurla encore une fois : “ Hourrah pour M. Langevin.”

Ceci fut le signal de nombreux cris : “ Pelletier, Pelletier,” et une grêle de coups-de-poing s’en suivit entre les pochards qui entouraient l’estrade et qui étaient trop ivres pour se reconnaître entre eux. Mais ce fut l'affaire d’un instant, et l'élu par acclamation reprit : “Mes frères (il confondait, il avait toujours les Chinois dans la tête), mes frères, à propos de la navigation libre du St. Laurent, nous n’accordons presque rien de nouveau aux américains; ils ont toujours eu cette navigation libre, excepté entre Coteau

du Lac et Montréal, et c’est ce petit bout du fleuve seulement que nous ieur donnons de plus par le traité de Washington ; mais ils n’ont pas l’usage de nos canaux qui restent pour eux dans leur condition antérieure.

“ Et à propos des pêcheries, la plus grande question de toutes pour la Confédération Canadienne, notre représentant à Washington, Sir John A. Macdonald, a protesté contre l'abandon qui en était fait aux Etats-Unis. Mais on lui a répondu : “ Signez toujours le traité, puisqu'il y a une clause qui stipule qu'il devra être ratifié par le parlement fédéral.”

Vous voyez le truc: comme si l'Angleterre et les Etats- Unis allaient signer un traité pour rire, à la condition qu’il soit ratifié par le Canada ! !.…

Ii y a des ficelles politiques qui sont comme les cables du Great Eastern ; si on ne les voit pas, c’est qu’elles bouchent les yeux.

Après son speech en français, l’hon. Hector l’a répété en anglais, ce qui ne valait pas mieux; puis M. Chauveau a dit quelques paroles bien sentics, mais non appréciées ; M. Simard est venu ensuite et a témoigné de l'honneur qu'il s'était fait à lui-même en cédant sa place à M. Langevin pour représenter Québec-centre. En ce momont il n’y avait plus personne auprès du husting et les paroles sentimentales de M. Simard se perdirent dans les démolitions du bureau de Poste.

A St. Roch, il y avait plus de monde, mais pas plus de têtes, Du reste, ça été charmant, limpide et doux, M. Rhéaume a fait quelques netites farces, on a ri et il a été élu, C’est simple comme bonjour. Et l’on dira maintenant que les gens de Québec ne savent pas faire les choses. Au surplus, M. Rhéaume est un brave homme ; il n’est pas

CORRESPONDANCEE®. 2%

plus ministériel que vous et moi; il est réduit à la besace, caractère distinctif des gens de l'opposition, et s’il s’est décidé à voter toujours pour le gouvernement local, c'est que, suivant son expression, il était temps pour lui de se mettre du côté où il y a des croquignols. Mais si, dans le prochain parlement, l'opposition a plus de croquignols que le ministère, que fera M. Rhéaume ?

Quégec, 22 JUIN.

Je voudrais pouvoir rire à mon gré de la bêtise humaine, mais cela demanderait trop de temps et j'en ai bien peu à vous donner ; du reste, à quoi cela servirait-il de rire aujourd’hui ? Il y a une telle ressemblance entre le rire et les pleurs qu’on pourrait s’y méprendre, et l'on croirait peutêtre que je ris jaune. Et pourtant cela m'amuse bien, je vous le jure, de voir que toutes les choses de ce monde sont si petites, si bornées, et que la bâtise seule n’a pas de limites.

Donc, nous sommes battus, battus sur toute la ligne, à Bagot; à Québec, à Lévis. Evanturel est écrasé, moulu, c'en est fini de lui; Fréchette est en dessous de trois cents voix ; mais il est tombé héroïquement, sur un lit de mitraille d'où il so relèvera plus terrible et plus fort dans un an. ‘La . cause des vainqueurs plût aux dieux, mais Caton préféra la vaineue ; ” ainsi de Fréchette ; je ne dis pas qu'il l'ait fait

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absolument exprès, mais il est aussi solide dans la défuite qu'il était triomphant sur les hustings; ce qu'il a perdu en votes, il le gagne en force morale,

Le comté de Lévis offre un bizarre spectacle, une anomalie qu'on ne tolérerait pas dans un pays vraiment constitutionnel; toute la campagne contre la ville. La ville, un groupe compacte de travailleurs, d'employés, de mercenaires de toute espèce qui étouffent la voix des habitants de tout le comté; cette masse vote comme nne masse, pas autre chose, et cela suffit pour exclure le véritable représentant de la grande majorité des électeurs libres, Lévis, la ville, devrait avoir un député à elle senle, et le comté un autre; comme cela, il n'y aurait pas de faux représentant,

Les partisans enthousiastes de Fréchette étaient si sûrs du vote écrasant des campagnes qu'ils ne pouvaient croire que celui de la ville fût suffisant à leur enlever le succès ; mais il y a eu des déceptions et des trahisous. Laïissons tout cela; c'est l'histoire éternelle et à quoi bon récrininer ? On se sent pris d’une espèce de dégoût, et l’on se demande ce qu'il ya désormais à faire. Depuis quinze ans, nous n'avons vu que des avortements ; s’il fut une époque où l’on pût concevoir de légitimes espérances, c'était bien celle-ci, et voyez le résultat, Une chose nous console toutefois, c’est que si les libéraux sont battus, ils partagent ce sort avec le programme catholique qui, lui, est tout simplement enterré. Quelle plaisanterie du destin! Le programme catholique repoussé, proscrit en même temps que les libéraux qui, toute leur vie, ont combattu le fanatisme, ennemi de la religion ! Je me demande si tout n'est pas une illusion et si les hommes se conduisent réellement d’après des mobiles, et non d’après des souffles qui passent ct les emportent comme insensibles.

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Ils marchent, ils agissent, ils espèrent, ils préparent, ils combinent ; à quoi bon ? une chiquenaude du lutin moqueur qui pirouctte dans l’invisibie, renverse tous leurs projets. Y a-t-il encore des causes aux effets ? J'en doute; ce que je vois, c'est que les causes ct les effets sont entre eux comme les antipodes, ct qu’au licu de se suivre, ils se choquent,

Aujourd’hui la moitié des bureaux et des magasins de la ville est fermée; une salve de vingt coups de canon est tirée sur la plateforme, bon nombre de bâtimens sont pavoisés, des branches d'érable paraissent aux fenêtres, devant les maisons, une grande messe est chantée à la cathédrale ; du reste, aucune manifestation publique, et l’on se demande en l'honneur de qui cet apparât.insolite; c’est le 25e anniversaire du pontificat de Pie ÎX qu’on célèbre,

À part cet événement, rien n'arrête ni ne distrait la population de notre bonne ville que l'érection du nouveau buveau de poste au milieu de deux ou trois masures restées intactes, dont l’une contient l'atelier de notre confrère l'Événement, qui est là, juché sur un escalier, solitaire, presque en ruines, affaissé, poussiéreux, comme un pécheur qui se couvre de cendres. Cher Événement ! il a l'air de demander la permission de vous tomber sur la tête, à la différence de ses confrères qui ne la demandent pas et qui n’en font pas moins. Pas un passant qui ne s’arrête devant le bureau de poste en construction ct qui ne regarde comme fasciné chaque nouvelle pierre en granit qui s’ajoute aux fondations. C’est que c’est un fait inouï que l'érection d’un édifice dans Québec, et les gens qui savent qu’ils en ont pour longtemps après celui-ci, veulent se repaître, savourer sans rien perdre pour pouvoir raconter cela un jour à leurs petits neveux

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28 CORRESPONEANCES,

Comme je sortais, il y a quelques minutes, pour chercher des nouvelles, je rencontre un homme intelligent. Cela vous étonne ? revenez à vous, ce n’était pas un électeur. Il m'apostrophe : ‘“ Vous qui êtes journaliste, (je me rengorgeai) pourriez-vous me dire ce que signifient les élections qui viennent d’avoir licu, sur quelles bases sc font-elles, que demande l'opinion publique, enfin quels sont les intérêts ou les principes en jeu ?—Il y a tout simplement, lui répondisje, un malaise physique qui produit l'affaissement ; chacun comprend qu’il faut un changement à l’état actuel, mais personne ne discerne ni ne veut employer les moyens propres à y conduire, Il n'existe point une opinion morale, une conscience publique qui s’éclaire et qui juge ; il y a tout au plus du mécontentement, de la dissatisfuction; pourquoi ? on n’en sait rien, Je ne vois que deux partis à proprement parler; les satisfaits qui ont des places, et les non-sati:faits qui ont des dettes ou ne peuvent en faire ; mais comme la majorité de ceux-ci votent pour les satisfaits, voyez ce que c’est que l'opinion publique du Canada, Cette opinion ressemble au candidat qui n'approuve pas le programme catholique, mais qui ne le désapprouve pas non plus. Tou- Jours flottans entre une affirmation et une négation, les candidats n’osent pas se prononcer par crainte des électeurs, et ceux-ci ne se prononcent pas non plus parcequ’ils ne savent pas ce que les candidats veulent. Ne rien savoir, ne rien vouloir, toujours espérer jusqu’à en désespérer, se plaindre beaucoup en craignant le remède, comme ceux qui souffrent des dents et qui n'ont pas de plus grande horreur que le dentiste, avoir peur d’être dans les ténèbres et s'enfuir à l’aspect de la lumière, voir des maux partout et n’avoir d'autre idée que de s’y endurcir, subir toutes les pressions,”

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se livrer passivement à tous les charlatanismes, attondre les événenens comme s'ils étaient au-dessus ou en dehors de l’action humaine, accepter les faits accomplis sans prévenir ceux qui nous menacent, voilà l'état moral de notre s0- Clété.. 4"

En quittant mon interlocuteur, je continuai à me promener de par la ville ; j'arrivai à la porte St. Louis qu'on démolira ou qu'on ne démolira pas, personne ne le sait; toujours est-il qu’on a percé les remparts tortueux, le dédale de petits bastions à moitié démolis d'eux-mêmes qui se trouvaient au dehors, afin de faire un chemin large et droit. Mais voyez un peu; à peine a t'on fini cette œuvre indispensable à la circulation qu'on relève et qu’on appuie de nouveau par des murs les misérables petits mamelons échancrés, en ruine, isolés, qui, auparavant étaient des remparts continus ; pourquoi cela ? Probablement pour qu’il n’y ait aucun espace vide dans la vieille capitale déjà étouffée. Québec est une ville où l'on a le respect inné de tout ce qui nuit, comme celui des Egyptiens pour les crocodiles; on y a le culte des nuisances ; des rucs qui seraient pavées ou seulement praticables y feraient l'effet d’un habit neuf sur le dos d’un paralytique. Il y a ici beaucoup d’américains qui sont attirés par l’étrangeté du spectacle d’une capitale en ruines sur le sol encore si jeune de l'Amérique; ils regardent avec des mines tout ahuries et ont l’air de chercher des souvenirs parmi les décombres, comme les visiteurs de Pompéi.

Une jolie illumination se prépare pour ce soir : les pavillons se tendent d’un côté à l’autre des rues, les fenêtres s’emplissent de lanternes et de bougies, les bustes et les portraits de Pie IX apparaissent aux façades, aux vitraux, sur les petites arches en bois qu'on a construites pour l’occasion ;

30 CORRESTONDANCES,

en somme cola donne un air de fête de village assez réjouissant, J'ai vu pareder aussi l'artillerie vo'ontaire, ce qui m'a déterminé à être en faveur des armées permanentes, Quant à avoir des soldats, vaut mieux les avoir comme il faut de suite, avec la mine qui leur convient et non pas celle qui les défigure. Du reste cette artillerie volontaire paraît aussi bien qu’il lui est possible, vu qu'elle a de rares occasions de se montrer, et qu’elle ne figure guère que pour faire escorte au lieutonant-souverneur, à l'ouverture et à la clôture du parlement,

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POUR LE ‘‘ PAYS

Cacoun:, 13 JuiLLET 1871.

Quelle étrange saison! Ciel brillant ; ciel qui invite et qui fait peur à la fois, qui échauffe et glace tour à tour dans la même journée, pur et limpide le matin, chaud à midi, brûlant à cinq heures, froid à huit, Quand vient le soir, le voyageur qui voulait part” le lendemain matin hésite; sa femme a le frisson, ses jeunes filles s'enveloppent dans leurs montilles : Ah mama ! how chilly, et le bon père, qui a les poumons pleins de la poussière des rues, s’immole : l'homme est né pour le sacrifice, la femme pour l'imposer. Les jeunes gens, les élégants, les cocodès et autres, excepté les correspondants de journaux, hommes inaltérables, voyant les jeunes filles rester à la ville, y restent aussi, C’est logique, mais c’est ennuyeux comme tout ce qui est bien raisonné.

Cependant les anglaises sont braves. Quel est ce bruit de voix argentines, ce gazouillement humain qui brise la cadence monotone des roues des bateaux, c'est la voix des femmes d’Albion qui volent aux eaux par troupes comme les hirondelles qui fuient, Quoique les anglaises du Canada continuent d'appeler l'Angleterre leur home, une patrie que la plupart d’entre elles n'ont jamais ni vue ni connue, elks se font parfaitement à leur patrie réelle et bravent mieux que les vraies canadiennes l’inconstance de son climat. Que voit-on dans les places d’eau renommées, fashionables ? Des

familles anglaises et rien que des familles anglaises, Ce sont elles qui ont bâti les jolis et riants cottages qui font da Cacouna le Saratoga canadien, et ces cottages se comptent par vingtaines ; ils s’échelonnent sur le coteau jadis abrupte et inculte qui domine le fleuve, ct leurs parterres émaillés, leurs petits jardins coupés de rocs et de taillis, les allécs étroites, les senticrs épineux en font comme un petit Eden à moitié sauvage où l'on peut rêver, gémir, chanter et gre- Jotter à discretion.

Depuis deux jours que je suis ici, je parcours d’un bout à l’autre ce village qui n'existait pas il y a dix ans, et qui aujourd'hui a plus de deux milles de longueur avec des maisons élégantes, presque aussi proches les unes des autres que celles de la ville, et bien! je n’ai pas ercore entendu un mot de français, si ce n’est des habitants qui viennent vendre leurs produits et des cochers qui mènent les visiteurs. Déjà quelques américains, fuyant le ciel corrosif de New- York, sont venus à Cacouna avec leurs femmes pour respirer, disent-ils, et ils respirent tant qu’ils demandent, avec un grand sérieux, quelle est la distance entre Cacouna et le pôle nord. Moi qui suis de toutes les conversations, je leur réponds qu’il n’y a entre eux que la distance du Capitole à la roche Tarpéienne, l’espace d’un pas, mais que ce pas est un abîme.

Il n’y a pas encore beaucoup d’études de mœurs à faire ; les voyageurs sont en retard, et ‘e grand hôtel de Cacouna, qui compte 600 chambres, en a à peine une cinquantaine de

. remplies, Mais en revanche, toutes les maisons privées ont reçu leurs familles; on attend de jour en jour l’essaim nombreux, bruyant qui vient toujours tôt ou tard s’abattre dans les hôtels, maïs cette fois il se fait désirer. Quoi de

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plus attrayant pourtant que ce grand hôtel de Cacouna ! L'habitant du St. Lawrence Hall est un dieu et il n’a pas le temps d’avoir un désir. Pour égayer les repas et faciliter la digestion troublée par le surcroît d’appétit qu’apporte l'air vif de la campagne, des musiciens loués pour la saison font entendre les sons de la harpe, du violon et de la flûte, et cela au déjeûner, au lunch, au dîner, au souper. Je suis arrivé ici au son des fanfares, comme un triomphateur; la valse, la valse joyeuse, toujours amoureuse, éclatait dans les airs; quelques amis que je ne m'attendais pas à voir me reçurent dans leurs bras; on ne me donna pas le temps de rien demander, tous mes désirs étant prévenus et satisfaits d'avance.

Il était six heures du soir: je pris un souper homérique, fabuleux, puis je descendis la colline et me promenai sur la rive retentissante, écoutant le sourd battement des flots repoussés par l’abîme, qui ressemble à une canonnade lointaine.—Quel grand et superbe fleuve que ce St. Laurent avec la bordure des énormes montagnes du nord, escarpées, jaillissantes, sourcilleuses, et luttant entre le ciel ei la terre pour conserver leur effrayant équilibre !—Moi, pensif, surpris par la petitesse de mon être devant la hauteur de ce spectacle, rappelant avec effort les plus profondes images et les plus chers souvenirs de ma vie, je restai confondu du néant du cœur et de la folie de ses espérances!

Ce fut en ce moment que j’aperçus quelques cabanes d’indiens jetés sur le rivage comme des tas de varech. O Wistitis, Micmacs, Hurons, Abénaquis, Onontagués, que venezvous faire ici ? “ Nous faisons des paniers, des corbeilles, des bracelets, des petites boîtes, des pendants d'oreille et des porte-cigares en osier ou en paille, et nous les vendons

34 CHRON:iQUES.

aux beaux messieurs comme vous,” me répondit de son wigwam fumeux une horrible créature plus laide qu’une grimace de fée, plus crasseuse que la natte grossière qui couvrait le sol de sa cabane, Beau monsieur était alléchant, je le pris au sérieux : en un clin-d'œil passa devant moi la vision de mes innombrables victimes, et je pensai qu'un porte-cigares de vingt-cinq cents était bien le moindre holocauste que je pusse offrir à tous ces fantômes,

Le ciel commençait à se couvrir, c’est de rigueur. Cette année le ciel se couvre régulièrement tous les soirs, verse des torrents de pluie et se découvre ensuite tous les matins. C’est le contraire de l'humanité; aussi je ne m'étonne pas de ce que les hommes déraisonnent tant.

Je vous ai dit que les canadiens viennent peu aux places d’eau fashionables, S'ils se rendent moins dans les lieux où il y a encombrement, ils se répandent d'avantage dans les différentes campagnes qui bordent le fleuve où presque tous ils ont des familles amies qui les attendent pour passer un mois ou deux. Au lieu de revenir des eaux amaigris, fatigués, ahuris, ils en reviennent avec des forces nouvelles et des couleurs éclatantes sur les joues. Mais pour celui qui cherche le tourbillon, qui veut oublier et se plonger durant quelques jours dans l'ivresse des plaisirs semés sous ses pas, qu'il vienne au St. Lawrence Hall, il est certain d'oublier les heures et les quantièmes. Perdre le fil du temps, c'est un des rares bienfaits que la Providence ménage aux malheureux, maïs hélas ! il faut toujours le rcssaisir, et les heures de repos comptent alors comince des siècles,

Cacouna, vous le savez, est à deux lieues et du village et du quai de la Rivière-du-Loup, deux lieues d’une route

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charmante, plus belle ct mieux tenue qu'aucune rue de la ville, Son nom est déjà célèbre même aux Etats-Unis; un américain, avec qui j'ai fait le trajet, me disait qué bon nombre de ses compatriotes songeaient à dése. ‘cr les oasis brûlantes de Long Branch ct les ruincuses somptuosités de Saratoga, pour venir ici se retremper avec beaucoup moins d’argent et beaucoup plus de satisfaction. Il regardait les champs, les clôtures, les maisons, les voitures qui passaient, et ne cessait de m'interroger sur les habitudes, les progrès, les ressources, les différents genres de culture, le degré de prospérité, les tendances des habitants, et, tout en m'’interrogeant, il m'instruisait moi-même, Pour les Américains tout est matière à instruction; ils possèdent une foule de connaissances pratiques sur les pays qui avoisinent le leur ; ils voyagent moins pour le plaisir que pour connaître et comparer ; à leurs yeux, perdre du temps n’a pour ainsi dire rien d’humain, et, tout en prenant du repos, ils se meublent la mémoire de tout ce qui peut lui être utile ou avantageux. Voyez leurs femmes, leurs filles cn voyage; toujours un livre à la main ; aussi jamais vous les prenez au dépourvu sur quelque sujet que ce soit. Quelles charmantes ct faciles causeuses, et quelle conversation intéressante ! À ma table il y en a deux ou trois qui font à elles seules tous les frais de la causerie, et, moi qui suis un bavard, je désespère de placer un mot. Ajoutez à cela qu’elles sont presque millionnaires..... oh ! voilà le danger. Chut! je méprise le vil métal.…....parceque je ne le connais pas @est toujours ainsi.

À la table d'à côté, ce sont des anglaises ; celles-If ne

parlent pas de trop, c’est dérogatoire. Quand on a de la dignité, on n’a pas de langue; ces anglaises n'ouvrent les

lèvres que pour introduire une bouchée précieusement, comme si elles se fuisaient une opération à la gencive ; du reste, irréprochables, droites comme des fioles, avec mille louis de revenus, Il y a peu d'hommes ici, ct les dames se montrent rarement; elles sont comme effrayées de la solitude du grand hôtel; le jour tout le monde reste chez soi; mais le @ soir il y a foule sur le trottoir. Ce n’est pas encore le temps du carnaval; dans quinze jours, le bal incessant commencera ct l'hôtel sera comme un vaisseau dans la tenpête. Dans quinze jours. je serai déjà loin! j'aurai été au Saguenay, à Kamouraska, à la Malbaie, que suis-je ? Peutêtre même je ne serai plus, tout cela pour les lecteurs du

ays qui sc moqueront de moi si je péris en route.

Pour ‘ L'OPINION PUBLIQUE.”

Cacouxa, 16 JuILLET, 1871.

Il pleut et il tonne, il pleuvera ct il tonnera demain, il a plu ctil a tonné hicr, voilà le bilon de la saison, Comment s'étonner après cela que les gens viennent peu aux eaux cette année ? ils ont de l’eau tous les jours tant qu'ils en veulent, l'eau du ciel, intarissable, diluvienne, qui vous sur- | prend à toute heure et vous accable de ses bienfaits, L® x terre en cst saturée et les bons habitants qui, il ya un mois, imploraient à genoux le Dicu des orages, se relèvent épouvantés de la générosité divine. Dans le grand hôtel

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