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de Cacouna, deux cents chambres retenues depuis le 13 juillet sont encore veuves ; le propriétaire, joyeux, plein d’espoir tous les matins, s’assombrit vers le soir comme le ciel : il attend et ne voit rien venir que son coach vide de sa course quotidienne au bateau-à-vapeur et au chemin de fer. Cependant toutes les maisons privées et tous les jolis cottages de Cacouna sont pleins, pleins de familles qui restent chez elles tout le jour et qui, le soir, s'échappent par torrents sur les trottoirs ; ce sont surtout les femmes : place aux blondes filles d’Albion. Les jeunes gens, et ils sont peu, sont obligés de marcher dans le chemin poudreux, sans autre distraction que d’ôter leur chapeau à chaqne instant et de se rompre l’échine dans cette gymnastique gracieu
C’est la mode de s’ennuyer à Cacouna; aussi iuut le monde y court. Entendons-nous; tout lemondeici, ce sont les Anglais, peuple né pour la contrainte. Mettez cent familles canadiennes dans Cacouna, et le village est bouleversé ; parties de plaisir, pique-niques, promenades sur l’eau, bains, bals, ce sera un divertissement, un tapage continuel. Il n'y aura pas autant de jolies résidences, de cottages bâtis avec luxe, autant de parterres soigneux et proprets, autant de bosquets découpés avec art sur le côteau onduleux qui descend au fleuve, autant de petits jardins perdus dans les taillis muets, autant de maisonnettes de bains s’attristant dans leur abandon, mais vous sentirez une vie bruyante, la mêlée des plaisirs, l’union de toutes les joies, des hommes et des femmes qui se cherchent au lieu de se fuir dans un repos monotone ; vous entendrez une tempête de cancans, chose redoutable et charmante; vous verrez les gens debout à huit heures, courant les bois et les champs, les jeunes filles infatigables, toujours renouvelées, presque toujours nou-
velles, ct les jeunes gens cherchant à l'être; des amourettes, des fleurettes, des ariettes, des riens, des matrones indulgentes, des pères bons comme le pain béni, des réunions intimes de cent personnes, tout le monde se connaissant, jouissant, riant, sauto .:, embrassant la vie par tous les pores, cctte vie de de. mois qui revient tous les ans. Au lieu de cela, vous avez dans Cacouna des gens qui ressemblent à la pluie ; ils ont le visage comme les nuages. Quand ils sourient, c’est signe de mauvais temps, et quand ils marchent, on se sent inquiet et l’on regarde l'horizon. Les Canadiens savent s'amuser ; hélas! que sauraient-ils s'ils ignoraient ecia ? Jouir vite et rapidement des quelques heures que le ciel nous mesure ; aimer et sentir, se répandre au dehors, fouctter l'aile souvent lente du temps, s’oublier soi-même en oubliant de compter les jours, voilà le secret de la vie!
Il est six heures du soir; je suis enveloppé de nuages qui portent la foudre, et partout autour de moi l’horizon se resserre. Un bruit de pas précipités vient frapper mon oreille ; le roulement des voitures gronde sur le gravier, et j'entends des voix tumultueuses qui se brisent en mille échos dans les longs corridors de l’hât-1, C’est l’arrivée des nouveaux voyageurs ; j'accours les voir; ils sont quarante à cinquante, presque tous des femmes et des jeunes filles ; c'est monotone et ravissant ; nous ne sommes pas assez du sexe laid pour faire diversion et nous sommes encore de trop pour le plaisir de ces dames. Quoi de plus réservé, de plus retenu, de plus exclusif qu’une Anglaise en voyage ? C’est un mur à triple enceinte ; on l’aborde en grande cérémonie, après avoir fait mille circonvallations, ct si on ne l'aborde pas, tant mieux ! Il fait déjà assez froid sans aller
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se geler au contact de ces pâles beautés dont les paroles tombent enmme des flocons de neige. Ce sont, ce soirsurtout, des femmes du Haut-Canada ; demain l'on attend beaucoup d'Américaines du Sud ; oh! demain, c’est le grand jour. Combien n'’ai-je pas compté de lendemains, moi, pauvre chroniqueur äont le lendemain est toute la fortune ! Mais pour les femmes, demain, c’est jamais.— Donc, je n’attends pas les Américaines du Sud, parce qu’elles ont écrit qu’elles allaient venir. Dans deux jours je serai parti, et pourtant j'aurais bien voulu rêver sous le feu de ces noires prunelles qui promettent tout ce qu’elles ne tiennent pas ct vous font désirer d’être heureux sans croire au bonheur.
Décidément, j'ai besoin d’une douche...
Si je descendais le coteau, trois cents pas à faire, au bout désquels la marée haute m’invite en même temps qu’une maison de bain divisée en quinze à vingt compartiments où il n’y a personne, Bah ! est-ce qu’on vient aux caux pour se baigner ? Je veux faire comme les autres ; demain matin, à 7 heures, on m'’apportera dans ma chambre un bain d’eau salée avec un verre de la même liqueur ; on a tout ce qu’on veut ici, et en cadence enccre ! on se baigne au son de Ja musique, on déjeûne, on dîne et l’on soupe au son de la musique.
C’est une maison unique que ce grand hôtel de Cacouna qui contient six cents chambres; nulle part ailleurs le service n’est si complet, si intelligent, si actif.—Construit il y a dix ans, il a été agrandi depuis de deux ailes immonses où les pas se perdent—Quand je pense au’il y a vingt ans Cacouna n'était rien |! Quelques rares voyageurs y venaient dans le Æowland Hull, petit vapeur-sabot qui faisait mine de se mouvoir ; plus tard le Saguenay vint
y déposer de temps à avtre des curieux qui cherchaient des plages vierges. Enfin, l’on bâtit le quai de la Rivière-du- Loup, etle Magnet inaugura une série de voyages réguliers qui sont devenus aujourd’hui quotidiens, sans cependant suffire encore à la foule énorme qui se donne rendezvous dans cet endroit de la fashion. Vous n'habitez pas ici dans le Canada; rien ne peut y donner l'idée d’un village de notre pays; toutes les anciennes maisons d’habitants ont fait place à de somptucuses villas construites par des étrangers, entourées de jardins, s’échelonnant à perte de vue sur une ligne droite, assises triomphalement sur le côteau qui domine le fleuve et d’où l’on embrasse une vue qui s'étend à plus de vingt lieues dans tous les sens.