‹ Chroniques [microforme]Chapitre 80 sur 83 · EE PE · texte numérisé non relu

EE PE

l'horreur des ténèbres, en les remplissant de mille formes insaisissables et souvent monstruenses,.—Tantôt, elle ne montrait d'elle-même qu’un segment rompu, qu’un cercle coupé par le passage rapide de quelque nuage, et alors il n'y avait plus que du farouche tout seul; Rossus lui-même devenait fantastique ; on.ne lui voyait plus qu’une oreille et deux pattes galopant sur le sillon. Néron, abandonné aux dieux nocturnes, se balançait comme un épais fantôme sur le siége de devant; Horace, complètement abruti, cognait des clous en cadence sur son manche de parapluie; moi seul, bien vivant, bien éveillé, mesurant des yeux le vaste plateau qui se déroulait comme à l'infini devant nous, je songeais à tout le mal que peuvent faire les mauvais gouvernements, et combien dix ans de charlatantisme peuvent aplatir ua peuple!

Cà et là les maisons apparaissaient comme des jalons antiques qu’aurait plantés une race disparue; parfois nous faisions jusqu’à deux milles sans en voir une; d’autres fois elles se suivaient à quelques arpents de distance pendant dix ou quinze minutes; puis, la forêt, les bruyères et les chaînons montagneux reprenaicnt l'empire du sol; enfin, après quatre heures d’une marche précipitée, comme les dernières couches de la nuit commeïcuient à se disperser sous le petit jour naissant, nous vîmes poindre le clocher d'Hébertville comme une aiguille argentée trouant les nuages.

Hébertville est une paroisse de quinze à dix-huit cents âmes, la plus grande, la plus florissante de la région du Saguenay; elle est tout entière sur des vallons et des eôteaux, et semble onduler sous le regard. Partout, à droite, à gauche, devant, derrière, surgissent de petits lacs, reinplis

de truites, qui noient la base des collines et se plongent dans la terre à des profondeurs souvent prodigieuses; ces petits lacs donnent naissance à une foule de cours d’eau qui fuient dans toutes les directions et se creusent les lits les plus capricieux; souvent ils disparaissent tout-à coup, et on les qi retrouve un mille plus loin, débouchant au détour d’un ma- 4 melon ou rasant le fond de quelque précipice.

Ce qu'il y a de fertilité, de richesse agricole, d’abondance perdue dans cette admirable région est vraiment indicible; on se sent exaspéré d’être pauvre au sein d’une pareille fécondité ct l’on envoie paître les gouvernements % qui paraissent tous idiots ou criminels. Qu'on marchande 4 aux habitants du Saguenay quelques milliers de piastres

| pour leur ouvrir un chemin jusqu’à Québec, quand c’est deux à trois cent mille piastres qu’il faudrait de suite pour unir les vallées du lac St-Jean et du St-Maurice et les relier aux deux villes de Québec et de Trois-Rivières, c’est ce qui semble encore plus odieux que stupide. Pour moi, j'en suis révolté, Ça suffit,

Si la civilisation est l’œuvre du temps, je ne vois pas pourquoi les hommes ne s’en mêleraient pas aussi un peu. Avant un demi-siècle il est bien certain que tout le rivage du lac St-Jean sera bordé de groupes de villas et peuplé par plusieurs milliers de touristes qui s’y rendront chaque été pour faire la pêche et canoter sur cette grande nappe d’eau de quinze lieues de longueur sur dix à douze de largeur, et dont on ne voit pas la rive opposée en quelque endroit qu’on se place. On y trouvera aussi sans doute deux ou trois grands hôtels en style sméricain, avec larges gale-

plongent uses; Ces d’eau qui ts les plus et on les d'un ma-

, d’aboniment inin d’une rnements archande piastres and c’est uite pour :e et les

es gale-

ries, pavillons, belvédères aériens, jardins jetant à l'air mille parfums variés, petits parcs, équipages étincelants, robes d’un demi-arpent et chignons défiant les nues, cocodès flûtés, valétudinaires goutteux, asthmatiques et chercheurs de dotes. Tout cela y sera comme aujourd’hui c’est à tant d’autres places, et l’on ne comprendra pas alors qu’un simple chemin de colonisation ait été si difficile à faire ; on ne comprendra pas que pour une chose indispensable, inévitable, il ait fallu autant de mensonges, autant de tromperies officielles qu'on en prodigue à ce sujet depuis dix ans ; nos petits-fils s’étonneront de leurs grand'pères...… En attendant, les colons du Saguenay auront tous blanchi la terre de la poussière de leurs os, et c’est à peine si l’on saura qu'ils ont vécu |

Nic transit defrichatorus.

KL

D'Hébertville au Lac St-Jean il y 2 encore trois lieues, l’espace le plus pittoresque, le mieux arrosé et le plus fertile de toute la vallée. Deux lieues plus loin se trouve le premier poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson, autour duquel s* groupent quarante familles de Montagnais qui vivent de la chasse et trafiquent avec la Compagnie.

Le 24 juillet, à six heures du matin, nous partions, Horace et moi, d'Hébertville pour le lac St-Jean. Néron nous avait quittés la veille; pour moi, Rossus n’était plus qu'un rêve, Retrouverai-je une autre année ce type de la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite? Je l'ignore et le crains également ; j'aime moins Rossus en perspective qu'en souvenir; et pourtant, il avait galopé

Page 1