LT
Voyez comment procèdent les américains. Eux raisonment le progrès, ils ont un principe de colonisation régulièrement et partout également appliqué; tout le sol des états et des territoires est arpenié d'avance, symétriquement, d’après une même règle invariable, Dès qu’un certain nombre de pionniers vieunent s'établir dans un endroit, la première chose à laquelle ils pensent, est d’avoir un chemin de fer, bâti tant bien que mal, pour répondre aux seuls besoins du moment, quitte à le remplacer plus tard par une voie perfectionnée. Des chemins de fer ainsi construits ont
+ ne es
parfois plusieurs cents milles de longueur à travers des espaces plus ou moins déserts ; mais voilà! aussitôt que le grand nombre de ceux qui attendent et qui n’ont pas voulu s’aventurer dans un pays inconnu, savent qu'ils ont désormais une voie de communication rapide, ils arrivent en foule danë les nouveaux établissements, et bientôt on y voit surgir de véritables petites villes qui, en peu d’années, deviennent des métropoles.
C’est là ce que j'appelle un principe de colonisation ; faire des routes d'abord. Nous, nous procédons à l'inverse, et, même, nous ne procédons pas du tout ; aussi, nous perdons tout notre monde qui se lasse d'attendre et qui quitte d'admirablos terres, parce qu’on est ruiné et que, pendant vingt ans, on s’est nourri d'espoir, pendant vingt ans on à fixé en vain ses yeux sur les gouvernements qui se soucient bien que telle ou telle région se développe... et qui gardent toutes les allocations budgétaires pour les comtés amis où il n’y a souvent aucun travail à exécuter.
Telles, dans leur ingénuité et leur simplicité éloquentes, m'assaillaient ces réflexions, pendant que la huche, ci-haut mentionnée, restait béante devant moi et que les deux gamins, aussi sus-nommés, arrivaient sur le seuil de læ porte avec leurs brochetées de truites. O Providence! 6 nature secourable et généreuse ! Dans un pays où la viande fraîche est aussi rare pour les hommes que l'avoine pour les chevaux, des truites sortant de la rivière, encore vivantes ou à peu près, m’apparaissaicat comme une manne miraculeuse, comme un bienfait qui ne se renouvellerait plus dans le cours de ma vie, Je ne savais pas, hélas! que.je dûsse en
avers des tôt que le pas voulu ut désorrivent en on y voit nnées, de-
nisation ; l'inverse, I8Si, nous re et qui é et que, ant vingt nts qui se )O seoree C6 les comter.
quentes, ci-haut
être rassasié bientôt au point d’en sentir le dégoût. C’est toujours ainsi pourtant; l’homme est un être indescriptible; il souhaite et rejette, voilà toute sa vie. Ne venir au monde que pour accomplir deux fonctions, désirer et repousser, je ne trouve pas que le jeu en vaiile la chandelle. ‘ Viens ci, boy, dis-je d’un ton bref à l’un des deux gamins, combien veux-tu vendre tes truites ?” Celui à qui je parlais regarda l’autre; ils se consultèrent savamment du regard.—‘ Une piastre, ” répondit-il, comme quelqu'un qui risque beaucoup et qui redoute d’avoir fait une gaucherie. Or, le boy avait tout au plus deux douzaines de truites ; son compagnon n’en avait pas la moitié.—“ Une piastre | repris-je en le regardant avec attention, si je t'offre dix cents, penses-tu que ça soit assez ? Tiens, je vais te donner trente sous.—Oh ! oui, trente sous ! s’écria le boy avec transport, oui, oui, monsieur donnez-nous trente sous pour le tout.’
Et les deux gamins se mirent à danser chacun d’une patte en battant des mains. Trente sous ! c'était un rêve, Ils croyaïent que cela faisait beaucoup plus qu’une piastre et n'avaient jamais pensé avoir le quart de tant d'argent, Une piastre, c'était quelque chose de féerique, d’absolument idéal, dont ils ne pouvaient jamais se faire aucune idée, qu’ils savaient de nom, mais sans en avoir jamais calculé la valeur, tandis que “trente sous”’ était une somme appréciable, un terme humain, susceptible d’appréciation, d’une vertu pratique, et, pour nos deux gamins, c'était la limite de la convoitise, le dernier terme de [a fortune.
Dès qu’ils virent mon trente sous, mon vrai trente sous, en argent pur, avec sa forme irréprochable, son éclat métallique, ils se regardèrent tous deux comme pour se de-
mander à qui le prendrait, (Cela leur faisait peur ; peutêtre ça les brûlerait-il ? Qu'’allaient-ils pouvoir faire de ce trésor, de ce trésor acquis en un clin d'œil pour quelques truites prises en quelques minutes ? C'était là la conquête d’un empire! 6 innocence! 6 enfance des forêts ! Et dire qu’en naissant, nous citadins, nous sommes déjà insatiables, et que cela va toujours en augmentant, et que, malgré tout, il y aura toujours plus d’or que nous n’en pourrons avoir ! Que voulez-vous qu’on devienne avec un gouvernement comme ça. | + K Je ne veux pas me plonger dans une mer de réflexions à piopos d’un incident, d'autant plus qu’il y a tant à dire sur des choses capitales et que j'ai à peine commencé. Nous n'avons fait encore que cinq lieues dans la vallée du lac St. Jean. Nous n’allons pas vîte, lecteurs; c’est du reste l’allure nationale ; le canadien ne se précipite pas. Quand on voyage sur une planche avec un ennemi de l'humanité, conduit par un vieux cheval qui ne peut trouver d'avoine, en compagnie d'un philosophe indifférent aux mouvements de ce monde, on n’a aucune raison d’être fougueux. Au demeurant, je suis classique: “ Hâte-toi lentement, ”” a dit Horace, conseil cher à ceux qui ne savent pas où ils vont, ni comment se tirer d'affaire.
Pour moi, je suis toujours en face de cette hûche qui semble grandir avec le vide de mon estomac; les bons pains tout frais, dorés, continuent de m'éblouir, et de gras vaisseaux de lait, avec leur crême comme une couche de neige vierge, illuminent encore le bahut entr’ouvert. Que faire ? Il faut bien attendre, puisque les gens de la maison ne sont pas arrivés. ... Holà! oh! les voici: ils sont trois, quatre, puis d’autres, puis d’autres; en cinq minutes, voilà dix à
eur ; peutfaire de ce quelques a conquête | Et dire nsatiables, algré tout, ns avoir !
vernement
éflexions à
à dire sur -
cé. Nous du lac St.
reste l’al- Quand on humanité, d'avoine,
"a dit
douze indigènes. Nous nous prosternons; Horèce explique le cas avec le calme qui convient aux grandes occasions, jo me penche mélancoliquement dans la hûche en signe de défaillance, et Néron, toujours barbare, plonge un couteau dans le plus vaste des pains qui se trouvent à sa portée.
En un clin-d’œil la table est mise: ‘Vous m'excuserais,”? dit la maîtresse du lieu qui se multiplie et se dépêche
” comme dans les bonnes années.
Les truites lavées, éventrées, farinées, gémissent sur la flamme; dix minutes après, elles sont dans une assiette, sous mes yeux remplis de larmes de bonheur. Horace n’a aucune espèce de faim, mais il a pour principe de manger quand une table est mise; sa philosophie est pratique. Pour moi, je suis rendu à la limite extrême de l’inanition ; on sait que les dyspeptiques sont des gouffres ou des bardeaux, et je me prépare à engloutir.—C'’est étonnant de ce qu’un homme est insondable quand il s’y met.—Un estomac vide, c’est comme un trou dans le néant! Oui, c’est bien ça.
O faim! O faim! que de crimes on commet en ton nom et que de truites on avale pour apaiser tes sanglantes fureurs! Le crépuscule n’avait pas encore teint l’horizon de ses tremblantes nuances ni semé dans le ciel ses incertitudes blafardes que déjà quinze ou dix-huit truites se disputaient : l'empire de mon abdome”; ce qui me donna l’idée de regarder quelle heure il était. Des yeux je parcourus ls murs de la chambre où nous étions pour découvrir une pendule: dans un coin, sous la poussière, silencieux, oublié, enveloppé de fils d'araignée qui lui faisaient comme un voile, semblable à un vieux Lare abandonné dans sa niche, gîsait un de ces coucous d'il y a cinquante ans, qui ont émigré tour-à-tour de la ville dans les paroisses, des
paroisses dans les townships et des townships jusqu’au dernier asile de la coloni:. on moderne, la vallée du Lac St- Jean, Le coucou s'était arrêté dans sa dernière migration, peut-être perclus, peut-être trop vieux pour pouvoir aller plus loin. Ilne battait plus; son reste de vie s'était brisé quand il lui avait fallu partir encore une fois pour un foyer inconnu, peut-être ingrat ; sitôt arrivé sur les bords de la Chicoutimi, il s'était arrêté net comme la colonisation devait le faire quelques années plus tard.
Mon œil restait fixé sur ce pauvre vieux bon meuble qui avait mesuré la vie de deux ou trois générations, qui avait entendu les histoires d’une dizaine de foyers successifs, et qui, maintenant, moitié relique, moitié débris, apparaissait
lui-même comme une légende muette avec d'intarissables :
secrets. Je le regardais sans lui demander l'heure du présent, mais les nombreuses heures du passé pour chacune desquelles il avait eu une voix, qu'il avait comptées une à une lentement, quoique déjà si vîte disparues.
Horace avait déjà tendu à Néron deux ou trois fois son flacon de gin ; le tyran y puisait à doses profondes, oubliant Rossus tout-à-fait abruti du reste par la bonne chère qu'il faisait le long de la clôture, parmi les grandes herbes vertes. Je songeais, pétri de satisfaction et gonflé de pain de ménage : le pain de ménage est une des gloires du Saguenay; quiconque n’en à pas mangé ne connait pas la moitié de la vie. Ce qu’il y a dans le froment dont il est fait,
je l’ignore, mais il a un goût unique, délicieux ; il paraît lourd et il est plus léger qu’une promesse de femme, on en mange deux fois plus que du pain blanc et on s'en aperguit deux fois moins; comparé à lui, le pain de la ville n’est autre chose que du mortier, pour deux raisons;
u’au der- 1 Lac Stnigration, voir aller tait brisé : un foyer rds de la sation de-
seuble qui
qui avait cessifs, et paraissait
tarissables :
‘heure du
hère qu'il
il paraît e, on en ‘en apérla ville raisOD8 ;
d’abord, il est toujours fait avec de la farine médiocre, sans précaution, sans art ; ensuite, il n’est jamais cuit, d’où vient chez nous la grande et mauvaise habitude des toasts, qui supplée à l'ignorance du boulanger et corrige son œuvre malsaine. Quand nous aurons de vrais boulangers français, nous saurons alors ce que c’est que du pain; jusqu’à présent nous ne connaissons encore que la pâte.
Ne trouvant pas l’heure au coucou, je regardai ma montre; il était six heures passées, détail à peu près-indifférent aux trois quarts des lecteurs, et j'avoue qu'aujourd'hui cela m'est presque indifférent à moi-même. Toutefois, je venais à peine de refermer ma montre que j’entendis autour de moi des chuchotements, des questions et des mouvements de têtes qui s’avançaient et me regardaient avec une curiosité visible. Evidemment je venais de piquer les indigènes. L'un d'eux, s’approchant d'Horace, lui demanda à demivoix si j'étais un or/èvre, à quoi le philosophe, toujours flegmatique, répondit que j'étais simplement un accordeur de pianos venu pour s'établir dans la vallée du lac St- Jean!....
Cela dit, il n'y avait plus qu’à fuir honteusement : nous fuyâmes. Nous fimes quatre lieues au galop... Rossus était évidemment gris.
À la nuit tombante, nous arrivâmes chez le père Jean qui tient le half-way house, une maison qu’on ne soup-
çonnerait pas dans ces parages barbares, tant elle a
de propreté, tant on y trouve de choses inattgndues! Fi. gurez-vous que j'ai mangé de la viande fraîche, quand, dans le Saguenay tout entier, un morceau de bœuf ou de mouton est introuvable. Et pourtant le Saguenay est l3 pays des veaux. Il n’y a sorte de maison pauvre, de
386 NHRONIQUES.
ehaumière misérable au seuil de laquelle on ne voie un veau de trois à quatre semaines, la queue raide, les oreilles retroussées, le nez couvrant la face, les flancs comme une vessie dégonflée et les jambes tricolant comme une dénégation ministérielle. Les rières ne peuvent les nourrir, parce qu'elles ne peuvent rester en place; les mouches les dévorent; aussi, dès que vous arrivez près d’une de ces maisons, et que vous vous arrêtez seulement quelques instants, vous sentez-vous tout-à-coup tiré soit par votre queue d’habit, soit par vos pantalons; vous vous retournez, .c'est un veau qui vous tète.
FL
Donc, chez le père Jean, nous mangeâmes de la viande, sur une table nette, avec du linge blanc et des fourchettes, puis nous filâmes vers Hébertville, la plus grande paroisse de la vallée du lac St-Jean.
Il était alors dix heures au soir ct la pluie avait
battu les sables, de sorte que neus ailions avoir de la
fraîcheur ct des chemins durs. La lune, combattant avec un amas de nuages de toutes les formes et de toutes les couleurs, se frayait son chemin comme un pionnier à travers les feuilles d’arbres et de touffes entremêlées. Tantôt elle apparaissait soudaine, entière et éolatante, jetant sur toute la vallée comme un flux de rayons qui éclairaient en un clin d'œil les précipices, les lacs, les rochers noirs et les longues traînées de pins et de cèdres brûlés jusqu'au sommet: alors, c'était un spectacle ravissant et formidable. —La lumière de la lune a toujours queique chose de doux qui semble couler comme un flot de perles sur les yeux, ou quelque chose de farouche qui ajoute à
un veau illes reme une dénégar, parce les dévs maiinstants, : queue 2, C'est
viande, rchettes, paroisse
rayons acs, les cèdres