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392 OHRONIQUES.
petit castor; les origneaux et les caribous ont fui bien au loin vers le nord, la poudre est restée intacte, l'indien compte encore toutes ses balles et les provisions ont baissé, baissé de.telle sorte qu'on en est déjà à la ration et que, dans quelques jours, il ne restera plus rien au fond des coffres ni des sacs. Alors c’en est fini de la petite troupe qui campe, à moins qu’elle ne soit providentiellement rencontrée dans la vaste forêt par une autre troupe, également à la recherche de fourrures, et qui puisse lui venir en aide. C’est alors qu’on voit l'instinct et le dévouement admirables des chiens indiens, Dès qu'ils s’apergoivent que les provisions sont devenues rares, il se privent de manger plutôt que de diminuer de la plus minime partie le peu qu’il en reste à leurs maîtres. Mais si une troupe étrangère arrive et campe dans le voisinage, ils se glisseront furtivement la nuit et enlèveront tout ce qu’ils pourront, le transporteront aux huttes de leurs maîtres et feront ripaille, afin de pouvoir jeûner ensuite deux ou trois jours si c’est nécessaire. Quant à l'indien, il se laissera crever silencieusement,
Les montagnais n'ont pas encore acquis le goût de la culture, malgré que le gouvernement ait envoyé chez eux un agent des terres chargé de leur distribuer des lots et de leur apprendre à les faire produire. Fils de l’espace, libre comme le renne sauvage qui parcourt des centaines de lieux dans la forêt, l’indien, à quelque tribu dégénérée qu’il appartienne, ne peut se renfermer dans les limites d’un champ ni s’assujétir aux soins méthodiques, calculés, de la vie agricole. La prévoyance et l'attachement à un lieu précis lui sont étrangers. Pour lui, la terre, c’est ce qu’il peut en
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mesurer dans sa course annuelle à travers la solitude, et, pour mourir il ne croit pas avoir besoin d’un foyer ou d’un tombeau.
Fataliste sans le savoir, enfant inculte de la nature, il se laisse aller à elle et n’écoute que sa voix sans songer à lui rien demander au delà de ce qu’elle offre. Aussi, lorsqu'il a épuisé le peu qu’elle lui donne, lorsqu'il a tari son sein,
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qu'à se résigner et à subir en silence la mort inévitable. Pour vivre il ne veut rien apprendre de ceux dont l’apparition sur le sol d'Amérique a été le signal de la chute de ses pères et de sa propre déchéance. Il se laisse effacer, comme s’il comprenait sa faiblesse devant l’homme armé des forces ingénieusement créées de la civilisation.
Iln'y a pas plus d’un siècle encore, il se battait avec d’autres enfants de la forêt, sauvages comme lui et qui se défendaient avec les mêmes armes grossières, la hache et le javelot, et cela dans un espace illimité dont toutes les tribus réunies n'occupaient qu’une infime portion, comme autrefois nos ancêtres, à nous tous, s’égorgeaient pour la possession des cavernes les mieux à l'abri du mammouth et du rhinocéros velu. L’indien de nos jours, n'ayant plus à lutter, à longueur de bras, avec des hommes aussi faibles que lui, se laisse détruire en paix par la civilisation qui l’envahit et le circonscrit de toutes parts, dont il prend rapidement tous les vices sans pouvoir acquérir une seule de ses vertus; 1l ne lui reste que la dignité ou la résignation du silence. Partout il succombe, laissant le blanc seul debout. Ainsi, rien ne peut arrêter la diminution et la mort des races faibles, condamnées d’avance à cause de leur haïne d’une demeure fixe, de leur répugnance pour la vie d’ambition et de travail, ou de leur infécondité devenue de plus en plus sensible.
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Autour du lac St-Jean il y a plusieurs postes; je n'en ai vu qu’un, mais cela suffit, les autres n'étant qu’une répétition de celui-là. Ah ! je n’oublierai jamais le long soupir de soulagement que je poussai en revoyant devant moi une darge nappe d’eau et un espace libre, après avoir été quatre jours enfermé dans les ravins et les côteaux. L'air m’arriva comme à l'improviste des fraîches profondeurs du lac et des vents qui courent sur son manteau flottant ; je le respirai en ouvrant ma poitrine gonflée de bonheur et de vie; mille bouffées rafraîchissantes s'y précipitèrent comme pour lui. rendre sa puissance et sa force ; je m’élançai hors de la voiture et me mis à courir aux côtés du cheval jusqu’à co que nous fûssions arrivés au poste où rien n'avait pu fairep résager le chroniqueur, et où je me croyais certes bien aussi inconnu qu’au fond de la Laponie. Mais, hélas! j'ai déjà jeté à tous les vents de mon pays tant de chroniques, envolées à peine enfantées, que leur fantôme me poursuit partout | Oui, hélas! j'étais connu au Lac St-Jean, et à peine annoncé que je me voyais, de la part de M. et Mme. Ross, l’objet d’une réception aussi flatteuse qu'inattendue.
Saluons de suite la fleur de ces lieux, inclinons-nous devant la douce et fraîche beauté qui orne la rive du lac, comme un lys étend sa blanche corolle sur une couche de feuillages détachés de leurs tiges. Je veux présenter à la belle et charmante Mme Ross les hommages de tous les lecteurs du {Vational, et je la prie d'accepter les miens comme les plus empressés, quoique peut-être les plus indignes de lui être offerts,
je n'en ine répég soupir moi une é quatre m'arriva ic et des respirai e; mille pour lui.
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Après un déjeûner sous lu tente dans lequel Horace, rendu subitement expansif et très-vif dans ses allures, rivalisa d'appétit avec moi, nous engageâmes deux indiens, nous nous couchâmes au fond d’un canot d’écorce et nous partfmes pour l’île d'Héléna située à trois lieues du poste, Trois heures après, en longeant toujours la côte, nos arrivâmes à l'île. Ilétait temps; j'étais à peu près rôti et Horace versait à grosses gouttes des sueurs philosophiques qui le détrempaient comme un navet dans la soupe.
Des bords du lac je ne puis dire grand’chose, si ce n’est qu'ils sont habités généralement sur toute la partie qui fait face à la vallée ; quant au lac lui-même, c'est une grande nappe d’eau d'environ cent cinquante lieues en superficie [quinze lieues de long sur dix de large], entourée d’un côté par une rive assez plate, assez monotone, et de l’autre par le pied des Périboncas, chaîne de montagnes qu’on aperçoit vaguement au nord et dont la silhouette bleue se mire avec éclat dans les eaux transparentes du lac.
Aussitôt arrivés sur l'île, nous en fîmes le tour; c'était une marche de deux milles à peu près, pas d'avantage, Ici nous sommes en plein sur le domaine d'Horace ; l’île entière est à lui; ïl a droit de haute et basse justice sur tous les veaux et dindons qui s’y trouvent : pas un moucheron qui ne Jui paie tribut et ne fête l’arrivée d’un de ses
* hôtes par des baisers brûlants ; tout, sur l’île d'Héléna,
appartient à son seigneur et maître, jusqu'aux bolithes qui tombent du ciel, et dont quelques-uns ont depuis orné mon musée d'objets célestes. En mettant le pied sur son île, Horace est le roi et le conquérant de tout ce que foulent ses
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pas; conquérant en vérité ! car, pour chaque pouce de terre livré à la semence, il lui faut combattre les bois touffus, les broussailles entremêlées et les ravages des glaces du printemps sur les flancs fragiles d’Héléna.
Ile bizarre ! Ile mystérieuse ! Est-ce elle qui a surgi des profondeurs du lac ou bien est-ce le lac qui l’a laissée à sec en se retirant petit à petit ? Toujours est-il que sa formation ne ressemble à rien de ce que nous voyons sur les rivages et les îles du St. Laurent. Elle abonde en coquillages et en squelettes antediluviens pétrifiés® J'ai vu des centaines de coquillages pris ensemble dans une seule masse de pierre, d'innombrables éclats de pierre à chaux, enfin une rangée de couches schisteuses, formant l’ardoise la plus bril- Jante et la plus polie, s'élevant en amphithéâtre du rivage jusqu’à une hauteur de vingt pieds ; à leur sommet ces couches se pulvérisent d’elles-mêmes, et toute leur poussière retombant sur le sol le féconde et le vivifie. Ce travail de pulvérisation est presque sensible à l’œil nu quand on regarde attentivement les racinc. des arbustes qui y prennent naissance, J'ai vu encore des cèdres, des pins et des "ormes superbes qui forment comme un dôme feuillu à ce petit domaine réellement féerique qu’on croirait être une poignée de terre échappée à l'étreinte d'un titan; j'ai vu de plus des bolithes, tombés là on ne sait quand, et dont l'éclat jaillissant quand on les frappait l’un contre l’autre, produisait une odeur de souffre enflammé. Que n’ai-je pas vu encore ? je ne saurais tout dire; j'étais sur un sol absolument étranger à tout ce que j'avais contemplé jusqu'alors, et j'’oserais dire magique. Parmi les sables et la poussière des ardoises poussent des pruniers sauvages, petits arbrisseaux de vingt pouces de hauteur, dont le fruit est aussi savoureux que les
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prunes de nos vergers. A côté de ces arbrisseaux s'en élèvent d’autres qui donnent une fêve également sauvage,
en apparence semblable à la fêve de jardin.
Pendant deux heures je contemplai, j'étudiai. A chaque pas je trouvais du nouveau; je voudrais bien qu’il en fût ainsi de mes chroniques, mais je n'ai pas toujours des pruniers sauvages, des bolithes et des coquilles pétrifiées à offrir à mes chers lecteurs qui doivent être, à l'heure qu'il est, complètement ahuris par le tableau de tant de prodignes. Et pourtant il n’y a pas dans ce récit un mot de trop; mais je m’arrête; me voilà parvenu à la fin de mon voyage et je veux me recueillir quelques instants pour conclure.
Lecteur, j'ai fait, depuis mon arrivée à Chicoutimi, vingt lieues en voiture et six lieues en canot d’écorce; j'en ai encore autant à faire pour retourner; je t'ai raconté :ela en quatre chroniques qui paient tout juste mes frais de voyage. As-tu quelque chose à me reprocher devant un pareil aveu que je ne saurais faire si je ne t'aimais plus que moi-même ? Pour toi je me suis assis, pendant dix heures, sur une planche sans dos, en proie à la rage des moustiques et aveuglé par un sable brûlant; j'ai traversé un pays sans issue et j'ai été obligé de revenir sur mes pas pour en sortir, content d’avoir encore dans mes veines quel. ques gouttes de sang échappées à la fureur des brûlots, Pendant quatre jours je n’ai pas mangé de viande, ce dont il faudra que je tienne compte au carême prochain; j'ai voyagé, la nuit sous l'orage, le jour sous un soleil mordant, parmi des sables fins et euisants comme ceux du désert,
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toujours sans m'arrêter à peine, me bourrant à chaque étape de pain de ménage et de confitures de framboises, de truites et d'omelettes au lard ; j'ai recueilli en quatre jours. plus de renseignements sérieux et j'ai fait plus d'observations que tu n'en as lues dans les journaux depuis cinq ans, sur la même région du lac St, Jean; je suis revenu à Chicoutimi juste comme un soup de vent épouvantable, jetant en un clin-d'œil d’horribles ténèbres sur la rivière du Saguenay, enlevait autour de moi cinq à six toitures et enfonçait je ne sais combien de portes, pendant que le tonnerre et les éclairs s'arrêtaient exprès au-dessus de ma tête pour y Carillonner sur tous les tons du diable, J'ai vu, durant sept à huit minutes, le plus terrible ouragan qui puisse passer sur un fleuve, dans quelque pays que ce soit, en une seconde le jour devenir la nuit et le ciel disparaître
sous les flots rapides de nuages noirs comme l’âme d’un
contracteur. Lorsque les squals s'élèvent sur la rivière du
Saguenay, on dirait que c’est une portion de l’enfer, avec tous les démons déchaînés, qui se rue sur elle, et qu’alors,
se hérissant terrible et formidable, elle lutte avec l’abîme
de ses eaux sans fond, avec ses énormes montagnes, avec
ce visage souvent horrible, toujours menaçant, que la
nature lui a donné dans un jour de colère...
J'ai vu tout cela, oui, et je l'ai raconté ; aujourd'hui, jo m'en repens presqu'autant que toi, lecteur chéri. Si, l’an prochain, de nouveaux sgwals n’ont pas changé le lit des torrents et des rivières, transporté le Saguenay au-dessus des. montagnes, ouvert subitement et gratis un chemin du lac St-Jean à Québec; si quelque tremblement de terre n'a pas fait en deux minutes ce que les gouvernements sont déterminés à ne pas faire avant un demi-siècle, alors je t'in-
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vite à faire le même voyage que moi, pour constater avec quel scrupu'e je narre, Néron sera certainement au débarcadère du bateau, conjointement avec Rossus, pour te guetter... Quant à moi, je dis adieu, pour toujours peutêtre, au lac et à sa merveilleuse vallée, abandonnant à mes petits-fils le plaisir d'y aller à ma place, quand il y aura un chemin de fer à voic étroite ou des planches considérablement améliorées.
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