‹ Chroniques parisiennesChapitre 1 sur 45 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Droits de rcprodi.icliun et de Iradudion réserve'»

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Un écrivain de conscience et de talent, M. Eugène Despois, a signalé une lacune dans les Œuvres posthumes de Sainte-Beuve ' : il a fait observer, avec raison, que dans les Premiers Lundis, dont l'ensemble embrasse toute la carrière littéraire du grand critique, la période intermédiaire, correspondant au règne de Louis-Philippe, n'était représentée, à partir de l'année 1834, que par un trèspetit nombre d'articles.

Justement, dans le temps même où M. Despois exprimait ce regret, nous nous mettions en relation avec un des plus anciens amis de Sainte-Beuve, M. Juste Olivier, de Lausanne, et nous obtenions de lui qu'il voulût bien nous communiquer les textes autographes des Chroniques parisiennes, par les- (juclles le futur auteur des Causeries du Lundi s'entretenait la plume et la main dans la Revue Suisse pendant les années 18i3, 1844 et 1845.

1. Voir son article sur Suiiitc-Deiive lians la llerup. politique et littéraire du l'J juin 1870.

« SAINTK-BEUVE (.HRONIQUEUR.

Ce sont ces Chroniques que nous allons publier an leur conservant ou plutôt en leur rendant toute leur vivacité originale et de premier jet. Écrites au courant de la })lume, sous l'impression soudaine et spontanée qui leur a donné à la lois vie et forme, ces Chroniques étaient envoyées, à l'état de brouillons de la phis fine écriture et tout couverts de surcharges, à M. Juste Olivier, directeur de la Revue Suisse, qui les arrangeait ensuite selon les convenances de sa Revue.

Sainte-Beuve n'avait d'autre souci en les écrivant ■que de garder l'anonyme. Il avait pris feu tout d'abord à l'idée de faire cette chronique : l'idée lui en était même venue à lui le premier, mais à la condition de conserver le plus strict incognito. U voulait par là se ménager une plus grande li))crté de jugement et de pensée. Le directeur de la Revue Suisse avait tous droits de retouches et de repentirs sur ces envois ; il modifiait à son gré ; il y était même souvent excité par Sainte-Beuve, qui presque toujours, à côté de passages un peu vifs, avait soin d'écrire en marge : « Ceci pour vous seul, j>our que vous soyez averti. » Le passage disparaissait ou était maintenu selon que M. Olivier le jugeait à propos : on avait d'avance l'approbation de fauteur.

Quand une série «le faits concordants se présentait, Sainte-Beuve, en parfait chroniqueur, multipliait ses lettres, et ne perdait pas une occasion d'é-

SAINTE-BEUVE CHRONIQUEUR. i»

crire. Jamais il ne s'appliqua tant qu'en ces années la devise du peintre antique, qui est devenue tout k fait, de nos jours, celle des nouvellistes et des correspondants des journaux français à l'étranger : Nulla (lies sine linea. M. Olivier avait ensuite à coordonner les nombreux éléments que chaque courrier lui apportait : il les fondait en un travail d'ensemble, dans lequel il faisait entrer aussi les matériaux qu'il recevait d'autres personnes et ceux qu'il y ajoutait de son propre fonds. Aussi est-il impossible de distinguer dans la Chronique imprimée de la Revue Suisse la paît qui revient à chaque collaborateur anonyme, et nous n'aurions jamais entrepris cette publication sans les textes autographes de Sainte-Beuve, dont nous nous sommes uniquement servi. C'est donc une œuvre nouvelle et à beaucoup d'égards inédile que nous offrons aujourd'hui aux lecteurs. Nous avons laissé autant que possible ces Chroniques dans leur état primitif, c'est-à-dire que nous les avons maintenues dans leur clialeur et leur sincérité premières d'eauxfortes avant la lettre. Quelques suppressions, pourtant, ont été indispensables çà et là, et nous avons dû aussi rapprocher certains fragments épars qui se trouvaient trop disjoints.

Dans ses dernières années, Sainte-Beuve ne faisait plus mystère de sa collaboration à la Revue de Lausanne. Il en parlait quelquefois à l'un de ses an-

IV SAINTE-BEUVE CHRONIQL'EVr'.

<;iens secrétaires, M. Pons, comme d'un temps qui marquait dans sa critique, et dans lequel il avait mis aussi tout son aiguillon, ainsi qu'il l'a dit ailleurs de ses Poésies. « En France, ajoutait-il, on n'a que ma critique écrite de ce temps-là, c'est-àdire celle dans laquelle je ne pouvais dire tout ce que je pensais sur les productions littéraires du moment. Un ciitique est toujours tenu à de certaines réserves, quand il parle de gens qu'il connaît, — avec lesquels il peut se rencontrer tous les jours dans le monde; il y a des convenances obligées. Et puis, en certains cas, à l'égard dès œuvres retentissantes qui font époque et révolution — ou du moins beaucoup de bruit (comme chaque jour en voyait naître alors), la critique était encore tenue à de plus grandes réserves par les journaux eux-mêmes qui n'admettaient pas (ju'on s'exprimât en public en toute liberté sur ces fjrands sujets littéraires. Cela a toujours été un peu ainsi : la presse littéraire n'est pas du tout libre en France; il s'est Ibrmé de tout temps des coalitions de journaux au prolit de telles ou telles coteries. (7est pour cela que j'aimais mieux envoyer ma ciitique parlée en Suisse '. »

1. On'ne saurait mieux interpréter sa pensée qu'il ne Ta fuit luimême dans ce volume, p. I(i6 : « Il est, dit-il (décembre I843i. une douzaine d'iionuiies eu France qu'on ne juge plus, mais qu'on loue ou qu'on attaque. Leurs amis les célèbrent sur tous les tons, leurs ennemis les injurient au besoin. Nous làoiions d'en ])arler comme il est permis au dehors et le dos tourné, sans faux respect

SAINTE-BEUVE CH ROMij LEUR. v

C'est dans un sentiment analogue qu'il alla un jour écrire à Liège le livre sur Chateaubriand et son groupe tittéraire sous Vempire. Il s'expatria pour voir de plus loin et être plus libre. Il nous le dit dans une note que nous relevons sur un de ces cahiers où il écrivait toutes ses pensées :

(( Major e loiifiiuqno reverentia. Cela est vrai tant qu'on n'a pas vu les hommes; mais si on les a vus une lois de près, on est bien mieux de loin pour les juger, pour en parler sans superstition, et sans se faire l'écho de l'opinion. — Pour les jugements littéraires j'ai pensé dès longtemps qu'on ne les aurait tout à fait libres et indépendants sur les hommes de France, qu'en étant à la lïonlière, à Genève, à Bruxelles, — à Liège. »

C'était aussi l'opinion de Voltaire et, avant lui, comme on va le voir, celle d'un esprit de la même famille, Bayle , l'illustre réfugié protestant du xvir siècle, avec lequel Sainte-Beuve avait tant d'affinité '.

comme sans amerlumc, selon roccasion, selon même le caïuice et riiumeur. Il n'y a de critique vive et vraie qu'à ce prix. »

1. Un témoignage, non suspect d'hérésie en faveur de la critique littéraire, est celui du vertueux Malesherbes, qui s'exprimait ainsi à ce sujet, du temps qu'il était Directeur de la Libraiiie : « Presque tous ceux qui ont joué un rôle dans les affaires puMiques n'aiment point à voir écrire sur la jinlitique, le commerce, la législation. Les gens de Lettres pensent de même sur la critique littéraire; ils n'osent pas proposer de la i)roscrire entièrement, mais leur délicatesse sur cet art'cie est si grande, que, si l'on y avait tout l'égard qu'ils dé-

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