‹ Chroniques parisiennesChapitre 33 sur 45 · MAN'ZOM. — DE LA DIFFICULTE DECUIUE EN ITALIEN · texte numérisé non relu

MAN'ZOM. — DE LA DIFFICULTE DECUIUE EN ITALIEN

Nous sommes assez accoutumés â l'cxactilude de M. Sainte-Beuve pour penser qu'il n'a point hasardé de telles opinions, et que s'il les attribue à Manzoni en des termes si explicites et si formels, c'est qu'il a eu entre les mains des témoignages aussi authentiques qu'on le peut désirer. Ceci admis, rien de plus intéressant que de saisir Manzoni nous livrant ainsi le secret de ses scrupules et de SCS anxiétés d'écrivain. Nous lui accordons volontiers ce qu'il dit sur la ditTicullé et les inconvénients qu'on éprouve en voulant écrire de longs ouvrages

1. Sainlo-Ueuve coumicnti' ici, à propos de Manzoni, son article sur Fauriel qui vouait de paraître dans la lievue des Deux Mondes, et qu'il a rci-ueilli depuis dans les Portraits contemporains (tome IV). Nous y renvoyons le lecteur pour l'intelligence de ce qui suit.

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en bonne prose italienne sur certains sujets. Mais en ce qui est de la poésie, nous avons peine à ne pas voir plutôt un avantage clans cette espèce de langue, non pas artificielle, mais supérieure à la langue usuelle et il'un ordre plus élevé, d'un ordre à part, qu'il est permis et même imposé à tout poëte sérieux de ressaisir et de s'approprier. Après tout, la belle poésie latine étaitelle autre chose? et croit-on que Virgile et Homère parlassent en vers la même langue que le commun peuple de Piome?On pourrait, je crois, en dire presque autant de la belle langue atliqae chez les Grecs, laquelle était certainement quebiuc chose d'un peu artificiel, bien que se rapportant de préférence au ton et au goût du peuple d'Athènes, tout comme en Italie la belle langue aime à se réclamer du peuple de Florence. En français, nous n'avons rien eu île tel, et d'autres inconvénients se sont faits sentir dans la poésie. Celle-ci a eu la prétention de parler comme la prose, d'en différer aussi peu que possible. Malherbe s'est tout d'abord vanté, on s'en souvient, d'aller prendre les mots de son vocabulaire parmi les portefaix du port an foin et dans le peuple des halles. Or il n'en est pas résulté que les gens du peuple en France aient su par cœur les vers de Malbcrjje et les aient pu comprendre. La poésie s'est donc imposé ces conditions un jieu appauvries de la prose gratuitement et en pure perte, puisque en restant <laire et courante elle n'en est pas devenue plus populaire pour cela. Vultairc a donné sa fameuse recette pour voir si des vers français éliiienl bons ou mauvais : Mi'llr:-Jcs en pi'txr! La poésie en France a suivi celle

voie depuis Maliierbe jusqu'à la fin du xviii* siècle. Au lieu d'avoir comme ailleurs ce qu'on appellerait les sacres balcons, elle n'a eu, si l'on peut ainsi parler, qu'un trotloir, Irès-habilement construit, mais très-peu élevé audessus de la prose. De nos jours on a essayé de rendre à la poésie sa langue propre, son style, ses images, ses privilèges, mais l'entreprise a pu paraître bien artificielle, parce qu'il a fallu aller chercher ses exemples dans le passé par delà Malherbe, et encore des exemples très-incomplets et sans autorité éclatante. 11 y a bien longtemps que Fénelon, dans sa Lettre à VAcadémie française, semble avoir reconnu cette infériorité de la poésie française, en comparaison de la poésie des Anciens. Or en italien, grâce à Dante et à la faculté qu'a tout poète moderne de se rapporter à ces hauts exemples et de s'élever au-dessus du niveau du jour, la poésie a gardé son rang suprême, ou du moins elle le recouvre toutes les fois qu'un vrai poète se rencontre. Voilà ce qu'on pourrait répondre à Manzoni, à l'auteur des chœurs de Carniagnolii et des 7/^/*/ sacri.

Dans tout ce que nous venons de dire de la poésie française, nous désirons être bien compris; nous ne prétendons en rien diminuer le mérite des poètes français dont quelques-uns sont si évidennnent supérieurs, nous ne parlons que de la langue même dans laquelle ils ont écrit et des conditions qu'elle leur a foit subir. Les poètes anciens (et peut-être en est-il ainsi dans quelques langues modernes autres que la française) ont eu à manier une étoffe bien plus disposée pour la poésie, ils ont trouvé plus aisément sous leurs doigts ce tissu

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des saintes mélodies que déployait Homère pour parler avec André Cliénier. Ils étaient naturellement portés par un grand courant et par un fleuve sonore comme la lyre d'Orphée par le fleuve de Thrace. En un mot, jamais il ne serait venu à l'idée de personne, pour louer leurs vers, de dire ce que M. de Bufl'on disait des beaux vers français : Cela est beau comme delà belle prose.

Ce 5 juillet 1815.

AGRANDISSEMENT DE FORMAT DES GRANDS JOURNAUX. — LA liEVVE DE l'AllIS CESSE DE PARAITRE. — CRÉATION DE L^AnTISTE. — M. ARSÈNE IIOUSSAYE. — LA REYVE DES DEUX WOXDEf^ KES^TE AUX MAINS DE M. BULOZ. — LES BliETOXS, DE BRIZEUX. — POÉSIES DE THÉOPHILE GAUTIER. — ORGUEIL DE LA VIE.

Les dimensions des grands journaux se sont agrandies; le systcnie des annonces Duveyrier se déploie en long et en large; les feuilletons nagent au milieu de tout cela comme de minces vaisseaux à travers un Océan, et l'œil du lecteur ne sait plus où se poser.

Voilà les journaux français aussi vastes (juc les journaux anglais et américains. Peut-être l'estomac du lecteur français se distendra à l'avenant.

Il y a eu ces jours-ci une autre révolution moins visible, mais non moins importante. La Revue des Deux Mondes a eu sa crise intérieure. Cotte Revue et celle de

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Paris étaient depuis quelques années aux mains des mêmes propriétaires, MM. Buloz et Bonnaire La dernière transformation de la Revue de Paris, qui visait à devenir un journal quotidien, n'ayant réussi qu'imparfaitement, il en est résulté entre les propriétaires un désaccord à la suite duipicl la Reçue de Paris a suspendu ses publications '. Quant à la Revue des Deux Mondes, M. Buloz, qui l'a créée et qui la dirige depuis quatorze ans, en est devenu l'unique acquéreur et propriétaire ; il s'occupe à lui donner de nouveaux développements, à perfectionner les branches existantes, à les varier et à assurer à ce Recueil la supériorité qu'il s'est acquise déjà entre les meilleures Revues d'Europe. On dit ([u'une société d'actionnaires composée de personnes considérables dans la littérature et la politique, et formée par les soins de M. Buloz, donnera désormais à la Revue des Deux Mondes un fonds plus consistant et prêtera un point d'appui plus solide et plus fixe à l'activité de l'habile directeur.

— Le poëme de M. Brizeux, intitulé les Bretons et composé de vingt-quaTre chants, vient de paraître. Il serai! prématuré de juger du premier coup une œuvre sérieuse que nous avons pu à peine parcourir. Le poëte a évidemment voulu peindre avant tout le pays et les mœurs; la fable (si fable il y a), l'action romanesque qu'il a jetée à travers, n'e^^t ([u'un prétexte et tient peu de place,

1. La Ri'rtic ilc Puris, par suite d'un arrani,'oinciit iilh'iieur, va s- ronfoiKlrc avcj un journal d'art et de littérature iutitulé l'Artiste, (|ui aura dcsoruiais le droit d'ajouter à sou titre celui de Revue de Puris. L'Artiste e>l dirij;i' par M. Arsou > Houssayo.

trop peu sans doute. Des paysages francs, naturels, des scènes prises sur le fait, une i!:rande vérité de traits et un grand art d'expression dédommagent de l'action un peu absente, et recommandent, à première vue, cette étude qui esl, du moins, une liante et noble tentative.

Voici un passage du chant second; le poëte, qui vient de décrire la défense d'un troupeau de bœufs contre un loup, s'écrie tout d'un coup, exprimant cet amour un peu sauvage et forcené pour sa IJretagne qui fait l'inspiration de son poëme :

0 landes! ô forêts, pierres sombres et liantes,

Bois qui couvrez nos champs, mers qui Ijatlez nos côtes,

Villages où les morts errent avec les vents,

Bretagne, d'où te vient l'amour de tes enfants?

Des villes d'Italie où j'osai, jeune et svelte.

Parmi ces hommes bruns montrer l'œil hleu d'un Celte,

J'arrivais, plein des feux de leur volcan sacré,

Miîri par leur soleil, de leurs arts enivré ;

Mais, dès que je sentis, ô ma terre natale,

L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale.

Lorsque je vis le llux, le reflux de la mer,

Et les tristes sapins se balancer dans l'air.

Adieu les orangers, les marbres de Carrare,

Mon instinct l'emporta, je redevins barbare.

Et j'oubliai lus noms des anUqucs héros.

Pour ciiaiitcr les combats des lon[is et îles taureaux!

— On vient (b? recueillir dans la Dibliothèquc Charpentier les (l'uvres de Théophile Gautier; son volume de vers, qui en contient un assez grand nondu'e d'inédits, aura un certain succès auprès de ceux à qui la

grâce de la fantaisie et la vivacité de la couleur suffisen On peut citer comme une élégie d'un paganisme très-nu, mais très-gracieux (le genre admis), son Premier rayon (le mai. D'autres petites pièces ont bien du relief et de la tournure. Quel dommage qu'une prétention presque continue gâte tout cela, et que la sensibilité simple et vraie manque sous ces vernis si souvent flatteurs! — M, Gautier est parti pour l'Afrique où il va enrichir sa palette de nouvelles couleurs locales.

Voici de ce volume une des jolies pièces, une de celles qui se peuvent citer (car toutes à beaucoup près ne sont pas dans ce cas); le poëte qui l'a intitulée Fatuité ne fait qu'y exprimer bien sincèrement sa manière d'être le plus habituelle, sa façon de vivre, de porter la tète et de respirer; on y sent déborder à chaque nut l'orgueil de la vie.

Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde ; Mes cheveux sont de jais et mes regards do feu, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.

Aux vents capricieux qui soufflent de Bohème, Sans les compter je jette et mes nuits et mes jours, Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours.

Plus d'une m'a remis la clef d'or de son àine; Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur; J'aime, et parfois un ange avec im corps de fenune Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

On sait mon nnm, ma vie est heureuse et facile; J'ai |ilusioiirs ennemis et quelques envieux; Mais l'amitié chez nmi toujours trouve un asile. Et le bonheur d'autrui u'ollViisc pas mes yeux.

33f) CHUONIQUES PARISIENNES.

L'orgueil de la vie, l'enivrement de la jeunesse et des sens, c'est là trop souvent l'inspiration unique de la poésie moderne, et il vient un moment où, poussée trop loin, prolongée au delà des termes, cette inspiration sans partage devient imprudence fatale, tourbillon et ruine.

Ce 0 juillet 1815.

nKRANGER EN 1845.

Dans l'article qu'il vient de publier sur Desaugiers «lans la Revue des Deux Mondes ', M. Sairrte-Beuve a voulu sans doute faire allusion à la chanson très-injuste de Déranger intitulée Paillasse (1816), qu'on a dit être dirigée contre Desaugiers; celui-ci, s'il y a répondu, n'y aurait répondu qu'avec bien peu de fiel par la chanson intitulée le Ctimmis indépi'udanl, qui semblait faire allusion elle-même à la fausse position de l'.êrangir, alors employé dans les bureaux de l'inslruction puijlifine. Les deux chansonniers ont pu désavouer ensuite toute intention de se blesser directemeut, mais leurs amis et

1. L'arlidc en queslioii est du !<"■ juillet 181."). N'ouMioiis pas «|ue les olinmiques de Sainte-Beuve à la Revue suisse étaient anonymes, ce qui pernieltait à l'auteur de parler de lui-:nènic à la troisième personne, comme s'il s'agissait d'un autre.

leurs ennemis firent l'application dans le moment, et

c'est tout ce qu'il fallait.

M. Sainte-Beuve n'a pu vouloir, au reste, dans ce parallèle, que poser la limite du talent de Déranger; il l'a apprécié et loué ailleurs, et il ne prétend rien retrancher sans doute de ses premiers jugements; mais, cette fois, il aura tenu à faire sa restriction sur ce seul point où Déranger prête le flanc. Déranger a, dans la vie privée et dans toute sa conduite, bien du calcul et de l'arrangement; il tient, par exemple, à amener les autres à lui, en se flattant de n'aller jamais à eux; il croit peutêtre avoir pris Chateaubriand et Lamennais, les avoir convertis et conquis, mais il oublie que de tels hommes ne se hantent pas impunément et qu'on ne saurait les voir beaucoup sans se modifier soi-même. Tout le profit ou le préjudice de ce commerce ne saurait être- de leur côté; ils ont agi à leur tour sur leur très-malin et trèsspirituel ami; le célèbre chansonnier a donc perdu un peu en gaieté, il a gagné en religiosité, en tendances sérieuses et sociales; il est sorti peu à peu de son premier cadre et s'est agrandi. Mais nous sommes placé trop loin pour suivre, comme il faudrait, ces influences croisées. Ce qui reste fondamental et essentiel chez Déranger à travers toutes ses petites combinaisons que nous, nous n'avons fait qu'entrevoir autrefois, c'est la haute probité, la hauteur de l'àme, le caractère plébéien indélébile; voilà ce qui rachèterait au besoin bien dos petitesses et des raffinements. Il faut toujours compter, cpiaiid on le juge, sa vertu, sa force morale, ce sentiment qui lui a fait jouer un grand rôle dans les crises poli-

tiques et dominer parfois les hommes les plus violents au seul nom de la patrie. Ces hommes violents eux-mêmes s'honoraient en reconnaissant à de certaines heures son autorité et son dévouement. M. Sainte-Beuve n'a pas craint, en un endroit, d'appliquer au talent de Déranger l'expression de sublime: un tel mot entraine bien des réparations et bien du respect.

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