‹ Chroniques parisiennesChapitre 32 sur 45 · CHRONIQUES PAR ISIEN NKS · texte numérisé non relu

CHRONIQUES PAR ISIEN NKS

Ceci devenait vif, comme l'on voit, et peut du moins donner idée de la curiosité publique. Tout s'est passé <lignement et avec une parfaite convenance, qui n'a pas nui à la vivacité du jeu. Il s'agissait pour M. Sainte- Beuve de célébrer Casimir Delavigne devant Victor Hugo et, comme il le disait en souriant à l'un de nos compatriotes, de louer Racine devant Corneille. Il n'est pas un seul instant sorti de son sujet, et a su marquer au passage son opinion tout en satisfaisant aux conditions académiques et en parant aux dangers de son vis-à-vis. — On peut dire que si sa louange a été extérieure, sa critique a été intestine. Casimir a été proprement le poëte de la classe moyenne, il lui allait en tout; elle ne laissa jamais rien échapper de ses mérites, car rien chez lui ne la dépasse, tandis que Déranger, le poëte du peuple ou des malins, et Lamartine, le poëte des âmes d'élite, échappent aux classes moyennes à chaque coup d'aile. Eh bien, cette qualité moyenne de Casimir Delavigne est marquée adroitement dans tout le discours de M. Sainte-Beuve et y règne comme une veine continue, en même temps fjue les qualités morales et aifectueuses du poëte y sont rendues avec relief, avec émotion. Il en résulte un ensendjlo fidèle, quelque chose de ressemblant même à travers les couleurs llatteuses. La seconde partie de la carrière de Casimir Delavigne, dans laquelle le poêle n'avait cessé de transiger, est franchement séparée de la première, où du moins il était un disciple original des maîtres. Dans cette seconde moitié, Casimir Delavigne s'attache à servir les goûts du public plutôt (jue les siens propres; il côtoie et suit, il ne pré-

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cède pas; c'est le poêle obséquieux. On lit cela à Iravcrs les éloges de M. Sainte-Beuve, qui a maintenu ainsi son rôle de critique en le voilant. Le dé!ut du nouvel académicien a, nous dit-on, un peu surpris lcà-])as par sa lacilité et son aisance. Ces discours académiques inspirent toujours un grand elTroi, même aux hommes habitués à paraître ailleurs en public; la quantité de femmes et de chapeaux roses qui émaillent l'auditoire ne nuit pas à ce genre d'émotion. Pour nous qui savons ([ue M. Sainte-Beuve s'est aguerri parmi nous et dans son cours de Lausanne, nous ne sommes pas si étonnés qu'il n'ait pas tremblé devant son public de Paris; notre public, après tout, en vaut bien un autre.

M. Victor Hugo a eu de très-belles parties dans son discours qu'il a débité trop pompeusement. Sa peinture de la gloire de Casimir Delavigne, contrastant avec cet •amour de l'obscurité, a eu du charme, ce (pii ne lui arrive pas toujours, et, ([uand il a caractérisé .M. Sainte- Beuve poète, il a montré de la délicatesse. Le morceau sur Port-lloyal a réussi, quoique un peu fastueux, mais il fallait bien traduire cette fois Port-Boyal à l'usage de l'Académie et du monde : ad usum sœculi. M. Uoyer- Collard, nous dit-on, a paru content; c'est l'oracle en ces matières. Au lieu de la reliure janséniste noire et sombre, nous avons ici un Purl-Roiial en maroquin rouge, splendide et doré sur toutes les tranches : (pi'importe, pourvu ({ue cela excite un plus grand nombre à le connaître et H le lire? M. Uoycr-Collard savait certes bien ce qui manquait au fond de celte peinture, mais il l'a jugée suffisante et allant au but. Une allusion heureuse de

ninONIQUES PARISIENNES. ?,Ù'>

M. Victor Hugo, qui dit que les doctrines de Port-Royal sont encore aujourd'hui la lumière intérieure de quelques grands esprits, a dû achever de bien disposer kvieux maître. Le morceau final sur les Messéiiienne.f et sur le lendemain de ^Yaterloo a été applaudi, tout en paraissant un peu exagéré. En un mot, chacun des deux orateurs a eu son succès ce jour-là, et l'Académie française n'avait pas oiïert depuis bien longtemps une fêtesi goûtée du public, si brillante et si remplie; les femmes s'étaient logées jusque derrière le fauteuil de M. Victor Hugo : et si l'on voyait dans une tribune réservée les personnes de la famille royale, on se disait qu'au cœuy de l'assemblée était madame Sand. M. Villemain, enfin rendu aux Lettres et applaudi par trois fois à son entrée^ siégeait à côté de M. Victor Hugo.

— VHistuire du Consulat de M. Thiers doit paraître chaque matin; les deux premiers volumes 'ont déjà paru en Amérique. On s'était arrangé avec un libraire américain pour lui envoyer les bonnes feuilles et lui permettre de publier la traduction là-bas en même temps que l'ouvrage paraîtrait eu France. Il a abusé de cette confiance et a public à la fois texte et traduction. Voilà un juli procédé bien américain.

Ce 5 avril 184,').

HISTOIRE BV COXSULAT ET T) E LE il P IIl E , PAU M. THIERS. — ARTICLE DE M. VILLEMAIN SUR CET OU- VRAGE. ESPRIT DES INSTI TUTIOXS MILITAIRES,

PAR LE DUC DE RAGUSE. — MORT D'aLEXANDUE SOU- MET. — JULES DE RESSÉGUIEU. — LATOUR DE SAINT- IRAR. — y i itr, ixiE.

La grande nouvelle littéraire, Tunique nouvelle est la publication des trois volumes de VHistoire du Consulal par M. Thiers. Le succès est complet et il a surpassé encore l'attente. L'intérêt du sujet est grand, et l'historien a rempli tout ce sujet par sa lucidité parfaite, par son impartialité élevée, et par l'innonibrable quantité de notions précises et nouvelles qu'il a su combiner et conduire. Ce livre est en effet admirablement composé et conduit ; on ne se perd pas un seul instant dans les détails, quoique il y en ait beaucoup en cha(|ue branche spéciale, en finances, en administration, en stra-

tégie, mais le tout est ramené à l'ensemble et concourt à la marche générale. Un sentiment élevé d'intelligence et d'imparlialitc circule à travers l'ouvrage et fait honneur au cœur aussi bien (ju'à l'esprit de M. Thiers : il y <i, sans aucune affectation, la dignité convenable à Thistoire. Quelques nobles mouvements naturels et simples viennent par endroits donner jour aux émotions que fait naître un tel spectacle : l'historien, sans intervenir trop fréquemment, est loin d'être impassible. Espérons que l'esprit public et patriotique en France en recevra une heureuse influence. Le style est ce qui, dans l'ouvrage, paraît laisser le plus à désirer; le plus souvent on n'y songe pas, tant ce style est simple, facile et courant. Pourtant de notables négligences s'y décèlent par places, et surtout, après le premier volume, on s'aperçoit qu'il y a trop d'abondance et de longueur. L'écrivain, qui avait d'abord visé à plus de concision, est revenu à sa facilité «xtrême; et c'est par ce seul côté peut-être que l'entière •dignité de l'histoire n'est point remplie. Quant au fond des juge'ments, il satisfait en général, même ceux d'entre les témoins et acteurs survivants qui seraient tentés d'épilogucr le plus : il y a quelques points seulement où la critique porte avec raison. Ainsi l'on trouve que Sieyes est d'abord surfait, et qu'à cette date du 18 brumaire comme dans tout le débat de Constitution qui a suivi, il n'avait déjà plus ce crédit que l'iiistorien lui l)rêle. Sieyes, en 1800, était déjà frappé de ridicule; voilà ce que disent les témoins bien informés de ce temps-là. — On trouve aussi que Fouché est jugé un peu favorablement et avec trop d'indulgence; le portrait

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de M. de Talleyrand, très-agréable, n'est lui-même qu'ébauché; riiislorien, si bien au fait des secrets les plus honteux, ne peut tout dire; mais ces portraits sont touchés avec infiniment d'art et de goût. On trouve enfin que M. Pilt n'est pas bien compris, et sur ce point on a complètement raison. La gloire de M. Pitt, c'est d'avoir sauvé son pays d'une révolution, et d'avoir en partie sauvé l'Europe. Il a fait comme un homme qui, voyant un violent incendie dans la maison voisine, a l'énergie et la présence d'esprit de sauver sa propre maison séparée par un simple mur miloyen, et qui a de plus le courage d'aller au secours des maisons d'en face elles-mêmes menacées. M. Pitt a compris du , premier coup d'œil que Bonarparle avait du gigantesque dans l'ambition, et qu'on ne pouvait s'en remettre à sa modération pour pacifier le monde. Il a donc lutté, il est mort à la peine, mais l'avenir lui a donné raison, et sa politique a triomphé en définitive à Waterloo. C'est triste pour la France, mais c'est glorieux pour M. Pitt, et M. Tliicrs, qui a si bien compris et a su honorer par ses jugements impartiaux les autres adversaires de la France, a manqué ici à cette disposition à l'égard du plus grand de ces adversaires. Nous ne saurions, au reste, mieux faire (|ue de reproduire sur ce point comme sur plusieurs autres les observations pleines de justesse de M. Yillemain. Ce dernier, en elTet, a donné dans le journal la Presse du :20 mars un article très-spirituel sur* les volumes de M. Tliiers. Depuis cpril est revenu à la santé, M. Yillemain redouble, nous dit-on, de vivacité ef d'esprit; il est comme ces coursiers généreux qui, ayant

Ijronclié un moment, se rodressent et reprennent le galop avec plus de frémissement et de vigueur. Cet article de la Presse est remarquable à plus d'un litre. L'épigramme s'y glisse à côté de l'éloge; l'éloge y est pour beaucoup de monde, pour M. Tliiers, pour M. de Lamartine, pour M. Hugo, pour M. de Chateaubriand, i)Our M. Pasquier, pour tous en un mot, excepté pour M. Guizot, auquel son ancien ou plutôt son récent collègue garde une rancune qui n'est peut-être pas suffisamment justifiée et qu'il serait plus digne de contenir •.

— Il est un genre de critique que peu de personnes s'aviseront de faire à l'ouvrage de M. Thiers : le courant des idées est si changé en France, et les esprits sont tellement tournés à une admiration presque sans réserve pour la force et pour l'organisation, qu'on remarque à peine la sévérité que montre l'historien contre la résistance politique du Tribunal. La liberté proj»rement dite a peu de faveur en France depuis quelque temps. Des lecteurs plus fidèles aux souvenirs libéraux et moins désabusés sur le compte de ces doctrines auraient droit de s'étonner pourtant de la facilité avec laquelle riiistorien absout le héros. Il y a quelques remarques improbatives sans doute; mais elles ne lienneiit.pas luiii:teinps devant celle violence glorieuse du César (jui brise tout ce qui s'oppose à ses desseins. Napoléon est un homme à la façon de César en effet, et qu'on doit louer comme tel ; mais il n'est pas comme Charleinagne, il ne cherche

1. Saiiile-BcuYC renvoie ici aux passages d<i l'artiulc de Villeaiaiii conceinanl Sicyes, ("iiiizol et Pilt.

pas à éveiller le genre humain, à le rendre libre, juste,, moral dans la belle acception du mot. Le pouvait-il faire dans les circonstances où il est venu ? c'est une question qu'il devient même inutile de se poser, puisqu'il ne le pouvait cerlainenient avec sa nature personnelle et avec la forme absolue de son génie. Qu'on ne s'étonne donc point que, même à son moment le plus glorieux, il y ait eu des âmes élevées, des âmes d'élite, amies de la justice et du droit, qui se soient dit entre elles comme Cicéron càAllicus: Sibi habeat suam fortunam. Vnam me hercule tecum apricationem in illo Lucretino tuo sole maliiii quani omnia istiusmoiU régna; vel polius mori millies quam somel isfiiismodi quuJuuam cogilare. — Ce que madame de Staël, écrivant à Trary ou à Cabanis on 1802, aurait traduit ainsi: (^ Qu'il ait pour lui sa » fortune ! mais certes j'aimerais mieux une seule pro- » menade avec toi dans tes bois d'Auteuil que tous ces » règnes usurpés; ou plutôt j'aimerais mieux mourir » mille fois que de penser une seule fois quelque chose » de tel. » — M. Thiers oublie trop qu'il a pu y avoir de ces âmes et qu'il s'en est rencontré en efl'et dans l'opposition d'alors. Mais tuut le monde l'oublie aujourd'hui.

— Le duc de Uaguse vient de publier sous ce titre, Esprildes inslll niions niililaires, un volume plein de feu, d'intérêt, de science et d'agrément ; il rend accessibles au lecteur une foule de questions qui semblaient du ressort des hommes spéciaux ; il fait comprendre la guerre, Tempercur, Wellington, le génie de la France et de l'Anulelerre. C'est un livre à lire.

CHROMQIES PAKISIENNES. 311

— La mort frappe coup sur coup au sein de l'Académie et parmi les générations dont le tour ne semblait p^s encore venu. M. Etienne, poëte comique distingué sous l'empire et organe spirituel de l'opposition libérale dès les débuts de la Restauration, pouvail sembler avoir rempli sa lâche ; mais M. Soumet, mort ces jours derniers, appartenait par son talent et par ses succès à une école qu'on est encore accoutumé d'appeler l'école moderne. M. Patin a parlé à merveille sur sa tombe, bien qu'avec l'extrême indulgence qui est de rigueur en detels moments. M. Soumet était un poëte habile, rompu à l'art des vers, mais pauvre d'idées et infecté de faux goût. Il suppléait trop souvent à cette disette d'idées ' par des conceptions enflées cl étranges au fond desquelles on sentait Tabsence de sérieux : c'est le défaut radical de sa Divine Epopée, au sujet de laquelle M. Yinet a dépensé, dans le Senteur, tant de bon esprit et de victorieuses raisons sans parvenir à entamer la conviction de l'auteur. M. Soumet, nous dit-on, dans la vie privée, avait de l'esprit, de la grâce, une sorte de courtoisie romanesi[ue qui se conciliait d'une manière assez aimable avec les vanités du poëte et de légers ridicules. Sa bibliolhè({uc, nous dit un journal, se composait en tout de six ou sept ouvrages : Homère, Virgile {ÏEnéiile), la Jérusalem du Tasse, les Lusiades de Camoëns, la Messiadc de Klopstock, et la Divine Ejiopée, qu'il ajoutait d'autorité à celle illustre famille : une plume d'air/le, présent d'un ami, et avec laquelle il avait écrit celle Divine Epopée, était suspendue coinnie trophée au-dessus de l'œuvre. Sa dyleinneslre, moins pompeuse, laissera

{)lus de souvenir ; elle a marqué un moment dans les

fastes dramatiques de la Restauration.

— Jules de Rességuier, un poêle assez agréable et très-maniéré, a fait autrefois, dans une pièce adressée à Soumet, ce vers qui peint en un trait le défaut de celui jju'il croit louer :

Et c'est peu qu'ils soient beaux, tes vers, ils sont charuianls !

On dira tant qu'on voudra que c'est là le dulcia suiila d'Horace. Ce mot charmant qui veut surenchérir sur le beau, peint à merveille la mignardise et le faux gofil ■\enant gâter des inspirations qui promettaient d'être Jjelles. Ce chaintaitl chez Soumet revient tous les trois «>u quatre vers, qu'il s'agisse de tragédie ou d'épopée; •on pourrait appliquer encore à sa manière pompeuse, sonore et creuse, à son vers spécieux et brillant, le bcl- Jum capul, sed cerebrum non habel du fabuliste : belle forme, mais vide d'idées!

— Il y a eu le samedi 5 avril, au Théâtre-Français, un succès de tragédie nouvelle : Viri/inie, par M. Latour de Saint-Ibar. 11 paraît que mademoiselle Rachel y a été irès-belle et créatrice. H devient très-évident que le pu- J)lic français revient plus que jamais aux Grecs et aux Jlomains, dont on l'avait vu si dégoûté il y a quelques années. Le Tite-Live a remplacé les chroniques du moyen âge; il est vrai que les dramaturges romantiques en France avaient si mal lu et étudié ces chroniques qu'ils n'en avaient tiré que le grossier et le repoussant. {]e n'est pas ainsi qu'avait fait Maiizoai en Italie, dans ^es deux beaux échantillons de Carmagnola (.'IdWdelelii.

Ce 5 mai 18t5.

LA QUESTION DES JLSUITES A LA CHAMBRE DES Di;l'UTÉS. — M. TIIIEIIS, M. DUl'lN, M. P.ERUYER, M. DE LAMARTINE. — ÉLÉVATION DE M. VICTOR HUGO A LA PAIRIE. — JASMIN DÉCORÉ DE LA LÉGION D'iION- N E U R .

— La grande alTaire (le ces derniers jours a été la discussion de la Clianibrc des députés des 2 et 3 mai sur les jésuites. Le cartel était donné d'avance, et l'on se préparait comme pour un grand combat. 11 n'y a pas eu de combat, attendu que le ministère a trouvé un moyen, depuis quelque temps, pour s'assurer de la majorité, c'est d'adbérer à toutes les mesures que propose l'opposition ; il résulte de là que le ministère, au lieu de la majorité, a tout simplement l'unanimité. La plaidoirie a d'ailleurs été fort éloquente et fort belle; )l. ïliiers y a J'ail preuve d'une inodératiDii dans les formes qui sent évidemment riiomme d'Klat disposé à redevenir ministre

dans un temps qui n'est pas bien éloigné. M. Dupin y a eu sa vigueur logique et son bon sens, un peu vulgaire, mais franc et incisif. M. Berryer est le seul orateur qui ait ouvertement plaidé pour la liberté des congrégations religieuses; il l'a fait avec éclat, avec cette ampleur d'éloquence que lui seul possède et qui le fait écouler et presque applandir dans les questions même où ses opinions ont le moins de faveur. Quant à M. de Lamartine, il n'a pu, un seul instant, maîtriser l'inaltenlion de la Cliambre; il en souffrait, il le laissait voir, mais il ncparvenait point à flécliir cet auditoire impatient et irrité; sous la magnificence que gardait encore sa parole jusque dans ce désarroi, on se demandait en vain ses rai sons et ce qu'il voulait dire, et l'on n'a pu s'en rendre compte pas plus que lui-même il ne le savait bien peutêtre. — Nous ne prétendons dans tout ceci, comme on le voit, que noter retfet oratoire et, en quelque sorte,. littéraire de ces deux séances.

— Un événement politique qui touche de près à la littérature est l'élévalion de Victor Hugo à la pairie, ^'ous n'y voulons voir qu'un fait, c'est qu'en France on arrive désormais à tout par son esprit et par son talent, même quand ce talent n'a été appliqué qu'aux choses d'imagination pure et de poésie. — Un autre fait que nous nous permettrons de rapprocher du précédent, c'est que le poêle coiffeur d'Agen, l'aimable Jasmin, vient, dit-on, (k^ recevoir la croix de la Légion d'honneur : autre preuve j|u'avec de l'esprit et même par la poésie seule, on triomphe aujourd'hui de toutes les difficultés et de tous les préjugés, qu'on se classe à son rang, et qu'on se fait fina-

lement reconnaître et honorer des puissances sociales officielles. Un ministre croit s'honorer lui-même en acceptant et en ratifiant le choix du public. Ces croix d'ailleurs, en France, sont tellement prodiguées qu'elles ont perdu leur prix et leur vrai sens de distinction; nous ne signalons cette marque d'honneur pour Jasmin qu'à cause du contraste que cela fait avec sa profession ; cette nouvelle sera bien accueillie dans le midi de la France qui voit en lui son poêle populaire.

Ce 5 mai 1815.

A P R 0 r 0 S DE LA T R A G E r> I E DE Y 1 R G 1 y I F- , PAR M. LATOUR DE SAINT-IBAR, AU THÉÂTRE-FRANÇAIS. — ÉTAT DE l'art DRAMATIQUE EN FRANCE. — ESPÉ- RANCES DÉÇUES.

Le succès de la tragédie de Vii'yinic se soutient au Tiiéàtre-Français; c'est le succès de mademoiselle Rachel plus encore que celui de l'œuvre elle-même. Virginie n'est qu'une sœur, et une sœur cadette de la Lucrèce de Ponsard. La pièce est bieiî, elle est conduite conformémeiità l'histoire, et raisonnablement; il y a d'assez beaux vers et il n'en est pas qui choquent; la couleur locale, les apostrophes aux dieux lares, les allusions aux coutumes romaines, \a farine et le miel, l'orge et le sel, tout cela est assez à point em|)loyé; mais ce qui donne le caractère dramalique, c'est l'accent de mademoiselle lîachcl en deux ou trois moments, c'est son altitude simple, noljle, virginale, dans toute la pièce; elle esl

CHRONIQUES PAU ISIENIS ES. fîl7

hclle comme certaines figures des vases antiques. — 1! n'est [)ent-èlre pas inutile de rappeler rpie toute celle couleur (r.4y(c/réC7/6'H<>/' romain, où la scène se retrempe et rajeunit tant bien que mal sa teinte en ce moment, a été pour la première fois essayée el appliquée par un poêle peu connu, M. Jules de Saint-Félix, dans un recueil intitulé Poésies romaines. Ce recueil a été peu l'emnrqué à Tépoque de son apparition, el il aurait droit |)()in'tanl, en ce qui est du procédé, à revendiquer la priorité d'invention, si invention il y a.

Le succès même de ces deux dernières tragédies, ]7rtjinie et Lucrèce, peut servir à mieux mesurer la décadence et la déchéance des hautes pensées et des espérances ambitieuses qu'on avait d'abord conçues dans cette carrière dramatique, telle qu'elle se rouvrait il y a viiigt-ciaq ans. Alors en eiïeton sp plaisait à concevoir une sorte de drame à la fois réel et idéal, qui reproduirait avec étude et fidélité les mœurs et les personnages de riiistoire, y associerait les passions éternelles de la nature humaine, et ferait parler le tout d'un ton plus sinqile et [)lus sincèrement poétique à la fois qu'on n'avait osé jusqu'ici. Les deux seuls beaux échanlillon-; |)arfaits (pi'on ail eus dans ce système dramati(iue moderne, tel ([u'il était conçu alors par l'élite des esprits délicats, sérieux el élevés, c'a été les {\c\\\ pièces de.AIanzoni, CitriiidijitoJd cl Adelchi. Kn France la .]/(,'/7V S^lmiil de M. Lebrun s'acheminait dans le même sens, mais avec timidité et avec entraves; les Vêpres siciUcunes de Casimir Delavigne ne faisaient pas un mouvement, pas un geste de ce côté. Dans les années ipii suivirent Maiic

Stuatt, on essaya encore, mais sans succès auprès du public; le Cid d'Andalousie du même auteur n'obtenait point grâce. On attribuait ces difficultés alors cà des gênes extérieures, à la censure qui interdisait certaines représentations historiques sur la scène et qui n'aurait point toléré certaines familiarités avec les grands personnages royaux ou ecclésiastiques. Les bons esprits, parmi les novateurs, se rejetaient dans les drames écrits, dans les essais développés en volume ou les chaudes esquisses dialoguées : on eut les Etats de Blois, les Barricades de Vitet; on eut le Théâtre de Clara Gazul de Mérimée. On se disait : « Patience ! quand la scène sera libre, nous verrons bien. » Au commencement de 1830, Hernani vint apporter du mouvement et comme un éveil de prochain espoir; c'était étrange, c'était peu historique, c'était plus qu'humain et assez surnaturel, mais enfin il y avait éclat, poésie, nouveauté, audace. La critique, pendant tout ce temps- là (je parle de la critique qui compte)", faisait son office avec zèle et courage; elle s'attachait à réfuter les sottes querelles des adversaires, à démontrer qu'il y avait quelque chose de possible en dehors de l'ancien système, que le siècle devait avoir son drame à la scène comme il l'avait eu dans l'histoire. Je ne puis mieux comparer la critique d'alors qu'à ces ingénieurs et à ces officiers du génie qu'on envoie d'avance pour frayer le chemin, établir une chaussée à une armée qui les suit et qui fiiit une halte forcée. Les ingénieurs étaient donc à l'œuvre; on essayait de tracer à la moderne bande des nowteurs dramatiques une route qui tournât les temples de Racine et de Corneille et qui

n'en fût pas écrasée; car les vieux critiques, logés dans ces temples, en faisaient des espèces de forteresses d'où ils tiraient sur les nouveaux venus et croyaient leur barrer le passage. De là plus d'un combat. Il arriva même, je pense, que pour élargir un peu cette route disputée, il y eut quelques jeunes critiques plus osés qui n'hésitèrent pas à faire sauter (surtout du côté de Racine) quelque portion du marbre sacré, quelque coin des degrés de ces temples augustes. Bref, le chemin semblait tracé, il était clairement indiqué du moins, et il ne s'agissait plus pour les poêles, surtout après juillet 1830, et la pleine liberté de la scène étant conquise, que d'y marcher et d'y faire leurs preuves. Or, qu'a-t-on vu? Oh! nous sommes très-certain que plus d'un, parmi les cnûques-ingénieurs dont nous parlions tout à l'heure, a été honteux de voir pour qui il avait travaillé. Le faux historique, l'absence d'étude dans les sujets, le gigantesque et le forcené dans les sentiments et les passions, voilà ce qui a éclaté et débordé; on avait cru frayer le chemin et ouvrir le passage à une armée chevaleresque, audacieuse mais civilisée, et ce fut une invasion de barbares. Après douze ou quinze ans d'excès et de catastrophes de tous genres, le public en est venu à ne plus aspirer qu'à ([uelque chose d'un peu noble, d'un peu raisonnable et de suffisamment poétique; toutes les pensées suivies et les vues projetées, il y a vingt-cinq ans, ont été interrompues, et la tradition n'en a pas été recueillie par les générations mal guidées, survenues pêle-mêle, et sans aucun lien qui les raltachàl à leurs aînées. Voilà conuiienl deux pièces estimables, dont l'une (Lucrèce) est

très-supérieure à l'autre, mais dont aucune ne réalise le moins du monde l'idéal moderne qu'on avait, à un moment, entrevu, voilà comment ces deux pièces qui ne sont que de très-nobles essais de poètes qui sembleraient à peine encore émancipés delà plus excellente des rhétoriques, ont été presque un événement : il y a vingtcinq ajîs, à une époque qui comptait parmi les juges de la tentative dramatique, non-seulement les jeunes esprits sérieux de la France, mais des témoins attentifs et des juges l'uiopéens, tels que Goethe, Waller Scott et Manzoni, en eiït-il été de la sorte? il n'est pas même besoin de faire la réponse.

Ci; vomlreJi 'J mai 18 j').

KLECTIOX n ALFRED DE VIGNY ET DE M. VITET A l'académie FRANÇAISE.

Nous lisons dans un journal : L'Académie, dans sa séance parliculière du jeudi <S mai, a procédé au remplacement tle MM. Etienne et Soumet. Le nombre des membres présents était de 34; — M. Guizot y assistait assez près de M. Villemain, et M. Tliiors non loin de M. de Lamartine. Il n'y a pas eu de combat bien vif à l'Académie ce jour-là, malgré la présence de tous ces grands rivaux; on ^laraissait s'être entendu pour porter d'abord M. Alfred de Vigny, qui a passé au premier tour de scrutin, dédommagement bien dû après une si longue attente. M. Vitet a été nommé ensuite presque aussi aisément. La poésie et les arls ont en eux deux représentants de [dus; décidément c'est l'iieure de ce qu'on a longtemps appelé les jeunes générations; elles arrivent, elles se casent, elles s'assoient. On aimerait à les voir suivies

d'autres générations empressées et ardentes. Mais jusqu'à présent on cherche en vain, et l'espace se fait plus vaste chaque jour et plus vide.

Il ne serait pas très-beau que cela durât ainsi, et qu'on ne pût absolument plus dire des générations successives :

Et quasi cursores rilai lampada tradunt.

Le fait est que depuis bien du temps il n'y a pas beaucoup de vie et qu'on ne court pas. S'il y a foule et presse, c'est comme dans une rue; il n'y a ni émulation ni mouvement comme dans une arène.

Ce 5 juin 184S

lUttMAT DES JOURNAUX QUOTIDIENS ENCORE AGRANDI. — LE LIVRE DE M. DE RÉ.MUSAT SUR ABÉLARD. — LETTRES DE LOUIS XVIII. — PORTRAIT DE LOUIS XVI ET DE LOUIS XVIII PAR M. DE BARANTE. — OPINION DE ROYER-COLLARD SUR LOUIS XVIII. — LORD BROU- C.IIAM ET CUILLAUME SCHLEGEL ÉCRIVANT EN FRAN- ÇAIS. — LE l'ITT DE M. DE VIEL-CASTEL. — UN MOR- CEAU DE .M. DE SAINT-PRIEST SUR L'INDE.

Voilii les journaux quotidiens qui s'agrandissent encore : ils étaient trop étroits appareniinent pour l'annonce industrielle qui les envahit de plus en plus. Le rcuilk'lon en sera quitte par s'allonger et se distendre de plus en plus, comme la grenouille de la fable, qui fit si Mcn quelle creva. L'effet de celte immense production et consommation quotidienne commence à se faire sentir d'une manière fâcheuse sur la lihrairie. On n'achète guère de livres quand on lit tant les journaux ; les yeux

d'2i CHRONIQUES PARISIENNES.

et l'esprit ont leur ration chaque matin, et s'en tiennent là. Les journaux ne vantent d'ailleurs que les livres et les auteurs qu'eux-mêmes ils éditent, La librairie sérieuse en souffre, et les gens de province qui se cotisent pour lire trois ou quatre feuilletons se croient au fait de tout. — Le prince héréditaire de Saxe-Weimar était dernièrement à Paris; comme il causait avec M, Emile de Giiardin, celui-ci lui dit : «Voyez-vous, on levait autrefois nn rryiinent à ses frais, aujourd'hui on crée un journal. Tout homme qui compte ou qui veut compter a son journal à lui. »

— M. deRémusat vient de puhlier le volume premier d'un ouvrage sur Abélard et sa phUosopliie. M. de Réinusat avait, il y a quelques années, composé sur Abélard wn^ suite de scènes dramatiques dont il avait fait lecture dans quelques salons et qui avaient obtenu le plus vil succès. Mais ayant voulu étudier plus à fond la philosop!iiiî et les ouvrages d'Abélard, il a laissé son drame de côté et l'a condamné à l'oubli. C'est aujourd'hui un ouvrage tout à fait historique, un ouvrage sérieux et profond qu'il publie. Le premier livre contient la vie d'Abélard, les livres suivants sont consacrés à l'analyse et à l'examen de sa philosophie, et deviennent indispensables à rétiide de la scolastique dont ils donnent la clef. Ces derniers livi'es sont d'une lecture difficile, toute spéciale, tu'.ite destinée aux gens du métier; la France n'a plus rien à envier aux travaux des Allemands en ce genre. Mais ce que tous les esprits sérieux liront avec intérêt, c'est le livre qui retrace la vie et le caractère d'Abélard. M. de Piémusal a pénétré celui-ci dans toutes ses pro-

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fondeurs, dans toutes ses subtilités et toutes ses contradictions. 11 le montre bel esprit éloquent et profond, talent supérieur, caractère faible, et d'une sensibilité inquiète et maladive qui devance certaines tristesses toutes modernes. Il y a un peu de René, un peu de Jean- Jacques et de Lamennais dans l'auteur de Sic et non et dans l'amant d'Héloïse. M. de Hémusat le définit à merveille téméraire et triste, entreprenant et plaintif. Iléloise y est proclamée et démontrée bien supérieure à lui de caractère et de cœur, et au moins son égale pour l'esprit, — peut-être la première des femmes. Ces deux cent cinquante pages qui composent la vie d'Abélard suffisent pour classer le livre de M. de Réniusal, quaml même le reste serait aussi difficile à étudier qu'un traité de géométrie ou d'algèbre, et que la scolastique ellemême.

— On vient de publier un volume de Lettres adressées par Louis XVIII au comte de Saint-Priest, qui fut ministre du prétendant pondant l'émigration. M. de Garante amis en tète du volume une notice ([ui est uncbapilrc intéressant d'iiistuire. Le comte de Saint-Priest, qui fut ambassadeur à Constantinople, puis ministre de Louis XVI eu «S9, puis ministre cl confident de Louis XVIII pendant l'e.xil, prélait par sa longue carrière à une sorte de résumé historique et à coup d'œil rétrospectif sur toute celte époque de la Révolution. M. de Barante s'est acquitté de cette tâche avec tact, avec goût, avec justesse. L'impression qui résulte de ces pages écrites par un esprit si modéré esl bien défavorable d'ailleurs et à l'ancien régime et aux personnes royales qui y figurent.

Louis XYI est représenté tel qu'il fut et sans son auréole (le roi-martyr, faible, inerte, disgracieux, maussade : sa bonté même nétait qu'une forme de sa faiblesse. Louis XVIII exilé y apparaît confit dans la conscience béate de son droit divin, y puisant quelques sentiments de dignité sans doute, mais surtout un contentement superljc qui était fait pour affliger les gens sensés de son parli. Les illusions de cette petite cour sont singulières ; elles étonnent de la part d'un esprit sensé comme Télait après tout celui de Louis XYIII; on n'a qu'à lire les instructions qu'il donnait à M. de Saint-Priest auprès dr M. de Thugue et de la cour de Vienne, à la veille de Marengo. Au reste tous les exilés en sont là, et, dès qu'on émigré, on ne voit plus les choses du dedans qu'avec une lorgnette toute particulière.

On peut croire d'ailleurs que dans les jugements qu'il exprime sur les choses et sur les hommes, M. doBaraiitc ne fait que se régler sur les opinions qu'il a trouvées exprimées dans les papiers et les notes de M. de Saint - Priest. Ces opinions sévères étaient au fond celles des quelques hommes sensés et modérés de ce parti ; mais ils se contentaient de les dire à l'oreille; c'est pour la p emière fois qu'elles se produisent aussi nettement,

— On demandait un jo-ur à un homme considérable qui avait beaucoup connu Louis XVIII, si, vers la fin, lorsqu'il accepta et subit les ultra-royalistes et le parti du comte d'Artois, il avait bien toute sa tête ; cet homme considérable, et que nous pourrions nommer (Uoyer-Collard), répondit : o. Il avait un peu baissé; vers la fin il n'y avait plus en lui que ce qu'il était tout d'abord, le bel ospri!,

le petit esprit du xviii" siècle; tout ce que rexpérience lui avait donné d'acquis dans l'intervalle s'en était allé. » — Ainsi cela arrive souvent en vieillissant; on perd ce qui n'était qu'acquisition et emprunt; on retombe au point de départ. — Eh bien, Louis XVIII, dans cette Correspondance avec M. de Saint-Priest, en est encore à ce point de départ, avant l'expérience acquise.

— Lord Brougham vient de publier en français, écrit par lui-même, un volume sur VoUaire et J.-J. Rousseau : c'est un hommage à la France. — Guillaume de Schlegel, qui vient de mourir, lui avait rendu souvent ce genre d'hommage, même lorsqu'il était le plus sévère contre les admirations exclusives si ordinaires au goût et à l'esprit français. Il écrivait sur la Phèdre de Ilacine en français. Ses OEurres posthumes qu'il laisse sont également écrites en français.

— Le Pilt de M, de Yiel-Castel, dans la Revue des Deux Mondes, répond à propos et victorieusement au jugement un peu léger de M. Thiers en son Histoire.

— On a aussi fort remarque dans le même recueil le morceau de M. de Saint-Priest sur l'Inde; ce sont là des morceaux d'histoire qui vont de pair avec les grands morceaux de M. Macaulay et autres, dans la Rerue d'Ediinbouif/. Cela conslilue en France un genre nouveau de litléralure : VEssui historique dans tout sou sérieux et tout son (lévelopi)cnicnt.

Ce 6 juin 18i5.

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