‹ Chroniques siennoises, tr., précedées d'une intr. et accompagnées de notes par le duc de DinoChapitre 3 sur 12 · DE LA VILLE DE SIENNE · texte numérisé non relu

DE LA VILLE DE SIENNE

Très-illustre Seigneur, mon trës-honorë maître.

Don Diego de Mendoza, commandant à Sienne au nom de l'empereur Charles -Quint, crut Foccasion favorable pour mener à fin les projets que Tempereur avait conçus depuis plusieurs années. II commença par faire venir à Sienne environ quinze cents Espagnols, et exila ensuite quelques chefs du peuple , ainsi qu un certain nombre de jeunes gens connus pour leur intelligence et leur courage ; puis, ayant choisi un lieu très-avantageusement situé, ou se trouve le couvent de Saint-Dominique, il y fit trans-

porter toutes les armes de la ville et des particuliers, prétextant, pour motiver cette mesure, le soin de la tranquillité générale. Bien que ces dispositions mystérieuses causassent le plus grand déplaisir aux citoyens, ceux-ci, néanmoins, confiants dans^leur innocence et dans la fidélité qu'ils avaient toujours montrée à Tempereur, pleins d'espoir d'ailleurs en la protection divine, ne pouvaient supposer qu'il dût en résulter pour eux aucun désastre. Don Diego, pensant s'être ainsi prémuni contre tout événement, fit venir le marquis de Marignan^ le seigneur Pierre Colonna, et plusieurs ingénieurs chargés de soumettre des plans pour la construction de la citadelle, et leur exposa le désir et la pensée de l'empereur. Le sieur Pirro ne manqua pas d'adresser de vives remontrances à don Diego, disant qu'il ne connaissait pas de plus grande sécurité pour l'empereur que les cœurs des Sieunois, parce qu'il y trouverait toujours une citadelle inexpugnable. Le sieur Pirro , voyant que son avis n'était pas approuvé de don Diego, partit, après avoir fait connaître son opinion à quelques bons citoyens, et retourna dans ses possessions, où il mourut peu de temps après. On crut généralement qu'il avait été empoisonné , en punition des remontrances qu'il avait adressées à Mendoza. Ce dernier, ayant mûri son projet , envoya à l'empereur un plan de la ville et de

la position de la citadelle , avec la forme qu'elle devait avoir ; tous ces projets revinrent approuvés par Sa Majesté.

Lorsqu'on apprit à Sienne que cette résolution était formelle, les citoyens, jaloux de conserver leurs antiques libertés, et considérant combien la construction d'une citadelle est un événement grave pour une ville libre , cherchèrent par tous les moyens à faire avorter cette détermination. Pour atteindre plus aisément ce but, les chefs du {gouvernement donnèrent avis du projet à tous les citoyens de la ville et de l'État, les engageant à retourner à Sienne, pour faire partie d'un conseil général, dans lequel on s'occuperait de cette affaire. Les citoyens s'y rendirent en effet, et avec eux tous les religieux, ainsi que les séculiers qui n'avaient pas l'habitude d'assister aux délibérations. Parmi ces derniers , se trouva messire Lelio Tolomei , homme remarquable par ses grandes qualités , et qui prononça dans le sénat un discours éloquent contre l'établissement de la citadelle. Messire Lelio opina pour qu'on recourût principalement à l'assistance divine; que des prières fussent adressées à Dieu dans toute la ville, des aumônes abondantes distribuées aux pauvres, et que tous les magistrats allassent communier dans ta cathédrale. On envoya , en outre , des ambassadeurs aux princes d'Italie, à l'empereur et à d'autres.

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^ Dans ce conseil , les partis s'unirent pour s'opposer , à l'aide de toutes les ressources possibles, à la résolution de Mendoza , et les diverses décisions prises furent exécutées avec une exactitude religieuse. Le capitaine du peuple, Claudio Zuccantini , adressa à Notre Dame une prière si touchante et si noble, que personne ne put retenir ses larmes. Les clefs de la ville furent présentées à une image de la Vierge qui se trouve dans la cathédrale. Cette image fut portée en procession dans les différents quartiers de Sienne, suivie de la population entière, ce qui formait le spectacle le plus religieux et le plus attendrissant qu'on pût voir. On choisit ensuite quelques citoyens, qui furent chargés de traiter avec Mendoza, et de le dissuader de poursuivre l'exécution de son projet. Ce dernier promit de favoriser la ville de tout son pouvoir auprès de l'empereur; ' il feignit d'éprouver une peine non moins vive que celle des citoyens eux-mêmes, et assura qu'il avait déjà remontré que Sienne ne méritait pas cette précaution menaçante, et que la mesure adoptée ne pouvait pas être utile au service de Sa Majesté. Satisfaits de cette réponse, les citoyens prirent congé de Mendoza. Cependant les députés du peuple se rendirent auprès des autres princes et de l'empereur lui-même , dont ils revinrent très-mécontents. Ils étaient à peine arrivés à la cour, (Jue Sienne élut douze nouveaux

envoyés : l'empereur, en ayant été averti , répondit aux quatre premiers, d'un ton plein décolère, que la ville ne se donnât plus la peine de lui dépêcher des ambassadeurs, parce que, lors même qu'ils resteraient jusqu'au jour du jugement dernier, ils n'en retireraient aucun fruit, sa résolution d'élever une citadelle dans la ville de Sienne étant irrévocable. Ce fut avec cette réponse que les députés furent congédiés. L'empereur prétendait qu'il n'avait d'autre but, en construisant cette forteresse, que d'apaiser les séditions et les discordes civiles, et les divers agents de l'empire répandaient ce bruit en Italie , en témoignant la crainte qu'il ne survînt, à l'occasion de ces dissensions, quelque accident de nature à porter la ville à se détacher de l'empereur, et que les affaires de l'Italie ne se trouvassent ainsi dans lef^plus grand péril. Sienne répondit à cela que les divisions qui existaient entre les citoyens n'étaient pas de date récente , mais remontaient à* une époque fort reculée , sans qu'elles eussent jamais donné lieu à aucun témoignage d'infidélité; qu'au contraire, on avait constamment observé, dans toutes les révolutions intestines, le plus grand attachement à l'empire; que si, néanmoins, Sa Majesté voulait s'en assurer, elle n'avait qu'à châtier les véritables rebelles , et non tant d'innocents qui

n'avaient à se reprocher aucune faute ; que si ce châtiment

ne suffisait pas, il pouvait choisir en otage tel nombre de citoyens qu'il lui plairait, car il n'y en avait pas un seul qui ne fût disposé à s'exiler, plutôt que de voir sa patrie asservie à un joug aussi injuste et aussi honteux. Sienne proposa de plus à l'empereur de faire choix , suivant son bon plaisir, de quatre ou de six places situées sur son territoire, et de les garder comme il le jugerait convenable, la ville s'engageant, dans ce cas, à les fortifier à ses propres frais, et selon les intentions de Sa Majesté. On supplia enfin l'empereur d'adopter tout autre moyen de sûreté que la construction d'une citadelle; mais on ne put parvenir à ébranler son obstination, qui s'accrut avec sa colère. La ville de Sienne en ressentit une douleur extrême , comme le prouvent les partis désespérés qu'elle proposait. Elle ne manqua pas de réclamer l'assistance des autres princes , et particulièrement des princes voisins, en appelant leur attention sur les dangers que pouvait leur offrir la construction de cette citadelle, et en leur remontrant qu'ils étaient intéressés à avoir près de leurs États une ville libre et non un prince aussi redoutable.

Cependant la mort de Paul 111 empêcha cette vérité d'être comprise ; Jules m , son successeur, parut s'endormir sur cette question, dont il ne tint aucun compte. Sienne seule ne négligea aucun moyen de se soustraire au joug cruel

qu'on voulait faire peser sur elle ; mais sa résistance demeura vaine : il ne fut pas possible d'empêcher la construction de la citadelle, qui fut commencée vers la fin de Tannée 1550 (1). Tout homme qui , après avoir vécu heureux et libre , se voit traîné dans une prison perpétuelle , pourra juger de la désolation que ressentit la ville entière : on cite de nobles citoyens qui en moururent de douleur , et bien qu'on cherchât à dissimuler la peine qu'on ressentait pour échapper aux mauvais traitements, à la prison ou à la mort, que beaucoup de citoyens avaient subis sur les plus légers soupçons, mille indices dénotaient la profonde affliction des Siennois. Nombre de ces derniers , comprenant Tmefficacité de leurs efforts pour sauver la patrie , s'exilèrent volontairement, soit à Rome, soit en d'autres villes d'iUlie.

Or, parmi les Siennois qui s'étaient réfugiés à Rome, se trouvait un certain Jean-Marie Benedetti, qui, tout en servant le cardinal de Tournon, saisit plusieurs fois l'occasion de lui parler du mécontentement général produit à Sienne par l'érection de la citadelle. Il ajouta que la délivrance de cette ville serait une très-bonne et très-honorable occasion pour le roi de France de mettre un pied en Italie , et qu'il l'exhortait à ne pas laisser échapper une occasion si inespérée, et d'une exécution non moins facile que glo-

rieuse. Le cardinal, qui tenait déjà ce citoyen pour homme de jugement et de crédit, Tinvita à s'expliquer plus ouvertement : Benedetti dit alors qu'il était vrai que depuis longtemps la ville de Sienne avait été très-fidèle à l'empereur (ce prince ayant veillé à la conservation de sa liberté, et en ayant reçu en échange de grandes facilités pour l'accomplissement de ses desseins); mais que ce dernier se montrant résolu , par la construction d'une forteresse , i lui ravir cette antique liberté, malgré la douleur profonde avec laquelle les citoyens s'en voyaient dépouillés , il était certain que le peuple siennois , en reconnaissance de l'appui qu'il trouverait pour sa délivrance, ne manquerait pas de prouver combien il avait à cœur de vivre libre ; qu'il ne connaissait aucun autre prince, même des plus grands, capable de mener à bonne fin une telle entreprise, sinon le roi très-chrétien ; qu'il avait pu voir lui-même combien la désolation était générale à Sienne, pendant que Mendoza faisait bâtir la forteresse. II termina en affirmant que l'on pouvait compter sur quelques nobles et puissantes familles, qui saisiraient avidement cette circonstance pour donner cours à leurs anciens ressentiments.

Bien que le cardinal regardât les paroles de Benedetti comme très-fondées, la chose toutefois était d'une trop grave importance pour qu'il ne désirât pas être plus am-

plement assuré de la réalisation de ses promesses , et , en même temps, connaître d'une manière plus certaine la volonté des personnes de la coopération desquelles il se portait garant. 11 observa en conséquence que ce ne serait qu'après avoir obtenu ces témoignages nécessaires, qu'il pourrait faire part à Benedetti de ses intentions. Ce dernier répondit alors que, pour arriver à ce but, la voie la plus sûre et la plus courte était d'aller s'assurer du sentiment de ces personnes. Ce projet ayant été approuvé par le cardinal, Benedetti partit de Rome le 15 mars 1551 , et s'introduisit le plus secrètement possible à Sienne, car demeurant dans la maison des Français, il ne lui était pas possible de négocier en sécurité sur le territoire de la ville, d'autant plus qu'il savait que Mendoza le faisait surveiller avec une attention particulière. C'est pourquoi il se rendit avec une extrême circonspection à Monte Antico, appartenant à la famille des Tolomei. Il y trouva messire Lelio et le capitaine Gîrolamo, de la même famille, personnages estimés de toute la ville, et dans le patriotisme, la vertu et le courage desquels il avait la confiance la plus absolue. Leur ardent amour de la patrie let^ avait rendus odieux à Mendoza; aussi s'étaient -ils retirés à Monte Antico, qui leur appartenait.

Benedetti, y étant arrivé et ayant été parfaitement ac-

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cueilli, leur exposa avec force les raisons qui l'avaient conduit vers eux ; il leur représenta les dispositions favorables du cardinal de Tournon , et leur déclara qu'il avait été envoyé expressément par ce prélat pour connaître leur sentiment, sur lequel il voulait régler la conduite qu'il se proposait de tenir à l'égard de la ville de Sienne. Il ajouta que s'ils avaient le désir de s'appliquer à la délivrance de la patrie , il leur ferait de telles propositions qu'ils pourraient raisonnablement avoir foi dans sa parole, le cardinal étant doué d'une vertu si notoire et d'une si rare prudence, qu'on était fondé à regarder comme immanquable ce qu'il promettait.

Les réponses de messire Lelio et du capitaine Girolanio ne laissèrent à Benedetti aucun doute sur l'esprit qui les animait; elles étaient conçues en ces termes: « Messire Jean-Marie , comme vous avez toujours été pour nous un ami sincère , nous ne supposerons jamais que vous nous proposiez une chose qui ne dût pas tourner à la gloire de notre patrie; nous en avons eu la conviction dans le passé, et cette conviction devient bien plus forte encore aujourd'hui par l'afTection que vous nous témoignez, et par la proposition même que vous nous faites d'entreprendre une tâche aussi sainte que l'est la délivrance de Sienne , pour laquelle tout citoyen doit exposer sa propre vie. Aussi,

messire Jean-Marie , bien que vous ayez des devoirs à remplir envers la patrie commune, vous méritez des éloges en travaillant à Tœuvre de son salut avec tant de courage, et nous vous en remercions autant qu'il est en notre pouvoir. En ce qui concerne les bonnes dispositions du cardinal et sa confiance dans notre coopération , nous ne pouvons que rendre des actions de grâces infinies au Dieu tout-puissant, qui lui a inspiré un dessein magnanime, et nous supplierons la divine Majesté de lui donner la puissance de Taccomplir. Quant à Tespoir qu'il a mis en nous , remerciez-l'en dans les termes les plus vifs, et assiirez-le avec les serments les plus solennels de notre fidélité, promettez-lui le concours de tous nos amis et particulièrement de nos personnes; en un mot, vous pouvez vous porter garant, en notre nom , que non-seulement dans cette entreprise , à laquelle nous nous dévouons par des raisons si puissantes , mais encore dans toute autre où notre aide pourrait lui être de quelque utilité, nous nous efforcerons de ne pas tromper son attente. »

Telle fut la réponse que Benedetti obtint de ces dignes gentilshommes. Il se rendit ensuite à Yignone, petit château appartenant à la famille des Amerighi , composée de quatre frères qui jouissaient d'un grand crédit. Il y trouva l'aîné, messire Marc-Antoine, homme prudent et sensé ,

dont il reçut le plus gracieux accueil. Gomme ce dernier, sachant que Mendoza le poursuivait, s'émerveillait de le voir à Vignone, messire Jean-Marie le prit à part et se contenta de lui rapporter, mais sans le prévenir qu'il en eût parlé aux Tolomei , les entretiens qu'il avait eus avec le cardinal et les promesses qu'il en avait reçues pour la délivrance de la patrie, dans le cas où il serait certain d'être soutenu par les principaux habitants. Il ajouta qu'il était venu vers lui en personne, mû par la confiance que lui inspiraient son ancienne amitié et l'amour bien connu qu'il portait , ainsi que toute sa maison , à la patrie commune.

Amerigo, ayant entendu la proposition de Benedetti, parut fort difficile à persuader, prétextant que la puissance de l'empereur en Italie était trop solidement établie ; qu'en trois jours il était facile de former, dans le royaume de Naples, une armée pour combattre les Siennois;que le duc de Florence, très-attaché au parti de l'empereur, entourait, en outre , de ses forces la plus grande partie des frontières de l'État de Sienne; que le pape Jules 111 se montrait impérialiste dans la guerre de Parme contre la Mirandole , et que ces divers motifs lui faisaient regarder comme trèsincertain, sinon comme impossible, le succès d'un tel projet; qu'encore qu'il fût très-porté à croire que le roi de France,

jeune homme avide de gloire, serait disposé à courir volontiers les chances d'une entreprise de cette nature , il n'entrevoyait pas toutefois les moyens de la pouvoir exécuter.

Benedetti répliqua que le cardinal avait prudemment pesé les forces de l'empereur et celles du roi , et qu'il ne proposerait pas une résolution dans laquelle l'intérêt de son maître n'aurait pas été mis en balance avec le soin de sa réputation et de son honneur; qu'en conséquence, on ne devait pas douter de l'heureuse issue de l'entreprise, toute incertaine qu'elle pût paraître. II ajouta que si les princes impérialistes de l'État de Sienne ne laissaient pas apercevoir leur déplaisir, néanmoins , dans le fond de leur cœur, ils ne voyaient pas sans regret le joug qui les menaçait aussi bien que les Siennois. Mais Amerigo , pris ainsi à l'improviste, ne vouhit rien décider en son nom avant d'en avoir conféré avec ses frères, auxquels il promit de faire savoir tout ce qui s'était dit, en les excitant à seconder cette entreprise , bien qu'ils fussent assurés d'y perdre la vie.

Après avoir pris congé d'Amerigo, Benedetti retourna à Rome et donna connaissance au cardinal des divers entretiens qu'il avait eus avec les citoyens. Celui-ci en demeura très-satisfait; toutefois il ne voulut pas s'avancer avant de savoir quelle serait la résolution des Amerighi ,

sur lesquels il fondait de sérieuses espérances. Peu de jours après, Amerighi fit savoir qu'il était prêta entrer dans l'entreprise; que son frère le chevalier, homme habile et d'un esprit sagace, était plein d'ardeur, et qu'il ne tarderait pas à lui faire part de dispositions conformes à ses désirs. Benedetti transmit cette nouvelle au cardinal, qui jugea prudent d'attendre , avant de rien tenter, l'exécution des promesses des Amerighi.

La fortune, qui préparait une solution heureuse à cette entreprise, voulut que le chevalier Amerighi fût député à Rome, par la république, auprès de Mendoza, qui s'y trouvait à cette époque. Les Siennois ayant l'habitude de tenir des ambassadeurs auprès de lui , parce qu'aucune décision ne pouvait être prise sans son consentement, Amerighi se procura adroitement cette charge ; mais avant de se rendre à Rome , il passa une soirée à Vignone chez son frère , où ils convinrent des précautions à observer dans leur correspondance.

Le soir même de son arrivée à Rome, le 9 mai 1551, Benedetti lui rendit visite, avec quatre gentilshommes, pendant qu'il était encore au lit, par suite de la fatigue du voyage. Amerighi le reçut d'abord avec cordialité , puis, afin de dissimuler autant que possible leur complicité aux autres gentilshommes, le chevalier dit à Benedetti qu'il ne se sou-

ciait pas de Je voir chez lui , parce qu'il était au service des Français, et qu'un simple salut, accompagné d'un simple bonjour, devait suffire entre eux.

Le jour suivant, après avoir négocié avec Mendoza les affaires de la république, ledit ambassadeur s'aboucha , dés que la nuit vint, avec Benedetti, et lui déclara qu'il était prêt à faire tout ce que son frère Marc-Antoine avait décidé, lisse rendirent secrètement ensemble chez le cardinal , et Benedetti , après l'avoir introduit , se retira dans une chambre voisine, pour ne point gêner leur conférence. Le cardinal et Amerighi causèrent longuement. Celui-ci, se fondant sur les paroles et les offres faites par Benedetti, de la part du cardinal, à son frère Marc- Antoine , déclara, après beaucoup de remercîments , que voyant sa patrie opprimée par la tyrannie impériale en récompense de son ancien et sincère dévouement à l'empire, il était, ainsi que ses frères, disposé à exposer sa vie à toute espèce de périls, pourvu qu'il connut le moyen propre à mener l'entreprise à bonne fin. Il dit encore qu'il était venu à Rome pour apprendre sur ce point la vérité , et pouvoir ensuite avec quelque fondement attirer dans leur parti tant de citoyens qui, chaque jour privés par les Espagnols de leurs biens, de l'honneur, de la liberté, de l'existence, ne manqueraient pas de tout risquer pour

échapper à d'avilissantes calamités. II ajouta que , bien qu'il entrevît les difficultés que leur opposait la puissance de Tempereur en Italie, néanmoins il voulait que ces difficultés fussent considérées plus par les autres que par euxmêmes. 11 désigna notamment sa famille , celle des Cacciaguerri et celle des Palmieri , comme étant prêtes à proposer dans la ville tout projet qui tendrait à sa délivrance. Il lui offrit ensuite le concours de tout le peuple , et Fassura que le capitaine Pierre-Marie , son frère , en sa qualité de Fun des quatre capitaines commandant les milices de la république, pouvait disposer avec la plus grande facilité de quinze cents hommes , excellents soldats.

« Quanta moi, poursuivit-il, il ne me sera pas difficile de me servir des sceaux publics , afin de délivrer des patentes et des brevets de commission poiu* lever d'autres troupes dans le territoire : aussi j'ai la très-ferme espérance que toute la ville se soulèvera, dès que l'on jugera l'heure venue d'accomplir quelque chose d'important. Deux endroits principaux de Sienne, le palais de Claude Zuccantini et le palais public, offriraient à l'insurrection de grands avantages , le premier de ces deux palais occupant une position très-favorable pour assaillir la garnison de la citadelle, si on y disposait des gens bien préparés pour cette entreprise. »

Il lui fit remarquer encore qu'il serait très-essentiel de

faire sonner en même temps la cloche pour appeler les citoyens aux armes, ce qui jeterait une grande terreur parmi les Espagnols , et serait d'une exécution aisée à cause de la connaissance qu'il avait du palais en sa qualité de membre du gouvernement. De sorte qu'il avait la conviction que, pour ce qui regardait l'intérieur de la ville, l'insurrection serait victorieuse; toute la difficulté consistait uniquement dans la puissance de l'empereur. 11 laissait du reste à sa très-illustre et très-ré véren te seigneurie le soin de remédier à ce danger , ne doutant pas qu'elle n'y pourvût par sa prudence.

Lorsque le chevalier Amerighi eut cessé de parler, le cardinal lui répondit en ces termes : « Chevalier , la position dans laquelle se trouve votre ville a fait naître en moi une profonde compassion , et j'ai l'espoir que , si mes forces ne sont pas suffisantes pour assurer sa complète délivrance, du moins vos paroles n'auront pas été entiè-

rement inutiles. » Quelques autres dispositions ayant été arrêtées entre eux, le cheyalier se retira.

A la même époque, il se trouvajt à Rome un gentilhomme siennois nommé César Vajari (2) , qui , désespéré des événements survenus dans sa patrie, avait cessé de l'habiter. Comme il avait été élevé en France et qu'il parlait la langue de ce pays aussi bien que la sienne propre , il fréquentait

assidûment les maisons des Français, avec lesquels il était très-familier : aussi devint-il l'objet des soupçons de don Diego, qui, tenant le chevalier Amerighi pour impérialiste, et lui témoignant une grande confiance, Tinvita à surveiller les démarches de Vajari, et spécialement ses rapports avec l'envoyé français, monseigneur de Termes, et plus tard avec monseigneur de Mirepoix, qui lui succéda. En efTet, Vajari traitait avec eux de la délivrance de Sienne sans connaître les desseins de ses concitoyens, en leur remontrant , à l'aide des mêmes arguments dont Benedetti s'était servi près du cardinal, combien une pareille entreprise serait glorieuse pour le roi et de facile exécution. Non-seulement Vajari s'exprimait ainsi de vive voix, mais il ne craignait pas d'exposer les mêmes idées dans des mémoires écrits, et il agissait si ouvertement, que l'on ne doit pas s'étonner que don Diego eût pris l'alarme. En attendant , Jules III s'étant déclaré impérialiste , les agents de la France durent quitter Rome lors de la guerre que ce demPer entreprit contre le duché de Parme ; mais avant de s'éloigner, le cardinal s'aboucha de nouveau et pour la troisième fois avec Amerigo, et lui confirma tout ce dont ils étaient convenus. Il laissa en partant, pour le remplacer, l'évêque de Mirepoix , avec lequel Amerigo devait négocier, lui promettant de faire au delà même de ce qu'il

lui avait promis, pour aider sa patrie à secouer le joug de l'empire et à reconquérir sa liberté.

Dès que le cardinal se fut éloigné, Amerigo, introduit par Benedetti, entra en conférence avec Mirepoix. Il le pria, entre autre choses , de ne rien communiquer de leurs conversations à Vajari ; car, bien que celui-ci fût animé d'excellents sentiments et très-fort de ses amis, il craignait qu'il ne lui arrivât malheur, par suite de la légèreté de ses discours. Mirepoix assura qu'il en agirait ainsi.

Benedetti, en partant avec le cardinal, avait laissé tout le fardeau de la négociation à Amerigo. Ce dernier convint avec Mirepoix de la manière dont ils pourraient communiquer, sans éveiller les soupçons des Impériaux. Pour éviter les chances périlleuses d'une correspondance en chiffres, Amerigo devait écrire à Claude Zuccantini , son beau-frère, négociant de Sienne, en feignant de traiter avec des marchands de la vente de quelques étoffes : de la sorte , ils se comprendraient facilement et s'écriraient sans danger. Le moyen employé par Benedetti pour correspondre avec les Tolomei et les Amerighi était de leur parler, dans ses lettres , du prochain achèvement de l'ouvrage qu'il composait contre Aristote et ses disciples , leur annonçant qu'il s'était arrangé avec les imprimeurs pour que la publication en fut prochaine. En effet, Benedetti

avait composé divers écrits contre Aristote. Dans celle correspondance mystérieuse et symbolique , Aristote signifiait don Diego^ et les imprimeurs , les Français. Non-seulement Benedetti avait montré à Mendoza ces premiers écrits , mais encore il les avait fait imprimer, et s'était soigneusement appliqué à les répandre tant à Sienne qu'à Rome.

Tandis que le chevalier négociait avec les Français cl avec les Impériaux, il recommença à entretenir Vajari des questions dont déjà ils s'étaient occupés à Sienne. Amerigo , ayant d'ailleurs réfléchi à la facilité que l'ouverture suivante lui donnerait pour la délivrance dé sa patrie, dit un jour à don Diego, qu'après avoir observé de près les progrès de Vajari , et pour parvenir à pénétrer le fond de sa pensée , il s'était glissé dans son intimité , et n'avait pas tardé à se convaincre qu'il entretenait d'activés intelligences avec les Français et principalement avec monseigneur de Mirepoix. Il ajouta qu'il avait pressé Vajari de lui révéler ses projets, et qu'il espérait en devenir maître à la première occasion. Amerigo se montrant ainsi franchement impérialiste et promettant de seconder à tous égards don Diego, Mendoza fut séduit. S'étant décidé à retourner à Sienne , il pria le chevalier de demeurer à Rome pour surveiller les démarches de Vajari , ce qui causa une

extrême satisfaction à Amerigo. Mendoza lui fit espérer

d'ailleurs qu'il manœuvrerait de teHe sorte à Sienne, que les chefs de la Balie lui confieraient les mêmes pouvoirs que par le passé.

Amerigo, étant donc resté à Rome, s'entretint souvent avec Vajari, et ils se lièrent si étroitement, que ce dernier s'aventura à lui confier ses sentiments politiques, que tout Siennois, disait -il, devait partager. Amerigo, tombant d'accord avec lui sur ce point, s'enquit seulement des moyens que l'on comptait mettre en usage pour 4a délivrance de la patrie. Vajari répondit qu'il se fondait tout à la fois sur l'appui des Français et sur le mécontentement des citoyens. Amerigo lui ayant observé qu'il ne* connaissait personne dans la ville qui lui parut capable de diriger une telle conspiration, Vajari répliqua que lui, Amerigo, étant revêtu d'un pouvoir public, pouvait en devenir le chef. Après beaucoup d'autres discours sur le même sujet, Amerigo, feignant toujours l'ignorance la plus complète , se laissa 'conduire chez l'évêque de Mirepoix. Son but, en se décidant à cette démarche, était, dans le cas où don Diego aurait appris par une voie quelconque la négociation entamée avec les Français, de s'en faire un bouclier, en remontrant qu'il avait été conduit par Vajari chez l'évêque, pour y apprendre les choses et

y pénétrer les secrets qu'il avait promis à don Diego de lui communiquer.

Toutefois, il eut soin d'inviter Tévèque, s'il se rendait chez lui le jour suivant avec Vajari, à feindre de ne pas le connaître, ce que celui-ci exécuta supérieurement. L'évéque, en effet, entama la conversation en termes vagues et généraux, comme .s'il voulait sonder les dispositions d'Aiperigo, qui, de son côté, se montrait effrayé des obstacles dont Tentreprise était hérissée : aussi ne donnat-il aucune assurance de sa volonté d'y participer.

Éludant ainsi avec adresse les propositions de Vajari, Amerigo ne lui laissa pas soupçonner qu'il eût formé quelque projet particulier, ni qu'il en eût conféré avec d'autres. Cependant, en dehors de l'intervention de Vajari, il négociait fréquemment avec l'évèque, auquel il rendait compte de tous les progrès que faisait la conspiration dans la ville, ce dont il recevait continuellement avis par Zuccantini, qui le pressait de tenter la fortune. Cette négociation dura jusqu'à la (in d'octobre, époque à laquelle don Diego revint à Rome, accompagné de Jean Mandrich, envoyé par l'empereur auprès du pape Jules. Le soir même, Amerigo rendit visite à don Diego pour Tinstruire des affaires qu'il avait traitées en son absence; mais en ce moment même, un billet fut remis à Meudoza, dans lequel

on rinformait que des Sicnnois conspiraient à Rome avec des Français , et notamment un certain niessire Yajari (3).

Après avoir lu ce billet , don Diego le passa au chevalier, qui le parcourut, le lui rendit en souriant, et dit : «Bien que vous ayez appris par mes lettres ce que j'ai pu découvrir à ce sujet , selon les ordres que vous me laissâtes lors de votre départ de Rome, néanmoins je vous en donnerai de nouveau connaissance. » 11 lui raconta alors comment il avait été conduit par Yajari chez Tévèque de Mirepoix, où il avait compris, à certains discours de Yajari, qu'il était entré en mouvement sans aucun projet arrêté, uniquement afin* de pouvoir, par ce moyen , avoir accès à la table de l'évèque , s'y asseoir et en être caressé ; que la pensée qui dominait Yajari manquait de base, ce qui, vraisemblablement, éXait cause qu'on ne lui accordait pas tout le crédit qu'il aurait désiré; qu'il s'était eiTorcé de le conduire chez l'évèque, pour acquérir par là quelque consistance, et qu'il ne fondait le succès de ses espérances que sur le mécontentement de la ville ; qu'il n'avait pu savoir, au reste , si les plans de Yajari avaient été communiqués à d'autres personnes, car il avait été question plutôt, dans cette entrevue, de théories à discuter, que de résolutions à prendre.

Don Diego se montra plein de confiance en la véracité

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du chevalier, et parut être convaincu que le jugement de Vajari ne pouvait être que conforme à la grosse tète dont l'avait doué la nature. Cependant, comme il aurait voulu qu'il n'y eût aucun Siennois animé de mauvaises pensées contre l'empereur, et qu'il supposait pour le moment que Vajari seul était dans ce cas , il dit être résolu à les lui faire passer, de quelque manière que ce fut, et pria le chevalier de lui faire connaître, à cet égard, son opinion. Amerigo répondit à Mendoza qu'en toutes choses il subordonnait son avis au sien, et que dans une affaire qui, comme celle-là, concernait le bien de l'État, il s*en remettait absolument à la décision qu'il lui conviendrait d'adopter. Don Diego répliqua que de toute façon. il voulait avoir son avis, l'invitant à y réfléchir pendant la nuit, et à le lui faire connaître le lendemain.

Quand le chevalier Amerighi eut quitté Mendoza, il tomba dans une profonde méditation et dans une vive perplexité, se demandant s'il devait prévenir Vajari de ce qui venait de se passer, ou s'il ne valait pas mieux garder le silence, puisque, dans le cas où Vajari se déciderait à pourvoir à sa sûreté parla fuite, Mendoza arriverait vraisemblablement à soupçonner dé quelle part lui était venu l'avertissement. Il chercha aussi à deviner le but qu'on pouvait s'être proposé en le chargeant d'une

telle commission. Dans cet embarras , il recourut à la divine assistance, afin qu'elle lui inspirât la meilleure réponse à faire.

Le jour suivant, il retourna chez Mendoza. Introduit dans une chambre où ils se trouvaient seuls , don Diego lui demanda quel était son sentiment sur cette affaire. Amerigo répondit que la commission qui lui était donnée ayant été visiblement dictée par Taffection que lui portait Mendoza, il Tavait reçue comme une faveur toute particulière, inspirée par le bien du service de Tempereur et le soin de sa propre réputation ; qu*én conséquence, il était prêt à lui obéir , désirant le satisfaire aussi bien par ses actions que par ses pensées, qui toutes prenaient leur source dans la fidélité, dont tant d'obligations lui faisaient un devoir; qu'il lui avait entendu dire souvent, dans la con^ versation, que l'empereur avait trouvé préférable de gagner les hommes et de s'en faire des serviteurs par la doucdur et les bienfaits, plutôt que par les rigueurs et la force , parce que dans le premier cas , ils sont guidés par une afTection sincère et durable , tandis que dans le second , ils ne sont conduits que par la crainte, et sont toujours en secret dis^ posés à se révolter; qu'ainsi donc, considérant la position dans laquelle se trouvait messire César Vajari , il croyait facile de se l'attacher à peu de frais , en lui faisant rembourser

182 CilRONlOUES SlENiNOlSES.

par la république diverses sommes d'argent dont il était créancier, et donner une pension suffisante pour ses besoins. Le cheyalier ajouta qu'il tenait pour certain que de pareilles faveurs porteraient messire Vajari à se soumettre entièrement aux désirs de don Diego ; qu'enfin , si cet avis plaisait à Mendoza, il offrait d'être son intermédiaire dans cette affaire , à moins qu il ne préférât la traiter directement. Don Diego parut goûter cette idée et vouloir s'expliquer personnellement avec Vajari.

Telle fut la disposition d'esprit où le laissa le chevalier Amerighi, qui, croyant sincèrement aux discours de Mendoza , se considérait comme un homme sorti par miracle d'un labyrinthe inextricable. Mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il s'était trompé, car le soir du même jour, vers quatre heures de la nuit , uû chef de sbires se présenta au Yiom de Mendoza dans la maison d'Amerighi , où soupait Vajari, arrêta ce dernier, et saisit tous les papiers appartenant à Amerigbi.

Le chevalier demeura stupéfait d'un tel afTront, ne sachant pas jusqu'où la chose devait aller, s'étonnant encore plus de ce qu'un fait de cette nature eût lieu à Rome, au sein de la commune patrie , et se passât dans la maison de l'ambassadeur d'une république. Toutefois, dissimulant son inquiétude et son indignation , il dit au chef des sbires avec

UQ merveilleux sang-froid : « Capitaine , bien que ceci me cause beaucoup de difficultés , je m'en réjouis ; vous pouvez donc exécuter scrupuleusement vos instructions* » Et lui ayant ouvert lui-même ses cassettes, il lui remit, sans nulle exception , tous les papiers qu'elles contenaient. Le capitaine , en transmettant ces documents à Mendoza , ne manqua pas de lui rapporter de point en point de quelle manière on les lui avait abandonnés. Don Diego ordonna immédiatement d'interroger Vajari, qui, sans tortures, confessa qu'il avait formé, de concert avec l'évêque de Mirepoix, les projets dont s'était alarmé Mendoza, et qu'il en avait fait part à l'archevêque de Sienne, à monseigneur Claude Tolomei, à messire Pierre-Antoine Pecci, à messire Jean Placidi, et au chevalier Amerigo.

Le lendemain matin, Amerigo ne manqua* pas, selon son habitude, de se présenter chez Mendoza. Celui-ci, sortant et apercevant le chevalier, revint sur ses pas, l'appela et lui dit : c( Ambassadeur, reprends tes lettres et tes papiers, et crois bien, sur ma parole, que depuis leur sortie de ta chambre , ils n'ont pas été plus regardés que nous le faisons à présent. »

Le chevalier répondit : « Seigneur, ma ville ayant bien voulu me charger de venir la servir près de vous, je fus très-flatté de cette distinction, et je la considérai comme

une faveur d'autant plus précieuse, que j'y vis le moyen de lui prouver toute l'étendue de mon attachement; aussi, animé par ce désir, je sais très-bien à quel service je me suis prêté, et je suis résolu, pour plus de sécurité, à laisser reposer le soin de mon honneur sur votre jugement , plutôt que sur le mien. C'est pourquoi vos actions ne me causeront jamais d'alarmes, persuadé comme je le siiis que vous avez toujours présents à l'esprit l'intérêt de la ville que je sers et mon sincère dévouement. Telles sont les raisons pour lesquelles je ne veux pas emporter ces lettres avant qu'elles n'aient été soigneusement examinées, car votre excellence ayant conçu des soupçons sur ma fidélité, je garderais toujours la crainte d'avoir refroidi la chaleureuse affection que vous m'avez naguère témoignée. »>

Mendoza lui répliqua :

(( Chevalier, tu ne te trompes pas dans l'opinion que tu as conçue de mon amitié, et si tu envisages ma conduite, tu verras qu'elle n'a pas eu d'autre motif que le soin de ton honneur, ainsi que tu l'apprendras bientôt, je l'espère. Chasse donc de ton esprit la crainte que cette amitié puisse jamais te manquer. »

Après avoir prononcé ces paroles , il ordonna à l'un de ses serviteurs de reporter toutes les lettres et tous les

papiers chez l^ambassadeur. Ainsi se termina leur conversation.

Diverses versions circulèpent dans Rome sur cet événement, et Ton blâma beaucoup Tambassadeur siennois. Quel(][ues personnes lui en ayant parlé , il prétendit ne rien savoir.

il arriva que le notaire chargé des écritures du procès de Vajari avait un clerc français, de sorte qu'il fut facile à Mirepoix de se procurer copie de ces documents. S'apercevant que les discours tenus dans sa maison avec le chevalier y étaient exactement reproduits, et que Vajari avait fait de semblables communications aux personnes déjà citées, il crut devoir les en avertir en même temps que le chevalier. 11 en résulta qu'en moins de trois jours TafTaire fut ébruitée dans Rome. Comme on s'entretenait déjà du prochain départ de Mendoza pour Sienne , tous les amis d'Amerigo le dissuadaient de l'accompagner, l'exhortant à ne pas se fier à ses paroles ; mais il répondit qu'il se confiait à son innocence, et qu'il n'avait aucune raison de supposer qu'un danger le menaçât. Parmi ceux qui cherchaient à le détourner d'entreprendre ce voyage , quelquesuns étaient envoyés par don Diego pour sonder sa pensée , ainsi qu'il l'apprit depuis. Or Mendoza , ayant foit appeler Amerigo la veille de son départ, lui annonça que son

intention était de se rendre à Sienne et de le laisser à Rome: « Car, lui dit-il , sachant tous les discours que Ton tient et les suppositions que Ton fait , je ne veux pas que personne puisse croire que je cherche à te nuire , parce que je te crains. » Amerigo répliqua avec une grande audace : « Seigneur, ayant vu avec quelles difficultés les chefs du gouvernement de Sienne m'ont accordé le traitement qu'ils me donnent , bien que votre excellence leur ait assuré que j'étais resté à Rome par son ordre, je désire vous accompagner; tout ce qui se dit dans la ville à ce sujet ne me cause aucune appréhension. Ainsi donc, si votre excellence ne m'enjoint pas formellement d'y rester, et ne m'assure pas qu'elle m'y retient pour son service , je suis parfaitement résolu à la suivre. »

Cette réponse si ferme influa puissamment sur l'esprit de don Diego ^ qui vraisemblablement avait voulu par cette demande pénétrer les secrètes pensées du chevalier.

Mirepoix, ayant appris que le départ de Mendoza était arrêté , fit prévenir Amerigo qu'il voulait lui parler , et le pressa de nouveau de ne point aller à Sienne , mais de se retirer plutôt à Venise , auprès du cardinal de Tournon , qui le recueillerait et l'entretiendrait honorablement, étant certain, disait-il , qu'une fois arrivé à Sienne, Mendoza exa-

minerait rigoureusement les charges que faisaient peser sur lui les aveux de Vajari.

Amerigo, toujours au-dessus de la crainte, répliqua qu il avait pris d'avance ses précautions, afin d'obvier à tout péril, et ajouta qu'il était déterminé à partir pour Sienne. « Que votre seigneurie, poursuivit-il, soit rassurée sur mon sort ; le moment viendra où vous saurez tout ce que j'ai préparé pour mon salut, et maintenant plus que jamais j'ai l'espérance que l'œuvre que nous avons entreprise se terminera heureusement. En effet, on chercherait eu vain dans le procès de Vajari. aucun indice de notre affaire: s'il yen avait, je suivrais sans hésitation votre conseil; mais comme je compte sur le succès de nos plans, je me suis déterminé à partir. Je prie instamment votre seigneurie d'avoir pleine confiance en ma manière d'agir, et de regarder mes paroles comme émanées d'un loyal gentilhomme. N'ayez jamais l'esprit troublé si vous entendez ou voyez quelque chose qui ne vous semble pas conforme à mes engagements, car je suis certain qu'à la fin vous trouverez que j'ai tenu au delà de ce que j'avais promis. »

Il invita en outre Mirepoix à rassurer le cardinal de Tournon, et prit congé de lui, le laissant complètement tranquillisé. Mendoza quitta Rome avec don Jean Mandrich, et se fit escorter par cent cinquante fantassins espagnols

venus exprès de Sienne , précaution qu'il avait cru devoir prendre , car une tentative d'assassinat avait été faite sur sa personne, quelques jours auparavant, par des Corses qui l'attendaient sur les frontières de Sienne et de Rome. Oes hommes voulaient ainsi venger la mort d'un de leurs compatriotes et parents que Mendoza avait fait mourir. En conséquence , un capitaine nommé Antonio s'était embusqué sur la route pour l'attendre; mais tandis qu'il ajustait Mendoza, son arquebuse lui creva dans la niaid' et lui brûla le visage , ce qui le contraignit à renoncer à cette tentative de meurtre. Depuis ce moment, Mendoza voyagea toujours bien accompagné.

Arrivé à Yiterbe, don Diego voulut encore sonder les sentiments d'Amerigo. L'ayant fait venir dans une chambre, en présence de Mandrich, il lui dit que, comme la résolution prise par Fempereur causait beaucoup de douleur aux Siennois et inquiétait un grand nombre de princes, chacun se figurant que l'empereur était plus disposé à accroîta*e sa puissance qu'à préserver ses États, ce qui nuisait grandement à sa réputation, ils songeaient à remédier à cet inconvénient en faisant connaître à tout le monde que la résolution de l'empereur, en construisant la citadelle de Sienne, n'avait été que de mettre un terme aux dissensions de cette ville, et de tenir en bride les dis-

positions hostiles que quelques mauvais citoyens nourrissaient, soit envers la république, soit envers l'empereur. « L'afTaire touchant César Vajari, dit Mendoza, nous offre une occasion très-favorable , parce que , dans son interrogatoire, il a nommé un grand nombre de citoyens de qualité et les principaux de la ville, entre autres Tarchevèque de Sienne et monseigneur Claude Tolomei. Or, quoique aucune appréhension sérieuse ne s'attache à l'issue de ce

complot , grâce à la faiblesse bien connue de celui qui l'a fomenté, néanmoins nous avons pensé à en faire grand bruit, à lui donner la plus grande publicité possible, afin que chacun sache que la crainte conçue par l'empereur est la véritable cause de l'érection d'une forteresse , et que , par suite, ce prince soit non-seulement tout à fait disculpé, mais que la mesure prise par lui soit généralement et justement applaudie. En effet, si tous connaissaient aussi bien que nous la sincérité de Sa Majesté , principalement en ce qui touche la ville de Sienne, il n'y aurait aucun besoin de la justifier. Résolus aujourd'hui , dans ce but , à créer des chevaliers du procès , nous avons l'intention de nous servir de ton concours, qui ne peut manquer de nous être très^ utile, parce qu'on aura naturellement beaucoup de confiance dans tes paroles, toi, citoyen siennois, intéressé au bonheur de ta ville, parlant de cette mesure avec sagesse,

Cl la représentant comme une chose très-importante : de cette façon, notre projet acquerra de la faveur et du crédit. C'est donc à cette fin que tu dois appliquer toute ton activité, la sagacité et ta prudence; ta récompense dépassera ce que peut espérer ton ambition. »

Amerigo promit de se conformer aux désirs de Mendoza, tant en raison des obligations personnelles qiii le liaient à ses intérêts, qu'à cause de son dévouement et de sa fidélité à Tempereur. Pendant tout le reste du voyage, Mendoza lui indiqua les bruits qu'il devait répandre et propager dans la ville.

Une fois à Sienne, on ne souffla pas mot de Vajari ; seulement don Diego se rendit le jour suivant dans le conseil de la Balie, où il avait l'habitude d'assister, et s'exprima en ces termes : « Magnifiques seigneurs , messire César Vajari ayant été arrêté , et l'affaire intéressant personnellement cette illustre république, il est convenable que le chevalier Amerigo, qui a été votre orateur à Borne, et moi, nous vous en donnions une pleine connaissance. Il faut que vous sachiez qu'averti, par plusieurs personnes,

des secrètes intelligences que César Vajari entretenait avec

des agents français, dans le but de leur livrer cette ville, il me parut impossible qu'il y eût un seul hommç à Sienne capable de concevoir la pensée de devenir Français. Je

communiquai ces rapports à votre ambassadeur, le chargeant d'employer tous les moyens pour arriver à la vérité, et ce fut cette raison, seigneurs, qui le retint à Rome pendant Tété. Il a d'ailleurs agi, en ces circonstances, avec une si grande prudence et une si honorable fidélité , que l'empereur ainsi que cette illustre république doivent lui en avoir de véritables obligations. Nous étant assuré nonseulement de la justice de nos soupçons contre Yajari, mais ayant recueilli des preuves de sa culpabilité, nous nous décidâmes à le £aire arrêter. Gomme la république est principalement mise en cause dans cette aH'aire, et que vos seigneuries sont chargées de son gouvernement, elles considéreront quel est le meilleur parti à prendre ; enfin , pour que tout se fasse en pleine connaissance des faits, le chevalier Amerigo, qui en est exactement informé, vous en présentera la relation détaillée et entière. »

Amerigo commença par exalter la supériorité déployée par Mendoza dans la découverte d'un secret important pour la république; il ajouta que, quant à lui, il n'avait été dans ces conjonctures que le docile instrument des instructions données par son excellence, et que ne sachant rien d'une manière particulière, il s'en référait au procès intenté audit messire César Vajari.

' I^ Balie, considérant qu'une telle question intéressait

à la fois le repos public et celui de Tempereur, choisit dans son sein quatre de ses membres, et leur conféra les pouvoirs nécessaires pour suivrç cette procédure , qui ,

en moins de deux jours /fut connue de toute la ville et diversement envisagée. Les uns approuvaient la conduite et l'activité du chevalier; mais, le plus grand nombre témoignaient un grand mécontentement, le blâmaient avec énergie, et le flétrissaient du nom dje traître.

Cette démonstration de la ville servit admirablement les projets d'Amerigo. Elle fut cause, en effet, que Mendoza , voyant l'indignation à laquelle le chevalier était en butte, le regarda comme entièrement à sa disposition; toutefois, voulant s'en assurer d'une façon plus positive encore, il le fit appeler un jour, et lui dit : «Tu sais, chevalier, qu'étant nommé dans le procès de Vajari,, il est nécessaire de te faire subir un interrogatoire, pour que rien ne manque à l'instruction de cette affaire. ^ Mendoza parlait de la sorte, afin de s'assurer si Amerigo, frappé de crainte, n'apporterait pas quelque hésitation dans sa réponse; mais Dieu, qui assistait évidemment le chevalier, l'avertit du péril, et lui inspira la réponse suivante : «Seigneur, je me suis aperçu parfaitement bien du mépris qu'on me porte dans la ville, pour avoir dévoilé celte trame, et je n'ignore pas qu'on m'appeHe tout h^iit

traître à la patrie. En conséquence, je désirerais que votre excellence, envisageant combien cette accusation de trahison deviendra plus ardente encore lorsque ma confession sera rendue authentique, consentît, pour m'épargner la honte d'un blâme aussi général, à me faire examiner, soit à Milan, soit à la cour, où cette vérité sera moins publique qu'à Sienne, et où il ne se trouvera aucun Siennois. Votre excellence m'a promis à plusieurs reprises de veiller sur mon honneur; je la prie donc de le prendre en cette occasion sous sa sauvegarde. » Ces paroles dissipèrent tout soupçon dans l'esprit de Mendoza, et pour témoigner sa confiance à Amerighi, il lui dit : «Le moment est venu pour toi de connaître toute l'étendue de l'amitié que je te porte. J'ai fait entendre à Sa Majesté qu'elle devait t'octroyer, dans le royaume de Naples , une provision digne à la fois d'un gentilhomme et d'un de ses serviteurs; tous les propos qui circulent dans la ville ne doivent donc te troubler en rien, car je te promets d'y remédier à temps.» C'est ainsi que les démonstrations des Siennois contre le chevalier ne servirent qu'à augmenter la sécurité de don Diego ; elles servirent en outre les intérêts et la chose publique , le chevalier ayant pu se convaincre des véritables sentiments dont les citoyens étaient animés, et juger de leur patriotisme par la chaleur avec laquelle ils avaient pris parti contre lui.

Sur ces entrefaites, Mendoza fit venir de Rome à Sienne le prisonnier Vajari. Ce dernier fut interrogé de nouveau et soumis à la torture; mais ses réponses demeurèrent conformes à ses précédentes déclarations. Les quatre citoyens députés à cet effet par la Balie intervinrent dans cet interrogatoire. Don Diego, n^étant pas suffisamment satisfait de cet examen , fit conduire Vajari à Saint-Dominique, où il fut livré aux Espagnols, qui rinterrogèrenl avec le plus grand soin, et le torturèrent avec tant de barbarie , qu'accablé par la douleur, il finit par s'écrier : «Messieurs, j'ai avoué de mon plein gré, dès la première fois, tout ce que je savais; maintenant, si vous voulez que j'ajoute quelque chose, dictez-moi mes réponses.»

Les Espagnols cessèrent alors de le questionner et se bornèrent à le tenir sous bonne garde.

Tandis que ces incidents se passaient à Sienne , le car^ dinal de Tournon, qui avait tour à tour habité dans l'État d'Urbin, à Ferrare et à Venise, revint, au mois de février 1551, à Rome, où il calma l'inimitié qui existait entre le pape Jules, le cardinal Farnese et le duc Octave, son frère, à cause de Parme et de Plaisance , les décidant à conclure une trêve de trois ans.

Quatre mois s'étaient écoulés depuis que le chevalier Amerighi était parti de Rome , et il n'avait donné de ses

nouvelles ni à Mirei>oix ni aux autres agents de la conspiration, de sorte que les Français qui résidaient dans cette ville élevaient quelques doutes sur sa fidélité. Messire Jules Vieri , Siennois doué d'un excellent jugement et d'un patriotisme éprouvé, était vemi à Rome avec le cardinal de Tournon ; en causant avec ce dernier, il lui avait fait des ouvertures indirectes touchant la délivrance de sa patrie. Un jour que Mirepoix s'entretenait avec le cardinal sur la conduite d'Amerighi, il ne put s'empêcher de laisser percer ses appréhensions. Le cardinal répondit que jamais il ne mettrait en doute la bonne foi du chevalier, et à ce sujet, il découvrit en partie la conspiration à messire Jules, lui demandant quel jugement il portait sur la conduite d'Amerighi. Celui-ci répliqua qu'il tenait le chevalier pour un gentilhomme fort honorable, mais qu'il ne pouvait, en aucune manière, se rendre, dans cette affaire, garant de sa loyauté ; que si néanmoins sa très-illustre seigneurie le voulait, il avait un moyen de s'en assurer. Le cardinal répliqua qu'il le désirait vivement: alors Vieri lui proposa , comme un excellent instrument à employer dans ce but, Un certain barbier, nommé Basile, qui , bien que de basse condition, était néanmoins un homme adroit et très-dévoué à sa patrie. Le cardinal accepta cette offre, et, ayant donné des lettres de créance audit Basile, l'envoya à Sienne

vers le chevalier, après l'avoir exactement instruit de tout ce qu'il avait à faire.

Cet homme se rendit à Sienne vers le commencement de mars, et voyant le chevalier se promener familièrement avec don Diego , dans le château dont on pressait les travaux de fortification, il crut que les craintes conçues à Rome étaient fondées, et qu'Amerighi avait trompé les Français : aussi se détermina-t-il d'abord à lui cacher le motif de son voyage, malgré les instances de ce dernier, qui s'imaginait bien que Basile était venu à Sienne pour les intérêts de la conspiration. Celui-ci resta tout le jour livré à l'indécision, mais enfin, enhardi par les fréquentes relations qu'il avait eues avec le chevalier, il se décida à rompre le silence et alla le trouver le soir même. Le chevalier le reçut avec afTabilité, et l'encouragea à lui découvrir sa pensée , lui disant : (c Basile , je sais que tu as à me communiquer quelque chose , et que tu es incertain si tu dois parler ou non. Je croyais être connu de toi depuis assez longtemps pour que tu n'hésitasses pas à l'ouvrir avec toute assurance.» Basile, entièi'ement tranquillisé, dit alors au chevalier : « Je partage l'avis du cardinal, qui regarde comme impossible que vous lui manquiez de parole ; aussi vais -je vous faire connaître le but de mon voyage.» Il lui dépeignit alors les appréhensions que son silence de

quatre mois avait fait naître : « Et e'est pour eela que je suis envoyé ici par le cardinal, » ajoutart-il en lui présentant ses lettres de créance. Le chevalier témoigna un vif plaisir de la venue de Basile, et lui répondit qu'en l'apercevant, il s'était bien douté que son arrivée à Sienne avait rapport à des affaires d'une haute importance ; puis , afin de l'encourager à exposer sans réserve la commission dont le cardinal l'avait chargé, il l'invita à quitter Sienne et à aller l'attendre dans sa villa de Vignone, où il promit de le rejoindre lui-même le lendemain matin.

Le mobile d'Amerighi, en agissant de la sorte, était d'inspirer aux Français plus de confiance dans sa bonne foi , en leur transmettant sa réponse dans un lieu secret, éloigné de tout péril. S'étant donc réunis à Vignone, ils s'entretinrent longuement de la conspiration. Le chevalier, après avoir expliqué à Basile les empêchements et les difficultés qui s'étaient opposés à ce qu'il pût écrire, et la surveillance dont il était l'objet de la part de Mendoza, lui recommanda de nouveau d'assurer le cardinal tle sa sincérité. Il lui donna encore de précieux avis touchant la marche de la conspiration; lui fit connaître les dispositions de la ville, et l'animadversion qu'il inspirait au peuple, lequel était convaincu que c'était par lui que les desseins de Vajari avaient été divulgués; il lui déclara enfin qu'il

trouvait dans cette animadversion même une garantie de plus de Temprëssement que chacun saurait déployer à rheure suprême de la délivrance.

Ce fut après cette conférence que Basile retourna à Rome, où le cardinal et Mirepoix Taccueillirent avec empressement, et reçurent avec un extrême plaisir le message du chevalier.

A cette époque, Mendoza se rendit lui-même à Rome, afin de s'opposer aux négociations entamées par le cardinal avec le pape, qui s'était retiré de la ligue de Fempereur : ses efforts toutefois demeurèrent infructueux , car le pa|)e fit son accord avec les Français. A peine cette paix eut-elle été conclue, que le cardinal retourna dans TÉtat d'Urbin, d'où il servait les intérêts du roi avec autant d'habileté que d'éclat. Vers le même temps , Mendoza avait tenté de corrompre la ville en l'enlevant à la juridiction de ia chambre impériale , pour la placer sous celle de l'Espagne, et il avait envoyé dans ce but, comme orateur, auprès de Tempereur , messire Roland Marescotti.

Les affaires de la France étaient alors en bon état dans le Piémont, où elles acquéraient chaque jour plus de crédit, et dans l'Allemagne, où le marquis Albert et le duc Maurice, s'étant déclarés en faveur du roi , avaient courageusement pris les armes contre Sa Majesté césarienne , qui était alors

dans Augusta. L'impétuosité de ces deux princes fut telle, que Tempereur dut se sauver précipitamment i Vigliachi. L'orateur siennois le suivit dans sa fuite, puis, retournant à Sienne, y apporta cette nouvelle, que les citoyens ne purent apprendre sans manifester quelques signes d'allégresse. Ces élans de joie, quoique prudemment contenus, n'échappèrent pas aux Espagnols, qui firent à messire Roland, sur son indiscrétion, des reproches tellement violents, que celui-ci se crut obligé de retourner à Rome, auprès de Mendoza, pour se justifier.

Un certain don Francese, Espagnol, qui remplissait les fonctions de mestre de camp, était resté à Sienne, à la place de Mendoza. C'était un homme aimable et prévoyant; il avait avec lui plusieurs capitaines espagnols, qui s'enquéraient avec soin de l'état de la ville , et l'en avertissaient. Ces rapports étaient tels, qu'à juste raison ils lui donnaient sujet de réfléchir : aussi ces officiers étaient - ils presque continuellement en consultation. La ville puisait dans cette apparence même de crainte un plus grand courage, et de leur côté, les Espagnols accumulaient les approvisionnements, et hâtaient de tout leur pouvoir l'achèvement des fortifications.

Amerigo, considérant la situation des choses, comprit qu'il n'y avait plus de temps à perdre. Il pensa que pour

parvenir plus sûrement et plus facilement à délivrer Sienne, il importait que les négociations eussent lieu en dehors de la ville : aussi, comme il était membre de la Balie, demandat-il à ses collègues et au mestre de camp don Francese la permission d'aller aux bains. On fit beaucoup de difficultés , tant à cause de sa charge qu'en raison des soupçons conçus par les Espagnols, qui étaient fort vigilants et observaient avec soin les actions publiques ou privées de chacun ; mais comme Amerighi ne se découragea point et parvint à prouver le besoin qu'il en avait pour sa santé, cette permission lui fut accordée. Il partit donc pour les bains de Vignone au commencement de mai , et expédia tout aussitôt Basile vers le cardinal à Castel Durante. Il lui fit savoir par cet homme qu'il croyait le moment d'agir venu , et que ce motif l'avait déterminé à sortir de Sienne, afin de pouvoir conclure l'affaire. Le cardinal, après avoir mûrement examiné la question, envoya maître Jules Vieri à Sienne, afin d'y recueillir, par l'entremise de quelques amis^, des renseignements sur la conspiration; car il ne pouvait pas croire qu' Amerighi songeât à exécuter l'entreprise sans le concours d'autres citoyens , et il désirait avoir une liste de ceux qui voudraient y participer. Vieri, chargé de ce message, se rendit à douze milles de Sienne, dans une ville du territoire de Florence, envoya chercher Liberio

Luti, jeune homme d'un esprit distingué et d'une noble naissance , et lui fit dire en même temps d'amener avec lui Claude Zuccantini , beau-frère du chevalier Amerighi. Ceuxci vinrent secrètement trouver maître Jules, qui s'entretint avec eux, et les prévint que le cardinal exigeait des déclarations signées., afin d'avoir une base certaine pour une œuvre aussi importante, et de pouvoir, dans toutes les éventualités , rendre compte de ses actions ; que ni le chevalier ni personne ne devaient voir dans cette demande une marque d'hésitation ou de défiance ; qu'enfin il n'agissait de la sorte qu'en vue des obligations que lui imposaient les intérêts du roi. Maître Claude répondit que le cardinal suivait en cela les règles de la prudence, mais que de son <^ôté il regardait comme impossible de mettre de pareilles choses par écrit. Vieri s'adressa ensuite à Liber io Luti, dans lequel il avait une confiance absolue, lui demandant s'il pensait que le chevalier Amerighi procédât avec bonne foi et dans l'intérêt de la liberté. Liberio Luti répliqua qu'il avait ignoré jusqu'alors qu'Amerighi eût entre les mains la direction de la conspiration , qu'il ne pouvait donc porter snr lui un jugement réfléchi; mais qu'à Sienne , on tenait pour certain qu'il avait dénoncé le traité de Vajari. Liberio Luti ajouta que la question de Vieri lui donnait le désir de pénétrer ce secret , et qu'il lui ferait part de ses découvertes.

202 GHRONIOUES SIENNOISES.

Après s'être entretenus longtemps, ils se séparèrent. Maître Jules se rendit dans TÉtat de Castro, à Montalto, dont la . situation élevée était extrêmement favorable pour suivre sans péril la marche des événements et le cours des négociations.

Liberio sonda adroitement Topinion de Claude sur le chevalier: celui-ci se montra convaincu de la confiance que devait inspirer Amerigo, et rappela que dans plusieurs entretiens, où il ne lui avait pas caché la mauvaise opinion conçue de son patriotisme depuis rafTaire de Vajari, Amerigo avait toujours soutenu qu'il avait sagement envisagé toutes choses, et qu'il prouverait à ses concitoyeijs, le moment venu, son véritable amour du pays.

Zuccantini alla directement aux bains rendre compte au chevalier de ce que Jules lui avait communiqué au nom du cardinal, et de ses réponses. Le chevalier les trouva parfaitement conformes à son propre sentiment, puisqu'il n'y aurait eu aucune possibilité d'obtenir la signature des gentilshonmies. Claude lui ayant demandé ce qu'il fallait répondre à maître Jules, qui atteiidait à Montalto, Amerigo l'invita à lui faire savoir que, quant au mode des suscriptions proposées, il ne le tenterait en aucune manière, pour ne pas exposer tous les conjurés par la mauvaise volonté d'un seul , comme cela s'était déjà vu ; mais

que, dans cette entreprise, il y aurait des personnes de si grand poids, que le cardinal pouiTait compter sur une exécution honorable. Claude répliqua qu'il lui laissait le fardeau de cette mission , et retourna en ville ; quant au chevalier, il expédia, sans perdre de temps, le capitaine Piermaria , son frère , à Montalto , pour rejoindre Jules Vieri, et lui déclarer que le moyen proposé par le cardinal lui paraissait impraticable, en raison du péril qu'il entraînait.

Vieri était toutefois chargé d'offrir au cardinal , au nom du chevalier, le concours de personnes dont la position devrait entièrement le tranquilliser; on le priait en outre, s*il voulait s'en assurer, d'indiquer la voie qu'il jugerait la meilleure. Les raisons du chevalier parurent fort bonnes au cardinal , qui se consulta avec monseigneur de Termes , alors à Ferrare, et monseigneur de Silva, ambassadeur du roi à Venise. Ayant fait choix du capitaine Girolamo , de Pise , dont ils connaissaient le jugement droit et l'affection pour les Français , ils lui communiquèrent toute l'afTaire, et le chargèrent d'examiner les offres du chevalier et de s'assurer, de la manière la plus convenable, quelles étaient les personnes indiquées par ce dernier, ainsi que le degré de confiance que pouvait inspirer leur coopération. Us lui adjoignirent maître Jules Vieri , comme un homme qu'il pouvait employer en toute sécurité pour obtenir des in-

formatioDS. Ayant reçu cette mission, tous deux se rendirent à Castro.

Tandis que les choses prenaient, de ce côté, la tournure que nous venons d'indiquer, le chevalier Amerigo alla trouver le seigneur Enea Piccolomini, marié à une tille du seigneur Anton Maria Piccolomini, et qui, pour cette raison , avait fixé sa résidence à Pienza. Enea avait quitté Sienne, parce qu'il voyait avec peine les progrès des Espagnols , et qu'il voulait ôter tout prétexte à la jalousie causée par sa grande autorité, bien qu'il fut compère de don Diego. Le chevalier, étant arrivé chez ce seigneur, le prit à part et lui exposa minutieusement le plan , le but, les moyens et les espérances des conjurés. Après l'avoir écouté attentivement et avoir bien considéré l'importance de ce complot, le seigneur Enea lui répondit avec résolution : «Chevalier, le discours que vous venez de tenir change complètement mon opinion à votre égard, car je dois vous avouer que je vous ai regardé jusqu'à présent comme tout autre que ce que vous êtes réellement; aussi je vous déclare que je consens de bon cœur à ce que vous employiez toute mon influence pour te isuccès de cette affaire , à laquelle nous nous devons d'abord par nos obligations envers Dieu, et ensuite par nos devoirs envers la patrie. »

Le chevalier fut très-salisfait des excellentes dispositions du seigneur Enea , qui se montra prêt à exposer sa vie même pour la délivrance de Sienne. Ils convinrent ensemble que le seigneur Piccolomini attirerait à lui quelquesuns des jeunes gens sur lesquels on pouvait le plus compter, et qu il épierait avec circonspection tous les accidents heureux ou défavorables qui viendraient à se produire. Le seigneur Enea ajouta que, s'il arrivait de bonnes nouvelles du cardinal, ou entrerait ouvertement dans cette entreprise avec courage et célérité. Cette décision fut fort approuvée d'Amer igo, qui, après avoir raisonné longuement sur ce sujet avec Enea, se retira à sa villa de Vignone.

Dans les premiers jours de juillet, Basile fut dépêché par messire Jules vers le chevalier, pour lui communiquer la résolution prise par le cardinal et rapportée plus haut, lui annonçant. en même temps que le capitaine Girolamo se trouvait à Castro , attendant qu'on lui fît connaître la marche à suivre, relativement à la proposition faite au cardinal. Le chevalier, enchanté, réexpédia Basile pour lui apprendre que le seigneur Enea était prêt à se déclarer chef de l'entreprise, et disposé à faire tout ce qui lui serait ordonné par le capitaine Girolamo ; qu'il jugeait à propos d'avoir avec lui un entretien, mais qu'il s'en remettait à sa décision. Lorsque Vieri eut apprit que le seigneur Enea

était nommé chef de la conspiration, il dit avec joie au capitaine Girolamo : «Monsieur, TafTaire est en bonne voie; car ce personnage s'appuie sur la plus grande partie de la jeunesse siennoise. »

On convint, par l'entremise de Basile, d'une entrevue, et le 7 juillet, les envoyés du cardinal, le seigneur Enea et deux gentilshommes, savoir, le capitaine Domenico Minoccio (l'un des quatre capitaines de la république, qui avait été privé de sa charge par don Diego, comme partisan des Français) et le capitaine Piermaria, se rencontrèrent à Triviniano. Enea Piccolomini promit de mener à (in l'entreprise, et de faire marcher les corps de la milice siennoise, au moyen des patentes que le chevalier offrait de se procurer, et de l'influence des citoyens qui seraient envoyés pour les lever.

Il demanda qu'à cet effet on lui fournît quatre mille écus , tant pour la paye des soldats que pour les attirer plus facilement dans le complot et pour les armer; il fit espérer l'assistance du seigneur Mario Santa Fiore, et assura qu'il ferait en sorte que des hommes armés fussent rassemblés dans le palais des Zuccantini, afin d'assaillir à l'improviste la citadelle et le palais de la seigneurie. Ces différents points arrêtés, ils convinrent d'envoyer des émissaires à Rome , auprès des agents français , messires

Nichetto et Conadoro, secrétaires de Mirepoix, orateur du roi , ainsi qu'au cardinal de Tournon , pour les décider à agir avec la plus grande promptitude, afin que le complot, dont les ramifications étaient fort étendues, ne Tint pas à se découvrir par des retards qui le rendraient de plus en plus périlleux. Le capitaine retourna auprès du cardinal, qui, en apprenant ces nouvelles, réunit à Ghioggia, dans un grand conseil, tous les agents du roi, entre autres monseigneur de Termes, monseigneur de Silva, monseigneur de Lodèves, et le capitaine Girolamo. Celui-ci y exposa tout ce qu'il avait appris du seigneur Enea. Cette réunion dura plusieurs jours, à cause de quelques divergences d'opinion qui se manifestèrent entre les agents.

Pendant ce temps, le seigneur Enea se rendit directement à Vignone chez le chevalier, et lui fit part des discussions qui avaient eu lieu., et en particulier de ses entretiens avec le capitaine Girolamo, lequel était parti fort satisfait, et avait donné Tordre d'envoyer quelqu'un à Rome pour attendre la résolution qui devait être transmise à Mirepoix. Enea Piccolomini retourna ensuite à Pienza avec Domenico Minoccio.

Le chevalier dépécha Basile à Rome deux jours après (car il n'avait pu disposer de lui plus tôt), et lui traça sa ligne de conduite. Quant à lui, il demeura pour aviser aux

208 CHRONIQUES SIRNNOISES.

autres dispositions à prendre. L'une des plus importantes était d'attirer dans le. complot le seigneur Mario Sforza, jeune homme d'Une grande élévation de sentiment et d'une rare intrépidité. Le chevalier n'ignorait pas que Mendoza était abhorré de ce seigneur. Ce dernier, en effet, avait donné asile aux Corses qui tentèrent de tuer don Diego dans Scai^zano : aussi Amerighi le persuada-t-il facilement. Le chevalier trouva encore moyen de faire entrer à son service un certain capitaine Panfilo de l'Oca, de Montalcino, brave soldat dont il parvint à pénétrer les sentiments, dans diverses occasions où il exprimait le mépris qu'il ressentait pour la nation siennoise , en la voyant supporter le joug tyrannique des Espagnols, et qu'il décida adroitement à prêter à la conjuration son appui, quel que fût le moment où elle viendrait à le réclamer.

Amerigo, ayant ainsi préparé les choses, chargea le capitaine Panfilo de confier une partie de $es projets au seigneur Mario, mais seulement pour ce qui lui était personnel. Il lui recommanda de ne point désigner les individus engagés dans le complot , se bornant à assurer à ce seigneur que des personnages de grande autorité s'occupaient de le délivrance de Sienne , et l'invitant à se tenir prêt au besoin.

11 envoya en outre Basile à Rome , et considérant qu'à

chaque instant les ordres annoncés par le capitaine Giroianio pouvaient arriver, il retourna à Sienne, le 14 mars, pour s'occuper des dernières dispositions, dont il s'était ré- ^ serve l'exécution. Le soir même il alla rendre visite au mestre de camp, avec lequel il avait entretenu jusqu'alors des rapports d'une très-étroite intimité ; mais l'accueil de ce sei-

gneur nç répondit nullement à celui qu'il avait l'habitude d'enrece^^oir: aussi le chevalier conçut-il la crainte qu'on ne lui eût donné quelques avertissements, ou qu'il n'eût découvert quelque indice du complot. En conséquence , il s'efforça de dissiper de son mieux les secrètes appréhensions du mestre de camp, et en le quittant il le laissa satisfail, ou feignant du moins d'être convaincu des. bons sentiments du chevalier. En effet, don Francese fit épier avec soin toutes les actions d'Amerighi par quelques citoyens qui lui étaient dévoués : le chevalier s'en aperçut à merveille, et redoubla de prudence dans ses démarches.

Deux jours après, le mestre de camp et la Balie reçurent des nouvelles de don Diego, leur annonçant que les Français avaient tenu une diète à Chioggia, dans laquelle on avait pris la résolution d'attaquer Naples avec de nombreuses troupes tant étrangères qu'italiennes; qu'ils faisaient venir la flotte turque; que pour tenir d'ailleurs le duc de Florence en respect, ils répandaient le bruit que Pierre Strozzi

s'approchait de Fcrrare, et qu'enfin ils s'étaient également pourvus d'un million en or entre Rome et Venise. Ces importantes nouvelles, tout à fait inattendues, préoccupèrent les Espagnols, qui n'étaient pas suffisamment sur leurs gardes pour parer à un péril aussi imminent, et les portèrent à prendre inconsidérément des mesures plutôt nuisibles qu'utiles à leurs intérêts. Convaincus de la réalité des projets publiés à Chioggia, ils cherchèrent à s'opposer à leur exécution , et ce fut dans ce but qu'ils détachèrent une partie des forces qu'ils avaient à Sienne, tant en cavalerie qu'en infanterie, et les envoyèrent dans les maremmes siennoises, pour surveiller le passage de la flotte turque et française, qui venait, disait-on, de Marseille. Les calamités causées par la flotte turque peu d'années auparavant, quand elle prit Portercole et d'autres terres de la maremme siennoise, rendaient en quelque sorte ces dispositions nécessaires.

Cédant aux mômes appréhensions , don Diego transmit de Rome l'ordre de faire partir cent cinquante chevaux ( qu'il avait eus de Giulio del Ponte ) et environ deux cents fantassins de la garde espagnole, pour en garnir ces frontières.

Tandis qu'on opinait dans la Balie touchant l'exécution des ordres que l'on venait de recevoir, le chevalier, membre

de ce conseil , ressenlit la plus vive satisfaction de ces nouvelles. Il ne douta pas, en effet, que les résolutions publiques adoptées par les Français contre Naples ne fussent destinées à cacher leurs desseins sur Sienne ; toutefois il feignit de partager Topinion des Espagnols, proposant en outre de mettre sur pied la milice de la république, pour la faire marcher au besoin vers les lieux menacés. Il insista sur la nécessité d'adopter immédiatement cette mesure , se fondant sur ce que ladite milice, étant demeurée longtemps oisive, devait être dans un état complet de désorganisation. Il sut si habilement conduire cette affaire, qu'on le chargea de la levée et de Farmement des troupes.

Le chevalier songea alors à se servir du sceau public pour l'apposer sur cinq feuilles blanches, ce qu'il fit si secrètement et avec tant d'adresse, que, bien qu'il y eût quarante citoyens dans la salle où s'agitaient les intérêts du gouvernement, personne ne s'en aperçut. Il prit de plus une copie de la patente que la Balie était dans l'habitude de donner aux capitaines de la milice, précaution d'une extrême utilité , parce qu'il ne se trouvait, parmi les quatre capitaines qui la commandaient, que son frère, le capitaine Pierre-Marie, sur la coopération duquel on put compter.

La nouvelle s'étant répandue dans la ville que les Français allaient diriger une expédition sur Naples , les habi-

tants en éprouvèrent une joie indicible, bien qu'ils eussent soin de la dissimuler dans leurs discours : aussi , les craintes des Espagnols, qui ne se trompaient pas sur le sentiment dominant, augmentaient de plus en plus, et ils redoublaient de vigilance à Tégard des actions publiques et privées des citoyens, particulièrement de celles du chevalier. Mais ce dernier, qui s'était aisément aperçu des soupçons dont il était l'objet, agissait avec une grande circonspection.

Sur ces entrefaites, le mestre de camp se rendit à Florence, sous prétexte d'y chercher de l'argent pour les travaux de la forteresse. Mais on n'ajouta pas foi à cette raison : plusieurs personnes pensèrent, au contraire, que la crainte seule que lui inspirait l'état de la ville l'y avait conduit pour se procurer des secours en cas de besoin, ce qui se vérifia plus tard. Tandis qu'on prenait à Sienne toutes ces précautions, Basile revint de Rome avec une mission de Mirepoix. A son arrivée à Vignone, il en rendit compte au capitaine Piermaria ; celui-ci écrivit aussitôt au chevalier, pour le prévenir, conformément aux nouvelles apportées par Basile, que les dispositions des Français seraient terminées le 24 juillet, et qu'ainsi ils devaient s préparer de leur côté pour ce jour-là, ou du moins pour jour suivant, qui se trouvait être l'anniversaire de la U de saint Jacques.

Amerîgo transmit cet avis à Claude Zuccantini et au capitaine Domenico Minoccio, en leur remontrant que Tentreprise touchait au port , et qu'ils étaient eux-mêmes si avancés qu'ils ne pouvaient plus reculer, alors même qu'ils l'eussent voulu, sans mettre en péril leur honneur, leur vie et celle d'une foule de gentilhommes; que pour lui, il était fermement résolu à redoubler d'ardeur dans l'exécution du complot. Il fut convenu entre eux que Minoccio irait avec messire Marcello Palmieri à Pienza , faire part de cette nouvelle au seigneur Enea ; que Claude Zuccantini resterait à Sienne comme chef de la conspiration, et ferait en sorte, au moment désigné, d'avoir dans sa maison le plus grand nombre d'hommes possible, particulièrement Cacciaguerra, auquel on ne s'était ouvert que d'une manière assez vague. Ce dernier devait, de plus, avoir soin que plusieurs des seigneurs qui avaient adhéré à la conjuration se trouvassent au palais, pour y faire sonner la cloche de la tour, Toutes les choses étant réglées de la sorte , le chevalier se retira à Vignone , avec Annibal Umidi , afin que tout se passât secrètement, et qu'aucun mouvement inopportun n'eut lieu.

Amerigo et Claude Zuccantini avaient averti leurs amis , en termes généraux, de se préparer pour un cas d'urgence, de sorte que, sans en connaître les particularités,

beaucoup de personnes étaient instruites de l'existence de la conspiration ; mais Tamour de la patrie et la haine vouée aux Espagnols étaient tels , que personne ne songea à divulguer cet important secret, discrétion qui tient vraiment du miracle.

A son arrivée à Vignone, le chevalier apprit du capitaine Piermaria , son frère , que Tenvoi promis au seigneur Enea par le capitaine Girolamo devait être à Borghetto, sur le lac de Bolsena , et que Tévêque Tolomei s'y trouverait, ainsi que le cardinal Farnese, qui devait le lui remettre (4). Amerigo transmit aussitôt cette nouvelle à Zuccantini et à messire Marc-Antoine, son frère, et le matin suivant, 23 juillet, jour de sainte Madeleine, il se rendit à la hâte à Borg^etto, où il ne rencontra aucune des deux personnes qu'on lui avait annoncées. Le cardinal Famesc était , en effet, avec le cardinal de Sant' Angiolo, à un mille plus loin, dans un petit pays nommé Gradole, dcmt ils fêtaient la patronne. Le chevalier ne perdit pas un instant pow y courir, et apprenant que l'évêque Tolomei ne s'y trouvait pas, il fit savoir au cardinal qu'il désirait parler à sa seigneurie. Messire Camillo d'Amelia, gentilhomme de la connaissance du chevalier, le prévint que le comte Nicolas de Pitigliano accompagnait le cardinal : or, comme en ignorait encore que ce seigneur se fût rallié au parti de

la France, cel avertissement causa une vive anxiété au chevalier ; car, le comte passant généralement pour impérialiste, il dut penser que le complot était découvert. Lorsqu'on annonça au cardinal que le chevalier sollicitait une audience particulière , il demanda au comte ce qu'était ce chevalier. Le comte de Pitigliano lui répliqua qu'Amerighi était un des favoris de Mendoza, et qu'il fallait par conséquent s'en méfier.

Amerigo, ayant été introduit, réclama du cardinal les expéditions promises par le capitaine Girolamo, de Pise; à cette demande, le cardinal demeura fort surpris, objectant qu'il n'avait absolument rien reçu. La nature de cette réponse fit penser au chevalier que le cardinal ignorait la conjuration , ou qu'il se tenait prudemment sur ses gardes; néanmoins, dans une extrémité aussi grave, Amerigo n'hésita pas à révéler succinctement au cardinal la conspiration et les diverses phases qu'elle avait traversées depuis son origine. Alors le cardinal apprit clairement des circonstances qu'il n'avait qu'imparfaitement connues jusqu'alors, et convaincu de la sincérité du chevalier, il l'assura que l'expédition ne pouvait tarder, des lettres qui lui étaient parvenues de Rome annonçant qu'on y attendait d'heure en heure Nichetto , qui devait l'apporter.

Le cardinal fit, sur ces entrefaites, appeler le seigneur

216 CHRONIQUES S1ENIS0I3ES.

Sforza, de Triviniano, qui se trouvait avec lui à Gradole, €t tous trois s'entretinrent longuement de TafTaire. Le chevalier leur expliqua soigneusement le point où était arrivée la conspiration , et il leur remontra éloquemment à quel danger on exposait la ville, lorsqu'une pareille chose était connue de tout le monde, en retardant l'exécution des ordres donnés et en différant l'envoi de l'expédition. Le cardinal consola Amerighi, en lui répétant que ce retard ne pouvait durer longtemps. Le seigneur Sforza donna de son côté quelques conseils au chevalier, et le cardinal ajouta : «Vous ayez en votre faveur, dans cette entreprise , deux personnes qui ne vous seront pas d'un faible appui.» Il entendait dé- . signer par là le comte Nicolas de Pitigliano et le seigneur Mario Sforza. Amerigo, désirant mettre (in à l'entretien, lui dit : «Je vais retourner à Vignone, et demain matin j'enverrai ici le seigneur Enea, qui attendra l'expédition, si elle n'est pas encore arrivée. » Après avoir pris congé du cardinal et s'être retiré, Amerighi, ayant trouvé Basile i Gradole, l'envoya en poste à Rome, afin de presser Tenvoi de l'expédition , et de faire entrevoir les périls qui menaçaient la conspiration pour peu que l'explosion en fût différée. Revenu à Vignone , le chevalier dépêcha le soir même Annibal Umidi au château de Camposelvi, résidence du seigneur Enea, pour lui rendre compte de tout ce qui s'était

dit chez le cardinal Farnese et le seigneur Sforza , Tinvitant à se rendre précipitamment à Gradole, conseil auquel ce dernier ne manqua pas de se conformer. Le chevalier s'occupa ensuite d'écrire les brevets dont les gentilshommes devaient se servir pour lever des troupes.

Le seigneur Enea , étant entré à Gradole de grand matin , le dimanche 24 juillet, fut introduit auprès du cardinal, qui était encore au lit. Celui-ci lui témoigna sa surprise de ce qùeM'expédition n'était pas encore arrivée; il jugea qu'il était nécessaire que le seigneur Enea allât l'attendre au pont de Gentano, où se trouve la poste, et qu'il le fît avertir si l'expédition passait du côté de Vignone, étant décidé à la lui envoyer, dans le ca^où elle lui parviendrait. Ces dispositions furent exécutées de point en point. Enea Piccolomini attendit jusqu'au lundi matin à Centano; ce jour-là, il vit venir Liberio Luti, qui, ayant été à Rome pour recouvrer six cents écus de messire Nicolô Casolani, âfiit eu un entretien avec Jules Vieri, dont il avait appris le détail exact de la conspiration. Liberio Luti ajouta que l'expédition arriverait d'un moment à l'autre.

Cette assurance décida Enea à faire partir Liberio pour Sienne, afin que sa présence inspirât à la ville le courage d'agir, lorsque l'heure serait venue, tandis qu'il attendrait lui-même l'arrivée du capitaine Girolanio , de Pise. Liberio

218 CH.ROI^IQUES SIENNOISES.

se rendu donc à Sienne sans s'arrêter, et alla trouver les conjurés, entre autres Claude Zuccantini, retenu chez lui par une maladie des intestins tellement grave qu'on la supposait mortelle. Auprès de lui, se tenaient messire Marc- Antoine Amerighi et un de ses frères nommé Deifebo. Ils causaient ensemble de leur entreprise , et commençaient à douter que les Français tinssent parole en voyant que non-seulement le dimanche, mais même le lundi, s'étaient écoulés sans que les secours annoncés pour cette époque eussent paru.

Liberio survint sur ces entrefaites, et leur apprit qu'il avait laissé le seigneur Enea s'avançant rapidement et en secret vers la ville, avec quatre ou six mille fantassins et cent cinquante chevaux. Il ajouta qu'il était venu exprès les avertir, et que le seigneur Enea s'attendait à ce qu'ils l'aidassent de tout leur pouvoir; mais qu'il voyait bien que dans la position où se trouvait Zuccantini, il était hors d'état de leur prêter le moindre appui. Les personnes présentes, ayant entendu Liberio s'exprimer de la sorte, engagèrent Claude à sortir de la ville, sa maladie le rendant incapable de les seconder; mais il répondit qu'il ne se sentait même pas la force nécessaire pour quitter son lit. Il s'occupa néanmoins de communiquer ces importantes circonstances aux conjurés. Liberio avait tenu ce discours

pour ranimer le courage de ces gentilshommes et de ceux qui, voyant le terme fixé par les Français expirer sans résultat, redoutaient quelque désastre, et se plaignaient d'une telle lenteur; il espérait aussi que, suivant les promesses des agents français à Rome, les choses se seraient passées à peu près telles qu'il venait de les dépeindre.

Cette nouvelle, s'étant répandue dans la ville, y occasionna un certain tumulte ; le mestre de camp reçut, en outre, un billet contre-signe avec un demi-quattrino , par lequel on l'avertissait de la conspiration, et ou Ton désignait pour ses chefs Claude Zuccantini, Tommaso Palmieri, Marc-Antoine Amerighi et divers autres. L'auteur du billet, qui annonçait devoir se faire connaître plus tard , s'était décide à donner cet avis, parce qu'il craignait, d'après le retard de l'expédition , que tout ne vînt à se découvrir par une autre voie, et il avait cru garantir sa sûreté en prenant l'initiative d'une dénonciation. Le mestre de camp envoya, la nuit suivante , un peloton d'Espagnols arrêter Tommaso Palmieri, le gonfalonier (charge importante dans la ville), et Zuccantini, bien que ce dernier fût malade. Quant à Marc-Antoine Amerighi , on ne put s'emparer de lui : il s'était dérobe à temps aux recherches ; mais , à sa place , ils arrêtèrent un domestique, et conduisirent les trois prisonniers à la forteresse. Ces événements accrurent l'inquiétude des habi-

lants ; on se figura que les Espagnols voulaient se prémunir non-seulement contre les dangers qu'ils avaient cru entrevoir, mais encore contre ceux qui leur apparaissaient alors avec évidence. Aussi la ville fut-elle véritablement frappée d'épouvante, et les magistrats comme les simples particuliers montrèrent-ils le plus grand empressement à obéir aux ordres des Espagnols, afin d'éloigner leurs soupçons et de dissiper leurs craintes. Cet effroi répandu parmi les habitants fut cause qu un grand nombre de dispositions favorables aux Espagnols furent décrétées, ainsi qu'on le dira plus loin.

Tandis que ces choses se passaient à Sienne, messire Nichetto avait rejoint Ença Piccolomini, avec une dépêche du cardinal Farnese et une expédition de quatre mille écus. Le seigneur Enea fit appeler immédiatement à Santa Fiora Mario Sforza, qui se rendit à Paglia avec quatre cents soldats. Enea remit cinq cents écus à leur capitaine , et lui enjoignit de rester en ce lieu et de ne laisser passer personne; il envoya ensuite à Sienne Annibal Umidi, porteur de cinq cents écus et du brevet expédié par le chevalier, afin qu'il y recrutât le plus grand nombre possible de soldats de la milice. Les capitaines Giacomo Minocci et Marcello Palmieri, alors à Gamposelvoli , furent chargés d'une mission semblable. Ils partirent en hâte pour le terri-

toire de Sienne, el trouvèrent tant.de bonne volonté chez les habitants , qu'ils purent sans peine rassembler en quelques jours une quantité considérable d'hommes, qui furent aussitôt dirigés vers le château de San Quirico, lieu du rendez-vous.

Le mardi suivant, à trois heures de l'après-midi, messire

Enea rejoignit Amerighi, pour le mettre au courant de tout ce qu'il avait fait. Il trouva ce dernier très-inquiet el très-agité, parce qu'au même instant Ottaviano Palmieri, qpii s'était échappé de Sienne en fugitif, venait de lui rapporter que le découragement s'était emparé de la ville; que les Espagnols la parcouraient dans tous les sens à main armée, et y répandaient la plus profonde terreur. Bien qu'il ignorât encore Tarrestation des gentilshommes, le chevalier était comme un homme desespéré, et ne savait à quel parti s'arrêter. Piccolomini , étant arrivé sur ces entrefaites, lui laissa cinq cents écus pour son frère, le capitaine Piermaria. De son côté, le chevalier lui remit une patente générale, en vertu de laquelle il devait obtenir une obéissance absolue, et il l'invita à envoyer tous les hommes qu'il pourrait recruter à Pienza, où il se dirigerait à son tour.

Aprèis le départ de Piccolomini , le chevalier donna au capitaine Landucci un brevet semblable aux autres, -et le

dépêcha à Lucignano, dans le val d'Arbia, sur la roule de Rome, pour intercepter le passage et y réunir les provisions dé bouche nécessaires. Il expédia ensuite Ottaviano Palmieri à Montalcino, avec la double mission d'exciter les habitants à s'emparer de la citadelle occupée par les Espagnols, et de rassembler des approvisionnements sur la route. Il fit en outre partir, par la poste pour Sienne, Pierre Savini, qui devait instruire les conjurés des rassemblements qui avaient lieu, et les assurer que le lendemain matin, ou peut-être le soir même, ces rassemblements seraient rendus à Sienne. 11 dirigea enfin sur divers points du territoire des agents chargés de lever des soldats, et partit lui-même pour San Quirico, assigné pour le rendezvous général des troupes. On s'empara facilement de ce petit village.

Tandis que les troupes commençaient à se rassembler, le seigneur Enea arriva au rendez-vous, ainsi qu'un envoyé du comte Nicolas de Pitigliano, qui était allé porter des lettres du cardinal de Tournon et de l'ambassadeur au duc de Florence. Après mure délibération , il fut décidé que le seigneur Enea Piccolomini , à la tête de quinze cents fantassins, marcherait vers Sienne, sans tenir compte de la fatigue , de la faim ou de la soif, et que le chevalier resterait à San Quirico. L'activité des capitaines et des gentils-

hommes préposés à la levée des troupes fut toile , que dans l'espace de cette journée et de la nuit , ils se rencontrèrent tous à Tendroit convenu, d'où le chevalier les dirigea sur Sienne, pour y rejoindre le seigneur Enea.

Le jour suivant, qui était un mercredi , la petite armée, étant parvenue à environ trois milles de Sienne , fut jointe par quatre nobles citoyens, membres de la Balie, envoyés par ce collège et par le mestre de camp pour engager monseigneur Enea à renoncer à son entreprise. Ils ne manquèrent pas de lui exposer les motifs qui militaient en faveur de leur mission, lui remontrant Tabîme dans lequel il allait plonger sa patrie et lui-même, s'il échouait dans sa tentative, ce qu'une foule de raisons portait à croire. Ils lui apprirent alors que les citoyens dont nous avons parlé plus haut avaient été renfermés dans la citadelle; qu'on en poursuivait d'autres; que les Espagnols parcouraient la ville, et pénétraient partout pour s'assurer des dispositions secrètes de* la population; qu'ils avaient fait défendre aux citoyens de sortir de leurs maisons, et que la ville, à la vue de ces précautions menaçantes, craignait d'être vouée à une complète extermination.

Les quatre membres de la Balie chargés de porter la parole en cette circonstance s'appelaient maître Ambrogio Nuti, chevalier et philosophe, niessire Claudio Tolomei,

224 CHRONIOUES SIENNOISES.

messirc Agostino Bardi, cl mcssirc de Ghino Bandinelli, chevalier et jurisconsulte. Le seigneur Enea leur répondit en ces termes : «Vous autres vieillards, vous avez exposé la ville à une dure et insolente servitude; nous autres jeunes gens , nous sommes venus pour la délivrer, et nous nous départirons d'autant moins de notre entreprise que nous sommes envoyés par le roi très-chrétien de France. »

Les députés citoyens, étant retournés à Sienne, rapportèrent cette réponse à la Balie, en présence du niestre de camp don Francese, dont le trouble fut extrême en entendant prononcer le nom du roi.

Le seigneur Enea s'avançait toujours avec rapidité vers la ville; parvenu jusqu'à l'église des Anges, qui s'élève à une portée d'arquebuse de Sienne, il commanda à sa troupe de s'arrêter et eut soin de faire prévenir le chevalier de tout ce qui s'était fait. Dans l'appréhension d'un échec assez probable, il l'invita en même temps, afin de s'assurer au besoin une forte retraite, de tâcher de s'emparer de Buonconvento et de Montalcino, lieux très-favorablement situés pour inquiéter la ville, et dont l'occupation avait été conseillée par les Français. L'émissaire du seigneur Enea rencontra en route le chevalier, qui s'avançait en compagnie du seigneur Mario Sforza, à la tête de cent chevaux et de sept cents fantassins. Amerighi , ayant par-

couru la lettre, se retouroa vers Mario et la lui teodit en disant : «Il faut maintenant déployer tout notre courage.» Il l'engagea ensuite à poursuivre son chemin; quant à lui, retournant sur ses pas, suivi de quatre cents soldats, il s'avança vers Montalcino et Buonconvento , se rendit facilement maître de ces places , et les pourvut de bonnes garnisons.

Le seigneur Mario rejoignit Enea, et lui offrit, le visage rayonnant de joie, de pénétrer le soir même dans la ville. Enea lui répondit : «C'est pour cela que nous sommes ici.» Ils se i^etirèrent alors dans une chambre du couvent des Anges, et y tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire; en sortant, ils adressèrent quelques mots d'encouragement aux soldats. Leurs discours produisirent une vive impression , et les soldats s'élancèrent avec la plus grande ardeur sur les pas d'Enea et de Mario, qui, armés de corselets, marchèrent vers la porte Romaine , où le combat s'engagea immédiatement avec la garde espagnole, composée d'une cinquantaine d'hommes.

Enea avait dirigé du monde sur deux autres portes , afin d'attaquer plusieurs points à la fois. Déjà la nuit commençait à tomber, et les habitants , qui , par crainte des nouveaux édits, étaient restés la journée entière renfermés chez eux, entendant le bruit de la lutte acharnée qui se

226 CHRONIQUES SIBNNOISBS.

livrait aux portes de la ville, sortirent peu à peu de leurs demeures, et cherchèrent à se réunir le plus secrètement possible, pour ne pas donner Téveil aux patrouilles espagnoles qui parcouraient avec grand soin les rues et les places; lorsqu'ils les entendaient approcher, les citoyens s'enfuyaient de différents côtés. Néanmoins les Espagnols éprouvaient une peur extrême , d'abord parce qu'ils avaient ouï dire que les ennemis étaient au nombre de plus de seize mille hommes, auxquels s'étaient joints deux cents ehe* vaux du duc d^Urbin ; ensuite parce qu'ils voyaient la ville livrée à une ardente inquiétude, et que les femmes corn* mençaient à les saluer, par les fenêtres, à coups de pierres. Ils ne tardèrent donc pas à se retirer vers Saint-Dominique et la citadelle, abandonnant ainsi les portes et la ville. Le peuple put alors parcourir en sécurité les rues, aux cris de Liberté! liberté! Ces clameurs accrurent l'épouvante des Espagnols , qui pressèrent leur retraite , laissant derrière eux les cadavres de leurs compagnons.

Huit cents soldats de l'armée florentine, que le mestre de camp avait demandés au duc de Florence, s'étaient rendus à Sienne, et la garde de la place leur avait été e<Hifiée; mais quand ils eurent entendu les rumeurs qui s'élevaient au sein de la ville et appris la retraite des Espagnols, ils se replièrent à leur tour vers la citadelle et vers Saint-Domî-

DÎque, et se fortifièrent dans ha partie de la ville nommée tiers de CamoUia.

Les Siennois, profitant de Toccasion, coururent «ussitôt aux portes pour introduire ceux du dehors; on pratiqua en outre dans les murs une petite ouverture, qui permettait à peine à un homme de passer. En même temps, quelques citoyens abattirent la porte Tufi, et en prévinrent le seigneur Enea , qui envoya deux cents hommes de ce côté. Peu après, celles des troupes qui n'avaient pas encore pénétré dans la ville y entrèrent par la porte Romaine , qu'elles avaient brûlée (il pouvait être trois heures après minuit). Leur entrée dans Sienne s'effectua avec tant d'impétuosité, qu'elle fut entendue à un mille de distance.

Comme nous l'avons dit, les Espagnols, soutenus par les Florentins, s'étaient fortifiés dans Saint-Dominique et dans Camollia, ayant derrière eux la citadelle. Toute la nuit se passa en combats, qui se prolongèrent fort avant dans la journée du jeudi 28 juillet ; mais les Siennois, ayant réuni leurs efforts, parvinrent à s'emparer de Saint-Dominique, où les Espagnols s'étaient fortement retranchés et se croyaient inaccessibles. Découragés par cette perte, ceux-ci abandonnèrent également la partie de Sienne qu'ils occupaient, et se retirèrent dans la forteresse. Cette retraite ne s'opéra point sans qu'un nombre considérable

228 CHRONIQUES SIENN01SES.

d'Espagnols et de Florentins fussent tués, et la ville demeura entièrement libre, par la grâce de Dieu. On vit alors arriver le capitaine Zingaro , avec huit cents soldats du comte de Pitigliano. Ces troupes étaient fraîches, en bon état, et furent d'un grand secours pour les habitants, qu'avait épuisés le travail continuel auquel ils s'étaient livrés pendant deux jours et deux nuits. Le capitaine Zingaro plaça ses gens en face de la citadelle,. et ne négligea aucun moyen d'empêcher les Espagnols de prendre un seul instant de repos.

Enfin, dans la matinée du 5 août, les Espagnols et les Florentins partirent pour Florence , à la faveur d'une capitulation par laquelle la ville s'engageait à ne leur causer pendant leur retraite ni déplaisir ni dommage. Après leur départ, le très-illustre monseigneur de Lansach pénétra dans la citadelle; vers la seizième heure, le clergé s'y rendit en procession avec les très-illustres seigneurs de la république et le capitaine du peuple. C'est alors que l'ambassadeur du roi très-chrétien de France remit la forteresse à la ville, en prononçant ces mots : «Très-illustres seigneurs, le roi, mon maître, ayant appris que la tyrannie de Charles-Quint s'était appesantie sur vous, m'a envoyé pour vous délivrer, et comme cette place où nous nous trouvons devait servir à vous tenir en esclavage , on vous y

rend la liberté, et on vous en remet la possession. Le roi, mon maître, désire pour seule récompense que vous reconnaissiez qu'un pareil don vous vient de la main de Dieu, et que vous vous rappeliez celui qui s'est employé pour votre délivrance. » Puis, ayant appelé un notaire, il ajouta : «Prenez acte, notaire, du don fait par mon souverain à la ville de Sienne de tout ce qu'il a dépensé pour son service. »

Après avoir prononcé ces paroles, Tambassadeur français se retira, laissant dans la forteresse les très-illustres seigneurs de la république. Ces derniers, en ayant fait le tour, commencèi*ent à la démolir de leurs propres mains; puis ils retournèrent dans la ville pleins d'allégresse. Le même jour on conduisit sur la place, devant le palais des trèsillustres seigneurs , les armes et l'artillerie de la forteresse. Les jours suivants furent consacrés à des processions solennelles, suivies par la seigneurie, les magistrats, et par un immense concours de population , qui tous rendaient grâce à Dieu et à la bienheureuse Vierge mère Marie , dont l'intercession avait obtenu la faveur spéciale qui venait d'être accordée à la ville de Sienne. Indépendamment des offices divins qui eurent lieu en public, à cette occasion, il s'en célébra un grand nombre chez des particuliers.

On assembla ensuite en conseil de Balie non-seulement les citoyens qui remplissaient déjà cet office, mais aussi

plusieurs des principaux habitants de la cité. Dans ce nouveau collège de Balie, différentes propositions furent faites, entre autres celle de confier le gouvernement de la ville au seigneur Enea Piccoloniini.

Mais, tout en remerciant ses concitoyens de Festime qu'ils lui témoignaient, ce dernier s'excusa de ne pouvoir accepter une pareille charge, alléguant que malgré la pureté des intentions dont il se sentait animé, et qu'il espérait conserver toujours, il ne pouvait cependant prévoir l'avenir. Enea déclara en outre qu'en agissant comme il l'avait fait, il n'avait eu pour but que de rendre à ses concitoyens l'indépendance qu'ils avaient perdue; qu'il ne voulait ni *avoir la possibilité de la leur ravir un jour, ni donner à d'autres le droit de lui eq supposer la pensée. On le pressa instamment de revenir sur son refus , et l'on fit valoir, à cet effet, les raisons les plus puissantes; mais elles ne purent convaincre ce grand citoyen , dont l'uniciue ambition avait été de rappeler à la liberté sa trè^-heureuse patrie (5).

( 1 ) On commença à construire le château le 1 1 novembre 1 560 , ou le 8 décembre de la même année , selon Annibal Simoni.

(2) Il y avait six années que César Vajari , dont il est souvent foit mention dans cette chronique , après avoir quitté sa patrie par crainte de don Diego, était venu se fixera Rome, et avait pris l'habit clérical, dans l'espoir d'obtenir un bénéfice ecclésiastique , grâce au concours de l'évéque Ambrogio Politi , son parent , et de Felice Figlucci , demeurant à la cour du pape Jules IIK Doué d'une imagination vive et d'un caractère inquiet , César Vajari n'eut pas plutôt appris le mécontentement que les Siennois éprouvaient de la construction du château fort , qu'il se préoccupa des moyens à Taide desquels il pourrait délivrer sa patrie du joug espagnol. Il entra dans la conspiration dirigée par Giovanniaria Benedetti , le chevalier Amerighi , Jules Vieri , et par les

agents français ; mais son imprudence fit découvrir sa participation , et don Diego le fit arrêter, puis juger, d'abord à Rome, ensuite à Sienne. C'est de l'original de son procès (actuellement dépose dans les archives publiques de Sienne , troisième rang , n^ 89 des écritures consistoriales ) que sont tirés les trois mémoires publiés pour la première fois dans VArchivio storico italiano , tome u , comme appendice aux documents du Journal de Sozzini. Le premier de ces mémoires, rédigé par Vajari , de concert avec Francesco Bandini, archevêque de Sienne , et copié par le chevalier Amerighi , orateur siennois près de don Diego , fut envoyé au roi de France par monseigneur de Termes, dans le mois de mars ou d'avril de Tannée 1551 ; le second , porté eo France par le secrétaire Nichetto , fut rédigé et écrit par Vajari luimême; le troisième, enfin, fut écrit par Vajari, sous la dictée de Giovanmaria Benedetti.

MÉMOIRES DE CÉSAR VAJARI CONCERNANT LES DIFFÉRENTS MOYENS QUE LE ROI TRÉS-CURÉTIEN PEUT EMPLOYER COUR SECOURIR LA RÉPUBUQUE DE SIENNE.

La ville de Sienne , située au milieu de la Toscane, domine la plus belle et la plus fertile partie de cette contrée ; son territoire s'étend plus particulièrement au midi , du côté du Tirreno , et au levant , vers le Perugino. Cette ville possède de nombreuses places entourées de murs , parmi lesquelles on compte six évêchés. Le peuple , tant de la ville que de la campagne , est plus enclin aux armes qu'aux soins de l'agriculture (on attribue cette tendance à la fertilité du pays) : de là sont nées de redoutables fections et de sanglantes discordes , qui ont

tellement affaibli ces populations , qu'elles se trouvent dans une extrême pénurie. De plus , les habitants sont tellement irrités les uns contre les autres, qu'un certain nombre d'entre eux, poussés par un d^ir de vengeance , ont réclamé le secours de l'empereur, sans s'apercevoir que les agents impériaux s'étaient si complètement rendus les maîtres , en leur enlevant leur artillerie , leurs armes , une bonne partie de leurs forces , et en portant la garnison jusqu'à quinze cents soldats espagnols , qu'ils étaient devenus assez forts pour construire une citadelle , à l'aide de laquelle ils pourront les opprimer à leur aise. Plus tard , ayant reconnu leur erreur, ils ont tenté tous les moyens pour apaiser Sa Majesté c&arienne et changer sa r^lution ; mais convaincus que cette résolution était immuable, ils ont eu recours à Notre Dame , leur glorieuse et unique souveraine , lui renouvelant l'antique donation de leur cité , avec les cérémonies habituelles , et la priant de les délivrer d'une si pesante servitude. Us sont tellement désespérés du tort qu'on leur fait, qu'ils n'ambitionnent et ne désirent autre chose que de saisir l'occasion de se dérobera cette sujétion inaccoutumée. S'ils avaient eu la certitude d'être secourus, ils auraient agi d'euxmêmes ; mais la crainte d'un plus grand mal les a retenus , jusqu'à ce qu'il s'offrit une occasion favorable. Du reste» ils sont toujours prêts à se soulever dès qu'ils trouveront un appui assuré , parce que les habitants de la campagne , chez lesquels ce désir d'indépendance est encore plus prononcé que parmi les habitants de la ville , sont animés par le souvenir des pillages non-seulement du temps présent , mais encore des temps passés , et sont tous armés et exercés , grâce à l'institution de la milice ; certains d'un appui , ils feraient plus que s'ils étaient payés. Dans le cas où le roi très-chrétien , inspiré par sa hpnté habituelle pour toute la chrétienté , consentirait à prendre sous

sa sauvegarde cette misérable ville et sa population affligée , il pourrait y pourvoir facilement de plusieurs côtés. En effet , il peut d'abord se rendre par mer , en deux jours , avec son armée sur la côte du territoire siennois , et occuper Tun des ports situés au pied du mont Argentario , soit Talamone , qui n'est gardé que par une faible gar^ nison , de même que Portercole , soit le port de Santo Stefano , qui s ouvre entre les deux ports susmentionnés, et qui n'a ni forteresse ni gai^nison. Sa Majesté très-chrétienne pourrait charger de la direction de cette entreprise le capitaine corse Sanpiero , qui serait très-apte à soulever toute la maremme , parce qu'elle est habitée en grande partie par des Corses, aussi bien celle de TÉtat siennois , qui est fort étendue, que celles des États voisins, c'est-à-dire de l'État de Piombino, du duc de Florence et du patrimoine de Rome. Si ladite armée conduisait avec elle deux ou trois vaisseaux chargés de pains ^ on pourrait fomenter plus aisément encore un mouvement considérable parmi cette population , attirée et sédpite par l'appât des denrées qui lui soùt les plus nécessaires. Ladite armée pourrait se recruter et s'approvisionner à Castro , distant d'environ quinze milles du mont Argentario , près duquel s'élève Caparbio , très-fort château siennois qu'on peut considérer comme la clef du pays , de ce côté du territoire. On pourrait se servir de l'État de Castro pour réunir autant de monde qu'on le voudrait , parce 'qu.'on ne rencontrerait aucune opposition de la part des seigneurs et capitaines de V État de Rome , de la partie française, comme Viterbe , Orvieto , Spoleto, de l'État de la maison Orsmi , ainsi que de celui de Farnese. U y aurait encore la Montagnata, État de Santa Fiore : on pourrait de ce point , au moyen du prieur de Lombardie , occuper toutas^ les terres du Siennois , tant dans la Montagnata que dans ses environs , alin de fournir à rarmée les choses qui viennent d'être

énumérées. Quant aux populations, pourvu qu'elles fussent fevorisées, elles s'y prêteraient de grand cœur. U serait facile, une fois le port pris, d'occuper la ville d'Orbetello , placée prés du mont Argentario et entourée presque de tous côtés par un étang. La situation de cette place est extrêmement avantageuse; mais elle serait difficile à défendre, parce que ses fortifications ne sont pas terminées et que le château fort qui y existait est en ruines. EUe est habitée en grande partie par'des Corses, particulièrement hostiles aux Espagnols, et comme la garnison se compose seulement de cinquante soldats de cette dernière nation, il est survenu entre eux de fréquentes et sanglantes querelles. La ville d^Orbetello est regardée d'ailleurs par les Espagnols comme susceptible d'être rendue inexpugnable. Barberousse avait conçu le projet de s'en emparer ; le seigneur Renzo de Geri , de bonne mémoire , essaya à différentes reprises de l'occuper, disant que , situé comme il l'était près de la côte , il n'existait pas de plus fort endroit que celui-là. Dans la direction de Piombino , à quatre milles de la mer, sur le bord du fleuve , qui est navigable , on rencontre la ville de Grossetto , place très-importante , tant par sa situation que par l'abondance des vivres fournis par son territoire. Elle est également habitée en grande partie par des Gorses, et n'a point de garnison. Un ancien proverbe dit : «Grossetto pris. Sienne prise. » En effet, cette ville tire presque exclusivement de ce pays les grains , les bestiaux et les sels , toutes choses qui , manquant , pourraient réduire la capitale à la condition d'une ville assiégée. D'une autre part, on pourrait commodément réunir vers Perugia un corps de plus de six mille fantassins , dans les terres des seigneurs de Monte Santa Maria , situées à dix milles environ du Valdichiana ; ces seigneurs, qui d'ailleurs appartiennent au paili français , ayant leurs domaines au milieu des Étals de Perugia, de Florence , de Sienne et d'Ur-

bino « dans lesquels leurs {lareats et leurs amis sont établis. On compte encore dans le voisinage les seigneui^ Paolo et Giovanni Vitelli , de la ville de Gastello, le seigneur Giulio Bufalino, et beaucoup d'autres capitaines de renom. Parmi les seigneurs et capitaines pérugins attachés au parti français , il faut citer messire Ascanio de la Gomia , qui habite du côté de Monte Santa Maria. Il serait facile d'envoyer de Turin le capitaine Giovanni avec tous ces seigneurs , car le bourg en est très-rapproché. Dans les autres États voisins du territoire de la ville 9 il y a une infinité de capitaines qu'il est inutile de nommer , bien qu^ils ne manquent pas de crédit, et qui n'attendent que l'occasion de porter la guerre soit dans l'État de Florence; soit dans le Lucquois , les pays de Rome , d'Urbino et de Perugia.

Il reste maintenant à exposer quelle est la situation de la ville de Sienne , et comment il serait possible d'assurer sa délivrance.

Sienne est bâtie sur sept collines séparées par de profondes vallées, à chacune desquelles se trouve une porte ; elle n'est dominée par aucune montagne, excepté du sixième côté. L'emplacement choisi pour la construction du château est beaucoup moins élevé. Dans Tintérieur de la ville, il y a des montagnes , des tours , des campaniles, qui dominent de loin la citadelle. Le sol offre un tuf qui , par sa facilité à subir le forage , est particulièrement favorable aux mines. Gomme il est trèfr-difficile de bâtir , soit à cause du temps , soit par suite du manque d'appareils , de leur imperfection , et de la difficulté de les transporter autrement qu'à bras ou au moyen de bêtes de somme , les Impériaux se sont décidés à élever des bastions en terre et à les recouvrir de briques : dans ce but , ils ont déjà fait des conunandes considérables dans plusieurs fourneaux. Ils ont , en outre , commencé a creuser autour de la colline des fossés de quatre bras de largeur, afin

d'utiliser la terre pour la construction des bastions ; quoiqu'ils aient depuis vingt jours employé quotidiennement à cette besogne environ huit cents travailleurs , ils n'ont pas encore creusé cent cinquante bras de Ifossés. Il est vrai qu'il est résulté du désordre , par suite de plusieurs accidents imprévus , parmi lesquels on doit comprendre le manque de vivres , et les pluies qui ont ruiné différents endroits et rempli.d'eau les fossés. Bien qu'ils assurent avoir songé à se prémunir contre le retour de ces obstacles , et que sous peu de jours il y aura jusqu'à deux mille travailleurs pourvus de tout ce qui est nécessaire , on prête une médiocre croyance à ces assertions.

Pour revenir maintenant aux moyens de s'emparer de la ville , la chose semble très-praticable , parce que la population compte plus de huit mille hommes valides , et qu'il sera impossible aux Espagnols de se défendre à la fois contre les assaillants du dedans et contre ceux du dehors. Ils ne pourront pas d'ailleurs fermer l'entrée de la ville aux assiégeants , à cause de sa grande étendue et de ses vallées profondes. A l'égard de l'emplacement des bastions, on pourra les rendre inutiles, lors même qu'ils seraient armés , à l'aide des élévations et des tours qui les dominent , et qui serviront à les ruiner en dessous dans l'espace de quelques jours.

Il faut ajouter que les Espagnols qui sont actuellement dans la ville redoutent tellement les habitants de la campagne , qu'ils tremblent à chaque instant d'être attaqués par eux : de sorte que si Ton considère l'animosité des populations , la haine suscitée contre les Espagnols , ainsi que leur effroi et leur couardise , rien ne semblera plus aisé que de faire arriver à Sienne en toute sécurité le secours en question , de délivrer une si belle et si noble ville , et de se l'attacher par la reconnaissance au point de pouvoir un jour , grâce à sa situation au cœur

de la Toscane , s'en servir pour la conquête de toute l'Italie. On peut, du reste, parfaitement se rendre compte de la position de Sienne par la topographie du pays.

Si 9 par hasard , le duc de Florence s'opposait à cette entreprise , il serait bon de bdre descendre en Italie le seigneur Pierre Strozzi, soit par mer, soit du côté de Bologne, pour soulever les peupks de la Toscane , désireux de reconquérir leur antique liberté et de se soustraire aux continuelles exactions , gabelles et taxes , qui leur enlèvent à la lettre les revenus et le gain de toute Tannée. On regarde comme certaip qu'à Texception des garnisons de Pise et d' Arezio , le duc ne pourrait compter sur Tappui de ses propres troupes.

Si la guerre commencée entre le pape et le roi très-chrétien continuait , il faudrait secourir le pays et la ville de Sienne avec la flotte de Marseille , du côté des ports-, notamment de Portercole et de Talamone , qui ne sont gardés que par de faibles garnisons ; puis du côté de Porto Santo Stefano , qui n'est pas défendu et qui peut abriter l'escadre la plus considérable.

Il serait nécessaire que la flotte portât quatre mille hommes, et s'adjoignit le Corse ^anpiero , en raison du grand nombre de ses compatriotes qui remplissent la maremme. Toutes les villes de la. cote, qui n'attendent que cette occasion , se soulèveraient à l'arrivée de cette flotte , et s'uniraient aux soldats de débarquement pour marcher à la délivrance de Sienne.

Aussitôt qu'on aurait connaissance de l'arrivée de ces secours, les habitants de la ville et du territoire entier prendraient les armes ,

cmifonnëment à la marche combinée avec plusieurs chefs : on pourrait alors facilement pénétrer dans Sienne et dans les autres places , où Ton serait accueilli à bras ouverts par les populations , car leur exaltation est telle , que si elles n'étaient retenues par leurs chefe , elles agiraient seules , ce qui pourrait entraîner leur ruine.

Le pape, d*un côté, et le duc de Florence, de Tautre, peuvent s'opposer à Tenlreprise. Pour prévenir ce danger , il faudrait que la flotte ottomane se rendît en Corse et se maintînt entre le cap Corse , rUe d*Elbe et 111e de Piombino , sans toucher la terre ferme. Cette manœuvre tiendrait en suspens Sa Sainteté et le duc , puisque l'île d*Elbe et rUe de Corse sont situées en face de leurs États et les commandent. De plus, la crainte de perdre Piombino porterait les Espagnols en garnison à Sienne i pourvoir à la défense de cette place, comme ils le firent , il y a deux mois , en apprenant l'arrivée de la fik)tte au phare de Messine.

Si le seigneur Pierre Strozzi se trouvait sur la flotte turque sans descendre, ou s'il se tenait sur les confins du Ferrarais ou de l'État de Florence , dans la Carfagnana, que Ton pwrrait gagner en traversant Parme au moment opportun , cela serait une raison de plus pour retenir le duc de Florence.

Dans le cas où la paix viendrait à se conclure avec Sa Sainteté , il n'y aurait plus besoin que de nous fournir de l'argent et de nous permettre en secret de prendre à notre service le seigneur Paul Orsino ou le seigneur Ascanio de la Cornia, et , dans la maremme , le capi^ taine corse Sanpiero , parce que , après la conclusion de cette paix , nous pourrions fecilement lever autant de troupes que nous voudrions, soit du côté de Castro , soit du côté de Perugia et des autres parties de l'État de l'Église. Quant à la ville et à son territoire, on y est,

comme on l'a dit ci-dessus , si bien préparé à la lutte , que la seule chose à craindre , c'est que les habitants , après avoir organisé la conjuration et en avoir réglé entre eux la marche , n'agissent de leur propre impulsion.

Les citoyens de Sienne sont munis de toutes sortes d'armes , à l'exception de piques et d'arquebuses. Ceux du territoire de l'État siennois sont également ))ien armés , et pourvus en plus d'arquebuses et de piques ; on en compte six mille , qu'on appelle des batailles , qui sont en effet accoutumés aux combats , et ne désirent pas moins la liberté que les habitants de la ville , dont ils partagent les privilèges , si ce n'est qu'ils ne prennent point part au gouvernement.

Sienne a concédé de semblables prérogatives à tous les citoyens des villes et terres de ^on domaine , pour s'assurer des auxiliaires plutôt par attachement que par force. Déjà ils ont offert , si on les laissait agir , de délivrer la ville et le pays des Espagnols , qu'ils ont en exécration à cause des épouvantables rapines exercées à diverses époques par ces étrangers. Quant à la somme d'argent nécessaire, je crois que vingt-cinq mille ducats suffiraient.

Si Sa Majesté très-chrétienne , profitant des facilités qui viennent d*étre énumérées , réalisait la délivrance de la ville et du territoire de Sienne , les peuples de ce pays lui en seraient éternellement reconnaissants, et en retour chercheraient toutes les occasions de lui prouver leur constante fidélité.

Pour protéger ledit État de Sienne , en supposant qu'il vînt à être attaqué après sa délivrance , Sa Majesté dispose de moyens aussi efficaces que quelque prince que ce soit , puisqu'il est possible de se rendre de la Provence aux ports siennois en deux jours , ainsi que cela peut se vérifier sur la carte.

Sft Mqesté pourrait foire fortifier un des ports susnommés, pour la sûreté de sa flotte pendant l'aller et le retour, ce qui serait exécuté d'autant mieux qu'on s'y procurerait sans peine la chaux , les pierres , etc.

Lorsque Sa Majesté voudra passer à Naples ou y envoyer une expédition , elle pourra se servir de l'État de Sienne par terre et par mer, y lever des troupes et y prendre des vivres , de manière à former une armée aussi forte que besoin sera.

Par Texécution du projet ci-dessus , on empêche non-seuleroei^t l'empereur de s'emparer de la Toscane , de l'État de l'Église et de Gènes , mais on ftdt naître encore la chance pour Sa Majesté trèschrétienne de lui arracher le royaume de Naples, ce que les peuples attendent conune les juifs attendent^ le Messie , et qu'ils regardent comme une chose certaine.

On peut aisément se faire une idée de l'utilité que trouveraient les Français et le parti qui leur est dévoué à Rome dans le copcours de la viHe et de l'État de Sienne , unis aux Orsini , Farnesani et autres , et quels services on pourrait leur rendre , en cas de vacance du siège apostolique.

La ville et l'État de Sienne peuvent se soutenir sans que Sa Majesté ait aucune dépense à faire , comme le prouvent les services qu'ils ont rendus naguère à l'empereur , si peu reconnaissant aujourd'hui. Sa Majesté pourrait être certaine de trouver en Toscane , indépendamment d'un passage , une armée capable de la rendre maîtresse d'une bonne partie de l'Italie , et de la maintenir en très-grande réputation dans ces contrées , bien plus encore qu'elle ne le fit pour l'empereur , envers lequel la ville était loin d'avoir autant d'obligations qu'elle en aurait vis-à-vis de Sa Majesté très-chrétienne. Que le Dieu tout-

puissant la fasse prospérer dans les honorables desseins de son noble cœur, et nous fasse reconquérir notre liberté si chère et si désirée, pour rhonneur de la Vierge , notre unique souveraine , et pour la gloire du nom illustre de très-chrétien.

J'oubliais de dire qu'outre les susdits ports , il y a dans la maremme deux pays très-importants , qui sont la clef du territoire , et sans lesquels la ville de Sienne pourrait être considérée comme assiégée. L'un est Grossetto , ville située à cinq milles de la mer, sur rOmbrone , rivière navigable , dans un pays très-fertile et trèsfacile à garder ; Tautre est Orbetello , situé à trois milles enviroD de Portercole , au pied du mont Argentario , au milieu d'un vasteétang, où Ton ne peut arriver que par une langue de terre fort étroite. Ce pays , dont tous les habitants détestent les Espagnols , compte une population nombreuse , et Ion y entretient des intelligences pour s'en rendre maître plus aisément.

J'affirme que , Sa Majesté occupant à la fois ces deux pays et un des susdits ports , il est impossible de lui enlever non-seulement la possession de l'État siennois , mais encore celle de toute la Toscane.

Le roi très-chrétien ayant Tintenlion de tenter l'entreprise de la délivrance de Sienne, on doit , suivant nous, tenir compte des considérations suivantes.

Nous^confirmons d'abord tous les articles du mémoire porté par le secrétaire Nichetto , et nous y ajoutons ce qui nous parait le plus à propos aujourd'hui , en raison des changements survenus et des nouvelles dispositions amenées par le temps.

En conséquence , si Ton examine la marche suivie (lar Sa Sainteté et ses agents , ainsi que par le duc de Florence , on doit les regarder plutôt comme des ennemis que comme des neutres.

Considérant , en outre , qu'aux obstacles suscités par le pape et le duc de Florence , on ne peut opposer la flotte turque , ainsi que l-indiquait le mémoire , nous pensons , dans cette hypothèse , que , pour détourner les forces impériales, il serait bien que Sa Majesté trèschrétienne s'avançât dans le Piémont avec une forte armée , comme Ta fait , au temps de l'amiral , le roi François , de glorieuse mémoire , lorsqu'on secourut Turin. En agissant ainsi , le duc serait retenu par la défense de son État , et nous ne craindrions pas le pape, qui est plus éloigné de nous , et que nous nous trouverions en mesure de repousser.

Il est dit dans le mémoire , à propos des troupes de débarquement , que quatre mille fantassins suffiraient : nous ferons observer qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'il y eii eût cinq mille.

Il nous semblerait nécessaire que l'armée , composée comme nous l'avons dit , descendît en Piémont avant que la flotte fît voile vers les ports , afin de surprendre d'autant plus les ennemis par cette grande diversion , qui produirait des effets incalculables.

Les approvisionnements ne manqueront pas dès que la flotte aura débarqué les troupes , soit pour l'occupation des places , soit pour la marche de l'armée vere la ville , car il existe une grande accumulation de grains ; de sorte qu'à quelque époque que la flotte se montre , elle pourra en toute sécurité opérer le débarquement.

Il sera bon que messire Giovanmaria Benedetti , messire Pierantonio Pecci et messire Girolamo Bellarmati arrivent en même temps que la flotte.

Et comme il n'est pas possible d'exprimer succinctement par écrit

tout ce qu'on pense sur les accidents qui pourraient survenir, nous nous en remettons à cet égard au susdit messire Giovanmaria.

(3) Voici la teneur du billet remis à don Diego : aTrès-ilhistre et trësp-excellent seigneur , votre excellence doit se tenir pour avertie qu'il y a des Siennois à Rome qui conspirent avec les Français, et particulièrement un certain messire César Yajari. »

(4) Une note de l'éditeur de cette chronique prévient le lecteur que dans ce passage , l'obscurité de la phrase italienne laisse beaucoup d'incertitude sur le véritable sens. J'ignore si je serai parvenu à saisir exactement la pensée du chroniqueur, et si j'aurai réussi à la rendre plus claire dans la traduction.

(6) Cet exemple de modestie et d'abnégation civile est digne de figurer dans les fastes des histoires anciennes ; nous ignorons pourquoi il ne se trouve consigné dans aucune des histoires siennoises , publiées ou inédites , que nous avons consultées.

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