‹ Chroniques siennoises, tr., précedées d'une intr. et accompagnées de notes par le duc de DinoChapitre 5 sur 12 · ET DE SON RETOUR DANS LE PAYS SIENNOIS · texte numérisé non relu

ET DE SON RETOUR DANS LE PAYS SIENNOIS

Je dirai, pour entrer en matière, que Sienne, investie par la brillante armée du grand-duc de Florence, com-* mençait à manquer de vivres, les convois ne pouvant y entrer d'aucun côté. La ville, en effet, était étroitement bloquée, et les approvisionnements étaient presque épuisés, à cause de la longueur du siège et de l'accroissement de la population , occasionné par la présence d'une assez nombreuse infanterie, commandée par Pierre S trozzi , lieutenant lu roi très-chrétien en Italie. Les habitants, aussi bien les nobles que les plébéiens , ne pouvaient s'empêcher de mur-

murer contre Strozzi , en ne voyant pas arriver les secours qu'il leur avait tant de fois promis. C'est pourquoi Pierre fit courir le bruit qu'avant la mi -juin, il se mettrait en campagne avec des forces si considérables qu'il serait en mesure de tenir tète aux ennemis; il excitait en même temps les habitants à prendre courage, les assurant qu'ils pourraient faire leurs récoltes sans la moindre difficulté.

Strozzi , envoyé par le roi en Italie pour défendre Sienne, avait eu plusieurs conférences avec Sa Majesté, et était tombé d'accord avec elle que , dans cette guerre , la victoire resterait à celui qui ferait en paix la récolte de l'année. Dans ce but, il demanda à son roi de lui envoyer des troupes assez nombreuses pour qu'il put être le maître de la cam-

pagne pendant les mois de juin et de juillet, et de lui fournir l'argent nécessaire pour leur entretien. Il motivait cette demande en disant que , des douze mois de l'année , juin et juillet sont ceux qui offrent le plus de facilité et le plus de ressources aux hommes et aux chevaux pour tenir la campagne sur le territoire ennemi ; que le reste du temps il lui suffirait de combattre avec peu de soldats, en épargnant les vivres et l'argent, afin de consumer de l'une et de Tautre façon les forces de ses adversaires. 11 faisait aussi observer à son roi qu'en prenant ce parti , il en résulterait d'abord cet avantage , que Sienne et les autres parties de l'État de

Sienne effectueraient tranquillement la récolte, Tennemi étant contraint, pour défendre son propre territoire, d'abandonner celui d'autrui, ce qui donnerait .la victoire aux Siennois, puisque, la récolte une fois faite, le duc n'aurait plus aucune raison pour se flatter d'obtenir la soumission du pays. Il voyait encore qu'il en. résulterait cet autre avantage notable pour la réputation et pour l'accroissement de la puissance de Sa Majesté très-chrétienne , qu'en forçant deux armées à subsister sur l'État de Florence, et en dévastant tout le pays du duc dans une saison où il devait être conservé avec le plus de soin, on pouvait espérer que les besoins et le désespoir du peuple amèneraient la ruine de ce seigneur. C'est pourquoi Strozzi regardait comme certain qu'il s'établirait d'une manière sûre et forte sur quelque point de cet État, lorsqu'il aurait auparavant parcouru la contrée pendant deux mois. Il ajoutait, de plus, que la guerre se continuerait dans l'État de Florence avec une extrême facilité et à peu de frais pour Sa Majesté très-chrétienne, parce qu'aussitôt le territoire dévasté, et dès qu'il se serait emparé de quelque bonne place, il se mettrait de suite sur la défensive; ce qui imposerait au duc la nécessité d'employer à préserver son propre pays le temps qu'il aurait mis à brûler et à assiéger celui de Sienne.

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L'opinion et le projet de Strozzi furent approuvés par son roi. On lui donna pour ces deux mois Targent qu'il réclamait; on lui fournit le nombre de troupes étrangères qu il avait demandées, et on lui promit, en outre, que la flotte se présenterait au plus tard le 2 juin devant Portercole. Strozzi était donc passé en Italie, comme je l'ai dit, pour accomplir cette mission, et, sans confier son projet à personne, il restait avec peu de troupes dans l'État de Sienne et dans la Valdichiana, où il avait conduit sa cavalerie , qui faisait de fréquentes courses dans le pays de Montepulciano, la campagne de Gortona et celle d'Xrezzo. Chaque jour ses soldats revenaient chargés d'un butin considérable, dont ils s'emparaient sans rencontrer lé moindre obstacle. Mais à l'approche du mois de juin , qu'il avait choisi pour l'exécution de ses plans, Strozzi fit venir quatre mille Grisons à la Mirandole , et ayant envoyé plusieurs capitaines tant à Parme qu'en différents lieux de la Lombardie, il en retira également quatre mille soldats. Il en forma un seul corps, qui rejoignit les Grisons à la Mirandole; leur solde payée, il leur ordonna de passer tous ensemble en Toscane, soit par les montagnes de Pistoja, soit par la Garfagnana. Mais les Grisons, qui connaissaient les forces du duc de Florence, refusaient de partir avec un si petit nombre d'Italiens , objectant qu'on leur avait

promis de les faire suivre d'une grande quantité de troupes italiennes, et réclamant Texécution de cette promesse.

Pendant que ces choses se passaient, le seigneur marquis de Marignan , général en chef de toutes les armées du duc dans l'État de Sienne, résolut de dévaster la campagne vers les Chiane : en conséquence , il détacha de son armée trois mille fantassins, tant Espagnols qu'Allemands, et les réunit à trois mille fantassins italiens, commandés par le seigneur Vincenzo des Nobili, de Montepulciano, neveu de Jules III, ainsi qu'à sa cavalerie et à celle du seigneur Sforza , comte de Santa Fiore. Il envoya la division entière du côté de Lucignano , avec ordre de saccager et de ruiner tout le pays, y compris les plaines d'Âsinalunga et de Torrita.

Ces deux seigneurs, ayant conduit leur corps d'armée dans cette direction, s'emparèrent, en passant, de quelques villages et de quelques terres des pays siennois , les uns de gré à gré, les autres de vive force. Ils arrivèrent enfin sans aucun obstacle sous les murs de Lucignano, où les attendaient un grand nombre de pionniers, de charpentiers et de travailleurs , envoyés à l'avance du val d'Arno et des environs d'Ârezzo. Ces hommes se mirent aussitôt à l'œuvre, et eurent bientôt détruit les grains, les avoines et

les diverses récoltes qu'ils trouvèrent dans la magnifique plaine dont est entouré Lucignano.

L'armée, suivie de cette légion d'ouvriers , se dirigea ensuite vers Asinalunga, bourg fortifié, composé de quatre cents feux et situé entre Lucignano et Montepulciano. Elle entra sans difficulté dans ce lieu, déserté par les habitanti». Il ne restait à s'emparer que du château, gardé seulement par un capitaine romain , quatre arquebusiers et un égal nombre de paysans. Le seigneur Y incenzo eut beau tour à tour promettre au capitaine la vie sauve ou le menacer de le tuer: ce dernier ne voulut jamais consentir à se rendre, alléguant qu'il étak Romain, et qu'en souvenir de la vertu romaine, il était résolu à défendre vaillamment son poste. Le seigneur Vincenzo, blessé dans son orgueil par cette réponse, fit pointer sur le château un canon qu'il avait amené avec lui. Le capitaine , dans cette extrémité , se consulta avec ses compagnons, et ils tombèrent d'accord qu'il n'était pas possible de défendre un tel lieu contre l'artillerie, d'autant qu'un angle du château était déjà ruiné par l'effet des deux premiers coups ; qu'il fallait donc capituler à des conditions honorables, c'est-à-dire en obtenant de sortir de la place avec armes et bagages. Mais le seigneur Vincenzo, rejetant ces propositions, exigea qu'ils se rendissent tous à discrétion. Après beaucoup de pourparlers, il fut convenu que le^

soldats et les paysans auraient la vie sauve ; mais que leur bagage resterait au vainqueur, et que le capitaine se rendrait à discrétion au seigneur Vincenzo.

Ce pacte conclu, les soldats et les paysans laissèrent dans le château lout ce qu'ils possédaient, sortirent désarmés et s'en allèrent au bon plaisir de Dieu. Le capitaine fut présenté au seigneur Vincenzo, qui lui demanda ce qui avait pu le porter à vouloir défendre un tel lieu contre lui et contre une armée comme la sienne , malgré l'évidente inutilité d'une pareille résistance. Le capitaine répondit que, se rappelant le courage des Romains et étant Romain luimême, il avait voulu combattre jusqu'au dernier moment, comme un Romain.

A cette réponse, le seigneur Vincenzo, enflammé de colère, tira son épée et lui en porta un terrible coup sur la tête , en s'écriant : «Et je veux que tu meures comme un Romain. » Le capitaine ayant été renversé, Vincenzo ordonna aux siens de l'achever (2), ce qui fut exécuté ; de sorte que ce vaillant homme périt misérablement à coups d'estocade.

Le château pris, on en retira tout ce qu'il renfermait, puis on le sapa par la base.

Le seigneur Vincenzo marcha ensuite vers Torrita avec ses troupes, qui, dès leur. arrivée, montèrent à l'assaut; mais la place fut valeureusement défendue par les assiégés,

qui pouvaient être au nombre de trois cents arquebusiers. Le seigneur Vincenzo ayant fait sommer, par son trompette, la place de se rendre, on lui répondit que s'il la voulait posséder, il serait tenu de la conquérir. Vincenzo, afin d'épouvanter la garnison, fit alors pointerun canon du côté de la muraille qu'il jugeait le plus faible, et commença à le battre en brèche. Déjà une assez large tranchée était ouverte et l'on se disposait à un nouvel assaut, lorsque les assiégés, effrayés, demandèrent à capituler, proposant au seigneur Vincenzo de lui abandonner la place et de sortir avec armes et bagages. Le seigneur Vincenzo refusa d'y consentir, et leur fit dire qu'il les voulait tous à discrétion. Le commandant de la garnison, voyant qu'il n'y avait aucune chance de salut, conçut le dessein de sauver la majeure partie de ses soldats en en sacrifiant quelques-uns. Il fit, dans ce but, solliciter du seigneur Vincenzo une heure de répit, afin d'arrêter sa résolution, ce qui lui fut accordé. Profitant de ce moment de trêve, il choisit les trente arquebusiei^s dont il faisait le moins de cas, ou, pour mieux dire, les plus malheureux, et les plaça sur la partie des murs où l'on parlementait, en leur ordonnant de causer avec les soldats du duc, jusqu'à ce que leurs autres camarades eussent décidé ce qu'ils devaient faire. Les infortunés arquebusiers exécutèrent fidèlement cet ordre. Avant l'expiration du terme fixé, le capitaine sor-

tit secrètemcDt, avec le reste de ses fantassins, par la porte qui mène à Sienne , hors de laquelle se trouve un vallon qui conduit, par un chemin couvert, à la montagne, et il se mit en sûreté avant que Tarmée ducale fût avertie de son départ. L'heure indiquée pour la capitulation étant passée , le seigneur Vincenzo commença par faire tirer de nouveau contre les murs, et par renverser quelques réparations faites aux bastions , dans l'endroit battu d'abord par l'artillerie. Deux coups de canon y firent une si large brèche, qu'on pouvait dès lors pénétrer facilement dans la ville. L'armée y entra, en effet, avec une grande impétuosité, et, se répandant dans toutes les directions, ne trouva que les soldats préposés par le capitaine à la garde des murailles, et qui, s'étant aperçus de la fuite de leurs compagnons, se préparaient à les suivre; mais ils n'en eurent pas le temps et furent tous obligés de se rendre. II y avait encore là quelques paysans, qui s'y étaient retirés plutôt par désespoir que dans l'espérance d'y recueillir quelque avantage, et qui furent taillés en pièces.

Je ne veux point passer sous silence une particularité remarquable qui s'accomplit en ce lieu, et qui fit éclater la merveilleuse constance, ou plutôt la perfidie profonde et la folie d'une vieille femme de soixante-cinq ans. Étant tombée entre les mains des Allemands , cette femme , au lieu d'im-

plorer leur pitié, les maudissait et souhaitait toutes sortes de calamités au duc de Florence. Les Allemands, plutôt par plaisanterie que pour d'autres motifs, voulaient la contraindre à crier : Duc y duc! mais elle s'y refusait opiniâtrement, et criait au contraire : Louve, huvelÇi) Plus on la tourmentait, plus cette perfide vieille répétait: Louve, louve! Les Allemands, commençant à passer de la raillerie à la colère, la dépouillèrent alors de ses vêtements , la conduisirent à la porte du château qui regarde les marais , et la menacèrent de la crucifiera cette porte , si elle persistait dans son entêtement ; mais ni la crainte ni les menaces ne purent jamais porter cette mauvaise vieille à direautre chose que : Louve, louve! Les Allemands, ayant fait choix de quatre gros clous, la clouèrent alors sur la porte, les bras ouverts; puis , écartant ses jambes autant que possible, ils fixèrent aussi ses deux pieds. Tandis qu'ils la suppliciaient de la sorte, elle répétait constamment : Louve, louve! Les Allemands, voulant réprimer la perfidie de cette vieille, taillèrent deux pièces de bois, lui en mirent une dans les parties sexuelles, qu'ils ouvrirent de force, et la bâillonnèrent avec l'autre, de façon qu'on ne pouvait comprendre ce qu'elle criait; cependant il était facile de deviner aux mouvements de la bouche, du visage et des y eux, qu'elle s'efforçait de dire encore: Louve, louve ! Elle persévéra dans sa folle fantaisie jusqu'à ce qu'elle

eût trépassé , et Ton doit croire qu après sa mort elle s'en alla dans le paradis des loups, puisqu'elle s'était montrée si afTectionnée à la louve. Cette aventure est réellement prodigieuse, elle glace d'épouvante; jamais on n'en a lu ni décrit de pareille. Ceux qui me la rapportèrent plus tard , et qui en avaient été témoins , étaient encore frappés d'horreur en me la racontant (4).

Torrita, où il ne se trouvait guère que des provisions en farine et en vin , fut livrée au pillage ; les murs furent abattus dans les parties les plus fortes, et les prisonniers envoyés garrottés à Arezzo , puis aux galères.

Tous ces événements étaient connus à Sienne, et causaient un effroi profond dans la ville: on ne voyait pas, en effet, arriver les secours qui auraient permis d'espérer de sauver les récoltes, et l'on savait qu'une fois perdues, il n'y avait plus aucun moyen de salut pour la population. Ces retards faisaient murmurer ouvertement contre Strozzi; mais ce dernier, en prudenjt et vaillant capitaine , avait pris ses dispositions pour réaliser un plan qui consistait à marcher à la rencontre des Grisons et des autres corps d'infanterie réunis à la Mirandole, et à les faire passer secrètement, ce qu'il accomplit sans qu'il en fût rien communiqué à personne avant l'exécution.

Il avait, dis-je, ordonné que, le 11 juin, la plus grande

262 CHRONIQUES SIENISOISËS.

partie des compagnies qui se trouvaient disséminées dans les différents châteaux du territoire fût rassemblée à Sienne, et qu'on ne laissât dans les forteresses qu'une garnison suffisante pour les garder et les défendre. Aucune des compagnies indiquées ne manqua au rendez-vous, à l'époque fixée : Strozzi, en y réunissant un choix des meilleurs soldats de Sienne, en forma un corps de six mille fantassins et de cinq cents chevaux ; puis il fit répandre parmi les soldats le bruit qu'il voulait le soir même , à trois heures de la nuit, assaillir les forts. Pour donner plus de vraisemblance à ce projet , il fit charger d'échelles bon nombre de mules ; il ordonna aussi que, pour se prémunir contre toute éventualité, chaque homme eut a se pourvoir de pain pour trois jours au moins. A trois heures de la nuit , ces troupes sortirent de Sienne par la porte de Fontebranda, et au moment où elles croyaient aller attaquer les forts, une voix se fit entendre et cria : En ayant ! Continuant donc directement leur route, elles ne se retournèrent ni ne s'arrêtèrent un instant qu'elles ne fussent arrivées sous Casoli , à l'insu du marquis. Elles s'y reposèrent toute la journée et toute la nuit suivante. Le matin d'après , elles partirent, bannières déployées et tambours battants; se dirigèrent, par la colline de Monte Miccioli, dans le pays de Volterre, et arrivèrent à la ville de Gamporbiano , se répandant jusqu'à

Castagno, à rentrée du Bosco Tondo. Ce fut en cet endroit qu'elles bivaquèrent ce soir-là. Au départ de l'armée , une troupe d'environ mille maraudeurs siennois, paysans pour la plupart, brûlèrent ce village, saccageant et pillant tout ce qu'ils trouvaient sous leurs mains.

Le 13 au matin, Pierre Strozzi fit marcher l'armée par le Bosco Tondo, en la déployant sur San Vivaldo, Vignale et Tonda ; puis, lui faisant faire un détour, il la dirigea vers Ghizzano Legoli et Montefoscoli. Les bandes siennoises qui suivaient l'armée, et qui pensaient avoir de justes raisons de se venger sur les habitants des États du duc, apportaient le pillage et l'incendie dans tous les endroits qu'elles traversaient. Elles parvinrent dans le bourg fortifié de Legoli , où demeurait un certain Pierre-Laurent de Bartolotto , dont le fils, peu de temps auparavant, avait fait partie des bandes envoyées par le duc sur l'État siennois, et s'était fait remarquer par de nombreuses dévastations. Plusieurs Siennois se dirigèrent vers sa maison et heurtèrent à la porte. A ce bruit, Pierre-Laurent de Bartolotto se mit à la fenêtre, et voyant qu'il avait affaire aux soldats des bandes blanches, il ne voulut pas ouvrir, se reposant sans doute sur la forte construction de sa maison.

11 fut encore poussé à cette résistance , parce qu'il craignait pour l'honneur d'une de ses brus qui habitait avec

lui , et dont l'étonnante beauté éclipsait celle de toutes les femmes de la ville de Pise et des environs. Les soldats siennois, furieux qu'on leur refusât l'entrée, n'hésitèrent pas un instant à mettre le feu à la porte de la maison. C'est alors que, craignant d'être brûlé vif, Pierre-Laurent sortit avec sa bru, et que tous deux furent faits prisonniers. La belle et chaste jeune femme se voyait placée dans une extrémité des plus périlleuses, et tremblait pour son honneur menacé; mais, tandis qu'elle était livrée à ces angoisses et incertaine du parti qu'elle devait prendre, elle aperçut un capitaine qui lui parut un envoyé du ciel , car elle devina, à son seul aspect, qu'il avait un grand crédit sur les soldats. Elle se retourna vers lui en l'implorant, et pendant que des larmes tombaient de ses paupières et sillonnaient son doux visage, elle se recommanda à sa pitié, les mains jointes, le suppliant, pour l'amour de Dieu, de la délivrer de ces hommes impies et de préserver son honneur. Le capitaine fut ému de la malheureuse situation de cette belle jeune femme, et il obtint sans difficulté des soldats, vu l'autorité dont il jouissait dans l'armée, qu'on lui en fît présent. Après l'avoir conduite dans un endroit sûr, il la rendit à la liberté , et prit congé d'elle dans les te<*mes les plus respectueux. Celle qu'il venait de sauver ne voulut pas se montrer ingrate envers tant de courtoisie , et

comme elle n'avait rien autre chose à sa disposition qu'elle put offrir en récompense au capitaine, elle détacha de son cou deux très-riches chaînes en or, de la valeur de soixante-dix à quatre-vingts écus , et après quelques mots de remercîment, elle le pria d'accepter ces faibles gages de sa reconnaissance avec le même plaisir qu'elle éprouvait à les lui offrir; en même temps elle lui jeta adroitement les chaînes autour du cou. Le capitaine, dont le cœur n'était pas moins noble que le sien, fit tous ses efforts pour les lui rendre; mais ce fut en vain, la jeune femme ne voulut jamais y consentir.

Tandis que cet incident se passait, l'incendie dévorait la maison de Pierre-Laurent, qui fut obligé de payer une forte somme d'argent pour sa rançon; on porte à plus de deux mille écus les pertes qu'il eut à supporter en cette circonstance.

L'armée de Strozzi, ayant quitté Legoli, monta à Montefoscoli, où elle fit beaucoup de mal, et brûla plus de trente maisons, les plus belles et les meilleures de ce château (5). iiCS troupes redescendirent ensuite dans la plaine, et suivirent la route de Pise à Pontadera, le long du Roglio, laissant sur la hauteur, à main droite, Forcoli, Treggiaja et d'autres places , qui , chose inexplicable , ne souffrirent en rien du passage de l'armée. Un voiturier se rendait par

cette route de Peccioli à Pontadera, où il conduisait deux mules chargées de grains : ayant été pris par quelques soldats, on le força de déposer le grain à terre et de charger, à sa place, des bagages, pour les porter à Pontadera. Le voiturier, apprenant que c'était l'armée de Pierre Strozzi , eut plusieurs fois l'idée de s'enfuir, mais il n'en trouva l'occasion que lorsqu'il fut parvenu près de Pontadera. Arrivé devant le pont qu'il faut nécessairement traverser pour entrer dans la ville, cet homme, jeune et leste, fit un bond, et abandonnant ses mules, entra dans une vigne située de l'autre côté du chemin. Tout ceci fut exécuté avec tant de promptitude et de dextérité, que les soldats ne s'en aperçurent qu'au bout de quelque temps : plusieurs d'entre eux se mirent alors à sa poursuite, mais n'ayant pu le rejoindre, ils revinrent sur leurs pas. Le voiturier ne s'arrêta pas un instant et ne tourna pas même la tête en arrière, qu'il n'eût atteint l'hôtellerie des Capanne : là, il prit la poste, et se servit si bien des éperons qu'il ne tarda pas à gagner Florence. S'étant présenté à sa très-illustre excellence, il lui raconta tout ce qui venait de lui arriver. Le^uc, qui n'ajoutait pas d'abord grande foi à ses paroles, car il lui semblait impossible que Strozzi fût passé sans que le marquis en eût su quelque chose, l'interrogea de nouveau et vit par ses réponses détaillées qu'il disait la vérité : aussi

songca-t-il sans retard aux moyens d'arrêter les progrès de Fennemi.

Entré à Pontadera, Strozzi en avait fait occuper les portes par sa cavalerie , avec ordre^ de ne pas y laisser pénétrer l'infanterie, pour qu'une trop grande multitude réunie dans le même lieu ne produisît pas une funeste confusion. Il fit publier aussitôt un ban par lequel il défendait, sous peine de la vie, d'exercer aucune violence ou de causer aucun dommage aux habitants , et ordonnait aux soldats de demeurer tranquilles dans les logements que les propriétaires leur donneraient ; il enjoignit également de payer à un prix raisonnable les vivres, dont il fit délivrer une ample quantité à l'infanterie, campée au dehors, de façon que ce soir-là elle ne manqua de rien , et que tout fut acquitté sans discussion.

Avant que la cavalerie de Strozzi arrivât à Pontadera, le comte Théophile Calcagnini, capitaine fort considéré dans cette armée, laissant derrière lui Pontadera, alla à Cascina (je ne sais dans quel but), suivi de quatorze cavaliers. Avant d'entrer dans le château, ils changèrent leurs bandes blanches contre des bandes rouges, se donnant pour des soldats du marquis envoyés en garnison à Pise ; une fois dans Cascina, ils demandèrent à se rafraîchir, offrant de payer leur dépense. Afin d'ajouter à la vrai-

scmblance de leurs paroles, ils descendirent de cheval, débouclèrent leurs ceinturons, et s'assirent, les uns sur le seuil d'une porte, les autres sur les bancs, devant les boutiques, mettant leurs lances contre les murs et tenant leurs chevaux par les rênes.

Or, ce jour-là, il ne se trouvait dans Cascina que Uppichino, vaillant et rusé soldat, ses frères Masotto et Pallino, Pierre Oarpita et Monco, employés à la poste, avec cinq ou six autres personnes. Le reste de la population était hors du château , occupé dans les champs à moissonner, à faucher les foins, et à d'autres ouvrages de même nature. Uppichino , qui s'était trouvé sous Ghiusi , lorsque le seigneur Ascanio fut fait prisonnier, reconnut le comte Théophile; il prit à part Masotto, et lui ayant fait observer que ces cavaliers étaient certainement des Français, ils résolurent de les tuer ou de les faire prisonniers. Mais ne se croyant pas assez nombreux pour l'exécution d'un tel projet , ils se décidèrent à envoyer immédiatement quérir vingt ou trente hommes des plus hardis , et qui se trouvaient à la distance la moins éloignée de la ville , tandis qu'ils auraient soin , dans cet intervalle , d'amuser les soldats en leur donnant à boire et à manger. Ainsi fut-il fait : une trentaine de paysans pénétrèrent secrètement et un à un dans Cascina , par les maisons qui avaient des ouvertures derrière la grande

route, et s'étant armés, ils atteDdirent le signal convenu pour s'élancer tous ensemble sur les Français, les faire prisonniers, ou mettre à mort ceux d'entre eux qui voudraient opposer quelque résistance. En effet, ce signal ayant été donné, ils se précipitèrent tous hors de leurs retraites, armés pour la plupart de piques, et se ruèrent sur les Français. Ceux-ci n'eurent pas même le temps de prendre leurs armes; ils furent faits prisonniers, deux seulement furent tués, et deux autres, plus heureux, ayant sauté à cheval , se sauvèrent à toute bride, et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent atteint Pontadera. Les Cascinaisiens, sans perdre de temps, conduisirent à Pise les prisonniers, parmi lesquels se trouvait le comte Théophile, et les livrèrent au commissaire messire Luigi Ridolfi, en lui racontant ce qui s'était passé. Tous les prisonniers furent mis au cachot sous bonne garde.

Quant aux deux Français qui s'étaient échappés , ils donnèrent, en arrivant à Pontadera, connaissance de ces faits à Strozzi; ce dernier fit partir aussitôt un détachement de cavalerie vers Pise, avec ordre de courir après les prisonniers et de faire tout au monde pour les délivrer. En effet, le détachement se dirigea vers Gascina, et ayant su que les prisonniers l'avaient quitté, il continua sa route jusqu'à l'abbaye de San Savino, massacrant tous les habitants qu'il

rencontra. Mais son approche ayant été connue à Pise, un grand nombre de cavaliers et de fantassins sortirent de la ville et s'avancèrent au-devant des prisonniers, qui se trouvaient déjà près de la porte lorsque le détachetaient envoyé par Strozzi parvint à San Savino. Les Français jugèrent imprudent de s'avancer davantage et revinrent sur leurs pas. En traversant Cascina, que les habitants avaient abandonnée à la nouvelle de l'arrivée des ennemis à Pontadera, ils brûlèrent une dizaine de maisons appartenant à ceux qui avaient surpris leurs camarades, puis ils rejoignirent l'armée.

Leduc, certain, ainsi queje l'ai fait observer, que Strozzi était à Pontadera, expédia immédiatement un courrier au marquis de Marignan, pour lui donner avis du passage de Pierre, dont il n'avait aucune connaissance, et pour lui enjoindre de laisser une garnison suffisante dans les forts, de rappeler les troupes de la Yaldichiana , et de se diriger rapidement avec le reste de l'armée dans le val de Nievole, où il pensait que Strozzi pénétrerait après avoir traversé l'Arno. Le marquis demeura stupéfait en recevant cette nouvelle , car il croyait Strozzi renfermé dans Sienne , et il fît dire aussitôt au seigneur Vincenzo des Nobili d'abandonner l'expédition de la Yaldichiana et de se rendre à marches forcées sur le val de Nievole , où il allait s'acheminer de son côté par le val d'Eisa.

GUERRK DK SIf.NNE. 271

Le seigneur VÎDcenzo, sans perdre un instant, changea de direction, et passant sous Lucignano, arriva le soir au bas du coteau de Sànta Cecilia. Une troupe de soldats français gardaient ce château^ où beaucoup de paysans s'étaient retirés avec leurs familles. Le seigneur Vincenzo ayant envoyé un trompette sommer le château de se rendre, le commandant demanda deux heures pour prendre un parti ; mais le seigneur Vincenzo lui fit répondre qu'il n'avait pas rhabitude d'accorder un si long délai à l'ennemi. Il fit, en conséquence, pointer un canon sur le point le plus faible des murailles, et deux coups suffirent pour ouvrir une brèche assez large pour qu'on put facilement s y engager. On remarqua que, presque au même moment où le dernier boulet frappa les remparts, les soldats s'élancèrent dans la ville. Après l'avoir parcourue en tous sens, ils s'aperçurent que les ennemis s'étaient sauvés par l'autre côté du château, et qu'il n'était resté que des paysans. Les femmes , renfermées dans une église par ordre du seigneur Vincenzo, échappèrent aux excès de la soldatesque; quant aux paysan^, ils furent tous passés au fil de l'épée, et, après qu'on eut dépouillé leurs cadavres de tous vêtements, on les entassa sur la place pour les brûler. Le pays fut mis au pillage par les Espagnols, qui y firent un grand butin en grains, en huile et en viandes salées. On ordonna

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ensuite aux femmes de sortir de Fégiise, de quitter le château et d'aller où bon leur semblerait. Ce fut un douloureux et pitoyable spectacle que celui qu'offrirent ces femmes infortunées, se précipitant échevelées sur un monceau de cadavres, parmi lesquels chacune cherchait un père, un mari, un fils ou un frère.

Le lendemain matin, le seigneur Vincenzo, pour ne pas sacrifier un temps précieux , laissa une bonne garde dans le château suffisamment approvisionné; puis, se dirigeant par Gastellina del Chianti, il s'avança à marches forcées sur le val de Nievole, où il rejoignit l'armée du marquis, qui y était arrivée déjà.

Strozzi» ayant passé ses troupes en revue le 14 juin au matin, s'achemina vers l'Arno, tambours battants et enseignes déployées , dépassa Calcinaja, et après avoir fait reconnaître le gué, franchit le fleuve à Montecchio (lieu appartenant aux chartreux). Il fut le premier à montrer la route aux siens en s'élançant dans l'Arno, où il n'avait de l'eau que jusqu'à la moitié des reins. Ses soldats l'imitèrent: ils mirent leurs habits en paquet sur leurs tètes, et le suivirent; mais l'arrière-garde , par l'ordre de ses chefs, se jeta à l'eau sans se déshabiller, pour se soustraire aux attaques des paysans qui la poursuivaient.

Après avoir passé le fleuve, l'armée de Strozzi, laissant

Montecchio à main droite, prit le chemin de Cerbaja de Bientina, et se dirigea vers rAltopascio. Quelques corps d*infanterie et un gros détachement de cavalerie se séparèrent de Tarmée et marchèrent vers Bientina, qu'ils allèrent reconnaître, et dont ils tâchèrent de se rendre maîtres en lui livrant deux assauts. Mais là vaillance du capitaine Jean - Baptiste , natif du Pérugin (qui se trouvait, à cette époque, à Vico Pisano avec sa femme et sa famille , et qin s'était retiré pour plus de sûreté dans Bientina), unie à Tanimosité d'Antoine, de Marco et de Brilla, intrépides soldats, et de quelques autres jeunes gens renfermés dans ce château, permit de repousser les Français, qui furent obligés de battre en retraite , après avoir eu plusieurs des leurs tués ou faits prisonniers.

L'armée de Strozzi avait atteint déjà Altopascio et s'en était emparée. On fit distribuer aux soldats, qui n'avaient bu pendant toute cette journée que l'eau des mares , le vin qu'on recueillit à Altopascio ainsi que des biscuits de mer, dont on avait apporté une grande quantité. Le commissaire lucquois rejoignit Strozzi en cet endroit, et l'avertit que des approvisionnements considérables avaient été rassemblés à. Lunata, lieu où l'armée devait passer la nuit. Ayant donc laissé une garnison de cinquante arquebusiers dans Altopascio, Strozzi se rendit, en passant sous Montecarlo,

is

274 CHRONIQUES SIKNNOISRS.

à Lunata, où il trouva une grande quantité de vivres, qui lui furent fournis par messieurs de Lucques.

Le soir même du jour où Strozzi entrait à Lunata , les Grisons, ainsi que les troupes d'infanterie italienne qui, selon Tordre qu'elles avaient reçu, avaient quitté la Mirandole, arrivèrent à Castelnuovo de Carfagnana. Pierre partit le 15 juin, au point du jour, et alla à leur rei\contre par le pont de Moriano sur le Serchio, tandis que ces derniers, qui avaient quitté en même temps Castelnuovo, se dirigeaient vers Lucques. Pierre avait fortifié ce pont et y avait laissé bonne garde, voulant, en sage et prudent capitaine, se préparer, pour toute éventualité, une retraite certaine. La jonction des Grisons avec Strozzi s'opéra sans autre empêchement qu'une attaque insignifiante près de Gallicano, dans le Lucquois, où ils furent assaillis en queue par les troupes d'infanterie que le capitaine Antonio Bocca, Pisan, conduisait de Fivizzano dans Barga. Plus tard, ils furent rencontrés par Strozzi et arrivèrent sans obstacle au pont de Moriano. L'armée y campa ce soir-là; elle avait été renforcée encore par quatre canons amenés de la Mirandole.

Le marquis de Marignan, ayant réuni ses troupes à celles du seigneur Vincenzo , commença par mettre une garnison de mille arquebusiers dans Serra valle, passage qu'il était

d'une haute importance de bien garder ; il marcha ensuite sur Pescia pour tacher de pénétrer le plan de Strozzi. Ce dernier, après avoir pris un jour de repos au pont de Moriano, partit avec son armée, forte de quatorze mille hommes d'infanterie et de six cents chevaux , et se dirigea vers le val de Nievole. A son arrivée, il envoya assiéger Montecarlo, dont on s'empara sans peine, les habitants «ayant abandonné le château et s'étant réfugiés dans la forteresse , dont, peu de jours après, il se rendit également maître. En effet , le gouverneur Anastase de Fabriano sortit du fort et vint au-devant de Strozzi, auquel il remit les clefs en disant : «Seigneur, vous êtes le bienvenu; il y a déjà longtemps que nous vous désirons. Disposez, selon votre bon plaisir, de cette forteresse et de ceux qu'elle renferme. » Pierre remercia le gouverneur, comme il le devait, prit possession de la forteresse, en retira la garnison, tout en y laissant un nombre suffisant de soldats pour la garder; puis, impatient d'en venir aux mains avec le marquis , il se dirigea vers Pescia. A cette nouvelle, le marquis fit retraite en bon ordre vers Serravalle , ne trouvant pas sa position de Pescia avantageuse, et ne se croyant pas en force pour affronter Strozzi, qui, toujours plus désireux d'engager le combat, faisait doubler le pas à ses troupes. Mais lorsque ce dernier atteignit l'armée du marquis, la tête de l'infanterie impériale

avait atteint déjà Scrravaile. Strozzi fit alors charger Farrière-garde , qui recula en disputant le terrain pas à pas ; une centaine d'hommes furent tués, et Ton compta beaucoup de blessés de part et d'autre. Le seigneur Chiappino eut son cheval tué sous lui et combattit vaillamment à pied ; mais il ne pouvait se défendre seul contre le grand nombre d'ennemis dont y était entouré, et il eût été certainement fait prisonnier, si le capitaine Léon de Garpi ne lui fût venu en aide avec son escadron de cavalerie. Ce capitaine remit le seigneur Chiappino à cheval, et le reconduisit sain et sauf à Serravalle. Quant à Strozzi , n'ayant pu obtenir un résultat plus décisif, il revint avec son armée à Pescia, où il fit défense à ses soldats de commettre aucune extorsion ni de faire subir aucun outrage aux habitants de cette ville, qu'il leur enjoignit au contraire de traiter en amis.

Le marquis, après avoir laissé une garnison respectable dans Serravalle, se retira avec le reste de son armée à Pistoja, afin d'attendre l'arrivée à Fisc de Jean de la Lune, qui était parti de Milan, accompagné de cinq mille fantassins et de cinq cents cavaliers, et qu'il savait déjà à Pontremoli. Ce général, en effet, ne tarda pas à atteindre Pietrasanta , où il prit des dispositions pour gagner Pise.

Sur ces entrefaites, Strozzi s'empara d'Uzzano, de Vellano et de Pietrabuona, très-forts villages situés aux envi-

roDS de Pescia ; il prit en outre Montecatini et fit de nombreuses excursions dans les environs. On avait réuni à Pise des approvisionnements considérables, qui devaient être portés à Jean de la Lune au pont du Serchio , où le général avait dessein de faire une halte, avant de se jeter d'un côté ou d'un autre pour rejoindre le marquis de Marignan. Strozzi, ayant eu connaissance du projet de Jean de la Lune, et sachant qu'il ne pouvait suivre un autre chemin que celui de Viareggio, qui longe la meràTorre Filicaja , se rendit secrètement avec sa cavalerie à Migliarino pour s'y mettre en embuscade. Mais Jean de la Lune en fut instruit par un espion, et s'arrêta un jour de plus à Pietrasanta; de sorte que Strozzi, manquant de vivres, fut obligé d'abandonner ce plan et de retourner dans le val de Nievoie. Jean de la Lune poursuivit alors sa route, et sans s'arrêter au pont du Serchio, gagna directement Pise, où il logea ses troupes hors des portes de la mer et de San Marco.

Tout, jusqu'alors, avait pleinement réussi à Strozzi; car il avait fait lever le siège de Sienne, forcé l'armée ennemie à venir défendre son propre territoire , contraint les États du duc à subvenir à l'entretien des deux armées, et il s'était emparé des places les plus importantes du val de Nievole. Il ne lui restait plus, pour compléter ses succès, qu'à voir

arriver la flotte à Viareggio, avec les provisions qui lui avaient été promises, et qu'il attendait pour le 10 juin. Mais ce terme s'étant écoulé sans qu'elle apparût, il pensa que quelque contre-temps avait occasionné ce retard , et ce fut pour ce motif qu'il resta plusieurs jours sans rien entreprendre, comme il lui eût été possible de le faire. Son projet était de s'emparer de Pistoja , avec le secours de la flotte, parce qu'il regardait la prise de Florence comme plus facile, dès qu'il se serait rendu maître de Pistoja. Mais enfin , trompé dans son espérance , ne recevant aucune nouvelle, Strozzi prit le parti d'agir, vu la difficulté qu'il éprouvait à se procurer des vivres, que les Lucquois commençaient à lui fournir avec moins d'exactitude, et vu l'accroissement que les forces de l'ennemi venaient de recevoir par l'arrivée de Jean de la Lune, ce qui lui faisait craindre qu'on ne lui fermât toute issue s'il demeurait plus longtemps dans le val de Nievole. En conséquence, ayant laissé de bonnes garnisons à Montecatini et à Montecarlo avec quatre grosses pièces d'artillerie, Strozzi partit le plus secrètement possible, le dimanche 24 juin, suivi de toute son armée, par la route qu'il avait déjà parcourue, et s'achemina vers l'Amo, pour le traverser sous Montecchio , exactement au même endroit. Mais on ne pouvait pas en tenter le passage à gué sans s'exposer à perdre beaucoup de monde, de fortes pluies, surve-

nues depuis le passage de Strozzi, ayant considérablement grossi les eaux. Néanmoins, prévenu de ce contre-temps par ses espions deux jours avant de se mettre en marche , Strozzi, en chef prudent, avait fait préparer à Lucques des chevalets de bois hauts de quatre bras , et armés à leur extrémité de pointes en fer, pour qu'ils pussent s'enfoncer dans le lit du fleuve; de plus, il avait fait plomber ces chevalets, afin que Teau ne pût les entraîner, et il avait ordonné de les porter sur les bords de l'Arno. Il s'en servit pour jeter, à l'aide de planches , un pont destiné au passage de l'armée ; puis , afin que ce passage s'effectuât avec plus de promptitude, il fit attacher solidement aux arbres qui bordaient les deux rives des cordes au moyen desquelles une partie de ses fantassins traversa le fleuve en s'aidant des mains. Les nageurs se tenaient dans l'eau, prêts à secourir ceux qui, par mésaventure, courraient risque de se noyer. De cette façon, l'armée entière traversa le fleuve le même jour. La cavalerie, ayant la première atteint la rive, s'engagea bientôt dans la plaine de Pontadera, où elle fit un riche butin et enleva un bétail nombreux en battant le pays jusqu'aux collines.

Le bruit de ce passage n'avait pas tardé à se répandre dans les environs , et Jean de la Lune avait envoyé de Pise une centaine de cavaliers, avec ordre de reprendre le butin.

et de tenir en échec l'ennemi jusqu'à ce que Iç marquis eût eu le temps de passer l'Arno pour lui couper la route. S'étant dirige sur Pontadera , ce détachement rencontra la cavalerie de Strozzi, et un engagement eut lieu; maïs les Français conservèrent toujours l'avantage , parce que les chevaux de Jean de la Lune, fatigués de leur longue marche, n'avaient plus la force de charger. Aussi les cavaliers de Jean de la Lune se virent-ils contraints de se retirer à Pise, tandis que ceux de Strozzi rentrèrent à Pontadera, où ils se reposèrent jusqu'à quatre heures de la nuit. Ils repartirent ensuite, avec le reste de l'armée, pourCasoli, en suivant le même chemin qu'ils avaient parcouru en venant. Le marquis , qui observait les mouvements de Strozzi , apprit par ses espions, le matin même où ce dernier quitta le val de Nievole, que Pierre disposait son armée pour se mettre en marche ; mais , n'ayant aucun indice de ses projets, il demeurait incertain sur le parti à prendre. Néanmoins il prépara ses troupes pour les porter où les circonstances pourraient l'exiger; mais lorsqu'il sut que Pierre était arrivé au bord de l'Arno et qu'il commençait à en effectuer le passage, il dépêcha en toute hâte un messager vers Jean de la Lune, pour lui ordonner de quitter immédiatement Pise avec ses troupes et de suivre StrOzzi, le prévenant que, quant à lui, il avait déjà envoyé son armée

vers Fusecchio , afin d'être à même de couper la route à Tennemi, ou du moins de le rejoindre à Bosco Tondo. Jean de la Lune partit sans délai de Pise, et suivit si rapidement Strozzi, qu'il rejoignit son arrière-garde sous Montefoscoli, où il engagea de légères escarmouches avec elle, car il lui suffisait d'occuper l'ennemi , pour donner le temps au marquis d'arriver; il ressaisit, en outre, une grande partie du bétail dont les Français s'étaient emparés.

Le marquis, ayant laissé une garnison d'environ six cents arquebusiers dans Serra vçlle , longea le lac de Fusecchio , et, le soir même, entra dans le village de ce nom avec toute son armée , composée de deux mille Espagnols , de trois mille Allemands, de six mille Italiens, plus six cents hommes de cavalerie. Le lendemain matin, il continua sa marche par la voie la plus courte , en suivant des chemins de traverse, passant par San Miniato et descendant dans le val de Bola. Vers la seizième heure, il pénétra à Montajone, au moment où Strozzi arrivait avec son armée à San Vivaldo, dans Bosco Rotondo. Les troupes de Jean de la Lune, qui avaient toujours harcelé l'arrière-garde de Strozzi , se réunirent à celles du marquis à Montajone. Dans cette position, les deux armées ne se trouvaient séparées que par une vallée tellement étroite, que les capitaines des deux camps pouvaient se parler et s'appeler par leurs noms. La position

de Strozzi était très-fa vorabie , parce qu'il s'était emparé du couvent des frères Zoccoianti et de toute la muraille , qu'il gardait avec le plus grand soin, ce qui, dans le cas où il serait attaqué par le marquis, lui assurait, pour toutes les éventualités, une retraite facile. Quoique celui-ci fût supérieur à Strozzi en infanterie et en cavalerie, cet avantage se trouvait amplement compensé par la différence des positions qu'occupaient les deux armées : aussi attribuet-on à cette cause l'inaction du marquis, qui ne voulut en venir aux mains ni ce jour-là jii la nuit suivante.

Strozzi profita de ce répit pour faire rafraîchir ses soldats, car, indépendamment des vivres qu'il avait apportés avec lui , il en avait reçu abondamment de Gasoli. Il excita ensuite le marquis à livrer bataille, en faisant attaquer tantôt un point, tantôt un autre, soit par des corps d'infanterie, soit par des escadrons de cavalerie ; mais le marquis , par la raison que je viens d'énoncer ou par tout autre motif, se refusa, comme nous l'avons dit , à accepter le combat. A trois heures du matin, avant le jour, Strozzi, ayant rangé son armée en bataille , lui fit prendre le même chemin qui l'avait conduite à Casoli lors de son départ de Sienne, et le marquis le suivit jusqu'à Gamporbiano, mais toujours à une distance d'au moins cinq milles. Voyant que Strozzi avait sur lui une avance considérable , il renonça à l'accompagner, et

prit avec son armée la route située à main gauche, qui mène à San Gimignano ; de là il se rendit à Poggibonsi , où il s'arrêta pour la nuit. Le jour suivant, il s'avança jusqu'à deux milles de la ville de Sienne , sur le chemin qui conduit de Fontebecci à Colle.

Strozzi, continuant sa route, gagna Casoli et envoya le lendemain une division à Piombino, où le prieur de Gapoue, son frère, était arrivé déjà avec quelques galères. Le marquis en eut avis, et le fit poursuivre par Jean de la Lune, à la tète de cinq mille fantassins et de sa cavalerie.

Je remets à une autre occasion à vous faire connaître ce qui advint ensuite entre les deux armées. Mon intention, très-honoré compère , a été de vous raconter uniquement ici de quelle manière s'exécutèrent le passage de Pierre dans le val de Nievole et son retour à Casoli. Cette campagne fut tellement favorable à la ville de Sienne, que, d'une part , l'armée espagnole ayant levé le siège pendant les opérations de Strozzi , qui s'accomplirent du 13 au 25 juin , les habitants purent rentrer en toute sécurité leurs récoltes, et que , d'autre part, elle fit échouer l'entreprise de la Valdichiana. Il en résulta , de plus , que les troupes laissées par le marquis autour des forts de CamoUia n'osèrent pas intercepter les communications de la ville du côté de la porte Romaine, ce qui permit de faire entrer chaque jour des

284 GURONIQUES SIENNOISES.

vivres dans Sienne sans le moindre obstacle. Aussi les Siennois célébrèrent-ils à Tenvi la gloire deStrozzi, dont les succès avaient fortifié leurs espérances.

Je vous ai décrit, mon compère, cet événement le plus exactement possible. Maintenant que, sur vos instances et sur celles de messire Giovanni Borgherini, j'ai pris la peine de recueillir ces faits et^de les mettre en ordre, j'espère que leur lecture ne vous paraîtra pas fatigante. Comme il peut vous arriver, ainsi qu'à Borgherîni, de rencontrer des personnes possédant des renseignements plus authentiques que ceux contenus dans cet écrit, je vous autorise à corriger tout ce qui vous paraîtra s'éloigner de la vérité ; je regarderai ces corrections comme une faveur, et je vous serai sincèrement obligé à tous deux.

(1) On trouve à la bibliothèque Riccardiana , à Florence , un exemplaire des récits de Roffia : c'est celui dont se sont servis les éditeurs de YArchivio storico italiano. Roffia appartenait à une famille distinguée de la Toscane. Indépendamment de ses ouvrages sur la guerre de Sienne , on a conservé de lui une Description des événements survenus à YoUerre pendant le siège de 1 529 à 1 530 , une Histoire de San Miniato, divisée en quatre livres, et une Lettre en vers adressée à messire Lorenzo Fianmiinghi , abbé de San Bartolonmieo de San Gonda.

(2) Ce fait est digne de remarque ; il prouve clairement que les soldats , à cette époque , se regardaient comme ayant un droit absolu , tant sur leurs prisonniers que sur les ennemis qui se rendaient à discrétion : aussi Vincenzo des Nobili n'est-il point classé parmi les

286 CHRONIQUES SIRNNOISES.

assassins. Mais que peut-on penser du neveu d'un souverain pontife, qui s'emporte d'une manière si cruelle contre un Romain (en admettant même que ce Romain fût vaniteux et malavisé) , parce qu'il voulait imiter la vertu des citoyens de l'ancienne Rome ?

(3) Duc , ici , signifie duc de Florence , et louve veut dire Sienne , qui a pour emblèmç la louve romaine allaitant Romulus et Remus.

(4) Il est impossible de ne pas remarquer les phrases contradictoires à Taide desquelles Roffia exprime ici son sentiment. Merveilleuse constance p perfidie profonde et folie; perfide vieille, math vaise vieille; persévérant dans sa folle fantaisie; alla dans le paradis des loups ; sont les termes dont il se sert pour caractériser un acte de fermeté incroyable et presque sublime. Assurément ces phrases n'honorent pas l'écrivain, mais elles déshonorent encore plus son siècle.

(6) Le mot italien casteUo, château, signifie à proprement parler un gros village entouré de murs.

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