‹ Chroniques toulonnaisesChapitre 10 sur 19 · CONDAMNE A MORT · texte numérisé non relu

CONDAMNE A MORT

Thérèse Cage (femme Bérenguier), âgée de 30 ans , native de Solliôs , y résidant, boulangère , convaincue de s'être portée, à différentes époques, dans les groupes pour ameuter le peuple, et s'être émigrée de son pays pour se rendre en cette ville,

Magdelaine Barraly (veuve), âgée de 28 ans, native de cette ville, y demeurant, rue Pomme-du-Pin , isle 27, n° 15, contre-révolutionnaire reconnue, excitant

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le peuple à crier vive Louis XVII, lorsque Ton conduisait les patriotes au gibet.

Marie-Audibert Martégal , âgée de 21 ans , native du Martigues , département des Bouches-du-Rhône , résidant en cette ville, rue Sainte-Claire, n^ 20, tailleuse; même cause que Barraly.

Rosalie Bouge , âgée de 20 ans, native de cette ville , y demeurant^ rue Sainte-Claire, isle64, n° 18; idem.

Antoine Turc , âgé de 60 ans , natif de cette ville, y demeurant rue de l'Arsenal, isle 112, n° 12, convaincu d'avoir été président du district et d'avoir continué ses fonctions du temps des sections.

Balthazard Brun , âgé de 73 ans, natif de cette ville^ y demeurant rue de l'Oratoire , isle 79 , n° 23 , ancien commissaire de la marine, convaincu d'avoir présidé la section n^ 7, et auteur d'un ouvrage dédié aux huit sections, intitulé la Révolution toulonnaise y signé l'an premier de Louis XVII.

Jean-Louis-François Roumieux, âgé de 42 ans, natif de cette ville ^ y demeurant, convaincu d'avoir servi avec les ennemis sur le « brique » l'Alerte.

Conformément à la loi , les biens des susnommés sont confisqués au profit de la République.

La commission révolutionnaire charge le commandant de la place de faire mettre à exécution le présent jugement, lequel sera imprimé et affiché partout où besoin sera.

Fait et prononcé, d'après les opinions de Jean- Pierre Danloup, président, Michel Blondy et Etienne Gauffinet , tous membres de la commission.

Ainsi signés à l'original: Danloup , président^ Blondy et Gauffinet.

Pour copie conforme à la minute :

Lallement , secrétaire greffier.

En vertu de ce jugement , tous les biens de l'ancien président du district devaient être confisqués au profit de la République. En conséquence , des agents furent envoyés dans sa maison, pour prendre possession de tout ce qui pourrait être saisi. M™« Turc , seule avec ses trois enfants, dont l'aîné avait à peine 16 ans , leur ouvrit toutes les portes des chambres, des armoires et des meubles , et le pillage commença. Cependant, soit par commisération , ou parce qu'ils étaient troublés par la pensée de la mauvaise action qu'ils commettaient^ les délégués de la commission révolutionnaire ne dépouillèrent pas entièrement la pauvre veuve , qui allait se trouver sans ressources pour nourrir sa famille.

M"*« Turc ne se laissa pas abattre par le malheur. Après avoir apaisé, par sa soumission, les colères des patriotes, elle vécut prudemment dans son intérieur, et on l'oublia. Elle parvint ensuite à organiser dans sa maison , sans éveiller le moindre soupçon , une petite chapelle , où ses enfants et sa famille joignaient leurs prières aux siennes ; on y dit même plus d'une fois la sainte messe , ce qui n'était pas sans danger , car le seul fait de recevoir des prêtres non assermentés était puni de mort.]Maison usait de mille précautions, et les

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ecclésiastiques n'y venaient jamais avecle mrme costume; tantôt c'était un étameur de casseroles qui se présentait^ tantôt un marchand fripier, tantôt un mendiant. — Après la Terreur, quand la République devint plus tolérante , la chapelle de la maison n^ 31 fut fréquentée par les voisins ; on y célébrait la messe tous les jours , plusieurs enfants y reçurent le Ijoptême. On montre encore, dans la famille Turc^ la commode sur laquelle fut baptisée M"® Aml)roisine Marin, qui épousa , quelque vingt ans après, M. Quintius Thouron , ancien élève de l'école normale , le savant et regretté président delà société académique du Var. M™* veuve Turc mourut en 1845 , à Tàge de 89 ans , laissant cette ancienne maison à son fils Pierre-Antoine Turc, contrôleur des douanes, qui lui-même est décédé l'année dernière.

Cette maison appartient à M. Ferdinand Bourgarcl, qui a été pendant cinq ans , de 1855 h 1860, maire de la ville de Toulon. — Je n'ai pas l'intention d'écrire la biographie de cet honorable toulonnais, qui est encore plein de vie ; mais je puis , sans m'écarter de la réserve que je me suis imposée sur les questions politiques , rappeler, en quelques lignes, les principaux actes de son administration, à laquelle nous devons des amélio-

rations utiles , et surtout — ce fut son desideratum — la construction d'une très belle salle de spectacle.

M. Bourgarel prit en main la gestion des affaires • communales, au moment même où s'effectuait l'agrandissement de la ville. Les remparts venaient d'être reculés , on achevait les derniers travaux de la nouvelle enceinte^ et le chemin de fer, en voie de construction^ devait être inauguré dans un bref délai. Entouré d'un conseil intelligent et dévoué *^ le maire de Toulon se mit ù l'œuvre avec confiance; il espérait que, plus à l'aise dans l'enceinte agrandie, et^ stimulés par l'ardente activité des marseillais , leurs voisins, les toulonnais voudraient suivre le mouvement général.

Cet espoir était d'ailleurs dans tous les esprits, et , quand les locomotives arrivèrent pour la première fois dans notre gare , dont les abords avaient été reliés à la ville par des avenues construites en toute hâte , le rédacteur en chef de la Sentinelle toulonnaise se fit l'écho du sentiment public dans un article éloquent, qui concluait en ces termes : « Cet immense progrès qui nous arrive en déchirant le sol, en perçant les montagnes , ce géant à la poitrine de feu, qui va sous peu nous amener ses incessants convois de voyageurs, c'est la garantie la plus sûre que le progrès en tout va

' Ce conseil était ainsi composé : MM. Auban , Pons Peyruc , de SfUes , Fouraicr, Brest, Jean, Michel, Yillers, Rouquerol, Brun, Mille, Grue, Nègre. Léon, Briet , Voilée , Riquier , Blond , Bourgarel (Adrien) , Gas , Berthier , Roux, Ritt, Sirand, Brousset, Grimaud et Guis.— Les adjoints étaient MM. Bravet , docteur Clément et Victor Parian.

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nous arriver , par cela seul que Toulon ne sera plus une impasse, mais bien le point qui doit relier l'Italie et la France. »

Mais pour recevoir ces voyageurs et les retenir à Toulon , il fallait leur offrir des logements aérés dans des rues propres et bien entretenues , des promenades publiques , un théâtre , un musée, de belles églises et un grand lycée. Or, rien de tout cela n'existait et Méry, dans une piquante réponse à la Faible revue d'une ville forte , récemment publiée par Charles Poney , avait pu faire de notre ville la triste description que voici :

En ce temps là « Toulon élait inhabitable , Augias, dans ses murs « avait mis son ôtable , N'ayant pour se laver qu'un souffle aérien , Hercule qui balaye , et ne demande rien :

La lèpre des Lais , la lèpre de la boue !

Les jets fangeux , sifflant à Torbe d'une roue , Les squalides amas , aux tronçons des troUoirs Les ossements rougis du sang des abattoirs , Les cadavres hideux des races domestiques , Les haillons secoués sur le pain des boutiques , Tout ce cahos sans nom , qui croupit au chemin , Qui s amollit au pied , et répugne à la main , S'étalait au soleil , ou dans les recoins sombres Que délaye en étang rhumidité des ombres, Et narguant , à Tabri de Thémlsphèrc austral , Ce grand lalai du ciel qu'on nomme le Mistral.

On jouait ce soir là , dans cette hutte immonde Que vous nommez théâtre en langue du beau monde , On jouait l'opéra qui m'a tant réjoui , Fernand Cortez, chanté par monsieur de iouy.

Un toulonnais très Tie dx /assis dans une stalle ,

Près de moi , comparait Cortez et la Vestale ,

Et disait : ce théÂire est un bouge hideux ;

Ces opéras n^ont point un palais digne d*eux ,

Mais on va leur b&tir un superbe édifice ;

La ville enfin consenti ce grand sacrifice ;

Hélas ! c'est un peu tard pour moi , car je Tattends

Ce thé&tre nouveau , promis depuis 30 ans !

Encore , il mVst bien doux, en nianhant vers ma tomln^,

De la voir démolir cette saUe qui tombe ,

Et de m'asseoir , avant de me ft'rmer les yeux ,

Sur un banc de velours promis à mes aïeux .

Un quart de siècle nprès , visitant vos murailles , J*ai vu la même fange au fond de ses entra'lles , Et Ton disait encor sur un air triomiihant Ce qu avait entendu mon oreille d'enfant ; On disait : « Cr&ce à l'or de nos économies Nous allons nWeiller nos caisses endormit s ; Toulon est riche , il faut que dans un an , Toulon Soit , aux pieds du passant , poli comme un salon , Nos montagnes de l'Est , voisines ou lointaines , Nous versent, par torrents, IVau de mille fonlaines.

L'administration Bourgarel devait réaliser une partie des amt^liorations, si longtemps attendues et si souvent ajournées, qui nous avaient valu Tamère critique du spirituel marseillais. — Son premier soin fut de relier l'ancien Toulon avec Tenceinte agrandie , et de tracer , dans la nouvelle ville , de grandes et belles voies. Un plan d'alignement très bien conçu et auquel on a reproché ù tort ses vastes proportions *, fut adopté

^ La commission mixte , char^'ée d'établir ce plan , entendit les observa* tions du délégué de l'ailniinistralion municipale, M. Pons-Peyruc, dont on retrouve le nom et Tintelligente participation dans toutes les choses utiles exécutées à Toulon depuis une vingtaine d'années.

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et promptement exécuté. L'administration faisait étudier en même temps divers projets pour la construction des monuments et des établissements dont la ville était privée.

Le théâtre fut un des premiers édifices qui fixèrent l'attention de la municipalité. L'emplacement était déjà choisi ; il avait été convenu qu'on affecterait , à cette construction , les terrains laisses vacants par la démolition de l'ancien hôpital civil, en empiétant sur les remparts qui venaient d'être déplacés. L'architecte lui-même était prêt ; il ne s'agissait plus que de trouver les fonds nécessaires pour payer les travaux. Le conseil n'hésita pas à comprendre cette dépense dans un projet d'emprunt de deux millions , qui était à l'étude^ et qui avait pour objet : le percement des nouvelles voies , la construction d'une église au Mourillon et l'établissement du boulevard de l'Eygoutier.

Le Ministre de l'Intérieur y qui n'était jamais venu à Toulon, ignorait , sans doute , que les Toulonnais réclamaient depuis un demi siècle la construction d'une nouvelle salle de spectacle, et que la municipalité , en mettant cet édifice en première ligne dans ses projets, donnait satisfaction à un besoin réel et même urgent , puisque l'ancienne salle menaçait de s'écrouler. Quoiqu'il en soit , le Ministre ne voulut pas autoriser la totalité de l'emprunt, et prescrivit de le réduire à 1,100,000 francs , en supprimant les 900,000 francs destinés à l'édification du théâtre.

L'édilité toulonnaise était fort embarrassée. En in-

sistant oupn'^s du Ministre pour obtenir le maintien de cette dépense , on risquait de voir ajourner indéfi— niment la réalisation de l'emprunt, qui était impatiemment attendu. Le maire eut alors une heureuse inspiration ; il proposa au conseil d'accepter la réduction exigée par le Ministre de l'Intérieur et de ne pas abandonner, cependant , le projet relatif à la construction d'une nouvelle salle de spectacle : « Nous renonçons, dit-il^ à affectera l'érection de notre théâtre une portion de l'emprunt ; mais , s'en suit-il , doit-il s'en suivre que nous devions ajourner indéfiniment cette érection ? telle ne saurait être votre pensée , telle n'est point la mienne. — Ce bel édifice , assis sur les anciennes fortifications^ ayant façade sur la rue Royale agrandie et sur le futur boulevard , sera , pour ainsi parler, le trait cC union entre les deux villes. Il n'est pas douteux qu'il devra servir à activer les constructions particulières dans la nouvelle ville. - - J'allais presque dire que notre honneur , comme citoyens toulonnais, est attaché à la construction d'une salle de spectacle ; ù coup sûr , et dans une certaine mesure , la prospérité de la ville en dépend : on bâtira d'autant plus volontiers dans la nouvelle enceinte^ que nous ferons nous mêmes diligence pour bâtir notre théâtre. — L'affluence des étrangers à Toulon , attirés qu'ils y seront par notre beau climat et par la facilité et la promptitude du voyage, résultant de l'établissement de la voie ferrée, l'afliuenqe des étrangers sera d'autant plus grande^ qu'ils sauront pouvoir y trou-

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ver un délassement agréable, dans un lieu décent. » Après avoir développé ces considérations, M. Bourgarel proposa au conseil municipal de réaliser^ sur le budget ordinaire , quelques économies , et d'en employer le montant à la construction de la salle de spectacle, sans recourir à la voie des emprunts. Cette proposition fut approuvée par un vote unanime. La suppression de la subvention théâtrale , qui s'élevait h 40,000 fr., et de deux ou trois autres dépenses facultatives , ayant permis de réaliser une économie totale de 100,000 fr., il fut décidé que les travaux de la nouvelle salle seraient mis en adjudication et que le paiement en serait eflFectué^ par annuités, pendant 9 ou 10 ans. Et c'est ainsi, en effet, que sans recourir à un emprunt , M. Bourgarel put engager l'aff'aire , qui prit ensuite , mais aprrs son départ de la mairie , de trC^s grandes proportions. La dépense qui ne devait pas dépasser 900,000 francs , a atteint le chiff're énorme do 2,400,000 fr., en y comprenant les frais d'expropriation des maisons démolies pour former la placs du théâtre. En somme ^ la ville de Toulon possMe un très beau monument , et il est juste de rappeler qu'elle le doit h l'administration Bourgarel.

D'autres améliorations moins coûteuses ont été effectuées par cette administration. Parmi les plus utiles , figure la création du Musée communal , qui n'existait jusqu'alors qu^à l'état de projet. Un certain nombre de tableaux, acquis à diff'érentcs époques, dépérissaient faute d'entretien ; on en voyait \\n peu partout, dans

les bureaux et dans les diverses salles de Thôtel de ville, dans Tentrepôt des objets hors de service et même dans des greniers *. — La chapelle de l'ancien hôpital civil , qui n'était pas comprise dans l'alignement de la place du théâtre, fut approprié avec intelligence par M. Jacques, architecte de la ville^ et moyennant une faible dépense de 12,000 fr. on put y installer un commencement de musée , qui a prospéré sous la direction d'un conservateur habile et dévoué '.

La même administration fit l'acquisition de deux maisons, situées rue delà République (rue Bourbon), n^^ 47 et 51, qui devaient être affectées à des services publics. La première est aujourd'hui occupée par les bureaux de l'octroi, et par la bibliothèque communale. La société académique du Var y a , elle-même , reçu l'hospitalité. La seconde maison est une annexe de l'hôtel de ville. Nous y avons vu l'état-major de la garde nationale; M. le commissaire à la défense, et, précédemment , le Préfet du Var.

J'aurais voulu pouvoir dire , en terminant cette rapide revue de l'administration de M. Bourgarel , que l'état de malpropreté dix fois séculaire , dans lequel il avait trouvé la ville de Toulon, s'était amélioré pendant sa gestion ; mais en historien « esclave de la vérité » , je dois déclarer que ses efforts comme ceux tentés par

* Drlilération du 16 novembre 185'i.

' M Bronzi , qji acCi'pU lis fonctions laltoricuses et très peu rélriLuécs de conservateur, pour faciliter 1 installation de cet utile établissement.

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beaucoup d'autres administrateurs pour assainir nos rues, sont restés complètement infructueux, et que Méry, s'il sortait de son tombeau pour venir nous visiter, demanderait à y rentrer de suite ^ plutôt ({ue de respirer de nouveau l'air délétère qui s'exhale de certaines rues et notamment de la rue de l'Arsenal.

MALSON N» 37.

Le nom du docteur Fleury , médecin en chef de la marine^ qui a passé les derniers temps de sa vie dans cette maison, rappelle aux toulonnais une époque des plus douloureuses. A côté de la personnalité aimée de ce grand médecin , se dresse , en effet , le sombre tableau du choléra de 1835 , qui fit tant de victimes à Toulon , et jeta comme un vaste suaire sur notre pauvre ville désolée ; lui-même , le vaillant médecin , qui usait les dernières forces d'une merveilleuse vieillesse en luttant contre le terrible fléau, termina, par cet acte de dévouement , une longue carrière honorablement parcourue.

Dernière et illustre victime de l'épidémie , Fleury succomba , le 11 juillet 1835^ à l'âge de 72 ans. Sa mort est ainsi racontée dans un remarquable discours^ prononcé sur sa tombe, par M. le docteur Jules Roux.

« Au milieu des angoisses publiques , un vieil-

Inrd, In gloire et rornemont de la mMecîne, allait, nuit et jour, portant dans les hôpitaux , dans les maisons, les bienfaits de sa charité. Sa seule vue relevait partout le courage abattu et l'espérance prête à s'éteindre. Un jour , c'était le 10 juillet, après avoir visité de nombreux malades , il rentra chez lui épuisé de fatigue , et l'ame accablée de l'impuissance d'un art qui , pour la première fois , lui était infidèle. Alors sa belle tête s'assombrit, ses yeux perdirent de leur éclat , son cœur se ralentit, le froid de la mort s'empara de toute sa personne, il devint triste et rêveur. . . puis, comme si Dieu l'avait touché de la pensée qu'au jour des batailles il révèle aux soldats de la France, à savoir, qu'il est beau de mourir quand on ne peut vaincre , il

redevint calme , et le soir il expira »

Je n'entrerai dans aucun détail sur la vie de cet illustre médecin , parce que déjà une plume dévouée et compétente , a fait connaître les services qu'il a rendus h la science et ft l'humanité. Que pourrais-je dire qui ne soit connu de tous ? M. le docteur Lauvergne a publié , en effet , sur le savant et regretté Fleury , une de ces biographies complètes qui ne laissent rien dans l'oubli. Je ne puis que renvoyer le lecteur à cette œuvre filiale , qui parut peu de mois après la mort de Fleury , sous ce titre : Choléra morbus en Provence , par M. Lauvergne , suivi de la biographie du doc-teur Fleury^.

' loulou, 1836. Impr. d'Auguste Aurel .

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Cette maison appartient , comme la pn'^cc^dento à un médecin , le docteur Bertulus , dont le nom a souvent retenti dans la presse marseillaise, à propos de la question des quarantaines.

Le grand père paternel du docteur Bertulus , Nicolas-Marie Bertulus , sculpteur de la ville de Gènes , vint à Toulon , au commencement du dernier siècle et s'y établit. Il exécuta , vers 1730 , les sculptures de la chapelle de la Vierge , dans l'église cathédrale. Le voisinage de l'œuvre de Veyrier, élève du célèbre Puget, nuit beaucoup à la composition de l'artiste génois; M. Adolphe Meyer, sous le charme des admirables sculptures du Corpus Domini^ a porté un jugement trop sévère sur celles de Bertulus *.

Jean-Evariste Bertulus, professeur de dessin , fils du sculpteur, épousa , le 9 novembre 1808 , M"® Thérèse Domenge , qui devint propriétaire , ù la mort de son père, de la maison située rue de l'Arsenal n^ 45.

Les Domenge étaient savonniers de père en fils ; le dernier, nommé Joseph, débuta comme ses parents

* « On ne voit là , dit-il , que des Jambes et des pieds s'agitant en tumulte au milieu des nuages bénévolement arrondis. • (Vrùmenade sur le chemin de fer de Marseille à Toulon, p. 204.)

et fut apprenti savonnier, mais la République l'appela sous les drapeaux , et après avoir parcouru péniblement les premiers grades de la hiérarchie maritime, il conquit l'épaulette d'enseigne de vaisseau. Il fut nommé plus tard capitaine du port marchand de Toulon.

Le vieux Domenge , excellent marin et causeur agréable, racontait volontiers ses campagnes ; il avait connu Infernet et Masséna.

Avajit de s'engager dans le royal Italien , Masséna avait servi dans la marine. Infernet , Domenge et lui , qui se disnient tous cousins^ se rendaient souvent dans une guinguette , située sur le versant sud du coteau de Lamalgue , tenue par une jeune femme qui fut plus tard la fameuse tante Claire ; ils y faisaient la partie de boules et y dégustaient cet excellent bœuf à la daube , qui avait fait la réputation de la guinguette.

Vingt ans après , Masséna revint à Toulon ; il était maréchal de France, Infernet était capitaine devaisseau et Domenge capitaine du port marchand. Masséna revit avec bonheur ses anciens camarades, et leur proposa , un jour , d'aller rendre visite à tante Claire. La brave femme se livrait encore à la confection du bœuf h la daube ; seulement sa taille s'était un peu courbée , elle portait des lunettes et maugréait contre les mauvais sujets^ qui consommaient beaucoup et ne payaient que très rarement.

Arrivé devant la guinguette , Masséna , interpellant la bonne femme, lui dit en provençal : « tante Claire^ vous souvenez vous d'un mauvais garnement , nommé

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Massène (sic), qui était au royal Italien et qui venait souvent ici »? « Je ne m'en souviens que trop, répondit Texcellente femme ; le coquin ! il m'a emporté plus de 150 francs de consommation ». — N'en dites pas de mal, reprit aussitôt Masséna , car le pauvre homme est mort et sa dernière pensée a été pour vous. Il m'a chargé de venir vous voir et de vous remettre ses petites économies que voici. — Le maréchal jeta sur la table une bourse qu'il avait préparée adhoc et qui contenait une assez forte somme. — Tante Claire se mit alors à pleurer et à regretter ce coquin de Massène. Elle ne sut que bien longtemps après qu'il était mort soldat , pour renaître prince et maréchal , et qu'elle avait reçu sa visite.

MAISON N« 2 i.

La maison où nous voyons aujourd'hui les grands magasins du Gamin de Paris ^ en formait doux avant la Révolution ; l'une ayant son entrée dans la rue de l'Arsenal, l'autre dans la rue Tral)uc. Elles appartenaient l'une et l'autre , en 1790 , à M. Manne , chirurgien aide-major de la marine.

Laurent-Mathieu Manne ^ ancien séminariste, néù

* Propriélaire actuel , M"" Bourgarel , née Reynaud .

Gap, en 1734, était venu ft Toulon vers le milieu du siùcle. Il avait abandonné la soutane, pour étudier la chirurgie et, peut être aussi, parce qu'il se sentait plus de goût pour le mariage que pour l'état ecclésiastique. Il épousa , en effet, le 21 février 1764, M"*^ Anne Guinand , fille de Claude Guinand , maître fondeur , et de Catherine Hûtre. On lui donne, dans l'acte de mariage, le titre d'élève chirurgien de la marine. Il avait fait de fortes études chirurgicales sous la direction de M. Verguin , l'un des praticiens les plus distingués de cette époque , et ne tarda pas à occuper lui-même une chaire de professeur, dans l'école de chirurgie que son maître avait fondée, à Toulon, depuis une trentaine d'années. En 1780, il était prévôt des chirurgiens, en 1790, aide-major et dix ans après , chirurgien en chef de la marine. Il fut ensuite nommé chevalier de la Légion-d'honneur, et mourut, le 19 mars 1806, dans sa maison de la rue de l'Arsenal.

Dans le nombreux cortège qui accompagna ce chef de service ù sa dernière demeure , se trouvait un jeune chirurgien de marine , dont la vie avait eu et devait avoir une grande analogie avec la sienne. Etranger à la ville et ancien séminiariste, comme lui, Jean-Joseph Reynaud était venu ù Toulon pour étudier la chirurgie, et se destinait au professorat; il devint , comme M. Manne, un hal)ile opérateur , occupa une chaire d'anatomie et après avoir conquis , par son travail , et son talent les divers grades do la hiérarchie , parvint également à la haute position de chirurgien en chef

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de la marine. Il lui succéda, dans sa propre maison, qu'il acheta de ses héritiers peu d'années après sa mort et y rendit lui-même le dernier soupir. Comme lui , il fut aimé et vénéré par tous ses élèves , mais plus heureux que lui , il eut l'honneur de former une de nos illustrations chirurgicales de la marine, qui, joignant à un grand savoir, un cœur reconnaissant, a recueilli les divers traits de sa vie et les a retracés dans une remarquable biographie.

M. le docteur Jules Roux que je viens de désigner , a lu la biographie de son maître , du savant et sympatlii([ue docteur Raynaud^ dans une séance d'ouverture des cours de l'école de médecine navale de Toulon. Guidé par un sentiment de modestie qu'il me permettra de ne pas approuver , l'éminent professeur n'a pas cru devoir livrer son œuvre à la publicité; mais il a bien voulu me la communiquer, et j'y ai puisé les éléments de la notice biographique que je place sous les yeux des lecteurs des Rues de Toulon.

Jean-Joseph Roynaud naquit, le 27 mars 1773^ ù la Roquebrussanne (Var). Ses parents, petits propriétaires, vivaient du produit de leurs champs , n'ayant d'autre ambition que de Irgucr fleurs enfants, avec leur modeste patrimoine, la réputation de probité dont ils jouissaient. Orphelin de bonne heure , Reynaudfut mis c'i l'école de son village. Plustnrd, le mnncjue de superflu aurait peut-être empêché sa famille de lui donner une éducation suffisante et il eut été condamné à rester dans son pays, quand une heureuse circons-

tance vint lui permettre d'en sortir. L'abbé Jeangron , secrétaire particulier de M. de Boisgelin , archevêque d'Aix , possédait le prieuré de la Pomme , paroisse de Garéoult, voisine de la Roquebrussanne, dont chaque année les revenus lui étaient obligeamment envoyés par un membre de cette famille. En échange de ce service , le prieur accueillait avec distinction et recevait à l'archevêché les parents de son correspondant , et s'empressait de solliciter les faveurs qu'ils pouvaient lui demander. Ce fut par son influence que le jeune Reynaud entra au petit séminaire d'Aix avec une demi bourse.

Dans cet établissement, Raynaud prit la soutane; il s'y montra élève studieux , intelligent et très empressé dans l'accomplissement de ses devoirs religieux ; car alors, comme M. Manne , après ses premières études , il se destinait à l'état ecclésiastique. Il serait entré dans les ordres si la Révolution , en fermant les séminaires , ne l'eut renvoyé dans son village , où il arriva, en 1791, avec l'habit qu'il avait adopté. Ce vêtement et l'austérité de caractère du jeune séminariste, qui se révélait par sa vie isolée et pieuse , faillirent lui devenir funestes: un jour, en sortant de la messe, il fut entouré par une bande de mauvais sujets , et comme il refusa de les suivre et de chanter avec eux , sa soutane fut déchirée ; il ne <lut qu'à l'éncrgiciue intervention de son frère de ne p5s être massacré.

Vivement impressionné par cette scène, Reynaud s'éloigna de la Roquebrussanne , et vint se réfugier ù

Garéoult , près de son parent, M. le docteur Canolle , à qui il devait déjà la demi bourse qui l'avait fait admettre au petit séminaire d' Ai*x. M. Canolle lui donna les premières notions de chirurgie, et, appréciant ses heureuses dispositions, l'engagea à se rendre à Toulon , pour se perfectionner dans les hôpitaux de la marine , où les besoins du service assuraient un emploi aux étudiants qui se présentaient.

Reynaud s'empressa de céder aux conseils de son parent. — Admis , dès son arrivée à Toulon, à l'hôpital de la marine , en qualité de chirurgien auxiliaire de troisième classe (mars 1793), il était embarqué , trois mois après, et commençait le service pénible de la navigation.

Reynaud parcourut péniblement les premiers grades de la hiérarchie médicale; souvent embarqué et perdant un temps précieux , il ne lui fut permis de concourir pour une chaire que vers la fin de 1814; il se présenta, soutint la lutte contre des adversaires redoutables et , le l*^*" décembre , il fut nommé professeur. Quatre ans après, une place de second chirurgien en chef était devenue vacante ; or , d'après les règles qui présidaient à l'avancement dans les grades supérieurs, elle devait être donnée au professeur le plus ancien. Reynaud, plus jeune que ses collègues dans l'enseignement , mais qui comptait plus d'années de service, fit valoir ses prétentions h ce grade, sollicita et obtint qu'exceptionnellement cette place serait mise au concours.

190 LES HUKS DE TOCLON.

Les annales de Tôcole de médecine de Toulon ne renferment pas d'exemple d'une lutte semblable entre les professeurs. Reynaud et Marquis^ son compî'^ti— leur , devaient se mesurer, non pas dans un concours où les candidats ont à faire preuve des connaissances qu'on est en droit d'attendre d'eux , mais dans un tournoi scientifique, oii les professeurs devaient mettre tout en œuvre pour faire prévaloir la portée de leur esprit , la supériorité de leurs vues^ la maturité de leur jugement , la prédominance de leur aptitude à enseigner. Le jour fixé étant enfin arrivé, un auditoire plus nombreux avait pris place en face du jury , déjà assis dans des fauteuils rangés en demi cercle, l'heure était donc déjà sonnée ! Reynaud seul se présenta. . . parcourut toutes les épreuves avec beaucoup de distinction et fut promu au grade de second chirurgien en chef de la marine^ le l®*" octobre 1818. — Nommé premier chirurgien en chef, en 1829, il parvint ensuite à la position la plus élevée de la hiérarchie médicale dans les ports, à celle de président du conseil de santé.

Pendant vingt-cinq ans, Reynaud a pris part, comme chef , à la direction du service de santé. Toujours exact dans l'accomplissement de ses devoirs, il apportait , dans ces fonctions délicates , la sévérité , la sagesse, la bienveillance, l'élévation de pensée et de sentiment qui distinguent les chefs de service; aussi l'influence que , sous tous les rapports, il avait acquise auprès des autorités maritimes et du gouvernement.

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a contribué à ravancement du corps médical et au progrès de ses institutions.

Le 16 janvier 1829 , il avait succédé^ dans le grade de l®*" chirurgien en chef à M. Sper , homme d'un esprit cultivé et d'un mérite réel , et ce fut en 1835, qu'il arriva h la présidence du conseil de santé , lorsque le 10 juillet , le choléra eut frappé le docteur Fleury , et ajouté ainsi par cette mort , un malheur de plus à la calamité publique.

Dans cette cruelle maladie qui répandait partout, dans notre ville, l'effroi^ la désolation et la mort, Reynaud, par son zèle , son courage, son dévouement, resta toujours à la hauteur des nécessités du moment et des dangers inséparables d'un fléau d'autant plus terrible pour nos populations , qu'il lui était jusqu'alors inconnu. Durant deux longs mois d'angoisses et de deuil , on le vit sans cesse dans les hôpitaux, dans les diff'érents quartiers de la ville , au conseil de santé , auprès des autorités, partout où l'appelaient les exigences du service et de l'humanité ; et lorsque ses amis lui faisaient remarquer que ses forces ne suffiraient pas longtemps à de telles fatigues, il répondait: « qu'il n'y aurait de repos , de tranquillité pour lui , que lorsqu'il n'y aurait plus de malades ». C'est après ce combat, et pour ainsi dire sur le champ de bataille , qu'il reçut la croix de la légion-d'honneur. — Mais , dans une épidémie , un médecin de sa valeur ne se contente pas d'être soldat, il faut qu'il soit savant; il considéra donc comme un devoir d'écrire Thistoire du

lî>2 LES HUES DE TOULON.

clioh^ra de 1835 , ù Toulon , et c'est ce qu'il fit dès que répidémie eut cessé de sévir *.

Reynaud n'accepta jamais de prendre part aux fonctions administratives de la ville qu'on lui offrait , dans la crainte de ne pouvoir pas leur donner tout le temps qu'elles méritent; mais il rechercha les titres académiques plus en rapport avec ses goûts , ses relations scientifiques et sa position à la tète d'un corps savant. C'est ainsi qu'il fut : membre correspondant de l'académie de médecine de Paris , de la société d'émulation de la même ville , de la société royale de médecine de Marseille et membre titulaire de la société des sciences , belles lettres et art de Toulon.

Ces détails sur la vie de l'illustre médecin , qui honora la ville de Toulon et le corps médical tout entier, sont extraits de la biographie que M. le docteur Jules Roux a bien voulu me communiquer; mais j*ai dû réduire l'œuvre si reman|uable du digne successeur de Jean-Joseph Reynaud, aux proportions d'une modeste notice. Je ne saurais mieux terminer cette

* Cet ouvraj^e , imprime aux frais de TElal fui publié en {KlS , sous w^ tilre : Mémovesur le choléra mcrbus asiatique , ^ttt a régné à Toulon pendant rmvée IHSo, t vol. in-8-.

Ut ynaud a puhlu'' plusieurs mémoires remarquables dans divers recueils scientifiques. (Mémoires de l'académie de médecine ^ séance du 19 septembre \S27. — Dulle(iH de thérapeutique , années 1838 et 1839. - Gazette médicale de Paris, 1837, et le /ouriui/ des connaissances médicales pratiques , v^nnôe

RUE DE l'arsenal. 193

étude intéressante à tant de titres qu'en cédant la plumeau biographe lui-même.

a Reynaud, dit-il, occupait depuis longtemps une place élevée dans la science et la hiérarchie du service; il était honoré de la confiance publique , aimé d'une population ù laquelle il avait donné tant de gages de savoir et de dévouement ; il était entouré de l'estime et de la considération générales. Aussi, tous voulaient l'avoir dans leurs jours de fête , comme tous le désiraient dans leurs jours de souffrance. Il vivait heureux de la position que, seul, il s'était faite et du bonheur de sa fille unique, objet de sa plus vive tendresse *. Insistons donc encore sur une époque qui fut pour notre maître un temps de douce satisfaction, de prospérité et de gloire : l'orphelin si docile de la modeste école de Roquebrussanne, Técolier studieux du petit séminaire d'Aix, l'élève empressé, recevant dans son village les premiers éléments de chirurgie, avait conquis un rang honorable dans la science, le grade le plus élevé de la hiérarchie médicale des ports , le plus haut degré de réputation dans son département , l'estime et l'affection de ses concitoyens. A l'exemple d'une foule d'hommes remarquables qui ne doivent leur élévation .qu'à eux-mêmes , il honorait le corps auquel il appar-

' Il avait épousiS le 5 floréal an VI (â^) avril 1798) Mlle Marie-Claire Pouvérin , née à la Roquebrussanne. Leur fille unique, donl il est ici question, Mlle Claire Reynaud, épousa elle-même , le 1'' Juin i829 . M. André-Ferdinand Bourgarel , qui a été maire de Toulon.

tenait , Técole où il professait ; il était une illustration pour son pays: il avait donc tout obtenu, bonheur, distinction, fortune, renommée, juste récompense du travail et du talent.

« Mais les jours heureux s'envolent avec le temps , qui ne s'arrête pour personne , et qui m'entraîne malgré moi vers une période de deuil : la vie humaine a SOS limites sur la terre et la somme de vitalité que Dieu dispense à chaque homme en naissant, s'épuise comme riiuile du flambeau qui brûle, et finit comme la flamme qui s'éteint. Doué d'une forte constitution, Reynaud n'avait jamais éprouvé que de légères indispositions, il redoutait l'apoplexie et c'est en vue de la conjurer qu'il s'était exercé à se saigner lui-même. Ce n'est cependant pas de ce coté, que partirent les coups qui devaient le frapper. Subitement atteint d'une fièvre rémittente grave à caractère insidieux , dont deux ans auparavant, il avait déjà été affecté , il ne fut malade que quelques jours. Ces jours semés de crainte et d'espérance, de joie et d'angoisses cruelles, tinrent toute la population en émoi. Le riche et le pauvre assiégeaient le seuil de sa porte et venaient en foule s'informer de son état, et tous ceux qui partaient de Toulon pour les localités environnantes , avaient ordre de. ne pas quitter la ville sans s'enquérir de ses nouvelles. On assure même que , dans quelques villages , on faisait pour lui des prières publiques.

« Un jour, Reynaud s'était levé, il avait même pu recevoir quelques personnes et régler des affaires de

RUE DE l'arsenal. 195

service ; sa famille , ses amis , pleins de sécurité et de joie se laissaient aller à Tespérance d'un rétablissement prochain, lorsque, dans la nuit, la scène changea tout à coup : les symptômes graves reparurent , le paroxyme redoubla , la fièvre brûlante , le délire , signe d'un état pernicieux , firent redouter une issue promptement funeste

« Agé de 69 ans^ Reynaud venait à peine d'expirer entre les bras de sa fille ^ entouré de sa famille et de ses amis , de ses collègues , de ses élèves , que le bruit de sa mort se répandit dans la ville et le département. Ce fut un jour de deuil général que le jour du 25 janvier 1842^ et ce n'est pas un homme ordinaire que celui dont la mort provoque tant de regrets * ».

Je n'ajouterai qu'un mot à ces lignes éloquentes , et ce sera pour corroborer par le témoignage d'une célébrité médicale^ les éloges que le docteur Jules Roux a si justement décernés à celui qui fut son maître et son ami.

Un parent de Reynaud se trouvant à Paris , peu de mois après sa mort , et causant avec le docteur Récamier de ce triste événement , Récamier lui dit : « Si vous m'aviez prévenu par le télégraphe dès les premiers symptômes de la maladie^ j'aurais tout quitté pour aller me placer à son chevet; je ne l'aurais pas

^ ÉLOGE BioGRAPHQiuK DB Jean -JosEPH Reynaud , profioncé à i^ouvcriure dû cours de pathologie externe , le S mai ÎS55 , par le docteur Jules Roux , chirurgien en chef de la marine.

sauvé , puisque mes savons confrères n'ont pu y parvenir, mais je lui aurais donné un dernier témoignage de la vive affection que je lui portais et de la haute estime qu'il m'inspirait. » « Vous avez perdu , ajouta-til , un homme d'une très grande valeur; si Reynaud s'était décidé à venir à Paris ^ il y aurait occupé , je ne dis pas un rang distingué , mais le premier rang '. »

Il est certain que sur un plus grand théâtre , le talent et le dévouement de Jean-Joseph Reynaud se seraient fait jour avec plus d'éclat ; il aurait peut être ol)tenu quelques distinctions de plus et amassé une plus grande fortune; mais cela aurait-il pu compenser, dans ce cœur généreux^ le bonheur de vivre au milieu d'une famille et d'une population qui le chérissaient?

La maison n° 4^ était possédée, au commencement du XVIII*^ siècle , par un commissionnaire en marchandises, nommé Honnoré Raisson, qui fut élu troisième consul , le 13 juin 1702. Cet honnête commerçant dut maudire plus d'une fois , pendant l'année de sa gestion , ceux de ces concitoyens qui l'avaient

^ Récamier qui flt ses débuts dans la médecine navale , à Toulon , a^t connu Reynaud et avait navigué avec lui de 1793 à 1716; ils s'élaient liés d'une étroite amitié.

RUE DE l'arsenal. 197

gratifié du chaperon * ; car jamais magistrature municipale ne fut semée de plus d'épines que la sienne.

A peine entrés en fonctions^ le consul Raissonet ses honorables collègues, MM. Garnier de Fonsblanche et François Brun, se virent aux prises avec un ancien militaire , le major Brissac , qui avait accablé leurs prédécesseurs d'incessantes réclamations et qui venait d'adresser au ministre Chamillart , une plainte des plus vives : « Ce que je trouve de plus rude, disait- « il, en parlant des Toulonnais, c'est d'avoir affaire à « la nation du monde la plus revèchOy me faisant « difficulté surtout, jusques à m'empècher d'aller « moudre ailleurs que dans les moulins de la ville , « pour m'obliger à payer un certain droit. » M. de Brissac ajoutait qu'il n'avait pour vivre que ses modestes appointements, et qu'après avoir servi le roi • pendant trente ans, et avoir reçu huit coups de mousquet, il était bien triste pour lui de se trouver en butte aux tracasseries des consuls de Toulon.

Piqués au vif par le ton et les termes de la réclamation du major, les consuls ripostèrent de manière à lui enlever l'envie de recommencer : « Sans entrer dans la discussion de son patrimoine, écrivaient-ils, il n'a pas raison de dire qu'il n'a pour tout bien que les appointements que le roi lui donne. Il est devenu à Tou-

* Le cha|)eron était un petit manteau que les consuls portaient dans Pexeràci^ de leurs fonctions; celui des consuls de Toulon était en velours rouge et doublé de satin blanc.

Ion , laboureur, bouclier et geôlier. Il laboure et sème les glacis , le chemin couvert et une partie du fond des fossés, dont l'autre partie est en pré , quoique cela soit expressément défendu par les ordonnances du roi. lia fait une bergerie et un poulaillier dans la demi-lune de la Porte Royale , attenant hu bureau de la Consigne, où il nourrit des vaches, des moutons, des brebis et des poules , des lapins et des pigeons dont il fait un trafic très lucratif. — Pour satisfaire tout à la fois son avarice et la haine qu'il a conçue contre nos habitants, il a inventé une maltote sur tous ceux qu'on met dans les cachots des corps de garde de la ville , d^où ils ne peuvent sortir, soit innocents soit coupables, sans payer un droit qu'on a fait monter jusqu'à trente sols par tête, et qui a été souvent exigé avec tant de rigueur, que les soldats du corps de garde ont berné, battu et dépouillé des misérables, qui y avaient été mis pour des fautes très légères , parce qu'ils n'avaient pas de quoi racheter la vexation. — On peut juger par Ih que si le sieur Brissac est malheureux d'avoir été placé à Toulon , comme il le dit, le peuple de Toulon l'est encore bien plus , d'avoir pour aide-major un vieux routier, qui, pour réparer les injustices de la fortune , a besoin d'employer des moyens si peu dignes d'un guerrier comme lui. — Nous n'en dirons pas davantage sur cet article , Monseigneur, de peur d'ennuyer votre Grandeur. La fidélité au service de Dieu et du Roy a toujours fait le caractère et la devise de nos habitants. — M. le duc de Vendôme, M. le comte de

RUE DE l'arsenal. 199

Grignan , M. le comte du Luc et tous les commandants de la province et de la marine, qui connaissent mieux que le sieur Brissac , Thonneur et le génie de notre nation, seront garans de cette vérité , aussi bien que nos seigneurs les ministres , ù qui depuis tant d'années nous avons l'honneur de rendre compte de nos actions et de l'exécution des ordres de Sa Majesté.»

Les consuls disaient vrai, quand ils parlaient de leurs excellentes relations avec les ministres; mais ils savaient ce qu'il en coûtait à la caisse communale , et leurs prédécesseurs avaient failli payer, de leurs propres deniers , une très forte somme employée en cadeaux et rejetée par la cour des comtes de Provence. Un arrêt de cette cour , en date du 9 septembre 1700 , les avait condamnés à rembourser 2,360 livres, dépensées pour « les présens ordinaires offerts à MM. les ministres secrétaires d'Etat et autres. » Fort heureusement pour eux que le roi, siégeant en conseil d'Etat, avait bien voulu les exonérer de cette condamnation. (25 juillet 1702*.)

L'affaire des présents n'était pas terminée qu'une autre question plus importante , soulevée par les procureurs du pays , jetait les consuls de Toulon dans de nouveaux embarras. Il était d'usage, à cette époque, de loger toutes les troupes chez l'habitant et de payer à

' a Le roy eu son conseil, a deschargé les suppliants de la condamnation prononcée contr'eux , au ju^^ement du compte de la comptabilité du sieur Rit aud, trésorier, »(Ârrét du conseil d'Etat). Arch. corn Série CG. art.61i.

chaque propriétaire, une indemnité, dont l'avance était faite par la commune , qui se faisait ensuite rembourser par la province. Des fonds spéciaux étaient alloués, à cet effet , par les Etats, et la répartition en était confiée à des administrateurs , qui prenaient le titre de Procureurs du Pays , parce qu'ils faisaient les affaires du pays , c'est-à-dire, de la province.

En exécution des ordres donnés par le comte de Grignan , gouverneur de Provence , la ville de Toulon avait logé, pendant Tannée 1701 , 10 sergents et 240 hommes de milice, et le trésorier avait payé, aux propriétaires des maisons occupées par ces militaires, une somme totale de 22,815 livres. Or, les procureurs du pays prétendaient que, dans le cours de l'année , la ville avait reçu des troupes régulières qui pouvaient faire le service de la place , et que pendant ce temps , la milice aurait dû être licenciée. Faisant un calcul exact des journées pendant lesquelles les troupes régulières avaient tenu garnison dans la ville, ils réduisnient à 7,518 livres la somme à rembourser pour le logement de la milice. — Les consuls répondaient qu'ils avaient obéi exactement aux ordres du gouverneur , qui , seul , avait le droit de régler le nombre des troupes nécessaires pour garder la ville , et de faire faire le service de la place par telles ou telles troupes.

Indépendamment de cette somme de 22,815 livres, dont il est parlé dans cette lettre, la ville dépensa, pendant la gestion de MM. de Fonsblanche, Brun et Raisson , 42,742 livres pour le même objet. Les i c-

RUB DE i/aRSENAL. 201

venus ordinaires de la commune ne permettant pas de faire de pareilles avances , on avait emprunté un peu à tout le monde.

Honnoré Raisson et ses collègues ne savaient déjà plus comment se tirer d'embarras , lorsque survint une complication désagréable, qui les bouleversa complètement. L'intendant de Provence , M. Lebret , leur avait déjà réclamé plusieurs fois le rôle de la capitation de Tannée courante; le délégué de l'intendant reçut l'ordre de placer, dans leurs foyers, un certain nombre de soldats et d'huissiers , qui devaient vivre à leurs dépens jusqu'au jour où ils auraient remis ce travail. C'était une mesure extrêmement rigoureuse. Les consuls en furent très émus : « Nous avons été fort surpris , écrivaient-ils le 13 mars 1703 , à M. Lebret, de voir^ par la lettre que M. de La Garde nous a communiquée de la part de votre Grandeur, au sujet du rôle de. la capitation , les ordres fulminants qu'il a reçus contre nous , et qu'il a en même temps fait exécuter , en mettant garnison dans nos maisons. Il nous est bien fâcheux d'être traités de la sorte , dans un temps où nous n'avons rien à nous reprocher et où nous donnons tous nos soins et toute notre application aux affaires du roi et du public. Mais , quelque zèle que nous ayons à remplir tous nos devoirs, vous jugerez aisément. Monseigneur, que l'amour de nos familles , alarmées par la* présence des huissiers et des soldats, ne nous laisse pas toute la liberté et la tranquillité dont nous avons besoin dans le grand détail

dont nous sommes accablés. Nous espérons, qu'ayant égard à de si bonnes raisons , vous voudrez bien envoyer vos ordres pour faire retirer cette garnison *. »

Mais l'intendant qui voulait ses rôles au plutôt, pour les mettre en recouvrement immédiatement après , ne s'inquiétait pas beaucoup des ennuis que la garnison pouvait donner aux familles de MM. les consuls; il lui était assez indifférent d'apprendre ^ par exemple , que Madame Raisson rendait la vie dure à son mari, parce qu'elle avait ù loger des huissiers et des soldats , et à faire manger tout ce mondo qui avait bon appétit. La garnison fut maintenue. — Le 1®*" avril , les consuls , promettant une prompte expédition des rôles, demandèrent grûce de nouveau. Leurs dames insistaient , et comme ils le disaient fort bien, les tracas de l'intérieur n'étaient pas de nature ù leur rendre la liberté d'es})rit dont ils avaient besoin pour accélérer leur besogne : <( Enfin, Monseigneur, lui écrivaient-ils, nous faisons tout ce qui nous est humainement possible , et Votre Grandeur jugera aisément que si on pouvait faire plus, étant aussi attachés à notre devoir et aussi délicats sur le point d'honneur que nous le sommes , il n'y a rien que nous ne missions en usage pour éviter les menaces et les chagrins auxquels nous sommes tous les jours exposés. Et la garnison, bien loin d'avancer ce travail , ne sert qu'à nous faire des frais, à épou-

' Ancu. coMM Série liR. art. 117.

RUE DE l'arsenal. 203

vanter nos familles et à nous détourner de nos occupations ordinaires. »

A travers ces dernières lignes , on entend le tapage que les bojines ménagères devaient faire à leurs maris; elles leurs reprochaient sans doute de n'avoir pas assez réfléchi aux charges du consulat , avant de se laisser élire par des amis, qui auraient mieux fait de s'atteler eux-mêmes au char municipal; elles se plaignaient, peut-être, des façons trop sans gêne des garnisaires et de la dépense qu'ils faisaient dans la maison . Les pauvres consuls sortaient de chez eux de fort méchante humeur et devaient maudire le jour funeste où ils avaient aspiré aux honneurs. Ils oubliaient, dans ces moments, le plaisir qu'ils avaient éprouvé, en revêtant pour la première fois , le magnifique chaperon de velours rouge, doublé de salin blanc, alors que se rendant à l'église, suivis d'un nombreux cortège, les soldats du poste de la mairie leur présentaient les armes et le tambour battait au champ ; et que , sérieux et empesés, ils passaient devant la boutique du voisin, qui se dépitait de n'avoir pas obtenu assez de suffrages , pour occuper au moins la place de troisième consul , dont le titulaire, Honnoré Raisson, paraissait si fier: un ancien savonnier, un marchand vendant un peu de tout, comme lui, et pas très riche, en vérité. . .

L'intendant se laissa attendrir un moment par les plaintes éloquentes de ces pères de familles , il fit lever « la garnison », le 9 avril; mais , huit jours après , no recevant pas le rôle , il donna l'ordre de revenir ù ce moyen extrême.

Ces pauvres consuls ne savaient plus à quel saint se vouer; ils travaillaient sans relâche et cependant la besogne n'avançait pas. « Nous travaillons régulièrement tous les jours , écrivaient-ils à l'intendant, depuis sept heures du matin jusqu'à midi sonné et d'abord après le dîner nous recommençons jusqu'à 9 heures du soir; nous n'avons pas même cessé penda it les fêtes de Pâques; cependant, Monseigneur , dans le temps où nous abandonnons toute sorte d'affaires , pour ne nous appliquer uniquement qu'à celle-là , M. de La Garde nous menace de rétal>lir la garnison dans nos maisons si , dans le 20 du présent mois, nous n'avons pas remis le rôle delacapitation. »

L'établissement de ce rôle n'était pas l'afifaire d'un jour; il fallait constater la position sociale de tous les habitants et taxer chacun d'eux , d'après un tarif annexé à la « Déclaration du roi » du 12 mars 1704^ rétablissant l'impôt de la capitation , tel qu'il avait été exigé , pendant trois ans, de 1695 à 1698 *.

Or, ce tarif , très détaillé et très clair pour la taxe à imposer aux fonctionnaires, dont la hiérarchie était parfaitement définie, devenait d'une interprétation diflficile , quand il s'agissait de distinguer entre les bourgeois des villes de second ordre, payant 40 livres et les bourgeois des petites villes, n'en payant que 6;

^ Tarif contenant la distribution des classes et le règlement des taxes de la oapitation générale^ ordonnée par la déclaration du roi, (4rch. comm. Série ce. 4U J

RUE DE l'arsenal. 205

entre les barbiers des villes de premier et de second ordre , qui payaient dix livres et les médecins et chirurgiens des petites villes qui n'en payaient que trois ; chacun s'efforçait, dans ce cas, de prouver que Toulon était une très petite ville. Mais la plus grande difficulté^ pour les répartiteurs , consistait dans la composition même de la population , formée en majeure partie de marins et de fonctionnaires publics; et comme ces derniers payaient directement ô l'Etat , sur des rôles spéciaux , le contingent de la ville, fixé à 48,000 livres, retombait tout entier sur un petit nombre de bourgeois et de commerçants ou sur la classe ouvrière. Lorsque les consuls demandaient des instructions ou une diminution du contingent , on leur répondait , en leur rappelant la nécessité de compter ces 48,000 livres dans un bref délai , s'ils voulaient éviter la garnison et même l'emprisonnement !

La somme réclamée fut enfin acquittée. Mais, à l'expiration de son mandat , maître Honnoré Raisson , dégoûté des honneurs , déclara si nettement qu'il en avait assez , sa femme dit si bien , si haut et si ferme, qu'elle le ferait plutôt renfermer dans une maison de fous , s'il s'avisait de rentrer à l'hôtel de ville , que personne ne songea plus à lui demander de se sacrifier pour la chose publique.

RU£ DE LASPERGE.

Plusieurs do nos rues ont emprunté leurs noms ù des enseignes d'nuberges : c'est ainsi que les logis du Chapeau rouge ^ de la Pucelle d'Orléans, des Trois oliviers, des Trois mulets, ont laissé un souvenir plus durable que les maisons occupées parles Tourville, les Duquesne , les Vauban et par Puget lui-même , dont la maison , signalée cependant dans tous les Guides , n'est connue que d'un petit nombre de Toulonnais.

Le 28 février 1686, un nommé Florens Vidal ^ dit YAsporye ^ h cause de sa très haute taille , se rendit acquéreur d'une maison située rue de Gignac, et y établit une auberge *. — La rue qu'il venait habiter avait été ouverte depuis moins d'un siècle , sur des terrains appartenant à M. de Thomas, seigneur de Milaud et de Gignac. Ce nom de Gignac , que la famille de Thomas avait en quelque sorte imposé à la rue construite dans son domaine , n'était pas du goût des braves gens

' c H. Laurent Tournier , avocat , eu qualité de procureur de la dame Anne de Pelissier, dame de Gignac, a vendu à Florens Vidal , hoste, le premier droit de lods de la vente à faire dQ la grande maison de la discussion de Jean Cauvat, sise rue de Roquefure, (rue du noyer) visant à celle de Gignac. » (Minutes de W Renaud notaire, chez M* Aube. Année iG86 , fol. 97.)

RUE DE l'asperge. 207

qui la fréquentaient; il était difficile à prononcer, difficile à retenir et « ne disait rien à leur cœur. »

Quand ce long et mince personnage , que toute la ville connaissait déjà sous le nom de TAsperge , quand cet aubergiste gouailleur, bavard et cancanier , comme tous les hôteliers de son temps, eut établi son quartier général dans la rue de Gignac , M. de Thomas perdit son procès , Gignac fut ouI}lié, la rue qui avait l'honneur de posséder le sieur l'Asperge, retint son nom et ne le lâcha plus. L'autorité municipale elle-même s'empressa de l'adopter et de le consigner dans les registres du cadastre*. Cependant les descendants de M. de Thomas ne se résignèrent pas facilement à cette substitution. Un demi siècle plus tard , ils désignaient encore leur ancienne rue, dans les actes de reconnaissance de leurs directes , sous le nom de Gignac ; mais ils avaient soin d'ajouter « ou de l'Asperge » *.

La maison du sieur Florens Vidal , dit l'Asperge , portant aujourd'hui le n° 26, ne s'élevait qu'à deux étages , mais elle était spacieuse et profonde. L'Asperge y tint auberge pendant près de 40 ans; il eut l'honneur, plus d'une fois, de servir à l'hôtel de ville le

* t Uaison [n^ ^6), appartenant aux hoirs de M. Lasperge , située rue de TAsperge. • Cadastre de 1728. fol. AS.

* « Une grande maison , située rue de Gi;înac ou de l'Asperge, i Acte de reconnaissance par sieur Jean-Baptiste Dalmas, en faveur de M. de Thomas de Chateauvert, du i«' février 1766. — (Arch supp. Série II. Art 83. fol. 304.)

rrpas somptueux que MM. les consuls et conseillers s'offraient le jour de leur élection *.

ApK's avoir cuisiné pour les gastronomes officiels et autres du XVII* et du XVIII® sircle , après avoir logé, traité et remisé grands et petits^ « bêtes et gens », après avoir beaucoup appris, beaucoup raconté et suffisamment médit de son prochain , maître T Asperge s'éteignit dans la paix du Seigneur, à un âge très avancé , et laissa tous ses biens à Tliopital Saint-Esprit. — Cet établissement charitable vendit sa maison , le 7 décembre 1736, moyennant 3,005 livres à M. Brunet , négociant , qui la revendit , peu de temps, après , au sieur Jean Cueillette , traiteur.

En 1770, ce dernier en était encore en possession et le logis de feu l'Asperge n'avait pas trop perdu de son antique réputation.

Cette maison n'a cessé d'être occupée par des traiteurs que vers la fin du siècle •.

' « Sera payé à Florens Vidal , dit l^as|KTj;e , aiilicr^isli^ , la somme de 2$0 livres, pour avoir fourni le repas , daus I hôtel de \ille, le jour de Vèlection, et le déjeuner de la feste de Dieu de cette année. » (Délibération du 17 juin 1700).

' Le 8 octobre 178i, Jacques Feissolle , maître maçon , acheta cet immeuble, qui appartient aujourd'hui à M"^« Mouriès, née Durand.

RUE DE l/ASPEnOE. 209

MAISON No 46.

Tout était tradition sous l'ancien régime; les familles étaient vouées à certaines professions et les immeubles eux-mêmes conservaient, pendant des siècles^ la destination qu'ils avaient reçue de leur premier propriétaire. Nous venons de voir, dans la maison n° 26, les au])ergistes succéder aux aubergistes et les traiteurs aux traiteurs. Dans la maison n^ 16 , les Borme sont chaudronniers de pères en fils , pendant une centaine d'années; la dynastie des Possel^ maîtres boulangers , possède la maison n° 12 , de 1728 à 1828 , et, dans le n^ 16, quatre générations de menuisiers aboutissent à un sculpteur en bois , M. Bernard Sénéqnier , à qui nous devons la magnifique chaire de la cathédrale.

Bernard Sénéquier , né dans la maison n° 16, le 15 juillet 1784, y est mort le 4 juillet 1868. Fils d'un menuisier habile, il s'éleva jusqu'à la profession de sculpteur en bois, n'obéissant ainsi qu'ù moitié à ce besoin de changement et de bouleversement , que la Révolution avait fait naître dans tous les esprits. Il devint ensuite professeur de dessin , mais il n'abandonna jamais entièrement le ciseau ; il fit , à cette époque de sa vie , indépendamment de la chaire et du chœur de la cathédrale de Toulon , divers ouvrages fort remar-

quables^ pour les églises d'011ioules,cIe la Garde et du Beausset.

M. Sénéquieraété, pendant trente ans, professeur de dessin de la marine ; il fut le maître de toute notre nouvelle génération d'artistes toulonnais , parmi les(juels les Daumas , les Montagne , Cauvin , son successeur/ et tant d'autres qui sont devenus des maîtres à leur tour. Il était membre de la société académique du Var*.

Sénéquier n'avait qu'un fils, qui montrait les plus brillantes dispositions pour la peinture et qui lui fut enlevé ù la fleur de l'âge, au moment où il venait d'être admis ù l'école des Beaux arts. Cette famille est représentée aujourd'hui par M. l'abbé Sénéquier^ un savant et modeste ecclésiastique, qui vit au milieu des livn^s et des souvenirs du passée dans la maison où il est né et où il espère finir ses jours.

Pour conserver le monopole des professions ou des industries, qui étaient devenues héréditaires dans leurs familles, les anciens toulonnais ne négligeaient auciui

' MM. Bronzi et Noble ont publié , dans le bulletin de la soci(^té académique du Var, année 18G8 , une notice nécrologique sur M. Sénéquier , qui fut , pendant une vingtaine d années , trésorier de cette académie.

HUE DE i/aSPEHGE. 211

moveii. Vers le milieu du XVII® siôclc , un marchand plâtrier, nommé Jean Gros-Jean, propriétaire de la maison qu'il habite dans la rue de TAsperge , impose au sieur Vidal , en lui vendant une autre maison située dans la même rue (n^ 32), l'obligation de n'y jamais établir aucune plàtriére, et quand le sieur Vidal, qui était sans doute savonnier, revend cette maison ^ le 27 octobre 1674 , au sieur Pierre Aguillon , il lui fait prendre l'engagement de n'y établir ni platrière^ni savonniore : « Le dit sieur acheteur ne pourra réduire la dite maison, ou ceux qui auront droit, pour y placer le travail d'une platrière, ni moins d'une savonniore V»

M. Pierre Aguillon, qui n'était ni plâtrier, ni savonnier, n'hésita pas à souscrire ce double engagement. Il compta 2,120 livres au sieur Vidal et prit possession de la maison n° 32, où il s'installa avec sa famille , et où vécurent trois générations d'Aguillon, tous entrepreneurs, architectes, ingénieurs ou olïiciers du génie militaire.

César Aguillon , fils de Pierre ^ fit une assez grande fortune, en achetant des torrninsdans l'agrandissement, effectué sous Louis XIV ^ et en y faisant construire des maisons qu'il revendait ensuite. — M. Girardin de Vauvré , intendant de la marine , qui s'était fait concéder un vaste emplacement de 1200 toises , situé

' I Une maison à un plancher avec un ent^e^ol , aaiiiisc par le v iid''iir de Jean Gros-Jean. »

' MïMUlesdt* maître Arnaud , chiz M* Lospéron, notaire.

sur le Champ de Bataille, entre les rues Saint-Roch , du Trésor et Royale , lui en avait c6dé plusieurs parcelles '. La plupart des maisons édifiées sur cette île , appartenaient, en 1698, â M. César Aguillon *.

A cette époque, César Aguillon avait exécuté divers travaux publics d'une certaine importance. Il s'était rendu adjudicataire , en 1690 , de la construction de la halle aux poissons , et avait édifié, moyennant le prix très modeste de 4,500 livres , le solide monument que nous voyons encore aujourd'hui et qui ne manque ni de grandeur , ni d'élégance. — Il avait ensuite coopéré avec M. Gaspard Chassegros, à la construction des nouvelles fortifications", et pris part â tous les grands travaux effectués parla marine, pour installer les principaux établissements de l'arsenal Vau)>an.

Les enfants et les petits enfants de César Ajïuillon furent, comme lui, entrepreneurs des travaux de la marine. Son fils aine, Pierre François , se rendit adjudicataire , en 1744, moyennant 220,000 livres , de la

■'iGirardiD de Vluvré, ptc.,vend i Ci^sar Aguillon . archilprlf

on , uoe iilnce dans l'afïrinilissrinrnt la dite place faisant

lie dont Sa Va csU a fait don i M de Vauvré , |>ar brivci du |g • (Actes dps 26 mars IG96, 3 janvier tC9T et 23 mai 1699. and.)

Iiremeotde 1698. Ile 131.

seplembre 1695, Gasi)ard ( hauss '^ros et Ccsar Agullkm, archi- Ti-sscnl avoir reçu la somme de 90,000 livres : laquelle somme a «A la construction des batteries ordonnées par M. Lebiel iiilen- >vence, pour empêcher rt jiréveuir les mau\aiseB inlemiuiis des (.Vrch. comm. Registre lil>. urt. 17. fuf. &5i.)

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construction de quatre vaisseaux et d'une frégate: le Foudroyant y de 80 canons; le Téméraire, de 74; V Orphée, de 64; V Hippopotame de 50 et la Pomone de 30. Il devint ensuite trésorier provincial du corps royal de la marine; ses deux petits fils, Louis et Jean François, furent des ingénieurs distingués.

L'aîné , Louis Aguillon, né le 28 janvier 1725, entra dans le corps du génie militaire et s'éleva^ par son seul mérite^ au grade de maréchal de camp. Il n'appartenait pas à la noblesse^ et n'aurait jamais obtenu ce grade réservé aux gentilshommes , s'il n'avait fait preuve d'une capacité hors ligne. Il 'b d'ailleurs attaché son nom à une entreprise extrêmement remarquable^ dont tous les historiens de Provence ont parlé avec éloge. Il découvrit, près d'Antibes ^ en 1777, les restes d'un aqueduc romain , qui avait été détruit et complètement oublié depuis 14 ou 15 siècles, et parvint, avec des ressources peu importantes , à rétaljlir cet ancien monument. La ville d'Antibes, qui manquait d'eau, fut ainsi remise en possession d'une source abondante ; elle témoigna sa reconnaissance au général Aguillon , en faisant graver sur une très jolie fontaine l'inscription suivante :

Sous le règne de Louis X V7, la reconnaissance a élevé ce monument à M. d^ A gui lion *, brigadier du roi , au corps royal du génie , dont les soins et le ta-

^ Louis Â^'iiillon in tait pns nol)le mais il fui annobli | ar son {(rade. V la Biographie de Louis d" Aguillon, (Ifulletin de la Société d'études de Dragui gnan , année 1858. p 120 et 177.)

lent ont rendu ù cette cille les eaux (ju'elle decait à la bienfaisance des Ronutins , par la déconcerte et le rétablissement de l'afjuedarqui les y portait '.

Détruite, o\\ 1793, cotte inscription a été rétablie par le conseil nuiuicipal a])rès les troubles de la Rêvoliilion, et depuis lors il n'est venuù personne la pensée (re(TciC(*r ce so:ivenir nsoiiiiaiss mt , (pii fait autant d'bo nieur au tr<Miéral d'Aiguillon, qu'aux bons sentimcMits des Antil»ois; cliez eux la mémoire du cœur est durable.

Jean-François Aguillon , frèie du gvnéral , né le 28 mai 1726, dirigea en qualité d'inspecteur, la grande entreprise de l'approfondissement du port de Toulon.

Le fils de ce dernier et par consé(juent l'arriére petit fils de César , M. Pierre-François-Alexandre Aguillon , ne resta pas étranger aux constructions navales; il fut {)endant longtemps le seul fournisseur des bois de la mari îe. C'est lui que le ministre Decrès accusait , en 1812, de songer plutôt à ses intérêts qu'à ceux de l'Etat , parce qu'il osait réclamer le paiement de la dix-huitième partie des sommes qui lui étaient dues*. M. Alexandre Aguillon fut élu député sous la Restauration; mais fi cette époque il ne demeurait plus dans la maison de la rue de l'Asperge.

Deux membres de cette famille ont été officiers d(»

' Hiêtoire dAntihet, station hivernale des Aliies-MarUimes, \at ë. U. Cbabert Plancheur. Nice^ 1866 ' V. ci -dessus • page 57.

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marine. Le premier, frère de Pierre-François Aguillon, fut assez heureux pour s'emparer d'un navire ennemi, en 1744. L'intendant, M. Levasseur de Villeblanche, s'empressa de signalercesuccrs au Ministre, et de lui demander de l'avancement pour M. Aguillon. Mais , craignant que ce fait, si honorable cependant^ ne fut pas suffisant pour appeler la ];i(Miveillante attention du ministre sur son' recommandé , il crut devoir ajouter : « le sieur Aguillon est le même, qui a eu l'honneur de conduire le gouvernail de votre canot , Monseigneur, lorsque vous avez été sur la mcîr, dans ce port. Cela seul mériterait vos r/ràres \ »

Ce mot est typique, il dépeint bien les mœurs du XVIIP siècle.

Le neveu de cet officier de marine était cnpitaiiKî de vaisseau , en 1786, quand il fut dihioncé, avec divers autres fonctionnaires de Toulon, comme faisant partie d'un club. Le ministre demanda des renseignements au commandant supérieur, M. d'Albert de Rionis, qui lui répondit , le 4 mai, en ces termes :

<( J'ai pris les informations que vous m'avez ordonné de prendre sur l'association qui s'est formée dans cette ville , et qui vous a été dénoncée comme préjudiciable au bien du service^ par la lettre anonyme que vous avez bien voulu me renvoyer. Je me flatte que, sur l'cîxposé que je vais avoir l'honneur de mettre sous vos yeux , vous jugerez que les intentions de l'anonyme sont

* Lettre du 2i décembre 1744 (Archives de la préfecture maritime.)

nussi malhonnêtes et méprisables en elles-mêmes, que Test la voie qu'il a prise pour vous donner des inquiétudes sur un établissement très innocent, dont j'ose garantir que vous n'avez aucune espèce d'inconvénient à craindre.

<( Cet établissement s'est formé depuis quelques mois. Il consiste en cinquante personnes , qui n'ont poiîit d'heure d'assemblée indiquée et encore moins obligée. Elles ont une maison payée ft frais communs ofi chacune d'elle va , à son loisir , lire les papiers publics, qui y sont tous rassemblés. Les membres, officiers de la marine , sont : les capitaines de vaisseau : Aguillon, Gautier , d'Orsin , de Ligondés, Bar— basan et Chaussegros; et les lieutenants de vaisseau : Vidal , Poulain , du Port et du Tillet. — Les autres membres de ce club sont quelques officiers retirés , des magistrats et des négociants.

« L'anonyme prétend que le service souffre de l'assiduité que donnent au club les officiers employés dans Tarsenal. Je puis vous assurer que rien n'est plus faux. M. Gautier, entre autres, y paraît assez régulièrement tous les jours en sortant de l'arsenal; il y reste un quart d'heure à lire les papiers, en attendant son dîner, pour revenir à la même heure le lendemain. Vous ne doutez sûrement pas , que si vous m'ordonnez de témoigner ô ces messieurs que vous désapprouvez leur société , ils ne s'empressent de la dissoudre; mais , si vous me permettez d'oser vous dire ce que je pense : je ne crois pas qu'il importe au bien du service, de les

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contrarier sur un point qui lui est entièrement étranger *. »

Ces explications ne calmèrent pas les alarmes du ministre*. Effarouché sans doute par le nom de Club , que l'on avait donné au cercle littéraire dont faisaient partie M. Aguillon et quelques autres officiers, et redoutant pour eux l'influence des idées nouvelles qui commençaient à agiter les esprits , il leur fit ordonner de ne plus se réunir pour lire les feuilles publiques. — Le commandant supérieur leur signifia cet ordre, auquel ils s'empressèrent de se conformer. « J'ai prévenu les officiers , écrivait-il au ministre le 26 juin 1786^ que vous désiriez les voir discontinuer Tespèce de club dont ils faisaient partie. Je peux vous assurer qu'ils ont été fort sensibles à la crainte de vous avoir déplu ; mais ils ne pouvaient pas l'imaginer^ cette association n'étant que pour y rassembler tous les papiers publics et les délasser un moment du travail assidu du port. »

Je ne sais si ces messieurs étaient réellement très affligés d'avoir déplu à S. Exe. le maréchal deCastries, ministre de la marine; mais je suis bien persuadé qu'ils étaient plus affligés encore de ne pouvoir plus se réunir, pour causer , lire les journaux et recueillir ou donner les nouvelles locales , qui n'avaient , bien souvent , aucun rapport avec la politique.

*• Archives de la préfectare maritime.

' M. le maréchal de Castries.

La famille Bcaussier, propriétaire de la maison n° 40, offre un exemple bien remarquable de ce respect de la tradition , que j'ai déjù signalé , et qui portait les enfants à embrasser la carrière parcourue par leurs pères.

Après avoir appartenu pendant plus d'un siècle , de 1588 à 1720 , ù la famille Battarel , cette maison fut apportée en dot, par M"® Thérèse Battarel, fille d'un écrivain principal de la marine, à M. Joseph de Beaussier, enseigne de vaisseau.

Or , M. Joseph de Beaussier , fils d'un capitaine de brûlot , père d'un capitaine de vaisseau et grand père d'un contre-amiral , eut pour frère deux officiers de marine et pour neveux deux lieutenants, deux capitaines et trois chefs d'escadre. J'ai réuni dans un tableau, que je transcris ci-après , tous les membres de cette famille ayant appartenu ù la marine et dont j'ai pu trouver l'exacte filiation dans les actes de l'état civil; mais évidemment j'ai dû en omettre plusieurs *.

* Les auteurs de Y Histoire de Tordre de Saini-Louis mentionnent 18 ofii ciers du nom de Beaus$îer, créés cheyalier de cet ordre, de i693 à 1797.

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