RUE DE L'ARSENAL
L'ancien faubourg, i\ travers lequel ont été ouvertes , sous le règne de Henri IV^ la rue de rArsenal et les petites rues qui viennent y aboutir, était presque entièrement occupé , vers le milieu du XVP siècle , par deux grandes savonneries appartenant. Tune, à M. de Tbomas, seigneur deMillaud, l'autre, à M. Signier de Poisin *. On y voyait, cependant, du côté du Sud, baigné par la mer*, quelques cabanes de de péclieurs.
Au commencement du XVIIP siècle, la plupart des maisons situées au nord de la rue de l'Arsenal appartenaient encore A des fabricants de savon, et presque toutes les maisons situées en face , étaient possédées par des patrons pécheurs ; et , chose singulière , la rue elle-même portait deux noms : la partie Nord ,
* V. rue de rArsenal n»2, la biographie ûo M le dorXour Kcynaud.
• Cadastre de ranme 155!). Fol. 48. - Archives. Sôr.e iX. art 7.
' i Le procuTi'ur du roy nous a demande ado de la dite déclaration,
que toutes les maisons qui visrnl à la place Saint-Pierre, à la rueSl-Loiiis (rue de rArsenal) et par derrière , ft celle do Roiirlion , ont été bâties dans les avances de la mtT. » (Prorès-verhal de M (iuidy , commissaire Cu r.^i , charj^^é de la vérification des directes , en 4068 Archives sMe CC a- 1 80
(comprenant les numéros impairs) , s'appelait la rue de la Fontaine du roi et la partie Sud^ la rue des Bohèmes *.
L'étymologie de ces deux noms s'explique facilement. Il existait, autrefois, devant la |)orte de Tarsenal, une belle fontaine servant aux besoins de la marine royale , et qui , par ce fait , était appol(M3 la Fontaine du Roy •. Située sur la petite pince qui domine , h droite et à gauche , toutes les maisons portant les numéros impairs , elle servait à les indiquer et donna son nom à cette partie de la rue. — Les maisons situées de l'autre côté, n'étaient habitées , en 1707, que par des pêcheurs , des matelots , des savetiers % et sans doute par un certain nombre de bohèmes ou holuTuions*. Ces mendiants nomades, qui faisaient tous les métiers, s'arrêtaient quelquefois dans les villes populeuses, et s'y réfugiaient dans des cabanes ou dans des maisons en ruines. Il v en avait à Marseille ù la m^me époque, et leur présence avait été assez remanjuée pour donner à la population de cette ville , comme à
' Cadastre de 17i8
' • Prise qui donne Feau à l:i Foniai'^e du Roy . proche la porto de rars /nnl > [Etat de tous les plans des reposoirs des enus qui sont dans l'enclos de celte ville. Archives Série Dl). ai t. i6.)
' Dénonibrrmeut delà population» unn e 1707. (Archivks — Série CC. art 50).
* a lioiiEU s, ainsi dits parce qu*on croyait qu*ils venaient de la Hohéme; Boht^me a aussi signiné marchand de vieux h»! ils (Lirri^t. Dkdovnaire de la langue française].
ft celle de Toulon , la pens('»e de désigner la rue qu'ils habitaient sous le nom de rue des Bohémiens *.
La rue de l'Arsenal s'appelait donc des Bohèmes et de la Fontaine du Roy , en 1728; mais ce n'était pas la premi('*re foiscpi'elle avait reçu deux noms. En 1668, la partie de la rue (pii fait suite à la place Saint-Pierre, était dite de Saint-Pierre , et la partie qui s'étend , de la porte de* l'arsenal ft la place d'Armes, s'appelait rue Saint-Louis. Précédemment, on donnait à la rue de l'Arsenal le nom de quartier des Saconnières ou du Serran (séchoir). — Ces hésitations ne cessèrent que Iors(|ue la construction de la jurande porte de l'arsenal , faisant face h la rue, fit oublier toutes les autres dénominations. Depuis 1738 , elle a toujours été désignée sous le nom de rue de l'Arsenal. Par une faveur spéciale, elle traversa la période révolutionnaire sans subir aucune transformation ; on essaya , il est vrai , pendant la Restauration , de lui donner le nom de rue d'Angouléme , mais cette modification ne fut pas adoptée par les habitants, qui persistèrent à l'appeler rue de l'Arsenal.
^ i Au milieu du dix-huitième siècle, il y avait encore des Bohômiei.s à Marseille. La rue de la Panoucherie était alors dite de la Fontaine d'à Bohémiennes. » ^AuG. Fabre. Noiice historique sur les anciennes rues de Marseille, p. 15G.)
• « Les travaux du mur de clôture fuient terminés le 19 janvier 1837 ; mais la porte de l'arsenal , d( nt Us ouvrages de sculpture exi^^eaient plus de temps , ne fut achevée qu'en 1738. Les dessins de cette architicture furent faits par Bernard Toro , maître sculpteur du port de Toulon , IV.xécution en fut confiée à Lange , Verdiguier et Hutac , rancien. » (Archives de la marine. Direction des travaux hydrauliques.)
RLE DE l'arsenal. 131
En 1815 , apr^s les Cent jours , le gouvernement de la Restauration se vit obligé de licencier un grand nombre d'officiers et de sous-officiers. Parmi ces derniers , se trouvait le jeune Bellue , sergent dans le 9*^ régiment de ligne, qui tenait garnison à Toulon depuis quelque temps '.
Jean-Pierre Bellue , originaire de Saint-Bonnet (Hautes- Alpes), savait lire, écrire et compter. 11 se demanda ft quoi pourrait lui servir cette instruction dans son village , et , après mure réflexion , il prit le parti d'en chercher remi)loi dans notre ville. — Tout compte lait , il reconnut avec un certain désappointement que son avoir disponible se réduisait à la somme de sept francs, cinquante centimes *. C'était une mise de fonds bien maigre pour entreprendre un commerce; mais Bellue n'était pas homme à se décourager; il avait cette persévérance, cette finesse, cet instinct commercial dont ses compatriotes sont généralement pourvus, et qui leur permet de se tirer d'affaire et
' Propriétaire actuel : M. Bellue, fils, hbraire à Uarseillc.
* Ce régiment était caserne dans une grande maison «le la rue des Riaux , portant aujourd'hui le n® 15
* Il a raconté bien souvent à ses amis qu'avec 7 fr. 50 c. il était parvenu par un travail ot'ini&tre , à se créer 10,000 francs de revenus.
mrine de prosp(»rer dans des positions où d'autres inoiirrnicMit do faim. — Il alla s'installer dans In rue des Prècheui's , tout près de la petite porte du collf!^ge et lu , assis sur un hanc (ju'il s'cHait fait prêter, il offrait aux jeunes (Mèves qui sortaient du colléije, de leur acheter les livres dont ils ne se servaient plus. A la rentr('v, il revendait ces iTiêmes livres à ceux qui en avaient besoin , ou à leurs parents. Il achetait une grammaire 0, 25 c, un catéchisme 0^15 c. et les revendait invariablement 0,50 centimes. A la longue , cet échange fructueux fit entrer une grande quantité de gros sous dans la poche de Bellue, qui ne les y laissa pas improductifs. Il se construisit lui-même uneéchoppeet joignit aux livres classiques, quelques bons bouquins, acquis au prix du papier.
Tout en faisant ce commerce, le sergent Bellue ne négligeait pas ses anciennes connaissances: il causait avec les officiers en demi solde, qui n'étaient pas contents, comme ou le pense bien , du nouveau régime. Il eut la pensée de se faire adresser et de leur vendre secrètement les brochures politiques et les chansons de Déranger, dont la vente était interdite. Tous les libéraux vinrent, peu à peu , le trouver et lui formèrent une nombreuse clientelle. — La fortune lui souriait, il l'attira ù lui et sut la retenir. En très peu d'années, il amassa une somme assez ronde pour acheter la grande maison de la rue de l'Arsenal n° 1 *, où on a
^ Cette maison appartenait à M*"* Monnier , sœur de M. Charbonnier , ancien député à la Convention nationale ; Bellue s'en rendit acquéreur , le i9 février iSU.
RUE DE l'arsenal. 133
VU , pendant plus de 30 ans , son vaste établissement littéraire^ connu sous le nom de Galerie universelle.
Bellue ouvrit , dans cette même maison , en 1825., un cabinet de lecture, qui devint le rendez-vous de tous les mécontents , et ils étaient nombreux à cette époque; mais il Sut se tenir en dehors de tous les petits complots qui se tramaient autour de lui. Il traversa ainsi la Restauration , sans se compromettre et en faisant d'excellentes affaires.
La librairie Bellue était la plus importante et la mieux fournie de notre ville *. On y trouvait toutes les nouveautés scientifiques et littéraires. M. Bellue édita lui-même quelques bons ouvrages sur la marine et sur l'histoire de Provence. La première édition des Promenades à Hyères , de M. A. Denis, député du Var, fut publiée chez lui. Il aurait pu également éditer s'il l'avait voulu ^ le premier roman d'Eugène Sue; mais il ne devina pas, sous l'uniforme du chirurgien de marine , le futur auteur des Mystères de Paris. Voici , d'après ce que m'a raconté un bibliophile très connu j la petite scène qui se passa entre le libraire et l'écrivain. — M. Bellue avait fourni ù Eugène Sue quelques ouvrages de médecine , qui ne lui avaient pas été payés. Il apprend que son débiteur va quitter Toulon et qu'il n'y reviendra pas de longtemps. Averti de Theure du départ, il se rend sur la place au Foin , et
^ statistique morale de la France on Biographie par département. Var Me 48.
s'interposant entre la dilif^ence et le voyageur, lui réclame, avec quelque vivacité, le montant de sa facture. Eugène Sue, un peu déconcerté , cherche envain dans son porte-monnaie la somme exigée , et finit par offrir au terrible libraire de lui céder le manuscrit de La Salamandre y qu'il avait dans une de ses poches. Bellue , manquant de flair pour la première fois de sa vie , refusa net et se fit remettre quelques pièces de monnaie. Il dut s'en repentir , quand il vit avec quel empressement les grands journaux de Paris publiaient les feuilletons de son débiteur, et, surtout , quand il apprit que les libraires de la capitale achetaient à des prix énormes les œuvres du célèbre romancier.
Après avoir exercé pendant plus de 40 ans la profession de libraire, Bellue songea à se retirer des affaires; mais il ne se sépara pas immédiatement de tous ses livres ; il en céda diverses collections pour fonder ce qu'il appelait les succursales de sa galerie universelle. C'est ainsi qu'il établit son fils à Marseille , et qu'il confia des dépôts à MM. Rumôbe, Demeaux, Guillemin et Dégrange, pour ouvrir des magasins dans les principaux quartiers de notre ville. Il a dit , dans un Prospectus , qu'il avait fondé 16 librairies ou imprimeries * , mais il ne s'appartenait déjà plus à
^ c Le public, (crivait-il , set a stupi^fait et al:asou:di quand il saura que c>st moi, Tex-li! raire de Toulon , fondateur de 16 librairies et imprime* ries, qui ai écrit tout coin. > Napoléon 1", ses confcuiovs , ses paroles, etc.
RUE DE l'arsenal. 135
cette époque ; son esprit affaibli trébuchait dans les rêveries dangereuses du spiritisme; la lecture des* ouvrages d'Allan-Kardec et de Castle avait troublé son cerveau.
Ce pauvre Bellue entretenait les relations les plus fantastiques avec ses chers héros. Le capitaine Vallé , qui périt victime de ses croyances politiques , lui donnait des conseils dans Tintéret de sa santé *; Napoléon rappelait son» cher vieux sergent et ami »; il lui disait le 13 mai 1867 : « persiste dans ta tâche, car elle est noble 1 le genre humain t'en sera reconnaissant et t'élèvera une statue dont le piédestal sera aussi solide que tes doctrines ■ ». Bellue invoquait souvent l'esprit de Voltaire et celui de son illustre ami Déranger. Il recevait, en outre , les inspirations d'Hérodote, qui venait, dans son cabinet, collaborer avec Voltaire. — Lui-même écrivait Vllistoire du Monde avant le Monde , sous la dictée de Moïse et de Jésus-Christ. — Dans ses moments perdus, il ne dédaignait pas de cor-
* Bellae rappelle lui-même, eu ces termes^, quelle occasion feu son ami Vallé lui écrivit : < Le 28 mai, M Bellue dépose une couronne sur la tombe de Vallé. Ce jour M. Bellue mange à son diner une coteictto de veau entourée d'oseille , qui n'était pas assez macérée , ce qui lui donne de violentes coliques et un poids sur Testomac. M. Bellue rentre chez lui à huit heures et trouve dans son cabinet de travail, fermé à clef, le billet dont voici la copie : • Ami Bellue , tu souffres des coliques , prends : tisane de menthe t et une infusion d'écorce d'orange. — Adieu , ami , merci mille fois de la c couronne d'immortelle que tu as bien voulu déposer sur ma tombe, i
' Bellue à m lecteun. (Circulaire Imprimée chtz M. H. Vincent , à Toulon.)
re^l^o!lJre avec les Siiinls , notamment avec saint Gy— prien. Un jour ^ il vint me soumettre^ à la Mairie, récriture Je ce saint patron de l'église de Toulon^ en me priant de la comparer avec les autographes que les archives communales possédaient évidemment. Il me fit admirer, par la même occasion/un magnifique bouquet , que le saint évéque lui avait envoyé avec l'expression de ses meilleurs sentiments. Je vis plus tard ce bouquet orner la léte du mouton mystérieux *, que Bellue promenait dans la ville et qui fut son fidèle compagnon jusqu'à sa dernière heure.
On sait comment finit ce malheureux vieillard. Il avait annoncé depuis longtemps qu'il s'envolerait par la fenêtre de sa chambre , à la suite des médiums qui venaient le visiter. Un matin, en se levant, il eut sans doute la pensée de quitter notre sphère, où il ne rencontrait que des incrédules , et il essaya de se lancer dans l'espace. Le fait est qu'il fit une chute dans la cage de l'escalier de sa maison , en compagnie de son mouton, et que le surlendemain , 15 décembre 1869, il rendait le dernier soupir.
Les écrits de Bellue ne supportent pas la critique ; son Histoire du Monde aoant le Monde, dont quelques livraisons seulement ont été publiées en 1865, est l'œuvre d'un cerveau complètement troublé. Au mi-
' Comme tous les spiristes , Bellue n'était pas éloigné de croire à la métempsycose ; il voyait dans son mouton , qui le suivait partout , un médium et peut être lesprit d'un ami doux et patient qu'il avait perdu.
lieu d'une dissertation sur rorigine du monde ^ il fait intervenir pêle-mêle: Cambronne, Pierre Legrand , Déranger^ Mathieu, Benjamin Constant, Foy , Lafayette. Voltaire, Arago, Talma, Michel-Ange, Hérodote, Berton et Puget , qui répondant à son appel , lui prennent la plume des mains et approuvent toutes les folies qu'il vient de débiter : « Nous nous permettons designer et de vous dire , écrivent-ils, que si de pareils détails nous avaient été donnés sur terre , nous aurions réfléchi avant de condamner ces communications. Ainsi , peuples , réfléchisses y lajiti du monde avant le monde sera pour vous tous un nouveau monde. »
Cette publication insensée ne fut pas continuée ; les imprimeurs comprenant enfin ({u'ils avaient aifaircà un auteur privé de raison, lui refusèrent le concours de leurs presses.
En parcourant le recensement de la population de Toulon,, effectué en 1759, j'ai été surpris de trouver six ouvriers « du pays de Six-Fours », réunis dans une des chaml^res de la très petite maison qui porte
* l'roi rit^iaire actuel : M. Chewahel.
aujourd'hui le n®3 de la rue de l'Arsenal; mais^ lorsque^ continuant la lecture de ce document^ j'ai compté juscju'à 71 six-fournéens dans les maisons environnantes, j'avoue que ma curiosité a été vivement excitée. Je me suis cru tout d'abord sous l'influence d'une hallucination, tant de six-fournéens à la fois, cela me paraissait fantastique. J'ai donc relu le recensement et j'ai pu me convaincre que les maisons n°« 3 et 9 de la rue de l'Arsenal en contenaient 18 , et que les n^^ 11 et 15 de la rue de l'Equerre, en renfermaient 16; j'en ai trouvé ensuite 4 dans la boutique de la maison Eydoux, située rue Notre-Dame , n° 1 , et 31 (je dis : trente et un) dans la maison voisine, n°3. — Total 71. Mais je me suis aperçu bientôt que ce n'était là qu'un faible appoint , et que toutes les rues de ce quartier pouvaient offrir un pareil nombre de travailleurs sixfournéens : j'en ai vu 12 dans la rue de Larmodieu et 41 dans la rue du Canon. C'était une véritable invasion.
Quel événement a pu ainsi déterminer des centaines de six-fournéens à déserter leur beau village, si aéré , si riche et si important autrefois ? Je me suis posé cette question sans pouvoir la résoudre. J'ai consulté envain les Annales de Siœ-Fours , publiées sous les auspices de M. le comte d'Audiffret, j'ai vu le vieux manuscrit du savant Denans , notaire de la Seyne ; j'ai même parcouru toutes les géographies et toutes les histoires de Provence , sans trouver l'explication de cette irruption des six-fournéens.
On comprend d'autant moins l'émigration des habi-
RUE DE l'arsenal. 139
tants de Six-Fours , quo d'après les renseignements fournis par les historiens du dernier siècle, ils avaient tout à perdre en quittant leurs foyers. Voici ce que le docteur Achard disait de leur pays , en 1788 : # Le climat de Six-Fours est très sain. L'on y voit plus de vieillards que dans les autres lieux de Provence. Les habitants de ce village ont une taille très avantageuse et l'attention que les anciens avaient de marier les garçons avec des filles du pays , a contribué ù entretenir cette vigueur et cette taille. »
Le docteur Achard ajoute à ces renseignements un détail assez piquant , qui démontre que les parents des jeunes filles à marier ne négligeaient a ucun moyen pour les caser promptement. Ils ne se bornaient pas à prévenir, par un signal convenu, les jeunes gens du pays, que telle maison renfermait un cœur disponible , mais encore ils les retenaient devant cette même maison en leur offrant des rafraichissements. « Les pères et mères, dit-il, qui avaient des filles nubiles, faisaient pratiquer au mur de leur maison, une ouverture en forme de niche. Ils v mettaient la veille des fotes un gâteau nommé fougasso , une bouteille devin et une cruche d'eau. Lorsqu'ils étaient couchés, les jeunes gens venaient avec leurs tambours et leur fifre jouer des sérénades. Us chantaient des cliansons honnêtes ou récitaient dos vers , et ils mangeaient et buvaient à la santé des propriétaires, après quoi ils se retiraient '»
' Géographie de la Provence. T. 2 p. 386.
l40 LES HUES DE TOULON.
Le procédé des six-fournéens n'était pas si primitif qu'on pourrait le croire. On ne pratique plus « des ouvertures en forme de niche «dans les m^irs des maisons qui renferment des jeunes filles à marier, jDOur inviter les galants à se présenter; mais les bals ont-ils un autre but?. . . A tout prendre l'idée des six-fournéens n'était pas mauvaise.
En 1860, quand on démolit cette maison^ pour la reconstruire, les habitants de ce quartier remarquèrent (lu'elle faisait face ù la rue de l'Equerre, et que si on ne la réédifiait pas , il s'éta])lirait sur ce point, un pas— sngo direct entre les rues de l'Arsenal et de l'Equerre. Ils demandèrent^ en conséquence^ h la municipalité , d'acheter cet immeuble et de l'afTecter à la voie publique. — Quelques personnes proposèrent , en même temps, d'acquérir de M. Sénés ^ la maison portant les iios 14 j^3 1q r^e des Savonniôres et 17 de la rue Neuve , qui est située à l'autre extrémité de la rue de l'Equerre, afin d'ouvrir un second passage de ce côté.
Cette double proposition fut portée devant le conseil municipal par un conseiller influent; mais le Maire , M. Audemar, fit observer qu'avant de délibérer sur le
' Propriétaire : M™« Thérèse Laure , née Galopin .
RUE DE i/aUSENAL. 141
percement projeté , il importait de savoir si le propriétaire de la maison n^5, consentirait h la céder de gré h gvé ou s'il faudrait recourir ù une expropriation. Une commission composée de MM. Ricoux, Allègnî et Pons Peyruc, fut chargée^ en conséquence, d'examiner l'affaire à ce point de vue (12 novembre 18G6). Peu de jours après , cette commission fit connaître au conseil^ par l'organe de M. Ricoux , que M"^^ Laure , propriétaire de la maison n° 5, ne voulait la céder à aucun prix.
Le refus de M*"® Laure était inspiré par un sentiment filial , fort honorable , qui a son explication dans l'origine même de l'immeuble. Cette maison, qui a été bâtie pour la première fois, vers 1680, par un de ses ancêtres^ n'est jamais sortie de sa famille et il lui aurait été pénible de ne pas finir ses jours sur le lieu méme^ si non dans les appartements où sa mére^ son grand père, son bisaïeul et son trisaïeul ont vécu et sont morts.
La propriétaire de la maison n^ 7, M™* Désiré Madon, a tenu , pendant plus de 40 ans , le magasin de parfumerie et de coiffure, qui est aujourd'hui dirigé par son fils Eugène.
Ce magasin ,• adopté depuis longtemps par les ofïi-
ciers de marine, est devenu, en quelque sorte , un lieu de ralliement, où les officiers de tous âges , de tous grades et de tous les popts viennent tour à tour prendre des nouvelles de la grande famille maritime; où ils causent librement , comme s'ils étaient chez eux, sans crainte d'indiscrétion.
M'"* Désiré Madon , paraît encore quelquefois dans ce magasiir où elle a vécu si longtemps; elle est heureuse de revoir ses anciens clients; elle les a vus jeunes ; ils débutaient dans la carrière , les uns étaient aspirants, les autres enseignes ; les voilà capitaines de vaisseau , ou amiraux ; beaucoup sont représentés par leurs fils. Elle est connue et estimée de tous ; obligeante et empressée , elle a su acquérir et conserver leurs sympathies.
On prête à cette excellente femme une foule de jolis mots d'une naïveté charmante. Je n'en citerai qu'un seul, parce qu'il dépeint bien la marchande, distraite par mille détails et voulant être, cependant, aimable pour tout le monde. — Un jeune lieutenant de vaisseau entre dans son magasin, après une longue absence, et s'informe de l'état de sa santé ; elle s'empresse de le remercier ; puis , pour n'être pas en reste de poHtesse , elle lui demande d'où il vient. — J'arrive de la Chine , chère madame Madon. — Ah I monsieur , vous venez de si loin, asseyez- vous donc , vous devez être bien fatigué I . . .
HUE DE l'arsenal. 143
MAISON NMH.
M. François Chapelle, constructeur de la marine *, qui possédait cette maison, en 1759 , ne Tliabitait pas. Il demeurait dans une très belle maison* située en face , et formant avec le logement de M. Vidal d'Audiffret , et les bureaux du contrôleur général , toute rîlo comprise entre la rue Trabuc et Tarsenal \ La maison n° 11 était entièrement occupée par M. dcSabran Grammont, capitaine de vaisseau et par ses nombreux domestiques.
La famille de Sabran est une des plus anciennes et
* Cest & dessein que je n ai pas n.cntionné la maison n* 9 : je ne puis signaler , dans les Rttes de Toulon , que les maisons sur lesquelles je | ossèile des renseignements complets et parfaitement authentiques. — Tous les détails intéressants qui me parviendront dans le cours de cQtte publication , sur les maisons omises, seront consignés dans un supplément.
* On appelait, ainsi , autrefois, les ingénieurs de la marine.
* La grande porte de r Arsenal , construite en I7;jp, était complètement dégagée à droite et à gauche. Ce n'est que depuis 1769, que Ton a construit le mur à angle droit » qui renferme File d ) maisons où se trouvaient le lO'^ement du contrôleur et l'élégante demeure de Tingénieur Chapelle Cette dernière était située là même où nous voyons aujourd'hui le bureau du receveur des douanes.
des plus illustres de Provence *. Elle a fourni à la marine et à Tarmée de terre plus de vingt officiers *. Plusieurs d'entr'eux s'étaient établis à Toulon. Le comte Nicolas de Sabran-Baudinard , oncle du capitaine de vaisseau de Sabran-Grammont, avait épousé , le 2 mai 1701, M'*« Claire Dasque , fille d'un commissaire général de la marine *. Il était lui-môme capitaine de vaisseau et lieutenant colonel d'artillerie pendant le siège de Toulon en 1707; ses cousins Eizéar de Sabran et de Sabran-Bagnols , lieutenants de vaisseau, servaient h ses côtés *. Ces deux derniers étaient
' Lfs'Sahran ont i^té Ci.nUes souverains de Forcalquicr et sont allés aux croisades. Saint Eizéar et sainte Delphine appart«naîent à cette famille, ainsi que le Pape Urbain V. — Le duc de Snbran vEtzéar-LouisZoxime) lieutenant général , pair de France, etc., né à Aix, le 3 janvier 4764, est mort 4 Marseille le 23 janvier 1847. 11 avait adopté lo 18 juillet 18S7, n'ayant pas d'enfants, les deux neveux de sa femme , MM. Marc Edouard et Joseph Léonidc de Pontevés — Le marquis de Pontevès-Sabran, qui a été un moment candidat à la députation du Var, en 1871, est le flis du duc Marc-Edouard de Pontevès-Sabran.— Les armes des Sabrnn sont de fiueules à un lion cTargent, et leur devise NoLi irritare leonem. Le roi Kené , qui avait donné des sobriquets à toute sa noblesse , disait idmpliâté des Sabran, prudence det Pontevèi
' Les auteurs de VHùloive de V ordre royal ei militaire de Saint Louis, (T 2 p. 143) en ont compté seize dans la marine.
' Ce commissaire géaTal était prû;)riétaire de la maison n<> 23, située à côté de celle qui était occupée par M de Sabran-Graiitmont, en 1759. Une sœur de M"*' Sabran Lt.iUilinar, Mlle Madeleine Dasque , avait épousé M. d'Antrechaus , et fut la mère du consul Jean d'Antrechaus^ qui se distingua par son dévouement , pendant la peste de 1721 .
* Ch. Laindrt de hk LoKDB Histoire du siège de Toulon par le duc de Savoie, p 153. 138.
RUE DE l'arsenal. 145
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encore à Toulon , en 1721 , pendant la peste, et s'y firent remarquer par leur dévouement *.
Trois autres oflRciers de marine de ce nom et de la même famille, s'étaient également étal)lis ù Toulon et y moururent ù un âge très avancé. 1° le lieutenant de vaisseau Nicolas Auguste de Sal)ran-Montblanc , le 17 août 1744 , 71 ans ; 2^ le commandeur Michel de Sabran , capitaine de vaisseau , le 12 octobre 1745, 75 ans; 3*^ Elzéar Alphonse de Sabran, lieutenant do vaisseau en retraite , le 9 juillet 1749 , 80 ans *.
Le capitaine de vaisseau de Sabran-Grammont , qui habitait la maison de la rue do l'Arsenal, n^ll,en 1759, se conduisit héroïquement, dans un combat naval qu'il eut à soutenir, dans le courant de cctti* môme année , contre une escadre anglaise. Ce fait si honorable pour Sabran-Grammont est ainsi raconté par M. Brun , dans son Histoire des guerres maritimes : « L'escadre de M. Laclue, appareilla le 4 août... Aussitôt qu'elle eut passé le détroit , elle se vit poursuivie. Malheureusement, pendant la nuit , et à la suite d'un signal qui fut mal compris , cinq vaisseaux et trois frégates se séparèrent d'elle , et relâchèrent à Cadix. Les autres sept vaisseaux se virent bientôt atteints par quatorze vaisseaux de l'amiral Boscawen; mais ils songèrent plus h se sauver qu'/l disputer une défaite
* G. Lambert Histoire de la peste de Toalon en 1721 . p. 16. ' Il avait été blessé d'un coup de mousquet et amputé en 1710, ft I &gc de 41 ans. (Histoire de tordre de Snint^Louis. T. 2. p i^.)
inévitable. Un seul vaisseau soutint hardiment le combat: ce fut le Centaure y capitaine de Sabran-Grammont , qui arrêta sur lui presque toute Tescadre anglaise. Apri^s quelques heures de résistance , délabré et toute sa mature tombée, le capitaine Sabran , se voyant dans l'impossibilité de manœuvrer, fit descendre ù la premif^re batterie tout ce qui restait de son équipage [)Our combattre encore, espérant par ce moyen tenir plus longtemps et donner au reste de Fescadre le temps de se sauver. Enfin, réduit à l'extrémité , le vaisseau faisant eau de toutes parts , percé de trois cent dix boulets sous la flottaison , et ses poudres mouillées, il se rendit. »
M. de Sabran-Grammont^ élevé au grade de chef d'escadre, était encore à Toulon en 1764; nous le voyons assister , le 5 novembre de cette même année , à la pose de la première pierre du fort Lamalgue *.
M. Chapelle, propriétaire de la maison n°ll, avait marié sa fille Thérèse Rose, le 11 juin 1754, à M. Joseph-Marie-Biaise Coulomb , constructeur en chef de la marine , qui fut anobli en 1779 *.
Le fils du constructeur Coulomb, M. Louis-Joseph- Hyacinthe de Coulomb, entra dans les gardes du corps du roi , devint capitaine et épousa , le 17 avril 1798 , M"® Rose Valwassori.
Les époux Coulomb n'eurent que trois filles : Rose-
* Inventaire des archives communales, p. 423.
* V. Place mb l'Ihtbndamcb . maisw n« 5.
nuE DE l'arsenal. 147
Annunciade; Miirie-Th»^W'se-Adelo1de; et Marie- Thérèse-Rose.
A la mort de leurs parents, ces trois demoiselles héritèrent de la maison paternelle, et les voisins , au lieu de plaindre ces jeunes orphelines , qui restaient sans protection, ne trouvèrent pour exprimer leurs sympathies , qu'un jeu de mots , sans esprit , mais qui était de nature à faire le malheur d'un étymologiste ; ils appelèrent leur demeure : la maison des trois cents hommes. {Trois, sans hommes).
Mais les demoiselles Coulomb, qui étaient charmantes et qui avaient delà foi'tune, firent bien vite mentir ce méchant jeu de mots ; les deux cadettes épousèrent deux capitaines d'infanterie: MM. Auguste Bertin et Eugène Laserre.
Cette nom])reuse et honorable famille n'est rcpi-èsentée aujourd'hui que par M. Auguste-Camille-Marie Laserre, employé des télégcaphcs, ancien rédacteur en chef de la Sentinelle Toalonnaise.
Cette maison, très vaste et surtout très profonde, dans laquelle nous avons vu fonctionner, pendant une vingtaine d'années, l'imprimeiieAurel, a été possédée et habitée par trois générations de commissaires généraux de la marine.
1^ Antoine Dasque, conseiller du roi, qui avait épousé, le 13 mai 1664, M"® Catherine de Rippert, et (jui remplissait, en 1669, les fonctions de commissaire général *. — L'une de ses filles, Madeleine, épousa, le 28 novembre 1690, M. Jacques d'Antrechaus , dont le fils fut l*** consul pendant la peste ; l'autre fille, Claire^ épousa , le 2 mai 1701 , M. le comte de Sabran-Beaudinar.
2° Nicolas-Antoine Dasque, fils du précédent, commissaire général vers 1720.
3° Antoine-Félix Dasque (fils de Nicolas), commissaire général de 1768 à 1776, dont la fille Henriette- Sophie, épousa, le26janvier 1779, M. Jacques-Jean- Baptiste de Combis-d'Augustine , enseigne de vaisseau.
M.Jean Gérard^ propriétaire actuel de cette maison , l'a acquise des héritiers de M"^* de Combis , née Dasque.
La maison n" 31 appartient, depuis un siècle et demi, à la famille Turc. Elle était habitée , avant la Révolution , par l'ancien juge royal Antoine Turc , qui périt
' Vuir Factedc naissance de sa flllc, du 23 mai 1669 (A.rch. comin.)
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sur Téchafaud , après avoir présidé pendant quelque temps , le tribunal du district.
Antoine Turc, fils de François Antoine, fournisseur de la nnarine , et de Gabrielle Escallon , était né le 16 novembre 1733 ; il épousa, le 31 juillet 1776, étant conseiller du roi , juge royal , civil et criminel de la sénéchaussée , M"« Thérèse Suzanne Remouit , fille d'un négociant en blé. Sa jeune femme lui apporta une dot de 20,000 livres , et un trousseau évalué à 2,788 livres, ce qui représente à peu près 6,000 francs de notre monnaie. C'est la somme que l'on affecte actuellement aux trousseaux des jeunes mariées de la classe moyenne.
En comparant les objets renfermés dans ce trousseau , avec ceux qui composent aujourd'hui une corbeille de noces ^ on est étonné de voir qu'à cette époque déjà , comme de nos jours , le linge était sacrifié à la toilette. La comparaison serait même en notre faveur. Nous remarquons , en effet , qu'au lieu des six douzaines de chemises, de paires de bas et de mouchoirs , que l'on trouve dans la plupart des trousseaux actuels , celui de M"^ Remouit ne renfermait que trois douzaines de chemises , douze paires de bas et douze mouchoirs. Mais il en était autrement pour les robes et les autres objets de toilette. En 1776, comme en 1872, les jeunes mariées voulaient avoir « ce qui se faifait de plus beau. » Il n'est pas douteux, que V habit de printemps y estimé 298 livres, (soit .600 francs de notre monnaie)^ devait être une magnifique parure ,
ainsi que la garniture de coiffe qui est évaluée à 260 livres (520 francs) *. Le lecteur fera lui-même d'intéressantes observations en parcourant l'inventaire des objets composant le trousseau de M"® Remouit, que je transcris in extenso :
Estimation des hardcs et trousseau de ma
fille aînée , savoir :
30 chemises à 7 1. 10 s 270 livres.
12 corsets , bazin raillé , ft 4 1 38
4 cors(»tsft manche, à 7 1. 10 s 30
6 jupes de bazin , à 9 1 54
9 paires bas de coton ^ à 3 1. 10 s 32
3 paires bas de soie , à 7 1 21
5 deshabillés , la pièce 20 1 100
1 deshabillé satin blanc 42
1 habit gros de Tours 86
1 habit taffetas , couleur de rose. ....... 123
1 deshabillé taffetas bleu 76
1 habit de printemps , canellé 298
1 manteau de mousseline fleurie 56
1 manteau taffetas blanc 16
3 manteaux , dont un blanc et deux noirs 60 1 chapeau garni en blonde 24
* Je n'hésite pas à doubler le pouvoir de Targenl, envoyant, d:ins ce même trousseau , des souliers de nouvelle mariée évalués à 7 livres, alors qu'aujourd'hui ces mêmes souliers semiei.t payés de 15 à 20 francs.
RUE DE l'arsenal. 151
1 corps à baleine 15 livres.
1 thérèse noire (?) 3 id.
1 paire bracelets 80 id.
5 robes de chambre , avec leurs jupes, . . 300 id.
1 garniture coeffe et façon 260 id.
1 coeflFe assortie en blonde et façon 138 id.
1 autre assortiment en dentelles valen-
ciennes 150 id.
1 autre assortiment en blondes 50 id.
1 autre coeffe pour le satin blanc 36 id.
3 coeffes basses à demi jour, à 21 1 63 id.
6 coeffes de nuit , à 4 1 24 id.
2 peignoirs à 6 1 12 id.
2 tabliers , dont un taffetas noir et Tautre
merlin 18 id.
1 tablier mousseline ravée en fleur 18 id.
1 tablier indienne id.
1 montre en or 204 id.
4 coquettes 36 id.
12 mouchoirs de nez blanc, à 1 1. 10 s. . . . 18 id.
Total 2788 livres.
La jeune mariée qui portait toutes ces belles choses, avait ù peine vingt ans, elle devait être charmante avec son habit de taffetas, « couleur de rose », son manteau de mousseline fleurie et sa petite coiffe assortie en blonde. M. Turc 6tait lui-même un galant cavalier , si j'en juge par le portrait au pastel, que j'ai vu chez sa
petite fille ' ; mais il avait deux fois Tâge de sa femme , et l'habitude de siéger dans un tribunal lui donnait une certaine raideur , qui était d'ailleurs dans son caractère.
C'était, cependant^ 5 cette époque, un homme heureux. Il avait de la fortune , une position honorable , une femme jeune^ bien élevée, jolie^ spirituelle, très attentive à ses devoirs de maîtresse de maison , et nullement coquette quoiqu'elle fut fort entourée '. Mais ce bonheur était trop complet pour être durable ; il n'était marié que depuis trois ans et comptait à peine 46 ans, quand son office déjuge royal, qu'il avait acheté 30,000 livres *, fut supprimé et réuni à l'office de lieutenant général de la sénéchaussée ; le roi, en prononçant cette réunion par un édit du mois de septembre 1779, avait déclaré que M. Turc pourrait continuer ses fonctions sa vie durant *; mais un mois ai)rès , le 23 octobre, M. Granet , lieutenant général , lui remboursait le prix de son office et ne lui laissait que le titre dejoage honoraire.
' MadameGûurrier, qui- habite la maison du Champ de Bataille , léguée & M. Turc par sa mère , Gabrielle Cseallon
* Le Juge royal , qui avait vingt ans de plus que sa femme , en f'tait, diton ,un peu jaloux.
' 11 Tavait acquis des héritiers de M. Joseph Ucaussiir, décédé vn 1759.
^ < Et cependant, voulons que les dites suppression et réunion n\i'e-it lieu qu'au décès ou à la démission volontaire du* sieur Turc, titulaire actuel , et dans le cas de démission volontaire , voulons que le sieur Turc , conserve les honneurs, rang, séance et prééminence du juge royal honoraire.!
RUE DE l'arsenal. 153
Il paraît que cette réunion ne s'était pas effectuée avec le complet assentiment de M. Turc; car^ une année après^ il y pensait encore et faisait allusion^ dans une lettre adressée aux consuls de Toulon « aux ennemis » qui lui avaient créé des loisirs : « J'ai reçu , leur disait-il le 13 décembre 1780, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me notifier ma nomination à une place de conseiller de la ville. Les privilèges de mon ancien état m'ont aussi peu servi que mon obscurité. La ville y perd et moi aussi : elle eut pu faire un meilleur choix ^ et je continuerais de jouir du loisir que nC ont procuré cC utiles ennemis. Il ne me reste plus qu'à désirer de remplir dignement ma place pour ne pas tromper l'attente de ceux qui m'ont fait la grâce de m'y nommer. Je suis très respectueusement , etc. Turc , juge honoraire * ».
L'ancien juge prit à cœur l'accomplissement du mandat qui lui était confié et apporta , dans l'exercice de ses nouvelles fonctions , la rectitude de jugement , le zèle et la fermeté dont il avait déjà donné des preuves pendant qu'il siégeait et qui lui avaient mérité l'estime publique. Mais il avait les défauts de ses qualités; son zèle et son amour de la règle ^ son respect pour la loi, le rendaient sévère, peut être même trop rigoureux dans l'examen* des actes de l'administration municipale , et sa fermeté devenait^ dans certains moments , de la rigidité. Nous l'avons vu repousser le vote d'une
' Archives. Série BB. art. 1025.
indemnité en faveur du général de Coincy, alors que tous ses collègues étaient d'avis deTaccorder, et que l'intendant lui-même appuyait la réclamation de ce personnage influent , qui pouvait rendre des services à la ville de Toulon.
Dans une autre circonstance plus importante, M. Turc fît une vive opposition à l'administration municipale et attira à lui une forte minorité. Il s'agissait de la construction de l'église St-Louis^ qui ne lui paraissait pas opportune. Il disait que l'état des finances de la ville ne permettait pas d'entreprendre une œuvre aussi considérable, et que d'ailleurs les plans présentés par M. Sigaud étaient mal conçus et mal étudiés.; il critiquait l'ensemble et les détails du projet, et affirmait que cet architecte avait dissimulé l'énormité de la dépense , en établissant des devis inexacts.
Les consuls répondaient que M. Sigaud était uîi architecte habile^ qu'il avait toute la confiance des autorités provinciales , et que ses plans ne pouvaient pas être aussi défectueux que le prétendaient M. Turc et ses adhérents. Le conseil prit, cependant^ en sérieuse considération les observations de M. Turc et nomma une commission , pour examiner et faire examiner par un architecte le projet de M. Sigaud.
Cette commission , dont M. Turc fut naturellement le rapporteur^ fit connaître au conseil , le 22 août 1782, que , d'après les évaluations de M. Votier , architecte toulonnais , le projet , tel qu'il avait été conçu par M. Sigaud", coûterait 367,200 Hvres , alors que les devis
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rédigés par cet architecte ne portaient la dépense qu'à 174,000 livres ; que l'église était trop vaste, mal orientée et venait s'ouvrir sur une rue étroite ; ce qui nécessiterait l'expropriation de plusieurs maisons pour former un parvis présentable , et augmenterait encore la dépense de 200,000 livres environ. Enfin ^ après avoir rappelé que la situation déplorable des finances de la ville , commandait de renoncer à cette construction , le rapporteur ajoutait : « mais , si telle est la fatalité des circonstances, que la communauté ne puisse se soustraire ^ sans encourir un préjudice notable, à l'édification d'une nouvelle paroisse, optons du moins pour le plan (présenté par M. Votier), qui réunit à divers avantages celui d'être le moins coûteux et le seul commode aux habitants ; et, que la vue de nos finances obérées^ serve à nous mettre en considération sur les autres dépenses qui, par une administration plus économe , peuvent être différées , ou éludées ^ ou réduites. »
Ces observations furent soumises à M. Sigaud , qui refit son projet primitif , en réduisant les dimensions de l'édifice^ de manière à diminuer la dépense et à laisser , devant la principale porte , un emplacement assez vaste pour former une place. Ce nouveau projet ne trouva pas grâce aux yeux de M. Turc et fut renvoyé, sur sa demande, à la commission dont il faisait partie. — Mais comme les plans actuels de M. Sigaud étaient mieux étudiés , le rapporteur en éprouva un certain dépit et se laissa entraîner à des critiques de
détail y qui n'étaient pas toujours fondées. Le procès qu'il fit notamment , aux marches du maître autel , était assez singulier et on est étonné de trouver, sous la plume d'un grave magistrat^ des considérations dans le genre de cejle-ci : <c La hauteur et le nombre des marches du maître autel, présentent, dit-il, un inconvénient que la décence ne permet pas de laisser subsister. Les femmes qui voudront monter à la Sainte Table pour recevoir la communion , seront vues jusques aux jarretières par les personnes qui seront à genoux au bas de ces marches I »
Cette observation jeta le trouble dans l'esprit des époux et des pères de famille , qui siégeaient dans le conseil; mais, aussitôt^ le l*' consul, M.Lantier de Villeblanche prit la parole et rassura ses collègues. « Les femmes , dit-il , communieront à la chapelle des communions , où il n'y a que trois marches et là il n'y aura pas de quoi alarmer la pudeur; quant aux personnes dont la dévotion aime l'apparat et qui pour se faire remarquer, voudront communier au sanctuaire^ elles n'auront que les huit premières marches à monter, parce que les trois autres sont au delà de la table de communion et dans le cercle du sanctuaire , et si cette hauteur pouvait satisfaire des regards indiscrets , ils seraient arrêtés par un obstacle ordinaire et impénétrable ; les femmes, quand elles communient , laissent traîner leurs robes et même laissent pendre leurs coeffes ; il n'y a donc rien à voir. »
M. Turc comprit qu'il était allé un peu loin dans ses
ques et n'insista pas pour obtenir la suppression marches incriminées; mais il trouva encore l'ocon de signaler les défectuosités du projet de M. lud, et il le fit avec une certaine vivacité. « Au suri , dit-il , il nous convient de nous justifier sur un •oche venu jusqu'à nous , qui est , que nous avons lé de clore notre rapport, pour filer le temps et nrr ô une administration nouvelle. Qui nous connaît bien que de pareils subterfuges sont indignes de s. Ce qui fait que nous touchons à une administranouvelle, sans que l'ouvrage de la paroisse Saintis soit commencé , c'est la défectuosité constante ravail du sieur Sigaud. Son premier plan présenun tas d'inconvénients que nous relevâmes et il lait à rien moins qu'à ruiner la communauté, et son »nd plan a besoin de redressements , sans lesquels ! serait pas prudent de le mettre à exécution. Voilâ causes toutes vraies, toutes naturelles : on y deregarder, plutôt que de mettre sur le compte de la osité des commissaires, des délais qu'il n'était pas îur pouvoir d'abréger. — Il était loisible au conseil étirer à soi la commission dont il nous avait -gé, mais aucune considération ne devait, ni ne rait nous obliger à délivrer notre avis, avant que 3 l'eussions mûrement réfléchi '. »
3tte fiôre réponse était tout à fait dans le caractère ancien magistrat, qui disait haut et ferme ce qu'il
décembre 17S2. Registre dea diUMriUoDi. fol. 340.
avait sur le cœur; mais ne méritait-il pas un peu, personnellement, le reproche de morosité adressé à la commission dont il était rapporteur? La veille même du jour où il faisait cette réponse (le 5 décembre 1782), il avait écrit aux consuls : « Chaque jour ajoute au dégoût que j'éprouve y depuis que j'ai été traîné dans cotre maison commune. »
A l'expiration de son mandat de conseiller municipal, M. Turc s'éloigna des affaires et manifesta l'intention de ne plus accepter aucune fonction publique. Les électeurs s'imaginèrent qu'il ne parlait ainsi que par dépit et qu'en lui offrant la position de premier consul, ils le feraient revenir sur sa décision. Mais c'était bien peu le connaître. Sa volonté, une fois exprimée , devenait pour lui une loi, et rien au monde ne pouvait le déterminer à l'enfreindre. Aussi fut-il vivement contrarié quand il apprit, le 13 novembre 1785 , qu'il avait été élu, le jour même, premier consul , à l'unanimité des suffrages. Il déclara à l'assemblée qu'il allait se mettre en instance pour obtenir , sinon l'annulation du vote, du moins l'autorisation de ne pas accepter le mandat qui lui avait confié contre son gré. Il savait très bien , cependant, que la loi , dont il avait toujours été le fidèle observateur , ne lui permettait pas de donner sa démission. Un règlement royal, en date du 1«'' novembre 1776, le lui interdisait en termes très formels : <c Ceux qui seront élus aux places de consul et de conseiller, disait l'article 35 , seront tenus de les accepter et d'en faire assidûment les fonctions,
RUE DE l'arsenal. 159
sans qu'ils puissent s'en dispenser à cause de leur naissance^ des privilèges particuliers qui pourraient être attachés à leurs anciens services de terre et de mer, à la vétérance des offices de judicature^ etc. »
L'ancien juge n'ignorait pas cette disposition de la loi ; mais il s'était bien promis de ne plus rentrer à l'hôtel de ville , et il lui aurait été extrêmement pénible de se dédire. Il préféra prendre le rôle de solliciteur ^ qui ne lui convenait en aucune façon , et mettre en mouvement tous ses amis , pour obtenir la faveur singulière de refuser ce que tout autre à sa place aurait été heureux d'accepter. Il fit valoir, sans doute, auprès du roi ou des ministres, qu'aux termes des lettres patentes portant réunion de son office de juge à celui du lieutenant général delà sénéchaussée, il aurait dû rester en exercice jusqu'à la fin de ses jours, ce qui l'aurait exempté des charges municipales ; et qu'il n'avait accepté le remboursement immédiat du prix de cet office que pour faciliter l'organisation du service de la justice. Ses démarches eurent un plein succès. Le roi voulut bien, dérogeant à l'article 35 du règlement de 1776, « l'exempter pour toujours de remplir aucune fonction municipale *. »
Voilà donc notre ancien magistrat satisfait: MM. les conseillers pourront construire des églises ^ dilapider les fonds de la ville ^ augmenter les impôts, ruiner les
^ Lettres patentes du 26 aoAt i 786 -Archives. Registre des délibérations.
160 LES nUES DE TOULON.
habitants; il n'y sera pour rien^ il s'en lavera les mains.
Mais M. Turc n'avait pas songé aux ennuis de l'oisiveté; il avait maintenant vingt-quatre heures à dépenser chaque jour , et quoique son intérieur , paisible et bien conduit par une femme charmante^ lui fut extrêmement agréable , il regrettait parfois les soucis et les tracas de la vie publique^ dont il avait voulu se débarrasser. Aussi , quand vint la Révolution et que les emplois de la magistrature furent soumis à l'élection, il se laissa nommer président du tribunal civil du district. Ce fut un malheur bien grand pour lui et pour sa famille ; car cette position le mettait en évidence, et son caractère étant donné , il devait être fatalement entraîné dans le tourbillon révolutionnaire et y périr.
En effet , quand la faction royaliste eut proclamé le roi Louis XVII ^ le magistrat de la République se rappela qu'il avait été juge royal , et trouva tout naturel de conserver son siège de président: se disant, sans doute, que la magistrature n'avait rien de commun avec la politique , et qu'il était permis à un juge intègre de rendre la justice sous tous les gouvernements. Du reste, il jouissait d'une telle considération qu'il ne vint à la pensée de personne de lui reprocher ses services pendant la République , et il resta en place^ précisément parce qu'il avait su se désintéresser des questions politiques. Son unique passion était la justice ; il était né magistrat et il serait mort paisiblement sur son siège de président^ s'il n'avait pas été
RUE DE l'arsenal. 161
obligé, dans le cours de la contre-révolution , de prononcer l'annulation d'un mariage , qui s'était accompli dans les circonstances les plus anormales.
L'histoire de ce mariage nous éloigne un peu de la rue de l'Arsenal , mais elle est trop intéressante pour être passée sous silence dans cette étude de mœurs.
Le 15 septembre 1792 , Jean-Baptiste Thollon, originaire de Sollics , greffier du tribunal du district, était à souper^ vers huit heures du soir^ chez son frère, vicaire de la paroisse St-Louis , lorsque deux hommes armés entrent brutalement et lui déclarent que si , le lendemain , jour de dimanche , il n'épouse pas la D"® Marie Robert , il sera pendu à une lanterne *.
Après la sortie de ces deux ambassadeurs d'un nouveau genre, qui ne lui ont laissé que l'alternative do la corde ou du mariage , le sieur Thollon comprend bien qu'il sera contraint d'épouser la demoiselle Robert et que toute résistance est inutile ; mais il veut consigner une protestation en règle dans les minutes d'un notaire, afin d'être en mesure , dans des temps meilleurs , de faire annuler son mariage , ne se sentant aucun goût pour la vie à deux avec une « donzelle » ' qui usait d'un procédé aussi sauvage pour se faire
' Ce récit est extrait, presque toujours textuellement, du jugement dont il sera parlé plus loin, et qui est transcrit en entier dans les registres de Tétat ci vil, année li9â.
• Ce n'était |)as précisément < une demoiselle •, «lie était mère et c'était p our donntr un père à son enfant , qu elle avait fait prier le sieur Thollon , qui possédait quelque fortune , de vouloir bien devenir son époux.
épouser. Il sort donc et se met à la recherche d'un notaire; mais les notaires se cachent; il n'en trouve aucun. Ne sachant plus comment se tirer de ce mauvais pas, il a l'idée de se dérober aux recherches des parents de la jeune fille. Avant tout^ cependant, il veut prévenir son frère , afin qu'il s'éloigne lui-même et ne devienne pas la victime de ses persécuteurs. Il se rend au corps de garde de la porte d'Italie, où se trouvaient son cousin Thollon et un de ses meilleurs amis; il les prie d'aller avertir le vicaire et de l'engager à fuir au plutôt , s'il en est temps encore.
Après une heure d'anxieuse attente , Thollon voit revenir son cousin et son ami , qui lui racontent que son frère a été arraché de son lit , traîné dans la rue et qu'il allait être pendu à un réverbère^ quand un officier municipal était parvenu à le dégager; que, néanmoins, les jours de son frère sont toujours en danger et que , de l'avis même de l'officier municipal , ce qu'il a de mieux à faire , c'est de se résigner à épouser la fille Robert , s'il ne veut exposer toute sa famille à une mort certaine.
Thollon se rend chez l'officier municipal ; mais , en route , il est entouré par des hommes armés de sabres et de pistolets , qui lui enjoignent de les suivre sans balancer , le mariage devant se faire le soir même.
Cédant à la force, il obéit , « mais son indignation est trop sentie pour lui fermer entièrement la bouche, et dans l'explosion de son désespoir : c'est un horreur, s'écrie-t-il , d'avoir traité mon frère d'une manière aussi barbare , et si je »
Il n'a pas le temps d'achever sa phrase^ un des forcenés qui l'accompagnent , dégaine son sabre , se jette sur lui , et le tue.^ait infailliblement, si son cousin , qui l'a rejoint, et un nommé Autran , maçon , ne retenaient le bras de l'assassin.
Thollon s'impose dès lors le silence le plus absolu.
Arrivé devant la maison d'habitation de la demoiselle Robert , un des furieux de l'escorte va chercher la jeune fille, et revient un instant après la tenant sous son bras. La foule, toujours menaçante, entre avec eux chez le curé, où doit être dressé l'acte de mariage.. . Je laisse la parole aux personnes qui assistèrent ù ces événements , et qui en firent le récit , plus tard, devant le tribunal présidé par M. Turc.
<( Le sieur Thollon fut conduit chez le sieur Roux , curé de la paroisse Saint-Louis ; toute la bande y entra cumulntivement. — Alors survint le frère aîné de cette demoiselle, et tous, de concert, forcèrent le curé à dresser un acte de mariage eiitre le sieur Thollon et la dernoiselle Ro])e: t , conçu dans le style ordinaire et de même que si tous les préalables exigés par la loi avaient été religieusement observés et remplis.
« Le sieur Thollon, qui ne pouvait retenir son indignation , requit le curé de faire cette rédaction d'une manière conforme ù la vérité. — Des mouvements de fureur éclatèrent à l'instant pour que le curé n'adhéra pas 5 cette réquisition ; le sieur Thollon avait pourtant obtenu que le curé mit, par renvoi, au bas de l'acte, les mots suivants : la publication faite au moment du
mariage, sur les onze heures du soir. — Mais le sieur Robert exigea que le renvoi fut rayé et la rature eut
lieu.
« De la maison du curé , le sieur Thollon fut conduit aux pieds de l'autel ; le curé annonça à haute voix le mariage qu'il allait célébrer.
« Le sieur Thollon s'adressant alors aux spectateurs, déclara protester contre cet acte qui n'était que l'effet de la violence et de la contrainte; cette protestation alluma de nouveau la fureur des satellites de la demoiselle Robert, qui le forcèrent de se mettre à genoux à côté de cette dernière.
« Après quoi , l'un d'eux , toujours armé , monta sur les marches de l'autel et eut l'audacieuse témérité de s'adjoindre au pasteur.
« Ce digne curé , commençant la célébration du mariage^ demande au sieur Thollon , s'il prend Marie Robert pour femme et légitime épouse.
« Le sieur Thollon répond négativement et réitère ses protestations.
« Nouvelles violences, nouvelles menaces de la part des satellites et dangers plus pressants pour les jours du sieur Thollon ; les spectateurs effrayés , le curé craignant pour lui-même, tous réunissent leurs instances auprès du sieur Thollon , afin de l'engager à donner une réponse affirmative.
<( Eh bien I répond ce dernier y je dis oui , par force et pour enjiniri
« Le curé lui demande Tanneau, symbole de l'union;
RUE DE l'arsenal. 165
le sieur Thollon répond qu'il n'en a point. Le même satellite, qui était resté à côté du curé et qui avait accompagné la demoiselle Marie Rose Robert, fournit lui-même cet anneau.
« Cette irréligieuse cérémonie achevée, le sieur Thollon fut conduit dans la sacristie, pour opposer sa signature au bas de l'acte ; il eut cette attention de ne signer que le dernier , quel que fut le noml)re des coopérateurs à la chose, et n'éprouva , par ce moyen, aucun obstacle au désir qu'il avait d'accompagner sa signature de ces mots : protestant de sa contrainte.
« Les signatures apposées, tous les assistants sortirent de l'église ; le sieur Thollon se rendit auprès de son frôre et la demoiselle Robert resta au pouvoir de ceux qui l'avaient si bien servie dans ses projets. »
Le nouveau marié passa la nuit de ses noces à courir après un notaire; mais il ne fut pas plus heureux qu'avant la célébration du mariage. Il se rendit le lendemain matin ù Solliès, où il eut enfin la bonne fortune de mettre la main sur un tabellion , qui voulut bien transcrire tout au long, sur ses minutes, la légitime protestation du marié malgré lui.
Thollon était greffier du tribunal du district ; il était connu et estimé du président; il aurait pu porter devant lui sa protestation et faire casser son mariage. M. Turc n'était pas homme à hésiter un instant à remplir ce devoir, quelque dangereux qu^il fut en un pareil moment. Mais le greffier préféra attendre un temps plus calme pour obtenir satisfaction pleine et entière.
Malheureusement pour M. Turc^ son greffier crut pouvoir profiter de la contre-révolution , pour faire juger cette affaire. Le président n'y fit pas ohsticle et rendit, le 2 novembre 1793 , « sous le règne de Louis XVII , » le jugement suivant :
« Louis , par la grâce de Dieu et par la loi constitutionnelle de l'Etat , roi des Français, etc.
« Le tribunal du district de Toulon :
« Considérant qu'un jugement rendu par le tribunal populaire^ le 2 août dernier^ contre Balthazard Jas— saud *, contient la preuve des violences exercées tant contre Thollon , que contre son frère , pour opérer forcément le mariage du dit sieur Thollon avec la demoiselle Robert.
« Le tribunal a déclaré et déclare le prétendu mariage entre le sieur Thollon et la demoiselle Marie Rose Robert , en date du 15 septembre 1792 , nul et de nul effet et valeur ; comme tel , l'a cassé et annulé et a remis et remet les parties au même état où elles étaient
avant icelui Condamne la dite demoiselle Marie
Rose Roliert aux dépens , taxés à sept hvres , pour n'avoir point comparu Fait à Toulon, le 2 novembre 1793. Signé A. Turc*. »
* Il fut condamné à la peine de mort parce tribunal, auquel M. Turc resta complètement étranger.
* V. les registres de Têtat civil. Annt^e 1792. fol. 70.
Cet épisode de la Terreur à Toulon, était fait pour tenter un romancier ; aussi M. A. Dominique en a-t-il tiré un roman très dramatique, mais peut être un peu trop réaliste, qui, sous le titre de Un mariage aux hayonnettes , après avoir été annoncé par deux journaux , n'a pas été publié encore.
RUE DE l'arsenal. 167
Ni la D^^^ Robert , ni ses parents ne comparurent devant le tribunal civil du district; la condamnation à mort de Balthezard Jassaud , qui les avait aidés à faire violence au sieur Thollon * , leur fit craindre sans doute pour eux-mêmes une sentence très sévère ; ils se cachèrent et le jugement fut rendu par défaut, ne les condamnant^ du reste, qu'à une amende de 7 livres. Mais les Robert et leurs complices confondirent dans leur haine les juges de Jassaud et celui qui venait de casser le mariage de Thollon. Et , plus tard, quand les républicains eurent repris possession de la ville de Toulon , ils dénoncèrent les uns et les autres au tribunal révolutionnaire , qui prononçait, chaque jour, des centaines de condamnations à mort. On ne put pas s'emparer de M. Garnier^ président du tribunal populaire , qui avait condamné Jassaud , parce qu'il s'était dérobé aux vi .lences de la réaction , en émigrant. Mais M. Turc était resté ù son poste, ne croyant pns s'être créé des ennemis, en remplissant scrupuleusement son devoir déjuge , sans haine, ni passion. Du reste , aurait-il supposé qu'il y avait du danger à demeurer à Toulon, que personne n'aurait pu le décider ù descendre de son siège de président , pour échapper à une responsabilité quelconque.
La commission révolutionnaire accueillit avec empressement les dénonciations dirigées contre le magistrat, qui avait osé rendre la justice sous le règne éphé-
' Pons. Mémoire pour unir à fhiBioire de la ville de Toulon, p. 201 .
mère de Louis XVII, et, sans autre forme de procès , après avoir pris Tavis du citoyen Blondy et du patriote Gauffinet, un nommé Danloup, président de la commission , le condamna à la peine capitale , en même temps que quatre jeunes femmes, « qui avaient tenu des propos incendiaires contre la République. » (12 germinal an 2).
M. Turc avait été avisé la veille (31 mars 1794), qu'il serait jugé le lendemain, et comme les jugements du justicier Danloup étaient exécutés sur l'heure, il s'était préparé à mourir en chrétien et en honnête homme , comme il avait vécu.
J'ai sous les yeux son testament rédigé « la veille de sa mort. » Il ne trahit en rien l'émotion d'un homme qui se sait à sa dernière heure. On sent qu'il s'est recueilli et qu'il a fait le sacrifice de sa vie; il ne songe qu'à régler honorablement ses affaires , afin de laisser un nom sans tache à ses enfants. Je ne transcrirai que les premières et les dernières lignes de ce document intime.
« Après avoir mis devant Dieu toute ma vie , que je vais lui rendre, je dois compte au public et à ma famille de quelques affaires temporelles.
mes enfants auront soin d'acquitter cette dette.
« Je les embrasse tendrement , ainsi que mon épouse. Je leur souhaite une meilleure fortune qu'à moi et je pardonne à mes ennemis.
« La veille de ma mort, le 11 germinal, l'an second
RUE DE l'arsenal, 169
de la République française, une et indivisible. — Turc. »
Ces derniers mots : la veille de ma mort , la date et la signature, sont écrits d'une main ferme, et aussi correctement, aussi posément, que les premières lignes ; le document lui-même est en tout semblable à ses écrits antérieurs; c'est-à-dire, très net, sans rature et d'un style soigné.
Le lendemain , 12 germinal an II, la commission révolutionnaire rendait son jugement et, quelques heures après , Antoine Turc avait cessé de vivre *.
Les jugements de cette commission sont très peu connus. M. Berriat Saint-Prix , conseiller à la cour de Paris, qui a publié un travail très complet sur la justice révolutionnaire dans les départements , n'a jamais pu en trouver un exemplaire, ni connaître la composition de ce terrible tribunal. Un hasard heureux a mis entre mes mains l'affiche qui contient la sentence prononcée, le 12 germinal, contre le président Turc *. Je la transcris ci-après:
' Une lettre écrite de Port-Ia-Monta^ne (Toulon} , et datée du 13 germinal , insérée au Moniteur du 22 germinal , an II, page 818 , contient ce passage : « le 12 on a guillotiné quatre femmes et trois hommes. •
' Ce document appartient à la famille du président. C'est le seul acte qu'elle ait jamais pu se procurer pour constater son décès. Le registre de rétat civil contient , à la datd du 12 germina^ sopt feuillets blancs, que Ton avait laissés libres , sans doute pour y transcrire les actes contenant les noms des sept victimes , mais ces feuillets n'ont jamais été remplis.