‹ Chroniques, Volume 40Chapitre 52 sur 52 · JOlJr«NA.L (i · texte numérisé non relu

JOlJr«NA.L (i

faute d'eau douce et de vin et de sel , et si n'avoient admenés nuls mires ( médecins ) avecqnes eux, parquoy plusieurs navrés moururent par deffaute d'appareil, et si leur avoit-on esté leurjrivière; se n'eust esté ce , on n'eust pas eu si bon marché de leur partie.

Item y deux jours après vindrent devant Paris pillant , robant , prenant hommes, femmes et enffents ; car il n'estoit personne qui aux champs osast issir ; ;et les Anglois estoient dedens Saint-Denys , qui pilloient la ville, sans rien y laisser à leur povair. Ainsi fut la ville de Saint-Denys destruite ; et quànt ils orent tout pillé à leur povair, si firent abbattre les portes et les murs , et en firent ville champestre ; et tant comme le siège dura , il a'estoit sepmaine que l'évesque de Therouanne , qui estoit chancelier , ne couchast en l'ost une ' fois ou deux : et fist faire en Tisle Saint-Denys une petite forteresse entourée de grands fossés très profonds.

Item y la royne de France Ysabelle, femme de feu Charles VI , trespassa en l'ostel Sainct-Pol , le samedi vingt-quatriesme jour de septembre , Fan mil quatre cent trente-cinq; et fut trois jours que chaseun la véoit qui vouloit ; et après fut ordonnée comme il appartenoit à telle dame^ et fut gardée jusques au treiziesme jour jeudi d'octobre qu'elle fut apportée à Nostre-Dame, à quatre heures après disner, et y ayoit quatorze sonneurs devant le corps et cent torches ; et n'y avoit compaignie de femmes d'estat, que la dame de Bavière, et ne

(i455) d'un bourgeois DE PAhIS. 4^7

scai.quanles damoiselles après le corps, quiestoit en haut levé sur les épaules de seize hommes vgstus de noir ; et estoit sa représentation moult bien faite ; car elle estoit couchée si proprement, qu'il sembloit qu'elle dormist; et tenoit un sceptre* royal en sa main dextre. Celle journée furent di|;tes ses vigilles moult solempnellement, et fut prélat l'abbé de Sainte-Geneviève ; et là furent toutes les processions de Paris.

Item y le lendemain fut mise en la rivière de Saine après sa m^e, en ung bastel, et fut portée eo terrer à Saint-Denys en France ; car on ne l'osa porter par terre, pour les Armimis, dont les champs estoient toujours pleins et tous les villaiges d*entour Paris.

Item, aussitost que le pont de Meulan futprins, tout enchérit à Paris , s© non le vin : mais le blé qu'on avôit pour vingt sols parisis monta tantost après à deux francs; froniaige, beurre, huilie, pain , tout enchérit^llinsi de près de là moitié au du tiers, et la char et sain-doux quatre blancs la chopine.

Item y en cellui temps n'estoit nulle nouvelle du conseil d'Arras, ne que s'ils feussent à deux cents lieués de Paris.

Item y en cellui conseil ne firent rien qui proufîtast à Paris ; car chascun voùloit tenir le parti dont le prouffit lui venoit.

Item^ quant les François ou Arminas virent qu'ils ne porent trouver autre accort,, ils se misrent susplus forts quedevant, et se mirent en Normandie

468 JOURNilL (145&)

à puissance, et en pbu de temps gai^nèrent des meilleurs ports de mer qui y soient , comme Montivillier, Dieppe, Harfleur , et autres bonùes villes et chastellenies assez ; et après vindrent plus près de Paris, et gaignèrent Corbeil, le bois dfe Vin-^ cennes, Beauté, Pontoise, Saint-Germain en Laye, et autres villes et chasteaux assises autour de Paris ; par quoi nul bien ne povoit Venir en la ville de Paris, ne de Normandie , ne d^ailleurs , ne pour mouler, ne pour avaller aucuns biens ; et pour ce tous biens furent très chers en caresme , espécialement harangs caques ; car pour certain le caqué coustoit quatorze francs ; et le sor a«ssi cher à la'value ; et n'admenda de rien tout le caresme ; et environ Pasques tant enchérit le Wé , qu'il valloit quatre francs , qui ne valloit à la Chandeleur que vingt sols parisis, le meilleur.

Item y en ce temps que chascun a apprins à gaîgner, estoientles gaiges si mauvaises, que les bonnes femmes qui avoient apprises à gaigner cinq ou feix blancs pour jour, se donnoient volontiers pour deux blancs , et se vi voient dessus*

Item y le vendredi de la troisiesme sepmaine de caresme furent envoyés les Anglois^ntour les villaiges d*^tour Pontoise pour boutet» le^ féu partout, et eu blés, et en avoines, et en pois, et en fèves, qui dedans les maisons estoient; et en après pillèreut tout ce qu*ils porent trouver 5 et qui pis est , trestous ceux à qui les biens estoient , admenèrent prinsonniers dont ils orent moult grant finance.

(i435) d'un BOUnGEOlS DE PARIS. /iBg

Et pour vrai fut dit en la ville de Paris ^ par gens di^ gnes de foi, «tous ordonnés pour moudre de bons blés, avoient ars pour vivre six mille personnes demi an ^ et ceux de Paris en avoient très grant néce^té, comme devant est dit; et toute cette malice et diabolique guerrie soustenoient et maintenoien t trois évesques ; c'est assavoir , le chaacelier , hommfs très cruel , qui estoit Févesquede Terouanne , Tévesque qui fut de Beauvais ^ qui pour lori^ estoit év^sque de Lisieux, etl'évesque de Paris; et pour certain par leur fureur, sans pitié on faisoit en secret et en appert moult mourir de peuple, ou par noyer ou autrement, sans ceux qui mouroient par bat^Ue.

Item^ la sepmaine devant Pasques flou]:*Î0s, l'an Hiil quatre cent trente-cinq, on fjst. aller commissaires partout Paris , pour scavoir combien de blé ou de farine chascun avoit, oud'avxûne» ou de fèves, ou depois^

Item ^ les deva^tdits gouverneurs firent faire en cellui Caresme à tous ceux de Paris Iç serment, sur peine de dampaation de l'ame , sansespargoer prestres ne religieux , qu'ib $eroient boas et loyaux au roy Heory d'Angleterre ; et qui ne voloit faire, il perdoit ses biens, et e^oit banni, ou il avoit pis ; et n'eM;(nt not homme qm parler en osast , ne taire semblante Ët si faillirent les harengs quinze jours devant Parques et les oignons ; car six oigoons un pou gçios cousioient q^iâtr^ deniers parisis ; et toiît estoit tant cher, pour ce que nul n'osoit rien apporter à Paris, qui n^ fpst en péril d'esire tué..

47^- JOURWAL (1436)

^ Ilem^ il convint par la force des devantdits gouverneurs, que chaécun portast la ^roix rouge , sur peine de la vie et de perdre le sien, et tous les gouverneurs portoient une bande blanche toute plaine de croisettes rouges.

Ilem^ le mercredi de lasepmaine peneuse, se despartirent de Paris environ quatre cent Anglois, pour ce qu^on ne les payoit point de leurs gaiges ; et le jeudj ensuivant estoient encore à Nostre- Darne-des-Chanaps ; et là firent du pis qu'ils porent : et mangèrent celui jour tous les œufs et fromaiges qu'ils porent trouver là et ailleurs par où ils tindii^t le chemin ; et robèrent et pillèrent les églises de croix, de calices et de nappes, et toutes les maisons des bonnes gens. Brief après eux n*y demouroit rien en plus qu'après feu; mais environ trois 'OU quatre jours après ils furent rencontrés, tellement qu'ils furent presque tous mis à mort.

Item y le mardi des festes de Pasques, les gouverneurs de Paris firent partir de Paris, environ minuit^ bien six ou huict cents Anglois pour aller bouler le feu en tous les petits villaiges et grands qui sont entre Paris et Pontoise sur la rivière de Seine, et quant* ils furent à Saint-Denis , ils pillèrent l'abbaye; et vrai est qu'en l'abbaye aucuns prenoient les reliques pour l'argent avoir qui autour estoit. Et de fait , l'ung regarda ung prestrequi chantoit la messe ; et potir ce qu'elle lui sembloit trop longue, quant le prestrè eut dit Agnus Dei, et qu'il usoit le précieux sang , ung grant ribault saut avant, et tantost print le calice et les corporaux et

(i436) d'iMM bourgeois DE PAllIS. \

s'en va ; les autres prindrent nappes de tous les autels , et tout ce qu'ils porent trouver dans- Téglise Saint-Denis : et s'en alloieiit atout faire les douleurs que nos évesques et les gouverneurs leur a voient donnés à faire. Mais le seigneur de l'isle- Adam, quiestoit vssu de Pon toise, ètestoitsyr les champs, vint contre eux, et les mit presque tous à mort, et les chassa, tuànt et occiant par-deïà Espinet jusques aux portes de Paris; c'est à sçai^oirla . Bastide de Saint-Denys, mais celt!i jour environ deux cents s^estoient espartis ès baillages, car ils sorent la chose comment elle alloit; ils se mirent dedans Saint-Denis en une tour qu*on nomme la tour du Velin. Quant le sire de l'Isle-Adam vit qu'ils furent là , si dist qu'il n'en partiroit point tant qu'il les eust,mortsou vifs. Si laissa de ses gens; et firent tant qu'ils les prindrent ; et tantost furent tous mis à mort sans rançon ; et fut le vendredj des festes dePasques, l'an mil quatre «cent trentesix; et furent eel an Pasques, le huictiesme jour d'avril, et fut celle année bisextre , dimenche courant par G. -

Item y en cellui vendredy d'àprès Pasques, vinrent devant Paris les seigneurs de la bande devant dite, c'est à sçavoir : le comte de Richembnt , qui estoit connestable de France de par le toy Charles, le bastard d'Orléans, le seigneur de l'Isle Adam et plusieurs autres seigneurs droit à la porte Sainct- Jacqiies; et parlèrent aux portiers, disant : « Laissez- >^ nous entrer dedens Paris paisiblement y ou vous

JOURNAL (i436;

» serez tous morts par famine , par cher temps ou » autrementi » Les gardes de la porte regardèrent par-dessus les murs, et virent tant de peuple armé, qu'ils ne cuidoient tnie que toute la puissance du roy Charles pust finer de la moitié d'autant de gens d'armes, comme ils povoient veoir. Siorent paour, et doubtèreftt moult la fureur ; si se consentirent à les boutter dedens la ville ; et enlra le premier le seigneur de l'Isle-Adam par une grant escbelle qu'on lui avaHa, et mit la bannière de France dessus la porte, criant : Ville gaignée! Lepeujde en sceut parmi Paris la nouvelle ; si prindrent tantost la croix blanche droite, ou la croix Saint- Andry. L'évesque de Terouanhe, quant il vit la besongne ainsi tournée > si maâda le prévost ët le seigbeur de Huillebit , et tous les Anglois , et furent tous armés au mieux qu'ils porentv D'autre part, ceux de Paris prindrent cueur par ung bon . bourgeois nommé Miahel de Lalier, et autres plusieurs qui estoient cause de ladite entrée ; et firent armer le peuple , et allèrent droit à la porte Saint^Denis ; et furent tantost trois à quatre mille hommes , que de Paris, que des villaiges, qui tant avoient grant haine aux Anglois et aux gouverneurs, que autre chose ne xlésiroient que les destruire. Gomme ils estoient à garder ladite porte , et les gouvemeurjs devant dits orent assemblés leurs An^o js , si firent trois batailles, en l'une le sire de Huillebit, en l'autre le chancelier et le prévost, et Tautr^ Jehan l'Archer, ung des pkis crtieulxcbpestiens<lu

(i456) d'un BOÙRGroiS DE PARIS. iJyS

monde; et estoit lîeutenabt du prévost, un gros villain comme un cagoux, et pom ce qu'ils craignoient moult le quartier des halles^ j fut envoyé le prévost à toute son armée ; et en allant trouva un sien compère, ung très boti marchand nommé le Vavassepr> qui lui dit , « Monsieur mon com- » père, ayez pitié de vous; car je vous promets » qu'il convient à ceste fois faire la paix, ou nous » sommes tous d^struits.»— «Comment, dit-il, trais- » tre, es-tu tourné? »Et sans plus rien dire, lefiertde son espée par le travers du visaige, dont il cheut, et après Iç fit tuer pat ses genii. Le chancelier et ses gens alloient pat la grant rue Saint- Denis ; Jehan l'Archer alloit par la riiç Saint-Marlin^ lui et sa eompaignie; et n'avoit celui qui n'eust bien en sa compaignie deux ou trois cents honames tous armés ou archers ; et crioiient le plus orriblement que oncques on vit crier gens : « Saint George ! saint » George! traistresFrancoys! vous tous morts! >»Èt ce ttaistre l'Archer crioit qu'on tuast tout, mais ils ne trouvèrent homtne parmi les rues, se ce ne futen la rue Sainte-Martin, quais trouvèrent devant Saiut- Merj ung nommé Jehan le Frestre , et ung autre uomtné Jehan desCroustez, lesquels esU^ent très bons inesnaigers et hômmes d'honneur > qu'ils tuèrent à plus de dix fois. En après allèrent criant , comme davant est dit» et tirant aux fenestres, espécialement au bout des rues , de leurs flèches ; niais les chaisnes qui estoient tef^ues pâmai Paris leur firent perdît toute lew forcé. Aimi allèrent à la

porte Saint-Denis, où ils furent bien receiis; car quant virent tant de peuple , et qu'ils virent qu'on leur getta quatre ou cinq canons, furent moult esbahis; et au plustost qu'ils porent, s'enfouirent tous vers la porte Saint-Anthoine , et se boutèrent tous dans- la forteresse. Tantost après vindrent parmi Paris le connestable devant dit , et les autres signeurs aussi doulcemcnt, comme se toute leur vie ne se feussent point meus hors de Paris , qui estoit ung bien grant miracle ; car deux heures devant qû'ils entrassent , leur intencion estoit , et à ceux de leur compaignie, de piller Paris, et de mettre tous ceux qui les contrediroient à mort ; et par le record d'eux ^ bien cent charretiers et plus qui venoient après l'ost , admenoient blés et autres vitailles, disant : «On pillera Paris, et quant nous au- »rons vendu nostre vitailleà ces vilains de Paris, » nous chargerons nos charrettes du pillage de Paris, »et remporterons or et argent, etmesnages, dont »nous serons tous, riches toutes nos vies. » Mais les gens de Paris, aucuns bons chrestiens et chrestiennes, se mirent dans les églises, et appeloient la glorieuse Vierge Marie et monsieur saint Denys, qui apporta la foi en France , qu'ils voulsissent prier à Nostre-Seigneur qu'il ostat toute la fureur des princes devant nommés, et de leur compaignie. Et vrayement bien fut apparant que monsieur saint Denys avoit esté advocat de la cité par-devers la glorieuse Vierge Marie , et la glorieuse Vierge Marie par-dèvers Nostre-Seigneur Jésus-Christ;

(i436) d'un bourgeois de PAUlS. l^J^

car quant ils furent entrés rledans, et qu'ils virent qu'on avoit rompu à force la porte Saint-Jacques pour leur donner entrée , ils furent si meus de pitié et de joie, qu'ils ne se porent ôncques tenir de larmoyer; et disoit le connestable , aussitost qu'il se vit dedéns la ville , aux bons habitants de Paris : « Mes bons amis, le bon roy Charles vous re- » mercie cent mille fois, et moi de par lui, de ce » que si doulcement vous 1 ùi avez rendu sa m aistresse » cité de son royaume; et s'aucun, de quelque estât » qu'il soit, a mesprins par-devers monsieur le roy, » soit absent ou autrement, il lui est toutpardônné, » El tantost , sans descendre, fit crier à sonde trompe , que nul ne fust si hardy, sur peine d'estre pendu , par la gorge, de soi loger en l'ostel des bourgeois, I ne des mesnaigers outre sa voulenté, ne de reproucher, ne de faire quelque desplaisir, ou piller perj sonne de quelque estât, non s'il n'estoit natif d'Angleterre et souldoyers dont le peuple de Paris le I print en si grant amour, que avant qu'il fust lendemain n'y avoit celui qui n'eust mis son çorps et sa chevance pour destruire les Anglôys. Après ce cry furent cerchées les hostelleries pour trouver les Anglôis; et tous ceux qui furent trotivés furent mis à rançon et pillés, et plusieurs mesnaigers et bourgeois qui s'enfouirent avec le chancelier declans la porte*Saint-Anthoine, ceux-là furent pillés; mais oncques personne, de quelque estât qu'il fust, né de quelque langue, ne tant cust mal fait contre le roy, n'en fut tué.

Item y landemain de l'entrée, jour de sabmedy , vint tant de biens à Paris , qu'on avoit le blé pour vingt sols parisis , qui le mercredi devant coustoit quarante- huit ou cinquante sols; et futle vieil marché de devant la Magdelaine ouvert, et y vendilon le blé qui plus de dix-huit ou vingt ans avoit esté fermé; et on ot cellui jour sept œufs pour ung blanc , et le jour de devant on n'en avoit que cinq pour deux blancs; et autres vitailles au cas pareil.

Item y ceux qui se boutèrent en la porte Saint- Anthoine , eux trouvèrent moult esbahis , quant ik se virent enfermez là dedens ; car ils estoient tant que tout estoit plain , et eussent esté tantost affamez. Si parlèrent au connestable, et finèrent avec par finance qu'ils s'en iroient sains et saufs par sauf-conduit ; et ainsi vuidèrent la place , le mardi dix-sept jour d'avril mil quatre cent trente-six ; et pour certain, oncques gens ne furent autant mocquez ne huyez conmie ils furent , espécialement le chancelier , le lieutenant du prévost , le maistre des bouchers , et tous ceux qui avoient esté coupables de l'oppression qu'on faisoit ou pouvre commun ; car en vérité oncques les Juifs qui furent menez enCaldéeen cbetivoisonf captivité), ne furent pis menez que le pouvre peuple de Paris ; car nulle personne n'osoit is^r hors de Paris sans congié , ne riens porter sans passe-port , tant fut pou de chose ; et disoit on : « Vous allez en tel lieu , revenez à » telle heure, ou ne revenez plus.»

Item y nul n'osoit aller sur les murs , sur peine

(i4.V)) d'un bourgeois de paris. 477

de la bart ; et si ne gaignoit le peuple, de quelque labour qu 'il feist, denier; car pour vrai les Anglois furent moult long-temps gouverneurs de Paris; mais je cuide en ma conscience que oncquçs nul ne fit semer ne blé ne advoine , ne faire xine cheminée en hostel qui y fust , se ne fut le régent duc de Betfort, lequel faisoit toujours maçonner en quelque pays qu'il fust ; et estoit sa nature toute contraire aux Anglois; car il ne voyloit avoir guerre à quelque personne ; et les Anglois de leur droite nature veulent toujours guerroier leurs voisins sans cause , par quoi ils meurent tous mauvaisement ; car adoncq en estoit mort en France plus de soixante et seize mille.

Item^ le vendredi ei^ivant^ pour la grâce que Dieu avoit faite à la ville de Paris , fut faittç la plus solempnelle procession qui fut faitte , passé avoit cent ans ; car toute l'Université , petits et grans^ furent à Sainte-Katerine du Val des Escolliers , liiascun ung cierge ardant en sa main« Et estœent plus de quatre mille , sans autres personnes que prestres ou escolliers , et pour certain oncques on ne vist cierge qui s'estaignit depuis les lieux dont ils partirent , jusques à ladite église ; que on tenoit à droit miracle ; car il faisoit uji temps pluvieux ^ venteux ; et celles choses doivent bien donner à tout bon chrestien voulenté et devoction de remercier nostre créateur , et espécialment de l'entrée qui fiit si béuignement et si doucement faitte, comme vous avez ouï devant ; et en deveroit-on

/^jS JOURNAL m%6)

faire tous les ans louange à Nostre-Seigneur ; car comme ce fut de droite prophétie , l'offertoire de la sainte messe de cellui jour en parle assez de ce faire ; car il dit : JErit vobis hic dies meniorialis y et diemfestum celebrabitis solempnem Domino in progénies vestras legitimum sempiternwn diem. Aile-* luya^ alleluya y alleluja.

Item , le dimenche ensuivant fut faitte procession générale très solempnellement ; et ce jour plut tant fort , que le pluie ne cessa tant que la procession dura , qui dura bien quatre heures , que aller que venir ; et furent les signeurs de Sainte-Geneviève moult agenez de la pluie, car ils estoient tous nus piés; mais espécialment ceux qui portoient le précieux corps de madame sainte Geneviève et saint -Marcel, orent moult de peine; car à grant peine se soustenoient sur les carreaux ; et vraiement ils estoient si trempez de la pluie comme s'ils eussent esté jettez dedens Seine ; et pour certain ils suoient si fort , qu'ils desgouttoient tous par le visaige de sueur , tant estoient vains et travaillez. Et pour certain oncques nuls de tous ceux n'en furent oncques malades ne découraigés ; qui me semble droit miracle de madame sainte Geneviève , qui peut bien faire par ses mérites , par-devers Nostre-Seigneur , et jj)lus que tant , comme il appert par-devtrs Nostre-Seignetir en sa sainte légende , comment par plusieurs fois elle a sauvé la bonne ville de Paris, l'une fois de cher temps, l'autre fois des grans eaux, et de plusieurs autres

(t436) d'un bourgeois de paris. ^79

périls. Après ce, on fist un prévost de marchans du devantdit Michel de Lalier ; après on fist eschevins nouveaux , dont Tung fut Colinet de Neufville, Jehan de Grantruë, Jehan de Belloy, Pierre de Langre, tous quatre natifs de la bonne ville de Paris ^ et fut fait prévost de Paris, ung chevalier nommé Messire Philippes de Tetnant, chevalier signeur de Ternant , de Toisy et de la Motte , conseiller du roy nostre sire , et garde de la prévosté de Paris.

Item, la dernière sepmaine de mai , furent prins les os du comte d'Arminac et du chancelier de France, sire Henry de Marie, et de son filxTévesque de Constances , et ung nommé maistre Jehan Paris , et ung autre nommé Remon de la Guerre , qui estoient enterrez en la grant court de darrière Saint-Martin-des-Champs en ung grand fumier qui là est ; et furent enterrez leurs os en l'église de Saint-Martin-des-Ghamps ; c'est assavoir le comte d'Amiinac dedensle cueur à dextre du grant autel.

Item, quant les François furent alTermez avec le parlement et les grans bourgeois et le conseil , ils. se plaignirent que le roy estoit très pouvre et toutte sa gent, et qu'il convenoit avoir de l'argent, où qu'il fust prins* Si leur fust dit:« Il faut faire ung «emprunt. » Et ainsi fut faitespécialment très grief, sur ceux qu'on cuidoit qu'ils amassent mieux les Anglois que les François ; et fut l'emprunt très grant ; et se monta à tf ès grosse spmme d'argent et d'or ; car ils furent pou à Paris de mesnaigers qui

48o JOURNAL (i436)

ïxen payassent pou ou grant. Quant ils orent cette grant somme d'argent, ils s'appointèrent pour aller devant Crail ; et y furent environ trois sepmaines ou upg mois qu'à aller, qu'à venir , qu*à mener vitaille et artillerie ; et quant tout fut prest , et qu'on y ot nioult despendu sans cop frapper , se bien pou non, ils levèrent le siège, et s'en revindrent trestous sans scavoir cause pourquoi, comme on disoit , se non qu'on leur fist entendre que grant foison d'Anglois venoient pour lever le siège : ainsi fut là de^ndu mauvaisemeot grant partie de l'emprunt. Quant ils furent revenus à Paris, si leur convint faire nouvelle finance. Si leur fut donné ce conseil qu'il convenoit fair^ cheoir la monnoie ; mais pour ce qu'ils n'avoient point assez de mônooie forgée au coing du roy Charles, ils firent crier, lemerci^edi vingt-sixiesme jour de mai mil quatre cent trente-sept , les blancs de huit deniers qui estoient au coing de Henry , qui se disoit roy d'Angleterre et de France, Us les misrent à sept deniers , si valloient mieux de six blancs pour franc, qup ceux qu'ils forgeoient au coing du roy Charles, si comme on disoit ceux à ce reconnoissants.

Jtem y le jeudi doezièsme jour de juillet ensuivant, firent de touts points cheoir les blancs que devant avoient rais à sept deniers ; et les salus d'or qui pour le temps qu'ils mirent les blancs à sept deniers, valloient vingt-quatre sols parisis , ils les mirent à vingt sob parisis; et la sepmaine de devant s'es-

{»4?7) d'un bourgeois de paris. 48 1

toient ralliés les Anglois et couroient à une lieue près de Paris, etboutoierit feux, et tuoient femmes et enfehts, et destruisoient quant que ils encontroient*

Item y en cellui temps . en la fin de juing', ting caymant (mendiant) féritrenffent d'une caymande dedans l'église desInnocents;cellelevasaquenouille et lt?€uida frapper sur la teste* Si recula; elle l'âsena ung bien pou au visage ; si lui fist une très petite esgratignemi-e, dont ung bien pou de sangissil, mais pour certain ils en furent vingt-deux jours en prinson ; et en ces vingt-deux jours oncques Té vesque de Paris ne volt réconcilier l'église s'il n'avoît. payé..*, et les deux pouvres gens n'avoient pas tant vail-»lanten toutes choses, comme la somme qu'il demandoiti Et pour ce que ledit évesque ne le volt faire , s'il n'estoit payé à sa guiise , en tous les vingtdeux jours oncques messes, matines, ne vespres, ne corps en terre ou cimetierre ne fut, ne le saint service fait de nulle heure, ne l'eaue bencfiste ; et les confrairies qui avoient en ladite église leurs îournées assignées, ils alloient faire leur service à Saint-Josse ^ en la rue Aùbry-le-Boucher,

Item y en celle année fut tant de cerises que on avoit là livre pour ung denier tournois : voire telles fois fut six livres pour ung blanc de quatre deniers parisis ; et durèrent jusques à la Nostre-Dame miaoust.

Item y celle année fut la Saint-Laurent au vendredi; et fist-on la foire comme autrefois, de toutes marchandises accoustumées à ladite journée,

MOHSTRBLET. T* XV • — JODRM. d'uW BOURG. DE PaRIS. 3 l

2^82 JOUllNAL (14J7)

Item y ou mois de septembre ensuivant , on commença à vendanger; mais oncqries mais les vendanges ne coustèrent autant comme ils firent celle année . et si ne furent oncques mais vendangeurs et vendangeuses à si grant marché ; car on avoit au commencement quatre femmes tout le jour pour deux blancs, et tel jour fut -on en avoit cinq pour deux blancs et hotteurs pour deux blancs ou pour trois ; et si avoit-on très grant marché de vivres ; et si ne furent aussi chères , passé à cinquante ans; car en toutes les portes de Paris avoit deux ou trois sergents dfe par les gouverneurs de Paris , qui sans loi et sans 4roit et par force faisoient pajer à chacun hotteur deux doubles , à chacune charrette qui amenoit cuves où il y eust vendange huit blancs, seize de deux , huit sols parisis de trois ; et ceux des garnisons d'entour Paris comme le Bois, comme Saint-Cloud, le Pont de Charrenton,avoient de chacun viltaige huit ou dix cpieuesde vin de rançon, et autant ou plus qu'ils en pilloient de nuit et de jour, «ansles grands pactisqu'ilsavoient;ettémoingnoient les gens dignes de foi , que ou bois de Vincennes tant seulement en ot bien celle année trois cent queues, et les autres ainsi, ce qu'ils porent non pas tant qu'ils voldrent. Et en celhii temps n'estoit nouvelle du roy nullement, ne que se il fust à Rome ou à Jérusalem. Et pour certain oncques, puis l'entrée de Paris, nul des capitaines fr^pcois ne fist quelque bien dont on doie aucunexHent parler , senon rober et piller par nuit et par jo ur ; et les An-

(i438) d'un bouhgeois DIS PA.nrs. 483

gloismenoient guerre en Flandres, en Normandie, devant Paris , ne nul ne les contredisoit ; et gaignoient toujours quelque forta place; et le jour Saint-Cosoie et Saint-Damien vindrént-ils jusques à Saint-Germain-des-Prés ; ne oncques nuls des gens d'armes de Paris ne* s'en voldrent mouvoir; et disoient qu 'on ne les pa^oit point .Et en vérité quantque pouvres gens de bonnes villes en leur obéissance pouvoient gaigner estoit pour eux ; et de ceux des villaiges ce qu'ils avoient gaigné ou à gaigner leur ostoient-ils ; ne nulle chose î*e leur demouroit , ne que après feu ; et pour certain ils disoient qu'ils avoient aussi cher, ou mieux, cheoirès mains des Anglois comme ès mains des François*

item y en ce tomps les bouchers de Saint-Germain-des-Prés firent une boucherie au bout du pont Saint-Michel , comme on teûrne à aller aux Augustins; et commencèrent à vendre- la vigille de Toussaint, jour Saint-Quentin.

Iteniy le jour Saint -Clément ensuivant , vint le • connestable à Paris et amena sa femme, sœur du» duc de Bourgongne ; et avoit esté femme au duc de Guienne, fife du roy.de France; et vint avecques lui i'&rchevélsque de Raims, chancelier de France et le parlement du rov*; et entrèrent par la porte de Bordelles, qui nouvellement avoit esté desmùrée.

Item y le jeudi ensuivant, vigille Saint-Andrj , fut crié à son de trompe que le parlement du roy Charles , qui depuis sa despartie de Paris avcHl esté

484 JOURWA» C1437)

tenu à Poitiers , et sa chambre des comptes à Bourges en Beçry ,»se tendroit désormais au Palais-Royal à Paris, en la fourme *et manière que ses prédécesseurs rois de FVance l'avoient accoustumé à faire; et commencèrent le four Saint-EIoy , premier jour de décembre mil quatre cent trente-sept. Et ainsi fut fait, et fàrént rapp«Ués aucuns bourgeois par douceur, qu'on avoit mis hors après la départie des Anglois, parce que moult estoient favoureux aux Anglois pour leurs offices ou autres causes; et leur fut tout pardonné très doucement, sans reprouche, etsans malmeltre eux ne leurs biens.

Item y celle année fut tant de gavez , qu'on avoit celle année le boisseau pour deux doubles, et tant de poreaux^qu'on avoit une grosse botte pour ung denier, qui l'année devant coustoit quatre doubles.

Iterriy pois, fews furent à si grant marché, qu'on avoit fèves pour dix deniers le boissel , belles et grosses, et pour quatorze (ïeniers bgps pois, et très bon vin partout Paris pour deux doubles , blanc et vermeil *

Item y en la fih de novembre , la vigille Saint- Andry , commença à geler si fôrt, qîi'elle dura jusques àkaresme-prenaht , qui fut le douziesme jour de février ; et en cellui temps ue plut point, mais moult negea.

Item, celle nuyt de karesme-prenant^ àlieure de my-nuit, ou environ, prindrent les Ahgloysla ville de Pontoise , par la grant négligence du capitaine , qui estoit seigneur de l'Isie^Adam , qui

(ii^?) t>'uN BOURGEOIS DE PARIS* 485

n'estoit pas si saige comme mestier eust esté , car il estoit très convoiteux; et bien*y parut ; car on disoit qu'au jour que la ^i|le fut pr4nse, qu'il y avoit de blé plus qu'il n'en falloit» pour deux ans tous entiers pour fournir ladite viUe, et il en avoit très pou à Paçis ; mais on(îqples , pour prière que ceiix de Paris peussent faire , il «'çn volt oncques laisser venir grain •à la ville de Paris ; et lui voulaient donner les marchants de Pontoise de chascun sextier quati|| francs pai;^siç. Or perdit tout ; premièrement, honneur, car ils'enfouyt honteusement sans deffendre ne lui ne la ville. Ainsi par lui furent les bonnes geps ti^és et leurs l^iens perdus, et ceux qui ne furent tués furent mis eu diters lieu:»: en prinsons, et mis à si grant, finance , qu'ils ne porent payer ; pourquoy plusieiifs moururent dedans les prinsons. Aipsi fi^ tout ce mal par lui ; et enforceales ennemys, et greva tajjl par sa mauvaise garde Paris et le payS d'entour que à peine le pourroit-on raconter î car aussitost que la ville fut prinse, trois ou qu3t»e joiirs après le blé enchérit à Paris à la mqitié, ét tout portaige de grain; car nul n'osoit venir à Paris, pour les Angloys qui par toutcouroient»autour de Paris. Et fut la veille du premier dimenche dekaresme, vindrent à douze heures de nuyt ou environ assaillir Paris, parce que les fossés estoient gelés ; mais ils furent si bien reboutés par canons ou autrement, qu'ils y gagnèrent pou, et que tout bel lepp fut de leur esloigner . Jtem , la première sepiiïaine de karesme fut crié

486 JOURNAL (i438)

à son de trompe,. que nul boulanger ne fist plus pain blanc / ne ^asteaux , ne escfaaudés , afin que les bourgeois qui avoie^t -du blé cuisiss|lnt,

Item^ lj3L gelée avoit tellement fait mourir toute la verdure, que à la fin de, mars on n'en trouvoit quelque pou , sn ôon ung peu de poreaux qui coustoient une. petite botte'quatte deniers , qu^on avoit eu en janvier pour ung denier , et oingnons très chers , et pommes très chères ; car le quartercto de cappendu un. pou grosses coil^toit sept* blancs; et si ne vint tiuUe^ figuer; mais il fust le meilleur miel qu'on eust veu grant temps avoit , et à bon marché , car la pinte, ne coustoit que deux blancs ; et si avoit-on le molle de bûche en Grève pour dix blancs. •

Item , le pain fut moult cher, car le sextier de très petit seigle coustoit q«iarante quatre sols ou trois francs , et le froment quatre francs.

Item y lasepmaine pèneuse, le mercredi vingt* sixiesme jour de mars de l*an quatorze cent trentesept , furent descoHés t^ois hommçs , l'ung ad vocat en parlement , nommé ftiai^tre Jacques de Cunaj, et ung autre de la chambre des comptes, nommé maistre Jacques Rousseau , et %in varlet de boucher qui estoit devenu poursuivant , qui portoit aux ennemis anciens de. France tous les secrets qu'on faisoit à Paris, et lui egvoipient les deux devantdiz , et ung autre nommé maiçtre Jehan le Gler; lequel fut mené ,en ung tomberel à voir la journée que les deux dessusdiz; furent descollés ,

(1438) d'un bourgeois de PABIS.

et après condampné perpétuellement en orihliette, pource que clerc estoit, elles deux estoient '^gi;^ mes. Lesijuelx recongnurent,espécisJment m^^istre Jacques Rousseau^ que quant aucunes bonnes villes que les Angloys lenoient se vouloient mettre^ en l'obéissance du roy de France , et que le^ bourgeois le mandoient au connestable et au chancelier qu'on feust prest de ce faire , à tel jour les faux traistresdevantdiz le mandoient aux Angloys, qui tantost faisoient grants garnisons 4e gen^ d'armes , et faisoient copper testes à desroy , et bannissoient gens , et prenoient le leur sans merci, et tuoient et boutoient feux, ès villaigeà d'entour , et menoient tous les biens en leurs garnisons.

Iterriy lasepmaine de Pasques, l'an quatorze cent trente-huit, fut prins à Beauvais, en Brie, un nommé Mille de Saux, lequel estoit procureur de parlement, qui avoit esté autrefois prins et avoit promis d'estre loyal et avoit baillé, sa foi et mis sa femme et deux fils qu'il . avoit en hostaige; mais de tout ce ne tint compte de foy , ne de femmes , ne d'enffents , mais devint le plus fort larron , bouteux de feux et de tout autre maléfice qui fust en France ni en Normandie ; et si estoit du maudit conseil des trois devantdiz, et pour , ce ot41 la teste coppée et son varlèt, le diziesme jour d'avril qûalèrze cent trentehuit; et cettuy Mille enseigna plusieurs grants caves et anciennes touchants à quarrières , desquelles on ne savoit riens^ parmi lesquelles on de-

488 JOUUNÂL

voit bouler les Anglojs dedens Paris : mais Dieu ff^h tout scet ne le Tolt consentir. Un pou après , en celluy mo^s , prindrent les Angloys le chastel pommé Ourville, qui estoit au Galloys d'Aunoj, lequel chastel il perdit par sa mauvaisetié ; car les Soudan qui le dévoient garder, il ne vouloit pajer de leurs gaiges; par quoy ils furent cause de la prînse du chastel; et fut sa femme prinse, et fut menée à Meaux, qui estoit en cellui temps en Fobéissance d*s Anglojs; comment elle fut desmenée des Anffloys, on s'en taist.

Item , il perdist toute sa chevance ; et si fist la prinse de éestuj chastel , tant de mal à Paris, que homme ne le povoit nombrer; car il estoit sur les chemins de Flandres , et de Picardie et de Brie , et briefsur touts les chemins dont il povoit venir biens à Paris. Brief , il fist tant de mal à Paris , car il fust prins à l'entrée de juillet que on devoitcuillir les blés; si convint mettre grant garnison à Sainet-^Denis, pour garder les laboureurs; mais, pour certain, on ne scavoit duquel on avoit le meilleur marché , ou des Anglois ou des Eran'cois; car les François prenoient pactis et tailles de trois mois en trois mois ; et se les pouvres laboureurs n'avoient de quoi payer, les gouverneurs les habandonnoient aux gens d'armes; les Angloisles^déKvroient quand ils les povoient prendre par rançon. En celui temps fust mis le siège devant Montereau , le jour Sainct-B^irthélemy, en aoust, dont il convint que ceux de Paris payassent une trop grosse

(i438j D*UN BOUIIGEOIS DE PAllIS.

taille , qui moult les greva ; car il n'estoil nul qui gaignast, se non ceux qui avoient blé ou orge à vendre ; et si estoit le blé tant cher ou droit cueur d'aoust, à l'entrée de septembre, que le plus petit blé valloit quatre francs , le fromment six francs , Forge quarante sols parisis^ et si ne mangeoit-on point de pain blanc.

Item y le jour de la my-aoust chanta-t-on en la chappelie Sainct-François aux Pelletiers, en l'église des Innocents, la première messe de la glorieuse Assomption de la glorieuse vierge Marie Nostre-Dame.

Item y en celui mois mil quatre cent trente-huit de septembre , on fist de rechief à Paris la plus estrange taille qui oncques mais eust esté faite y car nul en tout Paris n'en fust excepté , dequelque estât qu'il fust, ne évesque, abbé, p;^ieur, moine, nonnaine, chanoine, prestre bénéficié ou sans bénéfice, ne sergents, ménestriers, ni les clercs des parroisses , ne aucune personne de quelque estât qu'il fust. Et . fust premièrement fait une grosse taille sur les gens de Féglise , et après sur les gros marchands et marchandes ; èt payoient l'un quatre mille francs , l'autre trois mille , ou deux mille huit cent , six cent, chascun selon son estât ; après aux autres moins riches, à l'ung ceqt francs ou soixante, cinquante ou quarante; trestout le moindre paya vingt francs ou au-dessus ; les atitres plus petits au-dessous de vingt freines et au dessus de dix francs. Nul ne passoit vingt francs , ne nul ne

^QO JOURNAL (i45S)

payoit matns de dix francs ungs; et autres plus petits , nul nepassoit cent sok ne mains de quarante sols parisis. Après cette douloureuse taille feirent une autre très deshonneste ; car les gouverneurs prindrent ès églises les joyaux d'argent , comme encensiers, plats, burettes, chandeliers, paix; brief de touts vesseaux d'église, qui d'argent estoient, ilsprenoient sans demander ; et en après ils prindrent la grigneur partie de tout l'argent monnojé qui eStoit au trésor des confrairies. Brief, ils prirent tant de finances à Paris , que à peine en seroit homme cru , ef tout sous l'ombre de prendre le chastel de Montereau et la ville. Et feurent devant sans riens faire depuis la my-aoust jusqu'au jeudi onziesme jour d'octobre ensuivant , landemain Sainct-Denis, qu'ils prindrent la ville par assault, et les gens d'armes se meirent dedens le chastel à garant. Après plusieurs fois parlementèrent ensemble , mais ils ne porent accorder. Si assaillirent le chastel par plusieurs fois, et gettèrent de leurs canons et d'autres traits , tant et si souvent , que grandement grevèrent le chastel et ceux de dedens; et aussi traioient ceux de dedens à ceux de dehors ; mais pou leur vallu , mais ils virent bien que longuement ne poroîent tenir le chastel qu'ils ne feassei^t destruits. Si parlementèrehtau roy; et ad ce s'accordèrent, que les Anglois s'en iroient Sauves leurs vies, comme estrangiers conquérants terre ; car ils ji'estoient .pas venus eu France de leur autorité ; et touts ceux qui avecques

fi4S8) D*UN BOURGEOIS DB PARIS, ^Ql

eux estoient de la langue de France, se rendirent à la Toulenté du roy. Et ainsi fust fait , dont la plus grant partie d'iceux François reniés feurent pendus par leurs gorges * et aucuns autres allèrent en longs pellerinaiges une corde au col. Cet appointement fut fait le sabmecU dix-neuviesmejourd'octobre l'an mil quatre cent trente-huit. Et lemardiensuivaut rendirent le chastel et s'en allèrent, et ceux de Paris s'en lindrent bien mal contents; et ne feirent pour laprinse du chastel ne joie, ne feu allumèrent, ne s'en tindrent compte comme ils feirent pour la prinse de la ville ; car on sonna partout les mostiers de Paris , on fist partout joie et liesse toute nuit, et feux et danses; et tout ce fust deslaissé, parce qu'on avoit çiinsi délivré les Anglois , qui estoient trois cents, ton ts meurtriers et larrons. La plus grant partie d'euxsemeirenten larivière pour plus emporter de leurs bagaiges; et quant ils passèrentpar-devant Paris, il fust crié,sur peine de la hart, que nul ne nulle ne fust si osé ne si hardy de leur dire pis de leur nom ; dont le peuple de l?aris fust moult malcontent ; mais à souffrir le convint pour celle fois : car de nulle rien ils n'osoient parler qui touchast le bien publique , car ils a voient tant d'oppressions , tant de tailles devantdites , tant de malgaignes , tant de grant charté de pain et de touts autres vivre| que oncques on eust veu puis cent ans. Mais l'espérance de la venue du roy les confortoit ; laquelle fnst bien en vain ; car quant il vint à Paris, lequel j vint landemain de la feste

JOITKNA.L (i|38)

de Sainct-Martia d*yver, Tan mil quatre cent trente-huit , dout on fist aussi grand feste comme on povoit faire à Dieu ; car à Tentrée de la bastide Saînct-Denis par où il entra, tout armé au cler et le dalphin , jeune d'environ dix ans , tout armé comme son père le • roy , à l'entrée les bourgeois lui meirent ung ciel sur sa teste que on a à la Sainct-Sauveur à porter Nostre-Seigneur; et ainsi le portèrent jusques à la porte aux Painlres dedens la ville ; et entre ladite porte et la bastide avoit plusieurs beaux mystères, comme à la Portedes-Champs avoit angles chantants ; et à la fontaine du Ponceau Sainct-Denis , moult de belles choses qui moult longues seroient à raconter ; devant la Trinité , la manière de la Passion comme on fist pour le petit roy Henry, quant il fust sacré à Paris^ comme devant est dit.

Item y à la porte aux Pain très aussi et devant Chastelet et devant le Pallays , sinon que depuis ladite porte aux Paintrestout fut tendu à ciel jusqu'à Nostre-Dame de Paris , se non le grand pont. Et quant il fut devant l'hostel-Dieu ou environ , on ferma les portes de ladite église de Nostre- Dame, et vint l'évesque de Paris, lequel apporta ung livre sur léquelle roy jura , comme roy , qu'il tendroit Joyalment et bonnement tout ce que bon roy faire devoit. Après furent les portes ouvertes, et entra dedans l'église et se vint loger au Pallays pour celle nuit ; et fist-on moult grand joie celle nuit , comme de bucciner , de fiaire feux en-my les

(i458) d'un BOUUOEOTS DE PAUIS.

mes , danser, manger et boire, et de sonner plusieurs instruments. Ainsivint leroy à Paris comme devant est dit. ,

Item y le jour Sainte-Katherine ensuivant , fut fait ung moult soUempnel service à Saint-Martindes-Champs, pour feu le cômte d'Arminac, qui fut tué comme devant est dit , environ dix-neuf ans devant dedans le Pallays; et j ot bien ce jour dix-sept cents cierges allumés et de torches à la value ; et tous prestres qui voidrent dire messe , furent payés. Mais on n'y fist point de donnée ; dont on s'esbahit moult , car tel quatre mille personnes y allèrent , qui n'y fussent jà efatrés , s'ils n'eussent cuidé qu'on n'y eust fait donnée ; et les maudirent qui avant prièrent pour lui; et tout ce service lit faire le comte de Pardriel (Pardiac) ou de la Marche , le maisné fils du cotnte d'Arminac devantdit, et y fut le roy et chevaliers d'Anjou et tous ceux de Nostre-Dame et des collèges de Paris, tous revestus.

Item y après dit le service, furent portés les os dudit comte à Nostre-Dame-des-Ghamps , accompaijgnés de grans lun^naires et de gens tous vestus en noir ; et là fut laissé jusqu'au mercredi suivant; et ce jour disna le roy à Saint-Martin-des-Champs; et le mercredi furent empoi$és les os dudit comte en son pays d'Arminac. Et en ce tëmps'avoit à Paris grand , foison de gens d'armes ; et envijk)n quarante ou cinquante larrons' qui s'estaient boutés dedans Chevreuse , couroient tous les jours jus-

JOURKAL (t43«)

ques aux portes de Paris , et prenoient hommes , bestes , voitures ; et devers la porte Saint- Denis, ne scai quels larrons qui estoieut à guette venoient prendre les hommes et les projes jusques emprès les portes de Paris ; et pour ce point venoient toutes les sepmaines ; et quant ils estoient trois ou quatre lieues loing , les gens d'armes qui à Paris estoient s'armoient tout à loisir , et se partoient sans convoi ; et tantost s'en revenoient , puisqu'ils avoient fait manière; et pour ce enchéri tout grain; car le blé valloit cinq francs et demi, qui n'estoit que mesteil ; orge soixante sols , fèves menues cinq sols parisis le boessel , pois au pris , huille cinq sols parisis la pinte , la livre de beurre salé six blancs et tout à forte monnoie. Et depuis que ie roy estoit entré à Paris, tout enchérit, comme dit est , pour ces larrons qui toujours estoient en em* busches emprès Paris ; ne roy, ne duc, ne comte, ne prévost , ne capitaine n'en tenoit compte , ne que s'ils fussent à cent lieues loing de Paris,

Item y cel an grand année de choulx et de navés ; car le boessel ne coustoit que six deniers parisis , par quoi les gens appaisoient leur faim et à leurs enflPents.

Item y le fruit faillit partout , se non de nelBDies et de pommçs de boiai^ et si ne fut nulles noix ou nulles amendes.

* lient y. le roy se despartit de Paris le troisième jour de décembre mil quatre cent trente-huit^ sans ce que nul bien y fist à la ville de Paris pour lors;

(i438) d'un bourgeois de paris.

et sembl oit qu'il nefust Tenu seullement que pour voir la ville ; et vraiment sa prinse de Montereau et sa venue cousta plus de soixante mille francs à la ville de Paris où qu'ils fussent prins.

Item y le jour de la Typhaine, les larrons de Chevreuse , environ vingt ou trenfie , vindrent à la porte Saint-Jacques et entrèrent dedans Paris , et tuèrent ung sergent à verge qui estoit assis à ung huys, et s'en r'allèrent franchement, etprindrent trois des portiers gardant la porte et plusieurs autres pouvres gens, sans la proye qui ne fut pas petite ; et si n'estoit que douze heures de jour ou environ; et disoient : « Où est vostre roy, il est mucé. » Et pour les coursesque lesdits larrons faisoient, enchérit tant pain et vin que pou de gens mangeoient de pain leur saoul , ne pouvres gens ne heuvoient point de "vin.

Item y ceux de Montargis firent semblablement et rendirent ces trois places.

Item y Montargis s'estoit autrefois rendu par ainsi qu'on devoit donner grand finance; laquelle ung grand seigneur qui la devoit porter la joua aux dés. x\insi estoit tout gouverné; et se rendirent la darraine sepmaine, l'an mil quatre cent trentehuit du mois d'octobre.

Itemy la mortalité fut si grande, espécialement à Paris ; car il mourut bien à l'^ostel-Dieu , en celle année , cinq mille personnes , et parmi la cité plus de quarante-cinq mille ^ que hommes , que femmes , que enffents ; car quant la mort se bou-

toit en une maison, elle en emportoit la plus grant partie des gens , et espécialement des plus forts et des plus jeunes.

Item y de celle mort trespassa l'évecque de Paris, nommé sire Jacques, ung homme très pompeux, convoiteux, plifc mondain que son estât ne le requerroit ; et trespassa le deuxiesme jour du mois de novembre , Tan mil quatre cent trente-huict.

Item^ en ce temps venoient les loups dans Paris par la rivière , et prenoient les chiens ; et si mangèrent un enffent de nuit en la place aux Chats , derrière les Innocents.

hem y le jour Sainte-Geneviève et landemain, et letroisiesme jour ensuivant, tonna, espartit, gresla aussi fort comme on vit oncques faire en esté, temps au matin et après disner; et estoit tout aussi cher comme devant est dit,

liemy ou mois de janvier futprins par les Anglois le chastel de Saint-Germain-en-Laye, et fut par ung faux religieux de Sainte-Geneviève, nommé Garbonnet, lequel estoit prieur de Nanterre ; et se fist privé du capitaine dudit Chastel; et tant fîst, qu'il y entroit à quelque heure qu'il vouloit , et sçavoit toujours où les clefs estoient, que on ne se défioit point de lui ; et le mauvais homme alla à Rouen , et promist au comte de Warvic que se il lui vouloit donner trois cents salus d'or, qu'il lui rendroit le chastel ; et on les lui bailla, et le faux traistre leur livra l^hastel au jour qu'il leur avoit promis. Et environ douze ou quinze jours après

(i458) D*UN BOURGEOIS DE PARIS.

fut prins et recongnut toute la trayson, et fut jugé à prinson perpétuelle, chargé de gros fers , jambes et bras, et ne manger jamais que pain et eau, et , très pou.

Item y fut la ville de Paris sans évesque jusques vingt-un jour de février ensuivant, la vigille de la chiaire Saint-Pierre , que en fist évesque de Paris l'archevesquedeThoulouse, pour ce qu'il estoitdu conseil du roy. Il ot l'ung «t l'autre; et aussitost qu'il fut confirmé, il se transporta à son archeves- • ché , et laissa que à Pasques et ajix quatre-temps de la première sepmaine d© Kareso^p, il convint prendre et prier autre prélat pour faire les ordres et autre divin service, appartenant à soi de faire. Et en cellui temps il n'avoit ne roy ne évesque qui tenist compte de la cité de Paris; et se tenoit le roy toujours en Berry ; ne il ne tenoit compte de risle-de-France> ne de la guerre, ne de son peuple, ne que s'il fust prinsonnier aux Sarrazi|is. Et diton par commun langaige selon signeur mesme rî.uite. Car en vérité les Anglois couroient toutes les sepmaines deux ou trois fois autour de Pai^, et pilloient, tuoient et rançonnoient ; et pour certain, le connestable , ne les capitaines ne s'avançoient de leur deffendre aucunement, ne que s'ils fussent <Je leur party.

Item y en celui temps, avoit si cher temps à Rouen, que le sextier de bien poiivi^e blé coustoit dix francs , et tous vivres au prix , et trouvoit-on tous les jours en my les rues les petits enffents morts

MOHSTRCLET. T* XV. JôTIRIf. d'cW BOURG. DE PaRIS. 32

JOUnîTAL f«438)

que les chiens mang^eoient ou les porcs, et tout par la cruauté de Tarchevesque, qui estoit homme plein de sang y et avecques lui prévost qui avoit esté de Paris , messire Symon Morhier , cpii élevé leur a tant de maletostes y qiie nul ne povoit vivre en la cité de Rouen , s'il n'estoit à eux ^ ou se il n'estoit moult riche paravant; ainsi estoit gouverné.

Item, en cellui an mil quatre cent trente-huict, fust si largement verdure , comme porée , choux , poreaux, navez, j>ersin» cerfeuil, et toute autre verdure appartenant à corps d'homme nourrir , car au mois de janvier jusques à la Saint Jehan, on avoit phis de verdure pour ung tournois à la Chan* deleur et devant et après, qu'on avoit eu l'année de devant en avril ne en may pour deux blancs ou trois.

Item y environ huit jours après la Saint-Pierre, fut le persil et le cerfeuil tant cher que on n'en povoit finer. Pour vrai on vendoit quatre doubles ou six deniers autant de persil ou de cerfeuil que oa avoit eu quinze jours pour un nevet.

Item y à la Saint-Jehan ou environ enchérit tant le blé, que pour vrai, un sextier de bon mestel vaUoit huict francs, et ung sextier de seigle valloit six francs, et la mesure de suif six3ol$ parisis; la peinte d'huile de noix six sols ; la livre de chandelles quatre blancs.

I^ein, en cellui temps vint le connestable à Paris, et amena avecques lui ung grant tas de larrons, et

(i438) d'un bourgeois de pawis. 499

fist entendant qu'il estoit venu pour prendre Pontoise, et les mena environ la ville; et la regarda tant seulement de loing, et dist qu'elle estoit moult forte à prendre , et qull n'avoit pas assçz gens ; et s'en retourna sans autre chose faire , lui et ses larrons, tout gastant les blés , les granges et les eritaiges des bonnes gens, avant qu'ils fussent bons, espéeialement les cerises, quicommencoient à roo^ gir ; et ce qu'ils ne povoient manger, comme fèves nouvelles et pois , apportoient-ils à grant sachées.

Item y la darraine sejnnaine de juin, vint ung autre aussi mauvais ou pire , nommé Je çonite de Perdriel (Pardiac), qui fut filsducomtç d'Arniînac, qui fut tué pour ses démérites, et. admena une autre graritconapaignîe de larrons et de murdriers, qui, par leur mauvaise vie et détestable gouvernement, furent nommés les escorcheurs. Et pour vrai ils n'estoient pais mal nommés ; car aussitost qu'ils venoient en quelque ville ou villaige, il convenoit soi rançonner à eux à grant finance,' ou ils desgast(Ment tous Im blés qui y estoienl;, qui encore estoient tous verds ; et firent entendant qu'ils dévoient pï^ndre Meaux d*assaiii, où par gens qui dévoient leur Uvrer^^ou par composition ou autre"ment, et firentcJiarger canons et prendre tout le pain qu'on trouvent, et orent l'argent largement ; car on cuidoit qu'ils deussent trop bien faire la besongne ; mais il^ ne passèrent guères par-de là le chastel de Dampmartiiiv«t là pilloieDt, tuoient, rançon*^ noient les blés et tous autres gaignaiges, sans autre

5oO JOURNAL (i4S8)

bien faire. Ainsi besoingnoit le connestable Je France, Artus, comte de Richemoat. Et pour vrai les prisonniers Angloys disoient à Paris et ailleurs quant ils avoient payé leur rançon et qu'ils esoient ^n leurs lieux, que les Angloys disoient pleinement : « Par saint George ! vous povez bien crier » et braire à vostre connestable qu'il vous secoures ; » car par saint Edouard, tant qu'il sera connestable, » nous n'avens point paour que nous soyons combattu » qu'il puisse. Car quant il veut faire une bonne » armée pour faire le bon varlet et pour avoir de » vostre argent, nous le savons de par lui ou de par » autres, toujours trois ou quatre jours d'avant; car » par saint George ! lui bon Angloys, et à secret et en » appert. » Mais aucuns tenoient qu'ils le disoient pour le mettre en haine du roy et du commun ; mais la plus saine partie le tenoit pour très mauvais homme et très couart. Brief, il ne challoit ne de roy, ne de prince , rie de commun , ne de ville pu de châstel que les Aagloys preissent ; mais qu'il eust de l'argent né lui challoit du demoirant ne de quelle part. Brief,' il n'estoit à rien bon au regard de la guerre ^ et laisspit et souffroit aux gros qui avoient les grants greniers pleins de blés et d'autres grains, vendre aux poutres gens tant comme ils vouloient. Mais qu'il eti eust un émolument ou prouflBt, il ne lui challoit comment ils le vendissent. Et tant les laissa faire à leur guise, que la première sepmaine de juillet , qui vouloit avoir un sextier de bon blé, il coustoit neuf francs très bonne mônnoie , et les

(i458) d'un boukg^e(HS de pauis. 5oi

fèves pour faire mouldre six francs. Et pour <:e que le peuple ne se povoit taire, il fist le boii variât , et fist mettre le siège devant la cité de Meaux; mais ce fut quant ils orent tous cuillis leurs seigles et leurs potaiges. Et ne faisoit mie en deux mois^ ce qu'il deust avoir fait en huit jours ; car il cornmenes^ dès le moys de mai à dire à ses gens qu'il se convenoit ordonner pour y aller; et si fut avant le dix-neuviesme jour de juillet qu*iVne ses gens y missent le siège ; lesquels gens estoient les plus mauvaises gens que on eu^t oncques veii au rovaume de France ; et se faisoient appeler les escorcneurs ; car telxjçs devoit-on tenir partout où ils passoient, car après eux ne venoit rien ne que â^ès.feu.

Item y ils assaillirent la ville le douziesme jour d'aoust ensuivant , et la prindrent par force , et y ot aucuns, prips à qui on coppa les testes.

Item y le marché ne pot estre prins; et se mi-r rent bien six. cents Angloys deden&qui le tindrent moult bien, jusques à ce que fq roy vint à Paris la seconde foys puis l'entrée des FrancQys, et y entra par la porte Saint-Antoine, le heufviesme jour de septembre , landena^n de la Nativité Nostre- Dame ; et le jeudi ensuivant alla à . Saint-Denis faire chanter pour sa sœur, dame Marie de Poissy .

Item y le dimanche ensuivant rendirent les An^ gloy& le marché de Meaux leurs vies sauves et leurs biens; et furent admenés par eau à Paris, et y furent deux jours sur la rivière, es bateaux.

Item y le darrain jour de septembre se partit le

5o2 JOUUMAr. (i43S)

roy dé I^aris, et alla à Orléans ; et landemain^ entre le jeudi et le vendredi, vindrentlesAngloys, environ mjDuit, en la ville de Nostre-Dame des Champs, et boutèrent feux ; et prindrent hommes et biens ce qu'ils porent.

Iterriy le vingt-quatriesme jourd'aoust. Tan quatorze cents trente-huit, fut prins en la rivière de Seine, devant les Bernardins ou environ, ung poisson qui avoit , entre queue et teste , sept pies et demi au pié du roy de Chastellet largement.

Item y en cellui temps, espécialmenttant comme roy fut à Paris , les loups si esragés de manger chair d'hommes, de femmes ou d'enffents, que en la darraine sepraaine de septembre, estranglèrenl et mangèrent quatorze personnes , que grants que petits, entre Montmartre et la porte Saint-Anthoine, que dedens les vignes, que dedens les marès; et s'ils trouvoient ung troupeau de bestes, ils assailloient le berger , et laissoient les bestes, La vigile Saint-Martin fut tant chassé un loup terrible et orrible , qu'on disoit que lui tout seul avoit fait plus des douleurs devantdites que toutes les autres ; celui jour fut prins , et n'avoit point de queue ; et pour ce fut nommé Courtault ; et parloit-cm autant de lui comme on fati du larron de bois ou d*ûng cru^ cappitàine ; et disoit-on aux gens qui alloient aux champs : « Gardez-vous de Courtault. »Icellui jour fut mis en une brouette, la gueule ouverte, et mené parmi Paris ; et laissoient les gens toutes choses à laire, fust boire, fiist manger ou autre chose né-

(l4^9) I>*^^ BOUilGEOIS DB PÂIlIS. 5o3

cessaire que que ce fust, pour aller voir Gourtault ; et pour vrai il leur vallut plus de dix francs la cuillette.

Item^ en celle année fut tant de gland de chœne, qu'on le vendoit à la halle emprès Tavoyne, a aussi grand sachées comme blés.

Item^ le seiziesme jour de décembre viodrent les loups soudainement y et estranglèrcnt quatre femmes mesnaigb*es ; et le vendredi ensuivant ils en affoUèrent (estropièrent) dix-sept en tour Paris, dont il en mourut onze de leur morsure ; et faisoient en ce temps ceux qui gouvernoient de par le roy , nouvelles subsides ; car ils ordonnèrçat que quelque beste à corne comme bœufs au vaches qui seroient vendus au marché -payeroit quatre solsparisis y le pourcel huit blancs^ le mouton ou brebis quatre blancs.^ Et avec ce firent un(e très grosse taille et très grevable j car cpn n'avoit payé devant que quarante sols, il payoit six livres, car elle doubla deux foys ; et aussitost comme Ûs venoient pour être payez, et ou ne les payoit , on avoit tantost après sergents eu ^rnisdn , qui moult grevoient le pouvre commua ; car quant ils estoient dans les maisons , il les convenoit gouverner de grans despens ; car c'estoient les varlets au deable, ils faisoient du mal trop plus que on ne leur com-* mandoit* ^

Item^ en cellui an , en janvier et février , vint moult grant foison de porcs ; mais les faux gouverne urs, quànt ils virent la grant abondance^

5o4. JOURNAL (1439)

fls firent tant enchérir le sel, que le boessel de sel coustçit vingt-deux sols parisis , et encore on n'en povoit finer pour $on argent , et furent à Paris perdus très grant foison de porcs qu'on avoit tuez par deflPaulte de sel , car les gouverneurs ne vouloient que on l'amenast que par chevallées ^ pour vendre plus à leur voulenté ; et disoit-on pour vrai que tout ïSè faux gouvernement ne procédoit que du faux malice de Fabbé de Saint-Mor-des-Fossez.

Item y en cella année fust tant de tauppes, que tous les jardins én estoient gastez.

Item^ ea celle année furent les Escorcheurs en Bourgoigne; et en une grant court du pajs mirent toutes les bestes à corne comme vaches beufs qui labouroient aux champs, qu'ils porent trouver, sans les bes(es à laines et pourceaux et autres bestail ; et tous firent mourir de faim , parce qu'ils t urent trop sans manger là-dedans ; et fut pour ce que les gens du pays ne porent payer si grant rançon qu'ils demandoieut*

Ilem^ en celle année furent les escorcheurs devant Avranches , et y mirent le siège ; et en estoit chef le connestabie le comte de Richemont ; et estoient bien quarante mille contre huit mille Anglois , et firent lever le siège à grant de^onneur, voulsissent ou non.

Item y en cellui têxnps le roy et son filx furent à descort par le conseil d'aucuns des seigneurs de France , comme le duc d'Anjou , le connestabie , lesquels furent avec le roy et le duc de Bourbon

(i44o) d'un bourgeois Dë PAUlS* 3o5

avec le dalphin et ung grant nombre qu'on nommoit les plus larrons qu'ils lussent ou remenant du monde, et estoient nommez les Escorcheurs; et faisoient guerre ou pouvre peuple si forte , que on n'osoit issir hors des bonnes villes ; et quelques personnes qu'ils encontrassent , ils lui demandoient qui vive. S'ilestoit de leur parti,. il n'estoit seulement que desrobbé de quant qu'il avoit ; et s'il estoit d'autre parti, il estoit tué et desrobbé, ou mené en prinson , dont jamais il n'issoit , tant estoit tiré à gehaine, et mis à grant rançon, que jamais ne la pouvoit payer ; et par celle cause n^ouroit dans leurs prinsons.

/ife/Ti^ilsmangeoient char en karesme, fromaige, lait et œufs comme en autre temps. En cellui temps se bouttèrent dedens Corbeil et dedens le le bois de Viûcennes et à Beauté.

IterUyle premier dimanche de mai, l'an mil quatre cent quarante , environ une douzaine de ces Escorcheurs vindrent à Paris ; et après disner allèrent jouer en l'isle Nostre-Dame avec autres gens, et regardèrent les toilles des bourgeois de Paris qu'on blanchissoit, et très bien les advisèrent; et quant ce vint sur le soir, ils firent semblant s'en venir et se mucèrent( cachèrent )en lieu qu'ils a voient espié; et à minuit ou près vindrent en laditte isle , et prindrent touttes les toilles de lin , sans prendre une seule de chanvre, et navrèrent les gardes de plusieurs plaies , et dit-on qu'ils valloient bien quatre cent livres pari^ ; et s'en allèrent droit à Corbeil ;

Goo

5o6 JOUUNAL (*44a)

et ung vieil chevalier nommé messire Jehan Foucolt, et le cappitaine du bois qui les deussent avoir reseoussés , s'en allèrent partir à butin à Corbeil.

Item y celle année fut tant de hannetons et si largement y que on ne les avoit oncques mais vu venir à si grant abondance ; mais il fi^t si grant froit la première sepmaine de juing et si grant vent et pluie , qu'ils n'orent point de longue durée.

Item y il fut de tauppes partout , que on n'avoit oncques mais vu ; car pour vrai ils gattoîent touttes les semences que on m^toit en terre ; et si avoit tant dès lors , qu'il ne demouroit rien en arbre qui fruit portast , ne cosses de pois ou de fèves.

Item y en ce temps avoit moult cruelle guerre, entre le roy et son fîlx ; et estoit le duc de Bourbon à l'aide du filx contre le père ; et se tenoit en fortes villes ou pays de Bourbonnois, accompaigné de foison gens d'armes, qui tout destruisoient son pay§^ Et d'autre part le roy estoit au pays de Berry ; car pour certain on aUoit bien dix ou douze lieues que on n'eust trouvé que boire ne que manger , ne fruit , ne autre chose , et si estoit ou droit cueur d'aoust ; et tuoient et coppoient les gorges les ungs aux autres, fust prestre, clerc, oti moine, nonnain, ménestrel ou hérault, femmes ou enffents. Brief il n'estoit homme nie femme qui osast se mettre en chemin pour chose qu'il eust à faire , et prenoient les villes les ungs aux autres. Corbeil fut prins au nom du duc de Bourbon ; Beauté et le bois et les autres estoient de par le roy ; et ceux

(i44o) d'un bourgeois de paris. 607

de Corbeil allèrent faire une course pour piller sur les champs* Et aussi tost qu'ils furent ung pou esloignez de Corbeil , ceux de la ville leur fermèrent les portes; et leur cappitaine, qu'on nommoit messire Jehan Foucault , chevalier , se bouta dedens le chastel , et lui et ceux qui estoient demourez pour garder la ville ; et tantost ceux de la ville, quant ils virent qu'il s'enferma ou chaslel , l'assiégèrent ; et quant ils se virent ainsi assiégez , si jouèrent à tout ; car ils avoient assez canons et artillerie , dont ils dommaigèrent moult ceux de la ville, que homme de la ville n'estoit tant hardi d'approcher vers eux. En ce temps le roy et son filx furent accordez, par ainsi que toutes les places que le duc de Bourbon avoit prinses la guerre durant, furent rendues au roy par le traité fait entre eux signeurs ; et par ce point fut le chastel délivré de Foucault , et d'un grant tas de lar^ rons qui avecques lui estoient; et fut laditte paix criée parmi Paris du roy et de son filx, le jour madame Sainte-Anne vingt-huitiesme jour de juillet ; et fist-on les feux parmi Paris. Et celle année mil quatre cent quarante fut très fructueuse de tous biens, très bons et h bon marché; car on avoit aussi bon blé pour seize sols parisis^ comme l'année devant pour cinq francs ; aussi bcmnes fèves pour quatre blancs, comme l'année derant pour sept ou huit sols parisis; très bons pois pour six blancs , et si grank marché de tout fruit , comme un voulloil demander ; car on avoit le cent de gros-

5o8 ^Ulij!IAL (i44o)

ses peschespour deux deniers parisis y poires d'Angoisse ou de Gaillau-pepin très grosses pour quatre deniers le quarteron, le cent de prunes de damas pour sept deniers, le cent de très bonnes noix pour quatre tournois.

Item y en ce temps , la ville de Harefleu estoil assiégée des Anglois ; c'est pourquoi le roy fisl une grand assemblée de gens d'armes pour qui il convint faire une grosse taille , et lever subsides plus grands que autrefois; car une queue de vin payoit aux portes de Paris vingt blancs , qui ne payoit l'année devant que huit blancs*

Item y quant l'assemblée des gens d'armes fut faite , ils prindrent leur chemin à venir parmi Paris, pour quérir leurs nécessités , et y forent bien quatre ou cinq jours ; et estoient espartis ès villaiges d'entour Paris; et tout à leur povoir gastèrent, car il estoitle droit cueur de vendange.

Item y en ce temps estoit très grand nouvelle de la Pucelle, dont devant a esté faite mention, laquelle fut arse à Rouen pour ses démérites ; et y avoit adoncques maintes personnes qui estoient moult abusées d'elle, qui croyoient fermement que par sa saiotété elle se fust eschappée du feu, et qu'on eust arse un autre , cuidant que ce fust elle. Mais elle fut bien véritablement arae et toute la cendre de son corps fut pour vrai gettée en la rivière pour les sorceries qui s'en feussen t pu ensuivir.

Item y en celui temps en amenèrent les gens d'armes une . laquelle fut à Orléans très honorable-

fi44o) d'un bourgeois de paris. 609

ment receue ; et quant elle fut près de Paris , ia grand erreur recommença de croire fermement que c'estoit la Pucelle ; et pour celle cause l'université et le parlement la firent venir à Paris bon gré mal gré ; et fut monstrée au peuple au Palais sur la pierre de marbre en la grand court , et là fut preschée , et toute sa vie et tout son estât, et dit qu'elle n'estoit pas pucelle , et qu'elle avoit esté mariée à ung chevalier dont elle avoit eu deux fils: et avec ce disoit qu'elle avoit fait aucune chose , dont il convint qu'elle allast au Saint-Père, comme de main mise sur son père ou mère , prestre ou clerc violentement ; et que pour garder son honneur, comme elle disoit, elle avoit frappé sa mère par mésaventure, comme elle cuidoit férir ung autre, et pour ce qu'elle eust bien eschevé (évité) sa mère, se n'eust esté la grand ire où eUe estoit , car sa mère la tenoit pour ce qu'elle vouloit battre une sienne commère ; et pour celle cause lui convenoit aller à Rome ; et pour ce elle y alla vestue comme ung homme , et fut comme souldojer en la guerre du* Saint-Père Eugène ; et fist homicide en ladite guerre par deux fois; et quant elle fut à Paris, encore retourna en la guerre, et fut en garnison , et puis s'en alla.

Item y le neuviesme jour d'octobre fut receu à Nostre-Dame de Paris, c'est assavoir le jour monsieur Saint-Denis , l'évestjue de Paris , lequel estoit archevesque de Toulouse ; et ainsi fut-il archevésque et évesque de Paris, et fut nommé Denis de Moulins.

6 10 JOURNàL fi44o)

Item^ en celui mois fut faite une grosse taille , pour aller rescourre Harrefleu , que les Anglois avoient assiégé ; et fut cuillie , et ptiis n'en firent autre chose François ; et ceux de Harrefleu par force de famine se rendirent aux Anglois ; et si estoient bien les François vingt mille ^ comme on disoit , ou plus ; et les Anglois n'estoient pas plus de huit mille, qui toujours gagnoient pays. Et vraiement il sembloit que les seigneurs de France fouissent toujours devant eux, espécialment le roy , qui avoit avecques lui tant de larrons ; car les roys estrangers disoient aux marchands de France, quant ils alloient dans leur pays, que le roy de France estoit le droit ourine (origène) aux larrons de chrestienté; et pour certain ils ne mentoient mie, car tant y en avoit en l'Isle-de-France, qu'elle estoit toute peuplée de gens pires que ne furent oncques Sarrazins, comme il apparoist par les grands énormes péchés et tyrannie qu'ils faisoiènt au pouvre peuple de tout le pays où le roy les menoit, comme des enffents nouveaux ; mais la plus ^and tyrannie qu'on eust oncques veue, car ils ostoieut aussitost qu'ils estoient nez de leur mère ; et les eussent plustost laissés mourir sans battesme, que jamais père et mère les eussent tenus sans grand rançon.

Item y ilsprenoient les petits enflFents qu'ils trouvoient parmi les chemins aux villaiges ou ailleurs, et les ènfermoient en huches ; et là mouroient de faim et d'autre mesaise , qui ne les rançonnoit de grant rahçon.

Item ^ quant un preudhomme avoil une jeune

(i44i) d'un bourgeois de paris. 611

femme , et ils le povoint prendre , et il ne povoit payer la rançon qu'on lui demandoit , ils le tourmentoientet le tyrannoient moult grièvement ; et les aucuns mettoient en grands huches, et puis pre^ noient les femmes , et les meltoient par force sur le couvercle de la huche où le bon homme estoit , et crioient : «Villain, en despit de toi ta femme sera » chevaulchée ci-endroit »• Et ainsi le faisoient; et quant ils avoient fait leur malle oeuvre , ils laissoient le pouvre périr là-dedans , s'il ne pajoit la rançon qu'ils lui demandoient. Et si n 'estoit roy ne nul prince qui pour ce s'avançast de faire aucune aide au pouvre peuple ; mais disoieht à ceux qui s'en plaignoient : « Il faut qu'ils vivent ; se ce » fussent les Anglois , vous n'en parlassiez pas , » vous avez trop de bien. >>

Item , le sabmedi quatorziesme jour de janvier, l'an mil quatre cent quarante , entra le duc d'Orléans à Paris, qui avoit esté prisonnier aux Anglois ou pays d'Angleterre par l'espace de vingtcinq ans et plus. Quant il ot esté environ huit jours à Paris, il se despartit de Paris , lui et sa femme qu'il avoit admenée avecques lui ; et se partit de Paris le jeudi ensuivant qui fut venu ; et alla voir son pays d'Orléannois, et ceux de Paris lui donnèrent de beaux dons à sa despartie ; et il les print très voulentiers ; et encore convint-il faire une taille pour lui aider , dont le clergé paya la moitié, pour ce qu'il promist, par la foi de son corps, de faire paix entre le roy de*Franxîe et d'Angle-

Si 2 JOUBNAL {1440)

terre. Pour ce le clergé fut plus incliDé à lui aider à ladite taille , car tout se perdoit par la maudite guerre. Il est vrai qu*on pendit ung larron , lequel estoit coulumier , quant il véoit ung petit enffanl en maillot ou autrement , il Tostoit à la mère , et tantost le gettoil ou feu sans pitié , qui tantost ne le rançonnoit , et en fist mourir aucuns par sa cruauté comme Hérodes.

Item , en celui an mil quatre cent quarante , fut le cimetière des Innocents par l'espace de quatre mois , qu'on n'j enterra oncques personnes^ petits ne grands , ne on n'y fist procession ou recommandation pour quelque personne ; et tout par l'évesque qui pour lors estoit^ qui en vouloit avoir trop grand somme d'argent , et l'église estoit trop povre; et fut nommé celui évesque maistre Denis des Moulins, lequel estoit arcevesque de Toulouse, patriarche d'Antioche , évesque de Paris, et du grand conseil du roy Charles VII de ce nom ; et si disoit-on qu'il n'en estoit pas content , et si estoit homme ancien et très pou piteux à quelque personne , s'il ne recevoît argent ou aucun don qui le vaulsist ; et pour vrai on disoit qu'il avoit plus de cinquante procès au parlement ; car de lui n'avoit rien sans procès.

Item y il, ou ses très desloyaux complices; trouvèrent une pratique bien estrange,car ils alloientparmi Paris; et quant ils véoient huys fermés, ils demandoient aux voisins d'entour « : Pourquoi sont ces » huys fermés? Ha î'sire, respondoient^ls, les gens

(M4o) d'un bourgeois de paris. 5i3

» en sont trespassés.» — « Et n'ont-ils nuls hoirs qui » y fussent demourés.» « Ha! sire, ilsdemourent ailleurs. »Et tant faisoientqu'ils,parleursclécevant^ paroles, sçavoient où ils se demouroient ; et tantost lesfaisoientciter pour rendre compte de leurs testaments; et se par aucune adventure pour long-temps, posé qu'ils eussent bien accompli leur testament, et qu'ils le prouvassent bien, si nepeussent-ilschevir, s'ils tantost ne apportassent leurs testanients y et y eust dix ou douze ans; et s'ils l'apportassent , si bien coustoit-il argent par leur subtille cautelle.

Item y celle année fut moult bonne , car on avoit le sextier de bon froment pour seize sols parisis, le sextier de noix pour vingt-quatre sols parisis, et le crioit-on parmi Paris, comme on fait le charbon, a trois blancs le boisseau; la pinte d'huille cinq blancs ; bonnes pommes en mai pour deux blancs le boesseau; la pinte de vin deux deniers ; fèves pour dix deniers ; pois pour quatre blancs ; navés pour quatre deniers le boesseau. Mais les Anglois couroient souvent jusques aux portes de Paris. Et si n'y avoit qu'ung seul capitaine d'Angleterre nommé Tallebot , qui faisoit visaige , et tenoit pié encontre le roy et sa puissance; et pour vrai il sembloit, au semblant qu'ils monstroient, que moult le doublassent, car toujours eux esloignoient de lui vingt ou trente lieues ; car il chevaulchoit parmi France plus hardiment qu'ils ne faisoient. Et si tailloit tous les ans le roy deux fois son peuple du-mains pour aller combattre Tallebot; et si

MOKSTRELET. XV* — ÏOURN. d'om BOURG. DB pARIS. 55

5l4 JOURNAL (i440

n'en faisoit-onrien. Par quoi le peuple du villaige fut tant grevé comme on peut croire espécialment laboureurs ; car du blé qui leur avoit cousté en semence quatre francs le sextier , ne leur valloit que seize sols parisis , ou vingt sols au plus ; et l'avoine qui avoit cousté trois francs , ne leur rendoit que treize sols parisis ; et pareillement de tous grai ns ; et après les pactis , les tailles , et les courses sans pitié. Et qui pis est , les capitaines firent une ordonnance aux chasteaux d'entour Paris, où il y avoit ponts à passer, comme Cbarenton, le pont de Saint-Cloud et autres ponts , que quelque personne qui y passeroit , payeroit passaige, * fut à pié ou à cheval ; au pont de Saint-Cloud, toute personne qui y entroit , ou yssoit , et y entrast cent fois le jour , tant en douties, lui conyenoit payer sans merci , une charrette vuide ou plaine six doubles , ung charriot douze doubles. Item y le dix-neuviesme jour de mai, jour Sainct - Yves , fisl mettre le roy le siège devant Creil , par le connestable ; et y vint, et son fils avécques lui.

Item y le mardi vingt-troisiesme jour de mai, vigile de l'Ascension Nostre-Seigneur , on fist crier le pain de deux doubles à deux parisis , pesant le blanc vingt-quatre onces, et le pain faitis (bis), à toute la fleur de deux deniers parisis/ pesant trentedeux onces tout cuit.

Itenij le jour de l'Ascension Npstre- Seigneur, feurent prins parmi Paris plus de trois, cents pouvres laboureurs, par le commandement d'un droit

(1440 r>'uN BOunGEois de paris. 5i5

cruel tyf ant, qui pour lors estoit président, nommé Maiîître , pour mener en l'ost devant Creil; el les espioient les sergents à l'issue des églises , et mettoient moult rudement la main à eux, et faisoient trop pis (ju'on ne leur Gommandoit ; mais qui pis,^ qui en parloit, tant fust pou, il estoit mis en prison yillanement et lui coustoit moult* Mais comme ils estoient entre l^s mains de ces ennemis sergents^ qui dévoient ou cuidoient partir, Nostre-Seigneur les conforta grandement , car environ deux heures après disner , vint ùng hérault de par le roy et de par le connestable , tout battant , qui apporta lettres au prévost de Paris et des marchants et à la ville , lesquelles faisoient mention que la ville de Creil et le chastel estoient rendus , par ainsi que les souldoyers qui dedens estoient s'en estoient allés atout leurs bagues franchement ; lesquels , si comme on disoit , estoient bien cinq cents hommes de fait. Quant les pouvres laboureurs devantdits ouyrent les nouvelles , si feurent moult reconfortés, et ceux de Paris moult réjouys, et feirent moult grant joye ; et sonna-t-on par toutes les églises de Paris moult hautement; et après soupper on fist grants feus comme à la Sainct-Jehan ou plus , et dansoit-on parmi Paris ; et les enffents crioient Nouël ! moult hautement.

Item y le jeudi ensuivant vint le dalphin à Paris, et fust logé en l'ostel des Tournelles, emprès la porte Sainct-Anthoine ? et n'y demoura qu'une nuit , ne ne se monstra point à Paris ; ne son père

Si6 fOuawAL 0440

le roy n'y vint point , pour ce qu'on leva la plus grant taille à Paris selon la grant pouvreté d'argent et de gaing qui pour lors estoit , qu'on eust veu depuis cinquante ans; car on faisoit premier très grants emprunts à touts ceux de parlement , de Chastelet et de toutes les cours de pratiques, sur peine de touts perdre leurs biens ; et le convenoit payer ou estre mis en prinson et avoir sergents en son ostel en garnison , qui tout gastoient aussitost que ils y estoient ; car ils faisoient très oultraigeuse despence et autres mauvaises besoingnes plus que on ne leur commandoit.

Item y après celui prest feurent assises très grosses tailles ; et cuidoit le peuple que on ne leur demandast rien. Mais après on commença la grant douleur au peuple d'icelle taille ; car nul ne nulle n'en eischappa ; et très gresvement feurent assis ; car qui n'avoit payé devant que vingt sols, il payoit quatre livres; celui de quarante sols à dix- francs; celui de dix francs à quarante francs ; et si n'y avoit point de mercy ; car qui estoit refusant , ses biens estoient vendus en my la rue et son corps en prinson.

Item y fust mis le siège devant Pontoise, le mardi des festes de Pentecoste , qui fust le quatriesnie jour de juing mil quatre cent quarante-un. Et le sabmedi ensuivant , vint le roy à Paris comme ung homme estrange et son fils ; et se logea près du chastel Sainct-Antboine > lui et son fils, comme s'ils eussent paour qu'on leur fist aucun grief, dont

(i44i) I>'UN BOUKGBOIS DE PARIS. 617

oa n*avoit talent ne voulenté. Et le jour dé la Trinité manda l'université environ cinq heures après disner , et leur demanda aide d'argent pour payer ses gens. Après parla aux bourgeois qu'il avoit si très gresvement taillés, n'a voit pas encore un mois, et leur demanda que convint, que ce fust à force ou autrement, qu'ils lui feissent bientost financede vingt mille escus d'or.

Item y depuis que le roy fust devant Pon toise, ne fust jour qu'on ne fist à Paris procession , l'université , les religieux ou les paroisses.

Item y la darraine sepmaine de juillet, vint le roy à Sainct-Denis ; et fust là trois sepmaines entières , lui et la plus grant partie de sa gent ; et là faisoit conseils touts les jours et cOnspiracions , l'une foys de laisser le siège , l'autre foys de prendre tout l'argent que les confrairies de Paris avoien t ; et disoient les faulx conseillers que trop y avoit confrairies à Paris de la moitié ; et tant feirent par leur grant mauvaiseté , que la plus grant partie des confrairies feurent apetissées de la moitié ou plus, car à la plds grant partie où «on disoit trois bu quatre messes , deux à nottes et deux basses , on ne chantast qu'une basse ; et où il y avoit vingt ou trente cierges, que trois ou quatre pointes sans torches , ne sans honneur à Dieu. Et de toutes parts où le roy ou touts les grants en génél^al qui estoient avecques lui , sa voient les Anglois , ils s'enfuioient d'autre part, puis à Poissy, puis à Maubuisson, puis à risle-Adam, puis à Gonflans, puis s'en ra-

5i8 JOURNAL (i44i)

fuioient À Sainct-DeDis« Et toujours aToit en leur compaignie trois François contre un Anglois, lesquels François ne faisôient touts les jours que piller et rober, et gasler toutes les vivres, touts les fruits , copper les arbres touts chargés cle fruits qui ne les ranconnoit y* battre les maisons couvertes de thuilles« Bref tout estoit rançonné aux champs et à la ville ; et si le sça voient bien les signeurs, mais ils estoient trestous sans pitié » que quant on s'en plaignoity ilsdisoient : « Se ce faussent les Ânglois, ï> vous n'en parlassiez pas tant» il convient qu'ils *> vivent, où que soit ». Ainsi, estoit ce roj Charles VII gouverné ; voire pis que je ne dis « car ils le tenoient comme on fait ung enfant en tutelle.

Item, toujours estoient devant Pon toise; si advint un jour de jeud j, en septembre , le jour de Sainte-Croix, que les aucuns des François allèrent devant la cité d'Evreux, et fut rendue sans sang espandre que pou ; car d'ung costé et d'autre n*y ot mort que cinq hommes.

Item y le dix-neuviesme jour de septembre ensuivant fut prinse par force d'assault Pontoise; et furent tués à l'assault quatre cents Anglois ou en^ viron, et des François environ dix ou onze.

Item y plusieurs Angloys furent mis à mort en celiers et en caves et autres lieux , où ils furent trouvés mussés (cachés); et si en ot à l'os tel-Dieu de trouvez qui orent malle estraine.

It&ny le viBgt-cinquiesme jour dudit mois de «•eptembre, emmenèrent les gens d'armes les prin-

Gbogl^

(i440 d'un bourgeois de pAlRis. 5ig

sonniers qu'ils avoient admenés à Paris après la prinse dePontoise en leurs forteresses , moult piteusement y car ils les menoient au pain de douleur, deux et deux, accouplés de très fort chevestres (licous) tout ainsi comme on mènechiensà la chasse, montés sur grans chevaux qui moulttost alloient ; et les prinsonniers estoient sans chapperon , tous nuds testes, chascung ung pouvre haillon, vestus tous sans chausses ne souliers la plus grant partie. Brief, on leur a voit tout osté, jusques aux brayes. Et en emmenèrent cinquante^trois de Thostellerie du Cocq et du Paon de la grant rue Sainct-Martin ; et tous qui ne se povoient rançonner, ils les menoient en Grève vers le port au foin , et les lioient piéset mains sans mercy mains que des chiens; et là les noy oient voyant tout le peuple; et moult y en ot de noyés et de emmenés en forteresses , comme devant est dit ; car plus de gens d'armes avoit delà les ponts sans comparaison , qu'il ne avoit deçà les ponts. Et toutes voies guères hostellerie ne deçà ne delà où il n'eust faisons prinsonniers, espécialement où estoient les gens d'armés.

Item y ce vingt-cinquiesnie jour. Vint le roy à Paris, environ quatre heures après disner, et ne vint point le dalphin ce joui;.

Item, le roy s'en alla de rechief en son pays de Berry, à celle fin qu'on ne lui demandast quelques relasches de malletostes, dont tant y avoit en France , et aussi pour uûe gresse taille que les gouverneurs vouloient cuillir, laquelle ils cuillirent, fust tort ou droit.

Item y quaiît leroy se fust parti de Paris, un pou après, lequinziesme jour d'octobre, l'an mil quatre cent quarante-un , vint le duc d'Orléans à Paris pour prendre une leschée sur la pouvre ville, et puis s'ien fetourua en son pays le vingtiesme jour d(udit mois , sans nul bien faire pour la paix , ne pour autres choses quelconques.

Item y en ce saint temps de l'advènemeht de Nostre-6eigneur, on troubla tellement l'université, que oncques n'y ot prédication faite ne à Noël ne ès oetabes, ne jusquesau jour des brandons.

Iteniy après ce cessa le parlement; et fut avant le huictiesme joilr de Kâresme que ceux de parlement plaidoïassent aucune cause qui fust celle environ le vingtiesme jour de février.

Item y le pénultiesme jour de janvier, trespaSsa la femme du comte de Richemont , connestable de France , qui fut premier espousée au duc de Guienne, fils du roy de France, Charles, le sixiesme de ce nom \ et fut fille de Jehan , duc de Bourgongne , comte de Flandres , et de plusieurs autres comtés et duchés; et trespassa en la rue de Joiiy, et fut enterrée le cinquiesme jour de février, en l'église de Nostre-Dame-du-Carme à Paris; et fut porté son cueur à Nostre-Dame-de-Liesse ou de Liausse , lequel qu'on veult.

Item y çn celle année fut si grant année d'oignons, que environ Pasques flouries, qui furent celle année le jour de l'Anonciation de Nostre- Dame, nè valloit le grant boessel de Bourgongne que six deniers parisis; et en icelui temps vint tant

(i44a) I>*U^ BOURGEOIS DE PARIS. 5^1

de figues à Paris , que la livre <Je la meilleure ne coustoit que quatre deniers pârisis, et raisins très bons quatre deniers parisis , lèves les plus belles à douze deniers parisis, pois très bons à quatre blancs*

lleruy ou mois d'avril après Pasques mil quatre cent quarante-deux, furent les eaux si grandes, qu'ils estoient le jour de Pasques^ qui furent le premier jour d'avril, celle année mil quatre cent quarante-deux, qu'ils venoient jusques devant l'ostel de la ville, en la place de Grève et plus; et puis futelle marchande; et tantost après, à l'entrée demay, vint de rechef aussi grande comme devant , qui moult fist de mal aux gaignaiges de bas-pays sur rivière.

Item y entre le sabmedy et le dimanche devant l'Ascension, qui fut le sixiesul^^our de may, qu'on a accoustumé d'aller à Saint-Spire de Corbeil en pellerinaige, environ neuf heures de nuit commença la plus grant pluye qae oncques mais d'aage d'homme, tant fut vieux, eust esté veue ; car depuis celle heure jusques au jour elle ne cessa ; et cheut si très habondamment , que ès plus larges places des grands rues de Paris , elle alloit ès moutiers, dedans les celiers par-dessus le seuil des huys haults , et levoit les queues de vin jusques aux planchers ; et avec ce tonnoit et espartissoit^si terriblement , que tout Paris en fust espbuvanté ; et ceux qui estoient allés à Saiat-Spire , nous dirent qu'ils n'en ouïrent rien / ne de la pluye , ne du tonnerre.

522 JOuanAL (i44»)

lietHj celle sepmaine, le quatriesme jour, le veodredy devant le sabmedy que celle terrible pluye chut , furent veus entre Ville juive plus de quatre cents corbeaux qui s'entrebattirent de becs, d*ongles et d'ailes, si très fort que firent oncques Çens en bataille mortelle ; et en ladite place espandirent foison de leur sang; et faisoient si orribles cris , que très grant paour et fréour en avoient ceux qui les virent et oyrent.

Item y le troisiesme jour de juing. Tan mil quatre cent quarante-deux , fut dédiée l'église Saint-Antboine-le-Petit par révérend père en Dieu maistre Denis de Moulins , lors évesque de Paris , archevesque de Toulouse, patriarche d'Antioche, et conseiller du roy nostresire.

Item y celle année fut le plus bel aoust et les plus belles vendanges ^iten pust esire veues puis cinquante ans devant, et tant de vin, qu'on avoil pour deux deniers parisis , ou pour deux deniers tournois parisis la pinte fin et net , pommes grosses de cappendu de nouveau pour ung double le quarteron, grosses poires d'angoisses pour deux doubles.

Itemy le onziesme jour d'octobre^ au: jeudi, fut la récluse nommée Jehanne-la-Voirière , mise par maistre Denys des Moulins , lors évesque de Paris, en une maisonnette toutle neufve, dedans le cimetierre des Innocents ; et fist-on ung bel sermon devant elle et devant moult grant foison de peuple , qui là estoit pour le jour.

Item y en cel an fut le plus long y ver que onc-

(i445) O'UN BOURGEOIS DE PARIS. 525

ques homme vivant eust veu ; car il commença proprement la vigille Saint-Nicolas , en décembre , à peler , et ne cessa jusqiies environ le qninziesme d'avril , qui fut le lundi de la sepmaine péneuse; et puis recommença à l'entrée de mai, l'an mil quatre cent quarante-trois; et gela les quinze premiers jours très fort , qui moult empira les vignes , et les hannetons aussi.

Item y en cel an furent pois et fèves très mauvais à cuire, et tous plains de cossons et très chers, car ung bôesseau de bon pois coustoit six sols parisis au plus ; et advint parce que l'esté fut très chaut et sans pluie. Mais tous fruits furent à très grant marché ; car en la fin du mois d'aoust on avoit très belles pommes de cappendu, le quarteron pour deux doubles^ le cent de noix pour deux deniers parisis et autres fruits à la value; lemolle de bonnes bûches huit blancs ; le cent de cotterets pour vingt sols parisis. Mais oignons furent très chers , car six oignons gros coustoient quatre deniers parisis.

Item y celle année mil quatre cent cparante-trois fut bien quatre mois et plus sans pleuvoir , point en yver ne en esté , par quoi les vins furent de très mauvaise garde , et tost tiroient à aigreur , et devenoientroux et de malle saveur; et pour ce furent-ils celle année à bon marché.

Item y le jour de Sainte-Marguerite , vingtiesrae jour de juillet mil quatre cent quarante-trois , vint le dalphin à Paris , et pour sa venue fist-on une grosse taille.

Item y la deuxiesme sepmaine d^aoust ledit dalphin fut devant Dieppe, et par force il leva le sié^e que les Anglois avoient tenu devant laditte ville par l'espace de grant temps ; et là furent morts grant l'oison d' Anglois et de bons marchands.

Item y qu'on ne doit de rien jurer cpii soit à advenir; car le premier jour de septembre ensuivant, ung prinsonnier de la prinse de Pontoise , qui avoil esté par plusieurs fois condamné à noyer, ou d'autre pire mort, et toujours avoit esté enferré ès prisons de Saint-Martin-des-Champs, vendu et revendu de rançon à plus grant rançon , le premier jour de septembre fut marié à une belle jeune femme bien née, et y ot très belle feste; et de bonne foi ils n'attendoient tous les jours que la mort, lui et son compaignon, qui fut délivré celui jour sur sa foi. Ainsi ouvra fortune en ces deux hommes ; et pour ce nul ne se doit défier de Nostre- Seigneur, et soi désespérer pour nulle peine.

Item , en la fin d'aoust vint le dalphin à Paris; et y fut environ trois jours ; et après alla à Meaux, et là fut aucuns jours que oncques n'alla à l'église, que tous les jours aller chasser , et faire telles vanités ou pis ; et avecques lui avoit quelques mille larrons qui tout destruisirent l'Isle-de-France ; et leur donna cestui dalphin sur chascune vache qu'ils prendroient derili escu, et sur chascun cheval ung escu; et qui vouUoit vendanger, il convenoit qu'il rançonnast sa vigne à grant rançon. Et toute ceste

(i445) d'un bourgeois de paris. 525

douloureuse tempeste qui ainsi se soffroit du dalphin et des gouverneurs faux et traistres au roy , ne se faisoit , que pQur ce que le pouvrè peuple ne povoit pas payera les grants tailles et autres* subsides, à quoi on le mettoit de jour en jour; et faisoient entendant qu'on faisoit ces aides pour aller devant les Mans, les autres disoient devant Rouen , les autres disoient devant Mantes ; et faisoient ainsi entendant les faux gouverneurs au peuple. Et tanttindrent ces fauces paroles, que le peuple estoit tout appaisé de leurs dommaiges, pour espérance qu'on avoit qu'ils feissent aucune chose de bien; mais Içuv espérance fut toutte vaine; car ils tindrent tant le pouvre peuple en celle espérance, que l'y ver commença ; lors fut dit par les faux gouverneurs , qu'on ne povoit tenir siège jusques au temps nouvel , et que le roy avoit moult à faire où il estoit très grant besoin, et que son fils allast par-devers lui et sa compaignie bastivement. Ainsi se partit le dalphin le quatorziesme jour d'octobre l'an mil quatre cent quarante-trois^ i{uant il ot sa part de la taille, sans faire aucun bien que tout le pays destruire.

Item y en ce temps furent deffendues touttes prédications dès devant la mi-aoust, jusques à la Conception Nostre-Dame en décembre. Enicellui temps n'estoit nulle nouvelle du roy , ne de royne, ne de cpielque seigneur de France à Paris , ne que se ils fussent à deux cents lieues , mais que les gouverneurs sous leurs unibres faisoient tailles sans

526 jounNiL (1443)

cesscF-; disant cfoe le roy^et ses subjets , mais quHs eussent Targent, qu'ils iroient conquester toutte Normandie ; mais quant là e§toit cueillie , et qu'ils Tavoient par-devers eux , pkis ne leur en challoit que de jouer aux dez , ou chasser au bois , ou danser, ne ne faisoient mais comme on soulloit faire, ne joustes , ne tournois , oe nuls faits d'armes pour paour des lezions. Bref, tousles signeurs de France estoient tous devenus comme femmes, car ils n'étoient hardis que su ries pouvres laboureurs et sur pouvres marchands , qui estoient sans nulles armes. Et quant ils virent que le pouvre peuple n'avoit plus de quoi payer la taille , ils firent crier que nuls ne prinst plus de quelque monnoie que ce fust, ne de Bourgongue, ne d'Angleterre, ne de Flandres , ne de quelque autre pays que celle qui auroit ung chappelet autour de la croix ou de la pille. Hélas ! le pouvre peuple n'avoit pour celui temps que celle monnoie, qui fut deffendoea prendre, dont il fut tant grevé que c'est grant pitié à patisser ; car ce fut une des grandes tailles qui eust esté faitte , passé avoit grand temps ; car il con* venoit la nouvelle monnoie à leur voulenté achepter, ne nul n'en osoit parler. El fut fait ce cri et cette ordonnance le jour de la Chaire Saint-Pierre, qui fut au samedi, dont le peuple qui vint au pardon à Saint-Denis, furent mallement grevés et fort endommaigés ; C|ir pou y avoit de gens qui vindrent devers Normandie , dont il vint grant peuple à celle fois, qui eussent autre monnoie queEngles-

1445) D*UW BOURGKOrS DE PARTS. 627

che , ou de Bourgongne , Flandres , ou de Brètaigne ; par quoi ils furent moult grevés pour le changement de la monnoie qu'il falloit qu'ils feissent par tout où ils furent.

Itertij en celui temps avoit toujours en sainte Eglise deux papes, l'ung nommé Eugène , et l'autre Félix ; cestui Eugène tenoit toute la partie de France , et l'autre la partie de Savoye, et d'aucunes contrées environ son pays.

Item y celle année fut tant d'oignons , qu'on a voit le boessel pour deux doubles ou pour deux deniers, aussi bons que on eust oncques veu, et de poureaulx la plus belle botte des Jialles- pour ung denier ou pour ung tournois ; ne oncques enchérirent en tout le karesme ; bon pois pour trois blancs ; fèves pour trois blancs ; bon vin deux deniers.

Item y à la mi-karesme, que on chante en sainte Eglise Lœtare Jérusalem, à la messe, tonna tant de fois qu'on eut oncquas ouï puis cent ans; et fut entre trois et cinq heures sans cesser; et chut sur l'église de Saint-Martin-^es-Champs, et abattit la croix ef le clochet, et une pomme de pierre qui pesoit bien une queue de vin ; et rompit le moustier en plusieurs lieux , tant que on disoit qu'il ne seroit pas bien réparé pour trois cents escus d'or.

Item y en cellui temps lé chancelier alla à Tours, où le roy estoit , pour traiter de la paix de France et d'Angleterre ; maisilcuida parler au roy. Sou-

dainement un mal le print, dont il mourut hasti veraeot , qui fut grant dommaige , car bon prud'homme estoit pour le royaume.

Item y fut faite une des piteuses et la plus dévote procession que on eust oncquès veue à Paris ; car révesque de Paris, cellui de Beau vais et* deux abbés portèrent le corps de Nostre-Seigneur, de Saint-Jehan en Grève sur les espaules ; et de là allèrent aux Billettes querre à grant révérence le gannivet , de quoi le faux Juif avoit dépicqué la char de Noslre-Seigneur , et de là furent portés avecques la sainte croix et autres reliques sans nombre à Sainle-Katerine du Val des Escoliers; et y avoit devant plus de cinq cents torches allumées, et de peuple bien neuf ou dix mille personnes, sans ceux de l'église; et avoit après ces sainctes reliques, tout le mystère du Juif, qui esloit en une charrette, lié, où il avoit espines comme se on le menast ardoir; et après venoitla justice, sa femme et ses enffents. Et parmi les rues avoit deux escha£Paux de très piteux mystères; et furent les rues parées comme à la Saint-Sauveur; et fut faite celle procession , pour ce qu'on avoit bonne espérance d'avoir paix entre le roy de France et d'Angleterre, et fut le quinziesme jour de mai^ au vendredi. Tan quatorze cent quarante-quatre.

Item y Le troisiesme jour de juing ensuivant, fut la troisiesme feste de la Pentecoste. Le mercredi des Quatre-Temps furent criées les trêves de pabt entre le roy de France et d'Angleterre , commen-

(1444) I>*liN BOURGEOIS DE P..UIS. 629

cants le premier jour de juing quatorze cént quarante-quatre , et sur la mer le vingt-sixiesme jour dudit mois; et furent publiées cedit mois parmi la France, et en Normandie , et ei^ Bretaigne , et partout le royaume de France.

Item y en cel an fut le Landit qui n'avoit esté puis Tan quatorze cent vingt-six ; et fut fait dedans la ville de Saint-Denis. Et fut grant débat entre» l'évesque de Paris pojar la bénisson et l'abbé Saint- Denis ; car l'abbé disoit la ville estre à soi , de son droit, et que luiappartenoit la bénisson. L'évesque disoit que passé trois cents ans l'a voient faite ses devanciers évesques de Paris, et la feroit . Quand l'a bbé vit ceci, luifist faire deflfense, sur grosse peine, de faire ladite bénisson ; et l'évesque de Paris alla à ung autre costé du marché, et fist faire la bénisson par ung maistre en théologie nomme maistre Jehan de Lolive , né de la ville de Paris.

Item y le douziesme jour de juillet fut faite procession générale ; et fut celui jour reporté le précieux corps de monsieur saint Cloud en la ville, du saint, dont il avoit esté apporté pour les guerres bien avQit seize ans ou environ.; et avoit esté à Saint-Simphorien, derrière Saint-Denis de la Chartre celui temps en garde en une châsse ; et le vindrent querre les bonnes gens des villes d'entour Saint-Cloud à procession, en chantant à Dieu des louanges.

Item y le douziesme jour de juillet , l'an quatorze cent quarante-quatre, fut ouverte la porte

MoifSTRELBT. Tm XV» — JOUBW. d'î)W BOUHG. DePaHIS.

^5o JOURNAL . (|444)

Sainl-Martin , qui n'avoit esté mais ouverte puis le mois d'aousl quatorze cent vingt-neuf, que la Pucelle vint devant Paris, le jour delà Nostre-Dame ^n septembre ensuivant, qu*on feist premier la feste Saint-Laurent en la grant cour de Saint-Martin.

Item y à l'entrée de juillet , vint une grant compaignie de larrons et murdriers qui se logèrent ès villaiges qui sont autour de Paris, et tellement que jusques à six ou environ buit lieues de Paris , homme n'osoit aller aux champs , ne venir à Paris, ne n*osoit cueillir aux champs quelque chose que ce fust; car nulle voiture n'estoit d'eitx prinse, qu'elle ne fust rançonnée à huit ou dix francs ; ne nulle beste prinse, fust asne, vache ou pourcel, qui ne fust plus rançonné qu'il ne valoit ; ne homme de quelque estât qu'il fust, fust moyne, prestre ne religieuxde quelque ordre, fust nonain, fust ménestrel , fust héraut, fust femme ou enfant de quelque âge, que s'il yssoit dehors Paris, qui ne fust en grand péril de sa vie. Mais se on ne lui ostoit sa vie , il estoit dépouillé tout nu , tous sans ung seul excepter , de quelque estât qu'il fust ; et quant on s'en plaignoit aux gouverneurs de Paris, ils respondoient : « Il faut qu'ils vivent , le roj j » mettra bref remède » . Et de cette compagnie , estoient principalement Pierre Regnault, Floquart , l'Extrac et plusieurs autres, tous membres d'Antéchrist , car tous estoient larrons et murdriers , boutefeux , efforceurs de toutes femtties et leur compaignie.

(>444) d'un BOURCKOIS DE PAUIS. 55 1

Item y en celui an, le roy alla en Lorraine , et le dalpbin son filx en Allemagne, gueîrrover ceux qui rien ne leur demandoient. Ces maies* ^ents devant dites, qui tant faisoient de maux; que le roy contraint et tous ses gouverneurs ; et tellement -mangèrent le peuple, que nul bien ne lui povoit venir, ou que il fust, car il lais-^ soit son royaume, qiiiestoit tout meslé d'Angloys qui fournissoient et i nforcoient leurs chasteaux , et ils alloient lui et son fils en estranges terres ^ où ils n*a voient rien à despendre ; et gastoient ses gens la finance de son royaume. Et en bonne foi, ils ne faisoient en dix ou en douze ans, ne pour eux ne pour autre quelque chose que ce fust pour le bien du royaume , qu'ils ne deus^nt avoir fait en trois ou en quatre mois.

Item y le quatriesme jour de septembre cessèrent les sermons jusques au treiziesme jour de mars , qui fut dimanche devant Ramis palmariim ; et fut fait à Saint-Magloire. La cause fut pour ce qu'on fist une grosse taille ou ôn vouloit asservir les supposts de l'université de Paris. Si alla le recteur pour deiFendre et gurder les libertés et franchises de ladite université, parter aux esleuz. Si y ot aucuns desdits esleuz qui mirent la main au recteur, parquoi les sermons cessèrent. En cellui temps fut apporté le circoncis de Nostre- Seigneur à Paris ; et céux qui l'apportèrent, disoient que le roy et le dalphiix et Charles d'Anjou avoient impétré lettres à nostre Saint-Père le pape Eugène,

S32 JOUAMAI. (i44(}

que tous ceux quiprendroienl une lettre qu^il bailleroit, qu'ils seroient absous de peine et de coulpe à Feuredela mort, mais qu^ils feussent vrais confées et repentants^ et très chier coustoit une telle lettre ; car les riches en païoient quarante sols parists ; et les moyens trente-deux ou vingt sols parisis, et les pouvres à la value ; et tauxoient ces lettres à journées d'ung ouvrier deux sols pour jour, le riche à vingt ou à trente journées, les mains riches à mains; et disoient que l'évesque de Paris leur avoit octroyé à ce faire en sa diocèse. Par quoi le peuple print par dévocion plus de cinq cents de ces lettres, et aussi pour la réparacion de Nostre Dame deCoulombes, qui avoit eslé détruite par les guerres; et quant ils eurent emporté la sainte reÛque, l'évesque de Paris fist commandement par toutes les paroisses de Paris que toas ceux qui avoient , cesdites lettres les lui portassent, sur peine d'excommunie ; et plusieurs de ceux qui les avoient prinses pour paour d'encourir en celle sentence , les lui portèrent; et pour paour d'estre en indignacion du prélat et aussi de maleisson pour bénédiction; et quant ils les portoient on lespendoit à ung crochet en son estude. Et n'en fist-on plus pour celle heure jusques à une autre fois qu'on lesdevoit visiter plus à loisir; et ceux qui les avoient portées ne les porent avoir pour celle , dont moult furent troublés.

Item y après fut apportée la t^hâsse Saint-Sébastien , et fut par les paroisses comme celle de

0444) BOURGEOIS DE PARIS. 53î>

devant ; et tous ceux qui se mirent dans la confrairie dudit sainct payoient chascuù huit deniers,

Item^ le jour de TAsceosion, qui fut le jour Saint-Jehan en mai, et le lendemain^ gela à glace; par laquelle gelée^ lés vignes furent gelées ; par quoi le vin enchérit si fort , que le vin que on doonoit par-devant à deux deniers fust tantost mi s à six deniers parisis. .

Item y en celle sepmaine, fut apportée à Paris la châsse Saint-Quentin , et fut portée par les églises de Paris; et ceux qui le conduisoient faisoient pendre un grant fléau , comme il est au poids du roy, et là faisoient peser hommes et femmes; et eux estants en la balance, on les tiroit tant qu'ils perdoient terre; et en ce faisant, onnommoitsur eux plusieurs saincls ou sainctes, et après ils se racheptoient de blé ou d'argent , ou de ce qu'ib vouloient; et moult firent grant cuillette d'argent y Paris iceux questeurs de pardons en* icelui temps.

Item y le mercredi de la feste de la Penthecoste, chut le tonnerre en l'église de Nostre-Dame de Liesse, environ six heures au matin; et tua dedans l'église de Nostre-Dame quatre hommes, et affola (estropia) bien vingt-huit ou trente personnes de leurs membres, et aucuns de leurs sens; et leva du pavement les quarreaux et barreaux de fer.

îtem deuxiesme jourd'aoust, fut faite une procession générale de toutes les paroisses de Paris à Nostre - Dame , et de Nostre - Dame allèrent k

554 JÔUR1SA.L (î44i)

Nostre- Dame- des -Chajnps par grand dévocion : car vrai est que grand temps avoit que u^g moine de Saint-Denis en France , pour le temps que les Anglois gouvernoient le royaume , print le cloud et la couronne à Saint-Denis , à celle fin que les Anglois neTostassent de ladite abbaye, et l'emportassent en leurs pays* Ledit moine print ces deux précieux joyaux et les porta honorablement à Bourges en Berry , où estoil adoncques le roy de France Charles septiesme de ce nom. Et le premier jour d'aoust furent apportées par le vouloir du roy et des seigneurs du sang royal, et par le pourchas de l'abbé Saint-Denis en France, nommé Gamaches par seurnom , à Nostre-Dame-des-Champs ; et le lundi deuxiesme jour d'aoust, mil quatre cent quarante-quatre , furent apportées à Saint-Magloire par très honorables processions, à grand luminaire; et là furent celle journée jusques à lendemain, qui fut le jour de l'Invention de Saint-Etienne , troisiesme jour dudit mois. Et ce jour viqdrent à Paris l'abbéde Saint-Denis, et tout le couvent, revenus de chappes de drap d'or ou de soie , et avec eux toutes les paroisses à l^annières et à croix ^ et à très grand foison peuple; et à très grand foison torches allumées vindrent à Saint-Magloire celui joi^r ; et là fut dil une messe très soîempnelle , et après congé à l'abbé et à tout son couvent , lequel les convoya jusques hors de Paris, vestu et tout aourné comme évesque, et tout son couvent revestu de chappes; et avec ces saintes reliques alla tant de

fiM) D*^UN BOURGEOIS DE PARIS. 535

peuple de Paris, que a peine seroit cru , qui ne Tauroit point veu.

Itemy le lundi seiziesme jour d'aoust, trespassa en la ville de Chasions, la femme du dauphin de France, nommée Marguerite, fille du roy d'Ecosse; et en celui temps fut fait chancelier de France , le frère à l'archidiacre de Paris et arcevesque de Rains, tous deux enffentsde feu maistre Jacques Jouvenel.

Item y la seconde sepmaine d'octobre , la vigille des octaves de Saint-Denis^ fut ouverte la porte de Montmartre, à ung vendredi.

Item y le roy ne nuls des seigneurs .de France n'alloientne venoient à Paris; et tout temps faisoiton grosses tailles^ sans ce que on fist aucun bien pour le commun ; et toujours s'enforçoient les^ Anglois,'-etavitailloient leurs forteresses^ et nefaisoient ne trêves^ ne paix; et ne challoit au ^oy comment tout'en allast que de chevaulcher de pays en autre, toujours bien accompaigné de vingt mille ou plus de larrons , qui tout son pays mettoient à destruction.

Item y en cel an fut la plus terrible maladie de la verrolle depuis la miraoust jusques après la Saint- Andry, que on eust oocques veue , espécialement sur petits ehffents : car en la ville de Paris, on eust vu durant celui temps plus de six milliers; et moult, en mourut de cette maladie; et mouroient depuis qu'ils estoient guéris de cette véroUe mauldite ; et moult en furent malades plusieurs hommes et femmes de tous âges , espécialment à Paris.

536 ' JOURNAL (i445)

Ilem y en celui temps vint iing jeune cordelier à Paris , de la nation de Troyes en Champagne, ou d'environ , petit homme , très doux t^egard, avoit; et fut nommé Jehan Crète, âgé de vingt et ung ans ou environ ; lequel fut tenu à ung des meilleurs prescheurs qui oncques eust esté à Paris depuis cent ans, car vraiement on ne vit onçques homme lire plustost qu'il disoit son sermon, et sembloit proprement qu'il sceust tout le vieil testament et le nouvel, et toute la légende dorée et tous les anciens livres de toutes nations du monde; et oncques on ne le vit faillir de revenir à son propos , et par tout où il preschoit , le moustier estoît tout plein de gens.

/tem, il se départit deParis environ huit joursavant Noël, et alla prescher ou royaume d'Angleterre.

Item y le vingt-quatriesme jour de février, l'an mil quatre cent quarante-quatre, futflédiéc l'église des Innocents par révérend père en Dieu l'éyesque de Paris , nommé méssire Denys des Moulins.

Iteniy le premier lundi de mars ensuivant , furent renouvellées les trêves du premier jour d'avril jusques au premier jour d'avril de l'année ensuivant, et fut crié par les carrefours de Paris.

Item^ à un mardi , douziesme jour d'av ril l'an mil quatre cent quarante-cinq , en la sepmaine peneuse , entre la mi-nuit et prime du jour , gela si rès fort, que toutes les vignes furent toutes perd ues et tous les noyers cuits de la gelée ; et après vint tant de hannetons et de chanilles et d'autre

(•446) d'un bourgéois df. paris. 537

orde vermine, qiie toute celle année n'y ot ne vin , ne verjus , ne fruit par toute la France ; et fut le dix-septiesme jour de la lune de mars ; et furent Pasques le dix-septiesnie jour d'avril/ én cel an mil quatre cent quarante-six.

Item y en celui an vint ung jeune homme qui n'avoit quev ingt ans ou environ , qui sçavoit tous les sept arts libéraux, parle tesmoing de tous les clercs de l'université de Paris ; et si sçavoit jouer de tous instruments , chanter et deschanter mieux que nul autre , peindre et enluminer mieux que oncques on sceust à Paris ne ailleurs,

Item^ en fait de guerre, nul plus appert; et jouait ^ d'uneespéeà deux mains si merveilleusement, que nul ne s'y comparast : car quant il véoit son ennemi il ne fail loit point à saillir sur lui vingt ou vingt-quatre pas à ung saut.

Item, il est maistr^en arts, maistre en médecine, docteur en décret , docteur en théologie; et vraiement il a disputé à nous au collège de Navarre, qui estions plus de cinquante des plus parfaits clercs de l'Université de Paris, et plus de trois mille autres clercs ; et a si haufetelnent bien respondu à touttes les questions qu'on lui a faites , que c'est une droite merveille à croire qui ne l'auroit vu.

Item y il parle latin trop subtil, grec, ébreu, caldaïque^ arabique, et tous autres langaiges.

Item y il est chevalier en armes ; et vraiement

I. On retrouve souvent dans. les anciens ouvrages Timparfait écrit ainsi.

558 JOURNAL (i44€>

se ung homme povoit vivfe cent ans sans boire , sans manger et sans dormir , il ne auroit pas les sciences qu'il scet touttes par cueur aprinses ; et pour certain il nous fist très grant fréour; car il scet plus que ne pnet scavoir nature humaine ; car il reprent tous les quatre docteurs de la, sainte église. Bref, c'est de sa sapience la nompareille chose du monde. Et nous avons en l'escriture que Ante-Christ sera engendré en advantive de père chrestian , et de mère juifve , qui se feindra chrétienne, el chascun cuidera qu'elle le soit ; il sera né de par le Diable en temps de touttes guerres , et quetoutles jeunes gens seront déguisez d'abit, tant femmes que hommes , tant par orgueil comme par luxure, et séra gramt haine contre les grants signeurs, pource qu'ils seront très crueti^f: au menu peuple.

Item , toutte sa science sera de par le Diable, et il cuidera qu'elle soit de par sa nature ; il sera chrestien jusques à vingt-huit ans de son aage ; et visitera en cellui temps les grands signeurs du monde 9 pour monstrer sa grant sapience et pour avoir grant renommée d'iceux \ au viagt-huitiesme an viendra de Jérusalem , et quant les Juifs incrédules verront sa grant sapience , ils croiront en luiet diront que c'est Messias qui promis leur estoit, et l'adoureront comme Dieu ; ^doncques envoira ses disciples par le monde, et God et Magod le suivront , et régnera par trois ans et démi ; à trentedeux ans les diables l'emporteront, et adoncq les

(i446) d'i^N BOUnGEOIS DE PAîUS, ^9

Juifs qui auront été deceups, ils se convertiront à la foy cbrestienrie ; et après vendront Hénoch et Elie ; et aprèssera tout chrestien et sera l'Evangile du sainct qui dit : Et fiet unum ovile ^ et unus.pastor , adoncq approuvée ; et le sang de ceux qu'il aura fait tourmenter, pour ce qu'ils ne vauldrent adourer , criera à Dieu vengeance ; et adoacq vendra Saint- Michel, qui le trébuchera lui et tousses ministres ou prinson , puis dienfer. Ainsi comme devant est dit , le racontèrent les devantdiz docteurs de tellui homme devant dit, lequel est venu d'Espaigne-en France ; et pour vrai, selon Danyel et l'Apocalypse, Ante-Crist doit naistre en Babylone , en Caldée.

Item^y en cellui an mil quatre cent quarantesix , fut le moi^^e mai le plus froit et le plus pluvieux qup on eust on«ques vû d'aage d'homme vivant ; car oncques jour ne fust qu'il ne gelast ou que il ne pleust ; et fut avant la feste de la Trinité, qui fut le douzième jour de juing , que le temps se eschaufiFa.

Item , la sepmaine datant l'Ascension , fut crié parmi Paris que les ribauldes ne porteroient plus de sainctures d'argent, ne de collets renversez, ne pennes de gris en leur$ robes , ne de menu ver , et qu'ils allassent demourer ès bordeaux ordonnez , comme ils estoient au temps passé.

Item y la vigille de l'Ascension fut enterré le prévost de Paris, nommé Ambroys Lore, baron de Juille, aimant le bien commun plus que nul pré-

54o JOITRNAL

vostque devant lui eust esté puis quarante ans ; car il avoit une des femmes qu'on peust voir en tout Paris , la plus belle et honeste, et fille de nobles gentils gens -de grant ancienneté ; et si estoit si luxurieux , qu'on disoit pour vrai qu'il avoit trois ou quatre concubines qui estoient droites communes; et supportoit partout les femmes folieuses, dont trop avoit à Paris par sa lascheté; et acquist une très mauvaise renommée de tout le peuple ; car à peine povoit-on avoir droit des foliés femmes de Paris , tant les suppottoit, et leuf^ maquerellès.

Item^ après son trespassement, leseptiesme jour d'aoust, on ordonna pour estre prévost de Paris , Jehan d'Estouteville, chevalier, conseiller et chambellan du roy nôstre sire, mil quatre cent quafrantesix, au jourdévantdit, courant le iimenchepar V.

Item y le troiziesme jour de se|)tembre ensuivant, fut crié à trompes parmi Paris qu'on portast à Pontoise tous vivres, pour la solempnité delà feste de la Nativité de la Vierge Marie , qui fut le jeudi ensuivant , pour cause de certains pardcms pt indulgences que nostre sire le roy , et monsieur le dalphitt, et monsieur de Bourgogne avoient impétrez par-Klevant nostre Saint-Père le pape Eugène: c'est assavoir pour l'église Noslre-Dame de Pontoise, qui moult estoit empirée par les guérrés et par les longs sièges qui devant avoient esté par plusieurs fois , tant d'Anglois comme de Frâncois.

Item y ledit pardon commença à douze heure de nuit , la vigille de la Nativité de Nostre-Dame> et

(i44«) B^îN BOURGEOIS PARIS. 54 1

<lura josques à minuit de la journée d'icelle feste, qui sont vingt-quatre heures ; et fut dit plain pardon comme il est à Rome ; mais eellui de Rome <lure plus longuement; et fault estre vrai confes et repentants.

Item y celle année mil quatre cent quarante-six , lut le vin si cher, que on ne avoit point de vin qui vaulsist rien qui ne coiistast dix ou douze deniers parisis la pinte; et fust si pou de vin, que on n'avoit point le sextifer qui ne coustast du moins seize blancs ; et si peu de noix, que le cent en coustoit quatre blancs, que on avoit l'année précédente pour deux deniers parisis ou pour deux tournois.

Item y celle année , vint à Paris par eaue et à chî^rroy, que. on avoit le quarteron pour six deniers parisis, les plus grosses poirés d'angoisses, ou pour deux blancs au plus ; et §i estoient de si bonne garde , qu'elles n'empirèrent point jusques à la my-mars. Et de vray , les tas en estoient ès halles de Paris comme je vys oncques de charbon à la croix de Grève, non pas ung tant seulement , mais six ou sept tas sans garde ; et des ppmmes autant ou plus qui furent apportées du pays de Languedog, de Normandie et de plusieurs autres pavs.

Item y celle année , fut né ung fils de la royae de France, le jour des Innocents^ après Noël, qui furent cette année le mercredy ; et l'ut né à ung chastel nommé le Motis, enTouraine; et fut nommé Charles, duc de Berry.

Item y celui an , fut le grand pardon au mont

Saint-Michel , par deux fois ; c'est à sçavoir en may l'an mil quatre cent quarante-six, et en septembre ensuivant oudit an .

Itèmyen may mil quatre cent quarante-sept, le dimanche , dix-huictiesme jour , landemain de Saint-Jehan Porte-Latin,

Item y le dimanche ensuivant, qui fut lé quatorziesme jour de may mil quatre cent quarante-sept, fut faite procession de nostre mère l'Université à , Nostre-Dame de Paris, qu'on priast pour feu pape Eugène , qui trespassa le troisiesme jour de février, le jour Saint-Biaise.

Item y fut institué après lui pape Nicolas, cinquiesme du nom; et toujours estoit pape Félix, duc des Savoysiens , en sa voulenté première; c'est à sçavoir, de vouloir estre pape sans vouloir aucunement soi condescendre que à sa voulenté ; et disoit que le saint concile de Kasle l'avoit ordonné sans nulle prière qu'il en fist aucunement , et pour pape se tenoit.

Item y en celui temps, estoit le vin à Paris si cher, et ne buvoit le pouvre peuple que sarvoise (bière) , ou bpchet, ou bière, ou cidre, ou peré ou tels manières de breuvages , et en ce temps, environ la my-may, arriva tant de vins en la ville Saint-Den^s en France pour le Landit, qui devoil estre le mois ensuivant, que furent prisiez à douze mille queues et environ sept cents muys, que de Bourgogne que de France ; et après le Landit , en fut tant ramené à Paris, qu'on avoit aussi bon vin pour quatre dou-

fi448) d'un bourgeois de paris.

bles ou pour six deniers, qu'on avoit devant pour douze doubles ; et bientosl après ot-on très bon vin pour quatre deniers pinte.

Item y on mois de septembre mil quatre cent quarante -sept, trespassa.de ce siècle révérend père en Dieu monsieur l'évesque de P^ris , le quinziesme jour de septembre , nommé monsieur De njs des Moulins, patriarche d'Antioche, arcevesque de Thouloze ; et fut enterré à Noslre-Dame de Paris,

Item, le jour Saint-Nicolas, en décembre, fut fait par élection évesque de Paris messire Guillaume Charetier, homme de très bonne renommée , et estoit chanoine de Nostre-Dame de Paris.

Tteriiy en celui temps fut décollé maistre Pierre Mariette, pour le contans (débal) qu'il aVoit mis entre le dalphin et le duc de Bourgongne , par sa grantmauvaisetié et desloyauté ettrayson.

Item y le douxiesme jour d'avril mil quatre cent quarante-huit, fut confirmé abbé de Saint- Magloire frère Jehan Jamelin , iequel avoit esté tout nourry en ladite abbaye, né de la cité de Paris ; et le sacra et béney l'évesque de Meaulx , lequel avoit esté moine de Saint-Magloire ; et estoit avec ce abbé dé Saint-Mor et prieur de Saint- Eloy de devant le palais; et fut à sa béneisson l'abbé de Saint-Denys, l'abbé de Saint-Germaindes-Prez, l'abbé de Saiiit- Victor, l'abbé de Sainte • Geneviève.

Item y la darraine sepmaine d'avril vint à Paris

544 JOURNAL (i448)

une damoiselle , laquelle on disoit estre aimée publiquement au roy de France, sans foi et sans loi, et sans vérité à la bonne royne qu*il avoit espousée ; et bien y apparoist qu'elle menoit aussi grant estât comme une comtesse ou . duchesse ; et alloit et venoit bien souvent avecques la bonne royne de France, sans ce qu'elle eust point honte de son péchés Dont la royne avoit moult de douleur à son cueur; mais à souffrir kiiconvenoit pour lors. Et le roy, pour plus monstrer et manifester son grant péchié et sa grant honte et d'elle aussi, lui donna le chastel de Beauté , le plus bel chastel et joli, et le mieux assis qui fust en toute l'Ue-de-France, Et se nommoit et faisoit nommer la Belle Agnez ; et pource que le peuple de Paris ne lui fist une telle révérence comme son grant orgueil demandoit, que elle ne pot celler, elle dist au départir que ce n'estoient que villains , et que se elle eust cuidé que on ne lui eust fait plus grand honneur qu'on ne lui fist, elle n'y eust jà entré ne mis le pié , qui eust été dommaige; mais il eust esté petit. Ainsi s'en alla la belle Agnez , le dixiesme jour de may ^nsuivanft^ à son péché comme devant. Hélas! quelle pitié, quant le chef du royaume donne si malle exemple à son peuple; car s'ils font ainsi ou pis, ils n'en oseroient parler; carondit en ung proverbe: 5elon signeur mesme duyte ; comme nous avons d'une dame royne de Babylone, nommée Séniiramis, qui fut une des neuf preuses, qui fist de son propre fils son ami ou son ribault ; et quant

(i448) b*UW BOURGEOIS DE PABIS. 546

elle vit que son peuple en murmuroit , elle fist criet publiquement par tout son royaume, que qui vouldroit prendre sa mère, sa fille ou sa sœur par mariaige, ou par fol amour ou autrement, qu'elle en donnoit à tout son peuple , quel qu'il fust , licence et povoir de ce faire, et le commandoit; dont il vint moult de mauxoudit royaume de Caldée ; car les hommes efforcoient les femmes et les filles , dont maint homicide fut fait depuis cette loi que Sémiramis fist pour couvrir sa grant luxure ; car quant ung si grant signeur ou dame fait publiquement grands péchés , les chevaliers et son peuple en est plus hardy à pécher.

Item y en celui an fust si bon marché de pain et de vin , que ung homme laboureur avoit assez de pain pour deux tournois à vivre pour ung jôur; très bon vin pour tout homme pour deux deniers parisis la pinte, blanc et vermeil ; à la Sainct Jehan , le quarteron d'œufs pour huit deniers parisis ; un très grant fromaige pour six deniers | la livre de bon beurre pour huit deniers parisis.

Item y à un diraenche , courant par F celui an , le jour de la Madelaine, fust sacré et béni Tévesque de Paris, en l'abbaye de Sainct-Victor lez-Paris; et celui jour fust faite une procession à Sainct- G^main l'Auxerrois ; et là fust ordonné qu'on iroit rachepter des chrestiens qui estoient ès mains du soldan, auxquels on faisoit souffrir moult des martypies ; et le denxiesme ou troisiesme jour après t e , partirent de- Paris aucuns frères de Sainct-

iVioKSTRELET. T,Xf^. — JoUDIf. d'uK BOURG. DE PaRIS. 35

S46 JounwAL (i44S)

Matburin et autres, pour aller audit voyage piteux.

Iteruy le dimenche ensuivant , quatriesme jour d'aoust, fust receu ledit évesque à Nostre-Dame de Paris ; et partist de Sainct- Victor sur ung* cheval blanc, et vint à Saincte-Geneviève , et de là fust porté à Nostre-Dame de Pgris à très graat honneur.

Item y celle année fust la rivière de Saine si petite , qvie , à la Touasainct , on venoit de la place Maubert tout droit à Nostre-Dame de Paris, à l'aide de quatre petites pierres , et hommes et femmes et petits enffents, sans mouiller leurs piés , et devant les Augustins, jusques au pont Sainct-Michel, en quatre ou en cinqUeux, en telle manière, pour venir au pallays du roj par la porte de derrière.

Item y celui an feurent conmiandées à fester les festes de madame saincte Geneviève, comme le jour du dimenche, par l'évesque de Paris devant nommë^ et la feste de madame saincte Katherine , lesquelles on festoit devant , aux us et coustumes.

Ileirty monsieur de Paris dessusdit fist une belle prédication aux Innocents le jeudi absolu, et donna absolucion à touts les trespassés , qui. par faute d'amis ou de péçune, ou par mauvais procureurs, avOient esté ou estoient nommés ès églises, excommuniés par négligence ou autrement, jusques à trente jours. Et en iceluy temps le bon preu^homme visita les registres , et y mit très bonne ordonnance contre ceux de la cour d'église, qui

(i448) d'un bourgeois de paris, 547

ainsi tost faisoient excommunier une personne, fust tort ou droit , et lé dimenche qu'on dit nUsericordia Domini y fist dire vigiles et les commandassions landemain , et messe très solempnelle par toutes les paroisses de Paris ^ et aux Innocents 'deux fois la procession.

Itenij en ce temps feurent pries caymans ( mendiants), larrons etmeurdriers; lesquels^ par gehaine ou autrement, confessèrent avoir emblé enffents , à Tung avoir crevé les yeux, et à autres avoir coppe les jambes , aux autres les pies et aux autres maux assez et trop; et estoient femmes avec les meurdriers pour mieux décevoir les pères et les mères et les enffents ; et demouroient comme logés ès hostels trois ou quatre jours; et quant ils véoient leur point en plain marche, pays ou ailleurs, ils embloient ainsi les^ enffants , et les martyroient comme devant est dit. En ce temps, en la fin de mars mil quatre cent quarante-huit , feurent aucuns prins, qui encusèrent touts les autres. Et de ces caymants feurent pendus ung homme et une femme , le mercredi vingt-troisiesme jour d'avril emprèsle moulin au vent, ou chemin de Sainct- Denisen France, mil quatre cent quarante-neuf. Aucuns desdits caymants qui estoient de la com^ paignie d'iceux devantdits, feurent mis en prison ; car on disoit qu'ils avoient fait ung roy et une royne par leur dérision , et prouvé contre eux qu'ils avoient, à petits enffents qu'ils avoientemblés ès villaiges ou ailleurs, coppé les jambes, crevé

64f^ JOURNAL (1448)

les yeax; et assez et trop de tels meurdres fait où ils repairoient ; et estoient très grants compaignies de tels larrons à Paris et ailleurs.

Iterriy lequatorziesme jour d'avril mil quatre cent quarante-neuf, feurent à ung mercredi publiées unes lettresque pape Nicolas estoit paisiblement demouré en la papalité, du bon gré de Félix, duc de Savoye ; et ledit Félix , par l'ordonnance du conseil , fust ordonné cardinal et légat.

Item y le jeudi ensuivant , cinquiesme jour dudit mois, fust faite grant joye à Paris pour lesdites nouvelles, etfist-on les feux parmi les rues, comme on fait à la Sainct- Jehan.

Item y le vendredi ensuivant, fist-on procession générale à Sainct-Victor à Paris ; et ne fist-on rien à Paris ne que au dimenche.

Item y en celui temps estoit si grant marche d'œufe , qu'on avoit à l'Ascension ung quarteron pour six deniers parisis , un fromaige pour quatre ou cinq deniers , et bon vin, deux doubles , et ung pain, pour vivre ung homme, pour ung bon double, dont les trois valloient qi^atre deniers parisis ; mais de poires ne de pommes ne feurent nulles celle année ; et si feurent les hannetons à grant puissance, qui moult firent de maux.

Item y en celui mois de may fust gaignésur les Angloys le Pont-de4' Arche ^ et le mardi, vingtseptiesme jour de maj , feurent faites processions générales au Palais du roy en la Saincte-Chappelle; et là feurent monstrés la précieuse couronne , de

(«449) d'ujs bourgeois de paius.

quoi Nostre-Seigneur Dieu fust couronné , et le fer de la lance et ung des doux dont il fust percé , et autres dignes reliques largement, qui n'a voient esté monstrées au peuple, puis la prinse de Pontoise, qui fust Fan mil quatre cent-un.

Item y le trentiesme jour de may , fist ung terrible tonnerre envii;on quatre heures après disner, qui descouvry tout le clochier des Augustins d'un costé et d'autre , rompy gros chevrons , et rompy le bras à un crucifix sur l'autel , et abbalty de la couverture du moustier grant partie. •

Item , en celui temps , on avoit bon blé froment pour huit sols et pour moins,. et bon blé seigle, pour quinze ou seize blancs , mais on gaignoit pou.

Item, en celui an, environ la Sainct-Jehan , fust prins le Pont-de-l' Arche , et environ la my-aoust fust prins Mante, Vernon, et plusieurs villes et chasteaux que les Anglois tenoient en Normandie. En cel an fust le grand pardon général en la cité d'Evreux ; et y vint le roy de France sans venir ne lui ne la roy ne en la bonne cité de Paris.

Item y en cel an fust faite une procession bien piteuse, le treiziesme jour d'octobre, des enffents de quatre ordres mendiants, et de toutes les escolles de Paris , de valetons et de pucelles ; et feurent nombrés à douze mille cinq cents enffents et plus; ettouts vindrent aux Innocents, en la grant rue Sainct-Denis ; et là fust chanté une messe ; et là fust moult bien honorableihent prins l'un des

55o JOURNAL (1449)

Saincts-Innocents , et porté par deux dévotes personnes à Nostre-Dame de Paris, et les enffents après , touts portants cierge ou chandelle de cire en sa main ; et fust faite une moult beUe prédication par un maistre en théologie ; et au revenir près de leurs églises, commencèrent /w/o/ato^jusques dedans l'église , et disoient une antienne du sainct ou saincte de l'église et une oraison.

Item y le dimenche dix-neuviesme jour d'octobre, entra le roy en la ville de Roiien; par la voulenté du commun et malgré les Ânglois; et le lundi ensuivant on sonna par touts les moustiers de Paris ; et lendemain fist-on des feux pour la joye de l'entrée de ladite ville, qui fust faite sans sangespandre; et se bouttèrent les Anglois dedens le pallajs qu'ils avoient fait faire , que mestier leur fust ; car le commun de la ville moult pou les avoit chers, pource que trop de mal leur avoient fait ou temps qu'ils signourisoient.

Item y le jour Sainct-Simon et Sainct-Jude fust faite la plus belle procession à Sainct-Martin-des- Champâ , qu'on eust vu puis cent ans devant ; car ceux de Nostre-Dame^ accompaignés de toute l'Université et de toutes les paroisses de Paris , allèrent querre le précieux corps de Nostre-Seigneur à Sainct-Jehan en Grève , accompaignés de bien cinquante mille personnes , tant du parlement que d'autres ; et parmi les rues où ils passèrent , les feirent encourtiner comme le jour du Sainet-Sa-

(i449) d'un Bourgeois de paris. 55 1

crement ; et fust fait en la grant rue Sainct-Martin, devant la fontaine Maubrie, ou près ung moult bel eschaffault où on jfist une très belle histoire'de paix et de guerre , qui longue chose seroit à raconter, que pour ce on délaissera.

FIK DU JOURNAL d'uN BOURCEOTS HE PARIS , ET DU QUIJIXièlIlf TOLUMC DES C H R 0 N I QU E^E. MOIÈS.T R ^ftpT .

Page 1