INTRODUCTION
Gray n'a guère tenté les biographes. Sa personnalité délicate, sa nature dolente et mélancolique, son humour désabusé, ses menues occupations offrent une matière ténue, mais de qualité exceptionnelle, aux essayistes et aux conférenciers. . La critique lui a consacré de courtes études, des miniatures, des vignettes, où se découvre chaque fois chez l'artisan l’intention de faire œuvre d'artiste‘. On hésite à dépasser les limites de quelques pages pour raconter sa vie.
Monotone, pauvre en événements, cette vie ne semble pas mériter qu'on s y attarde. Point de ces amples fresques animées, de ces émouvantes péripéties qui font la joie des narrateurs. Le drame de cette existence est dans la somme de menus faits, dans les angoisses intimes d’un pessimisme maladif, dans les minuscules tempêtes d’une humeur susceptible, les rayons et les ombres d’amitiés régies par une sensibilité inquiète et un égoïsme foncier. Son attrait spécial réside dans les fines impressions d’un lecteur averti, d’un amateur d'objets colorés et harmonieux. On se tourne alors vers ce que Gray nous a laissé de plus personnel, sa correspondance; et l’on découvre que sa
Are ae : PU : ' vie n’est plus à écrire, puisque lui-même s’est chargé de le
1. On remarque surtout : Leslie Stephen, Gray and his School (BN 1790); cf. Hours in a Library, III, 94-129. — Matthew Arnold, Life of Thomas Gray (BN 1808); cf. Essays in Criticism, 2 Série, 69-79. — J. R. Lowell, Gray (BN 1824)); cf. Latest Literary Essays, 1-42. — A. €. Benson, Gray (BN 1830); cf. Essays, éd. Heinemann, Londres 1896, 119-46. — G. E. Woodberry, Gray (BN 1976); cf. The Inspiration of Poetry, éd. Macmillan, New-York, 1910, 113-41. —— La conférence de G. W. F. Howard, septième Comte de Carlisle, sur Les Ecrits de Gray (BN 1753); cf. Poetical Works of Thomas Gray, Eton, 1854, Ixix-c.
Ali
faire, et qu’aussi bien le subtil parfum ne survivrait pas à une moisson trop brutale. De sorte que ses principaux biographes ont été, et demeurent, ses éditeurs.
Aussi remarquable peut-être, dans l'histoire de la critique de Gray, que la monotonie de son existence, est le contraste apparent entre l’homme et le poète; entre l’auteur de courtes pièces devenues parties intégrantes de la langue nationale, et le solitaire de Cambridge, type nullement exceptionnel du fellow d'université anglaise, vivant dans le célibat, la demiindolence, la poursuite d’obscurs travaux; avec des bizarreries de caractère du reste, et pas entièrement sympathique; souffrant au surplus d’une affection dont la nature est délicate à préciser. La préoccupation d'isoler l’auteur de l’Elégie du « compilateur de chronologie et d’histoire naturelle » que condamnait Gibbon”; le souci de discrétion qui sépare le lettré, le compagnon enjoué et spirituel à ses heures, du misanthrope, du susceptible, du malade, ont rompu l’unité de la physionomie morale du personnage. Certes, des différences se marqueront sur ce point entre les efforts des éditeurs successifs. Dans l’ensemble pourtant, la reconstitution exacte et totale de la personnalité de Gray s’est notablement ressentie des préjugés et des réticences qui l’ont obscurcie à l’origine.
Cette double proposition : que la biographie de Gray est enfermée dans sa correspondance, et que l’homme de lettres se doit distinguer de l’homme lui-même, apparaît dans l’œuvre de son premier éditeur, son ami personnel William Mason.
Par testament, Gray léguait « au Révérend William Mason, chantre de York, ses livres, manuscrits, monnaies, musique imprimée ou copiée et papiers de toute sorte, pour les conserver ou les détruire à sa guise. » (AB 287). Mason, écrivain sans inspiration, guettant toute occasion de conquérir la gloire, pensa s’essayer à un genre qui lui assurerait l’immortalité en s’appuyant sur celle de son ami : il éditerait ses poèmes, com-
2. Decline and Fall of the Roman Empire, Londres 1781, III, 248-9, n. 126.
RSR NEA
poserait sa biographie. Depuis longtemps ce projet sommeillait en lui; ( si je vous survis, et si je publie vos œuvres... », lui avait-il déclaré dès 1761 (TL II 190). Au lendemain + la mort de Gray, il se mit au travail avec une sorte d’avidité” ; bientôt paraissait son livre : The Poems of Mr. Gray, to which are prefixed Memoirs of his Life and Writings (BN 13), ouvrage paradoxal dont la préface occupait quatre fois plus de pages que le texte.
Mason disposait de trois groupes de matériaux : les poèmes de Gray, dont les plus nombreux, sinon les plus importants, étaient inédits et se trouvaient transcrits pour la plupart dans ses Commonplace Books. — Ses livres et ses manuscrits: livres annotés ou interfoliés, son Shakespeare, son Milton, son Dante, son Clarendon, son Dugdale; le pré-
cieux [Linné, illustré de dessins à la plume; l'Atlas
d’Ellis, aux cartes encombrées de surcharges; bien d’autres
encore, tous témoins d’un énorme labeur, où Gray avait mis la marque de sa pensée. Des manuscrits, les trois volumineux Commonplace Books venaient en tête; mais il y avait ses agendas de poche, son Naturalist’s Journal, scrupuleusement tenu pendant les cinq dernières années de sa vie, des remarques sur Aristophane, sur les poètes anglais, son essai sur Samuel Daniel, des notes de lectures, des notes de voyage, des notes sur la peinture, la sculpture, l’architecture, sur l’histoire naturelle: les neuf volumes de musique transcrite en Italie; tout une profusion de documents précieusement conservés". — Enfin les lettres; lettres reçues par Gray, lettres surtout écrites de sa main
‘et que Mason s'était appliqué à rassembler avec l’aide
d'Horace Walpole. Si certains correspondants, comme Robinson*, jugeant Mason incapable de mener à bien sa tâche,
’ 3. Lire sa lettre à Wiharton, 18 août 1771, MW, IV, 208-10.
4. Les Commonplace Books furent légués par Mason à Stonhewer; par Stonhewer au Collège de Pembroke (WM, II, 585). Pour le Shakespeare, le Milton et l'Ellis, cf. Gentleman’s Mag., jan. 1846, 29-33. Pour les autres documents, cf. Catalogue d’une vente chez S. L. Sotheby & J. Wilkinson le 28 août 1851 (BN 1734).