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refusèrent de souscrire à sa demande, il put en réunir néanmoins une importante collection.
Des poèmes inédits Mason fit un choix judicieux, où rien d’essentiel n’était omis. Des manuscrits, de tous les renseignements qu'il possédait sur l’activité intellectuelle de Gray, il tira fort peu au contraire. Il n’y avait là rien d’achevé, rien qui constituât une œuvre susceptible de voir le jour. Aussi écarta-t-il le tout comme un fatras inutile, se contentant, en quelques pages pompeuses et vagues, de célébrer la science de son ami (MM IV 140-52). Gray y apparaissait comme un esprit universel, n’ignorant des connaissances humaines que les mathématiques. Sans percevoir l’unité, les limites ni la signification de ses études, sans chercher à en analyser la substance, Mason recouvrit l’ensemble d’une formule inexacte, que l’on répète encore volontiers aujourd’hui.
Son effort principal porta sur la biographie. C’est ici qu’au lieu de rédiger lui-même, il préféra faire de Gray son propre biographe en publiant un choix de ses lettres, groupées en cinq \ sections (MM II 6-7). Ces sections étaient reliées par de courts développements, où se retrouvaient les souvenirs de vingtquatre années d'amitié, et les renseignements fournis par Horace Walpole, avec qui il se tint en rapport pendant toute la préparation de son travail (MW IV 216-9). Telle est l’origine des Memoirs of Gray. :
Cette œuvre, jugée sévèrement depuis®, frappe le lecteur moderne par l’absence totale de probité à l’égard des textes. Il ne s’agit point pour nous de critiquer en Mason ce que, d’ailleurs, — ses détracteurs l’oublient, — il ne voulut jamais être : l’éditeur des lettres à lui confiées. C’est bien sans doute un spectacle à la fois ridicule et déplaisant que celui de ses efforts pour « améliorer » le style de Gray en substituant un that à un which, un prétérit à un présent; en retouchant une
6. Par Mathias (WM II 587); Mitford (MW éd. 1816, I, Avertissement) : . Gosse (GW I xi); Tovey (TL I 235, 236; II xiii-xvii) ; le Dr. Paget Toynbee (CT I x). Voir Wülliam Mason, Poet and Biographer, par Mr. Leonard Wbhibley, Blackwood’s Mag., oct. 1927, 514-27.
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expression qui lui semblait obscure ou sans harmonie: en modifiant même, par endroits, la construction des phrases". Ces questions de forme, capitales en elles-mêmes, demeurent sans portée sur la vérité des événements. Mais certaines des pratiques de Mason ont de graves conséquences pour le biographe. Non seulement, et ce n’était pas là sa moindre erreur, il n’utilisait qu’une petite partie, un quart environ, des lettres à sa disposition; mais au lieu de livrer au public les lettres de Gray entières, ou même d'en donner des extraits comme tels, il en composait de nouvelles en raccordant des fragments empruntés à deux, quelquefois à plusieurs lettres originales”. Aucun respect, avec semblable méthode, pour l’ordre chronologique: les dates sont falsifiées selon les besoins des combinaisons: on trouve côte à côte des paragraphes écrits à des époques très différentes ”. Il en résulte un embrouillement inextricable des événements rapportés; là où mille indices se fussent éclairés
7. Comparer, par exemple, le texte de Mason : « 1 am at present at Stoke, to which place Î came at half an hour's warning upon the news I received of my mother’s illness, and did not expect to have found her alive; but when I arrived she was much better, and continues so. 1 shall therefore be very glad to make you a visit... » (MM III 144-5) et le texte rétabli par le Dr. Toynbee : « 1 am at present at Stoke, to wth ] came at half an Hour's Warning upon the News I received of my Mother’s Ilness, & did not expect to have found lher alive : but as 1 found {her much better, & she continues so, 1 shall be very glad to make you a Visit... » (CT II 121). Les corrections de ce genre sont très fréquentes. La transcription du Journal de Gray dans le Pays des Lacs (MM IV 161-201) offre un cas extrême. :
8. Mason donne 130 lettres (amalgamées). TL renferme 385 lettres, et CT en ajoute 89.
9. La Lettre 39 de la Section IV (MM IV 64-9) montre jusqu'où pouvait aller cet abus. Voici sa composition, en la comparant avec le texte de Tovey : | paragraphe de TL II 140-i; | fragment arrangé de TL II 161; 3 phrases modifiées de TL II 150; 1 fragment arrangé de TL Il 160; 1 post-scriptum, TL Il 162-4. — La Section IV de l'édition Mason comprend 60 lettres. Des 42 qui ont pu être comparées avec le ms. une seule est intacte, la Lettre 54 (MM IV 125. Il y est question de la mort de Mrs. Mason). -
10. Ex. : La Lettre 17 de la Section IV (MM III 144-7), datée jan. 1753 est faite avec une lettre du 8 août 1752 (CT II 121-2) et une lettre du 13 fé-
vrier 1753 (CT II 127-8).
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les uns les autres à leur place naturelle, la confusion règne, qui déroute le lecteur.
Si l’on regarde de plus près les arrangements et les suppressions de Mason, on s’aperçoit qu'il obéissait à des principes arrêtés. Il considère comme négligeable toute lettre portant uniquement sur les événements courants, présentant un caractère exclusivement personnel. Pour la période la mieux connue, celle de 1762 à 1768, où les cent-trois lettres de l’édition Tovey permettent de suivre Gray presque jour par jour, Mason ne conserve que dix-huit lettres, en marge de sa vie ordinaire pour la plupart *. En procédant ainsi, il n’élimine pas seulement les faits; il représente sous de fausses couleurs les meilleures amitiés de Gray, ôte à sa physionomie quelques-uns de ses traits essentiels. Dans sa première section, par exemple, il compromet pour plus d’un siècle d’histoire littéraire le chapitre de la jeunesse de Gray, en publiant ses Lettres froides et conventionnelles à West; en condamnant à l'oubli ses lettres à Walpole, pleines d’exubérance et d’humour, de l'expression passionnée des sentiments les plus délicats”.
Les coupures opérées dans les lettres, les préoccupations qui régissent le choix des fragments, sont plus significatives encore. Au début, Mason avait voulu supprimer comme « puérils les commencements et les fins de quelques lettres » (CT I 1, n. 2). L'habitude prise, il continua à éliminer ces phrases d’introduction ou de conclusion où s’expriment les nuances de l’amitié, les paragraphes de la fin où sont jetés pêle-mêle les menus incidents dont le rapprochement permet d'établir le cours de la vie *. D'une façon générale, du reste, ses suppressions sont beaucoup plus importantes. D'une longue lettre il ne subsiste parfois qu'un court paragraphe. Tout récit, toute esquisse cir-
11. MM Section IV, Lettres 43 à 60 (IV 79-139). TL, Lettres CCXXXVI à CCCXXX VII (II 247-III 212).
12. Pour cette seule période de 1734 à 1738 le Dr. Toynbee publie 32 lettres entièrement nouvelles de Gray à Walpole. Par ailleurs, Wiharton, que Mason savait être le meilleur ami de Gray (MW IV 208-10), occupe une place secondaire dans son édition. De Bonstetten en-est totalement éliminé.
- 13. Comparer MM II 48 et CT I 151-2.
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constanciée disparaît. Gray raconte-t-il un voyage à Londres, fait-il un tableau de sa vie universitaire, dépeint-il les intrigues de Pembroke, ses embarras d’argent, ses conversations avec Walpole, mêlées à maint passage piquant et humoristique : tout cela est rejeté au profit d’un jugement sur l'Esprit des Lois, de quelques phrases sur Aristote, de considérations sur la vie inspirées de Sénèque ‘. Seuls les développements moraux ou littéraires, les lieux communs, paraissaient dignes d’être retenus. D'’innombrables renseignements sur l’homme sont perdus du même coup, ses traits de caractère les plus spontanés, ses pensées les plus intimes, ses observations anxieuses sur son état de santé, ses curieuses préoccupations de natura-
- liste *. Les jeux d'esprit, les anecdotes plaisantes étaient bif-
, ° ]: 1716 fés avec indignation
Ainsi, sous. la main lourde de Mason, la matière biographique se dissolvait; la physionomie de l’homme s’estompait, s évanouissait.
Les parties rédigées par Mason auraient pu racheter ces imperfections, s’il y avait condensé la substance des lettres omises. Mais ces passages sont extrêmement grêles, et Mason y montre le même mépris pour toute précision. La division arbitraire de la vie de Gray en cinq parties de très inégale importance entraîne des simplifications qui jettent encore le trouble dans la suite des événements. D’obscurs motifs l’amènent à fausser les dates. C'est ainsi que voulant opposer, dans la section III, la fertilité poétique de l’année 1742 à la longue période stérile de la section IV, il trompe le lecteur sur la date de la composition de l’Elégie ”. Il laisse dans la plus grande confusion la période décisive qui s’écoule entre le retour du Continent et le retour à Peterhouse *. Ce qui en ressort surtout ce sont les
14. Comparer MM III 93-7 et TL 1 175-9; MM I 111-5 et TL 1 1926; MM III 80-3 et TL I 149-51, 136-43. .