INTRODUCTION
Les nombreuses opinions attribuées par les auteurs anciens aux « stoïciens » sans autre spécification, ne doivent pas faire illusion sur l'unité de la pensée stoïcienne. Le stoïcisme, même si on se borne à l'ancien stoïcisme, dont l'histoire ne dure pas plus d'un siècle et demi, n'est ni un dogmatisme fermé dont les opinions ont été codifiées une fois pour toutes, ni une simple école d'exégètes où les successeurs se bornent à commenter la parole du maître. Il y a un épicurisme dont les théories, devenues traditionnelles, présentent des contours arrêtés ; le stoïcisme, au contraire, comme doctrine, ne désigne que des directions générales de pensée, qui pouvaient s'accommoder et en fait se sont accommodées de fort grandes diversités dans le détail. De toutes les écoles philosophiques, c'est peut-être celle qui sans se briser a permis au plus de talents originaux de se faire jour.
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Ce trait fondamental est dû au caractère largement synthétique de la doctrine stoïcienne. L'ancien stoïcisme, de Zenon à Chrysippe, s'est développé à une époque où les successeurs d'Alexandre s'efforçaient de fonder au-dessus des cités dont la force et l'unité étaient dans des traditions religieuses, un organisme politique tout à fait nouveau, l'État, qui ne voulait devoir son existence à aucune tradition historique, mais seulement à la volonté du chef et de ses sujets : dans la notion d'État, la raison clairement consciente s'oppose à la tradition obscure ^ Parmi ces fondateurs d'États, il y en eut qui comprirent cette opposition et tentèrent de la résoudre : c'est ainsi qu'à l'époque même de Chrysippe, Cléomène, roi de Sparte, essayait une réforme de la constitution Spartiate, dans laquelle l'idée moderne de l'État se présentait comme un retour au bon vieux droit traditionnel^. La tâche que s'imposèrent les stoïciens fut justement de chercher une fusion, dans toutes les sphères de la pensée et de l'action, entre des concepts opposés dont l'un représente la forme traditionnelle delà pensée, et l'autre la pensée réfléchie et rationnelle. Des contradictions, telles que celles de la philosophie et de la religion, de la loi na-
1. Cf. le rapport Tolontaire qui unit la cité grecque au sourerain, Kaerst, Gesch. des Heltenismus, II, 1,353.
2. Droysen, Histoire de l'Hellénisme, trad. Bouché-Leclercq, I. III, p. 521.
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lurelle et de la loi civile, de l'empire universel et de la cité, risquaient, si elles se maintenaient, de rendre impossible la vie grecque, et, d'autre part, aucun de ces termes ne pouvait désormais céder à l'autre. Les stoïciens s'efforcent d'effacer ces distinctions, de trouver dans lïndividu lui-môme (considéré comme sage) le fondement de la loi, dans la religion traditionnelle (interprétée allégoriquement) la raison universelle, dans le développement cosmologique du devenir le principe régulateur et ordonnateur. De là toutes les contradictions qu'on s'est complu à chercher, dès l'antiquité et de nos jours, dans ce système, le plus synthétique sans doute ^ni ait jamais existé.
Dans cet effort de conciliation, la doctrine de Chrysippe marque un moment important de l'histoire du stoïcisme; c'est Chrysippe qui a eu peut-être la conscience la plus nette des oppositions indiquées, qui les a accentuées au point que les doctrines adverses prenaient chez lui leurs armes contre lui ^ ; il a fondé une seconde fois le stoïcisme, en le défendant contre les dissidents comme Ariston, et contre les adversaires. C'est du moins ce que peuvent laisser entrevoir les misérables restes de son intense activité littéraire, et la place prépondérante qui lui fut assignée dans l'école même par les stoïciens de l'époque impériale.
1. Cic. ,Aca(l. Priora, II, 87 (Arsim, 11,34, 12) : ab eo armalum esse Carneadem.