‹ CicéronChapitre 2 sur 8 · XL · texte numérisé non relu

XL

a Vous me dites de me souvenir de moimôme, de mes maximes, de mes écrits, de mes discours, de mes actions passées, et de les prendre pour juges de ce que j’ai aujourd’hui à faire, écrit-il à Atticus. Je vous remercie de ne me donner d’autre conseil et d’autre exemple que moi-môme; mais considérez si, dans quelque république que ce soit, un chef de parti commit jamais des fautes aussi honteuses que celles de notre ami Pompée, qui, en abandonnant Rome, déserte la patrie ellemême, pour laquelle et dans laquelle son de-

voir et sa gloire étaient de mourir!... Vous en parlez à votre aise, à l’abri des événements, tranquille dans votre maison; vous ignorez nos calamités, nos misères, nos hontes, à nous chassés de nos maisons, dépouillés de nos biens, errant au hasard avec nos femmes et nos enfants, entre deux armées prêtes à s’entre-choquer sur nos ruines!... Et ce n’est pas par la victoire que nous avons été contraints d’abandonner Rome; non, c’est parla démence de notre chef Pompée, d’un homme sur qui reposent toutes nos destinées et que des maladies mortelles menacent presque chaque année de nous enlever! C’est pour lui que nous quittons notre patrie, non pour la reconquérir en y rentrant plus forts et plus invincibles, mais pour la livrer aux flammes et au pillage de nos ennemis !... Voilà pourquoi nous sommes ici avec cette multitude de citoyens sortis avec nous de Rome ! Rome est déserte ; il n’y a

personne ni dans la ville, ni dans les faubourgs, ni dans les maisons de campagne, ni dans les jardins des environs de la ville ! et Pompée ne nous trouve pas même assez exilés sur ce rivage delà mer, il nous appelle auprès de lui dans la Pouille!... Que conclure de tout cela? J’aime Pompée, je suis prêt à me sacrifier pour lui ; mais je dois songer à la patrie, et la patrie cependant n’est pas un homme 1... N’ai-je pas de grands exemples pour ne pas abandonner la patrie, même assujettie à un tyran? Socrate l’abandonna-tril pendant qu’Athènes gémissait sous les trente tyrans? Je vous ai dit, en effet, que j’aimais mieux être vaincu avec Pompée que vainqueur avec César; oui, mais avec Pompée digne de luimême et semblable à lui-même, mais avec Pompée fuyant avant de savoir même qu’il fuit et sans savoir où il fuit! avec Pompée livrant sans combat la patrie, nos enfants, nos fem-

mes, nos biens, nos lois, nos vies à la tyrannie!... La supposition que je faisais est déjà réalisée! C’en est fait, si je suis vaincu avec cet homme et par cet homme!... Souvenezvous que j’ai toujours été d’avis d’abord qu’il fallait à tout prix éviter le choc et la guerre entre ces deux chefs de parti, ensuite qu’il ne fallait à aucun prix abandonner, non pas l’Italie seulement, mais Rome elle-même!... Je porte le deuil de la république !... Voyez à quel homme nous avons affaire dans ce César!

Quelle perspicacité ! quelle promptitude! quelle vigilance! quel œil à tout! S’il ne se permet ni meurtre, ni vengeance, ni proscription, il va être tout à l’heure l’idole de ces mêmes Romains dont il était hier l’effroi... J’entends causer autour de moi une multitude de citoyens des villes et des paysans des campagnes ; ils ne pensent déjà plus qu’à leurs champs, qu’à leurs maisons rustiques, qu’à

leurs petits écus. Voyez un peu la versatilité des âmes ! ils redoutent maintenant ce Pompée, qui était hier leur idole et leur appui; ils commencent à adorer ce César, qu’ils redoutaient hier comme leur fléau!... »

Puis, s’emportant de vertueuse indignation contre ce même César, dont il vient tout à l’heure d’admirer le génie :

« O le misérable! s’écrie-t-il; ô le voleur de lois! ô le brigand! ô le dévastateur de sa patrie!... Et cependant tout le monde paît autour de moi pour rejoindre Pompée : aujourd’hui celui-ci, demain celui-là l Et j’apprends que les bons et grands citoyens, qui ont été l’honneur et l’appui de Rome, me blâment de ces lamentations, et d’hésiter encore à partir!... Eh bien, partons donc; et, pour prouver que je suis un bon et un grand citoyen, allons aussi rapporter par terre et par mer la guerre civile à notre infortunée patrie!... »

Mais il ne partait toujours pas, retenu par cette hésitation mortelle entre la honte de ne pas suivre son parti naturel et le crime d’aller rapporter la guerre à son pays.

« Pour me distraire de la maladie de mes pensées, écrit-il à son confident et son ami Atticus, je me pose ces questions terribles, et je m’exerce à les résoudre, parce que de leur solution dépendra le parti que je prendrai :

» Est-il convenable à un citoyen vertueux

de rester dans son pays quand il est tombé sous la puissance d’un tyran?

# Doit-on employer tous les moyens de soustraire son pays à la tyrannie, lors môme que ces moyens de délivrance exposeraient la patrie à sa dernière ruine?

» Ne doit-on pas se prémunir contre le danger d’élever trop haut et de changer en oppresseur le chef qu’on oppose au tyran de son pays?

» Ne vaut-il pas mieux chercher le salut de son pays dans les concessions et les accommodements pacifiques que dans les armes?

® Est-il permis à un bon citoyen de se retirer à l’écart pendant les agitations de son pays?

» Peut-on en conscience incendier et assiéger sa patrie pour la délivrer du tyran?

» Dans les dissensions civiles, est-on tenu de suivre la cause et la fortune de son parti, lors

même que ce parti commet des fautes et des crimes?

» Enfin un homme qui a subi l’en\ie, l’iniquité, l’ingratitude et les persécutions pour avoir une première fois sauvé son pays, doit-il s’exposer volontairement une seconde fois au même malheur? Ou bien, après avoir tout fait en vain pour sa patrie, ne lui est-il pas permis de se désintéresser de la chose publique par ceux qui gouvernent, et de songer à luimême, à sa famille et à son repos? >

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