‹ CicéronChapitre 3 sur 8 · XL1JI · texte numérisé non relu

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Pendant que Cicéron se posait ces questions dont on voit assez clairement la solution secrète dans son âme par l’art avec lequel il incline l’esprit de son ami à les résoudre dans le sens de la neutralité, César et ses amis de Rome le suppliaient de rester neutre, et il s’excusait auprès de Pompée de ne l’avoir pas encore rejoint sur l’impossibilité de traverser une partie de l’Italie, déjà inondée des troupes de César. Enfin, Pompée ayant appelé et rassemblé à Brindes toutes ses légions et tous

les républicains austères, tels que Cassius, Brutus, Labiénus, Caton, fit voile à l’approche de César pour la côté d’Hfpire, emmenant avec lui tout ce qui dans Rome était digne du nom de Romain. Cicéron se trouva par ce fait, qu’il avait tant blâmé et qu’il répugnait tant à imiter, soulagé par l’événement du poids de ses incertitudes.

L’Italie entière, aussitôt après le départ de Pompée, se précipita aux pieds du vainqueur.

Rome ne se respectait plus elle-même et n’était plus digne que d’un maître. Cette abjection de sa patrie releva l’âme de Cicéron par l’indignation et parla honte. Le victoire de César, au lieu de l’en rapprocher, l’en éloigna. Le succès, qui est la raison du vulgaire, est le scandale des grandes âmes. Il se renferma à Arpinum, séjour de ses pères, comme pour y chercher les souvenirs et les conseils de la vertu antique, et pour y porter dans la solitude le deuil de son pays.

« Jusqu’à présent, écrit-il à ses amis, jo n’étais que triste et perplexe. La fluctuation et l incertitude des choses soulevaient mon âme et l’empêchaient de sentir la chute de ma patrie; mais depuis que Pompée, les consuls, la république elle-même ont quitté l’Italie, ce n’est plus de la douleur, c’est le supplice qui déchire mon âme. Il me semble que j’ai perdu non-seulement la patrie, mais l’honneur. Ah ! pourquoi ne suis-je pas avec Pompée et avec tous les bons citoyens de mon parti, puisque ceux-là mêmes en considération de qui je répugnais de partir, mes amis, mes proches, ma femme, mon fils, ma fille elle-même, trouvaient que ma place était avec les derniers soutiens de la liberté de Rome?... J’ai été trompé par deux pensées honnêtes, mais aveugles : premièrement, par l’espoir obstiné de négocier la paix entre ces deux hommes; secondement, par l’horreur de susciter la

guerre civile entre citoyens... Maintenant je vois qu’il fallait mille fois mieux mourir que de vivre avec les oppresseurs de mon pays. #

Cependant César lui demandait une entrevue, il lui écrivait pour lui donner rendez-vous à Rome, où il le suppliait de venir au nom du salut public.

« Je suivrai vos conseils, écrivait-il à Cicéron; je me réconcilierai avec Pompée. Je 3uis de moi-môme enclin à la douceur et à la paix. Tâchons de reconquérir tous les cœurs pour jouir longtemps de ma victoire. Tous ceux qui m’ont devancé n’ont pu éviter la haine publique qui s’attache à la cruauté, excepté Sylla, que les dieux me préservent d’imiter! Je suivrai d’autres maximes, et j’assurerai la durée de mon triomphe par le pardon et par la magnanimité! »

Non content de ces caresses, César, voyant que Cicéron refusait de se rendre à Rome, alla

le voir, en revenant de Brindes, dans sa maison de Formies. L’entrevue était redoutable pour Cicéron, qui avait à défendre sa vertu ; pour César, qui avait à pallier son attentat.

« Que je voudrais avoir demain à mes côtés, écrit Cicéron la veille de cette visite de César, cette sagesse d’Homère, déguisée sous la figure d’un ami, pour m’inspirer ce que j’aurai à dire! Mais je suis dans les ténèbres, il me semble qu’il n’y a plus de soleil dans le monde ! »

Enfin César arriva, entouré de cette foule d’hommes de guerre sans scrupule et d’hommes de désordre sans patrie qui n’ont de refuge que dans la tyrannie ou la licence.

® Quel cortège, grands dieux ! écrit Cicéron le lendemain dans toute l’émotion de son scandale; quelle tourbe! comme vous avez coutume d’appeler cet entourage de César. On y voyait jusqu’à Ëros, cet affranchi de Céler ! O perte

honteuse de la république ! O troupes désespérées et capables de toute infamie ! Que faisait, ô ciel ! parmi de telles gens un fils de Servius et de Licinius ? Mais c’était bien pis dans son camp devant Brindes. Six légions étaient avec lui ! »

César, dans cette entrevue, fut ce qu’il savait être quand, au lieu de s’abandonner à son ambition, il se livrait à son caractère : le plus aimable et le plus séduisant des Romains. Ayant pris dans sa longue résidence en Gaule quelque chose de la grâce, de l’insouciance et de la légèreté des Gaulois, traitant familièrement les choses graves, jouant avec sa fortune comme avec une de ses courtisanes, et perdant ou gagnant l’univers comme une poignée de sesterces au jeu sous sa tente ; aimant la vertu et le talent comme deux voluptés de l’âme, que sa nature originellement honnête et élégante lui faisait rechercher, il s'àccom-

modalt aussi bien des bassesses et des vices de son époque, par lesquels il triomphait de sa patrie et qui triomphaient avec lui. Il rougit sans doute devant Cicéron de son entourage, mais il ne négligea aucune de ses séductions pour l’entraîner dans son parti ou du moins pour le retenir en Italie. Cicéron s’efforça en vain, dit-il dans la lettre où il rend compte de cet entretien, de démontrer à César que l’honneur, le devoir et la fidélité à l’amitié lui faisaient une loi de se retirer avec ses amis de l’autre côté de la mer.

« Je n’obtins rien, dit-il; il s’obstina à me représenter que ma retraite serait sa condamnation et servirait d’exemple et d’autorité aux autres pour s’écarter de lui. »

« Ne vaut-il pas mieux pour vous, pour moi, pour Pompée, pour la patrie elle-même, lui dit César, que vous me suiviez à Rome pour y négocier là réconciliation et la paix entre nous ?

— Serai-je donc libre à Rome, répondit Cicéron, d’en régler les conditions?

— Eh quoi! répliqua César, pensez-voiis Rue je prétende dicter ses paroles à un homme tel que vous?

— Eh bien, reprit avec une fermeté souriante Cicéron, j’irai; mais ce sera pour persuader contre vous, au sénat, de vous refuser les troupes que vous voulez conduire en Espagne et en Épire contre le parti de Pompée.

— Gardez-vous-en! s’écria César; je n’entends pas qu’on donne de tels conseils à Rome.

— Je le savais d’avance, dit Cicéron, et voilà pourquoi je ne vous suivrai pas à Rome, ou pour dire des choses contre mon devoir, ou pour les entendre sang pouvoir librement y répondre. » *

« Enfin, ajoute Cicéron, après le récit de cette longue conférence mêlée de familiarité, de plaisanterie et d’insinuations sinistrés, César-

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s’est retiré mécontent. Cette épreuve ne m’a pas fait aimer de lui, mais elle m’a fait estimer davantage de moi-même. Au moment de remonter dans sa litière pour aller à Rome, il a changé de ton : Eh bieD, m’a-t-il dit avec une intention presque menaçante, puisque vous ne voulez pas m’assister de vos conseils, je serai réduit à en suivre d’autres, et je ne m’arrêterai devant rien. »

La dictature, la guerre civile, le carnage des citoyens par les citoyens, la mort de Pompée, le suicide de Caton, le meurtre de Cicéron, son propre assassinat dans le sénat, étaient dans ce mot. Cicéron le comprit et resta inflexible, aimant mieux subir les conséquences de la tyrannie que de s’associer au tyran.

« Vous avez donc vu I'Homme , et vous avez gémi sur la patrie? m’écriviez- vous il y a quelques jours, disait-il à Atticus à la fin de ce récit. „

— Oui, je l’ai vu, et j’ai gémi sur le sort de mon pays!...

— Et après, que s’est-il passé?

— Eh bien, après, il est allé'à Rome, et moi je suis retourné à Arpinum, où j’attendrai les hirondelles ®

C’est-à-dire la saison où la mer lui permettrait de s’embarquer pour aller rejoindre Pompée et son parti, qu’il se repentait déjà de n’avoir pas suivis assez vile.

César entra à Rome sans Cicéron, et il y suivit en effet les conseils de la violence et de la tyrannie, au lieu de ceux de la sagesse et de la paix. Il enfonça les portes des temples, où la religion et la loi gardaient le trésor public accumulé depuis des siècles et confié aux dieux pour les extrémités de la république; il fit frapper par ses sicaires le tribun courageux qui lui en disputait l’entrée, et il distribua à ses complices et à ses soldats l’épargne destinée aux nécessités de la patrie; il viola toutes les

lois, absortJà tous les pouvoirs, s’empara de toutes les armées, et marcha sans s’arrêter eu Espagne, gouvernement de Pompée, pour y combattre ou y embaucher les légions de la république. Il laissa un moment Rome et l’Italie à Antoine et à Curion, ses lieutenants les plus dépravés et ses satellites les plus audacieux; ceux-ci, à l’instigation de César, continuèrent de tenter la vertu de Cicéron par les caresses, puis par les menaces.

« Vous pouvez compter, écrit Cicéron à son ami après les avoir vus, qu’il n’y a pas en Italie un homme décrié qui ne soit avec César. Partons donc, allons trouver Pompée! Je n’espère plus rien pour la république, que je crois abolie jusqu’aux fondements; mais je pars pour ne pas voir ce qui se fait sous mes yeux, et ce qui sera plus sinistre encore. César en est arrivé à cet excès de prendre en gloire le nom de tyran, dont il rougissait jadis; et Pompée, ligué

hier avec lui, prépare sur terre et sur mer une

guerre juste, il» est vrai, et nécessaire, mais ruineuse s’il est vaincu, et funeste encore aux citoyens s’il est victorieux. Quels hommes, dont l’un a déserté et dont l’autre opprime sa patrie! Suis-je donc, malgré mes infortunes et mes revers, au-dessous de la gloire et de la fortune de ces prétendus grands hommes? Non, rien de grand que ce qui est honnête. Je n’en désavoue pas ma philosophie. J’ai agi en vue des r dieux dans tout ce que j’ai fait pour la république, et j’ai prévu depuis quatorze ans cette tempête où périt l’Italie. Je partirai avec ce témoignage de ma conscience.

» Je demandai hier à Curion (lieutenant de César), qui était venu à Arpinum pour me séduire ou pour m’intimider, ce qu’il pensait de la république, et s’il en resterait du moins quelque image. « Aucune, m’a-t-il répondu, et » n’espérez plus rien!... » C’en est fait, il faut

que César se perde ou par ses ennemis ou pai lui-même, car il est lui-même son pire ennemi. J’espêre vivre assez pour le voir. Quant h moi, il est'temps de penser à la vie immorlelle, et de ne plus penser à celte vie courte et péris- * sable. »

César, informé en Espagne de la résolution de fuir manifestée de plus en plus par Cicéron, ne dédaignait pas de lui écrire :

* Tout me réussit, et tout est en ruine à mes ennemis. Cédez à la fortune : votre départ aujourd’hui aurait l’air de m’accuser d’excès que je n’ai pas commis. Quoi de plus convenable à un bon et vertueux citoyen que de s’isoler des querelles civiles? »

Tullia, sa fille, tomba en vain à ses genoux pour le conjurer cette fois de ne pas se jeter

dans la cause perdue. Antoine, qui le surveillait et qui rôdait autour de sa retraite avec ses

bandes de licteurs, de gladiateurs, de corné-

diens et de çoürtisanes, lui fermait en vain la mer : il parvint à se rendre inaperçu dans une maison des champs qu’il possédait aux portes de Pompéia, dans le golfe de Naples.

« Voilà, écrit-il à sa fille en parlant des embûches et des débauches d’Antoine, par quelle main il nous faut périr! comme s’il eût eu le pressentiment de la main par laquelle il périrait un jour. Non, si j’étais assez malheureux pour ne pas trouver un vaisseau qui consentît à se charger de moi, je me jetterais plutôt dans la première barque pour m’éloigner de ces parricides! »

Il se déroba la nuit suivante aux cohortes d’Antoine, qui surveillaient déjà sa maison, et s'embarqua sur un bâtiment léger qui faisait voile pour l’Épire, n’espérant rien de l’aveniie

mais ae pouvaat supporter le présent, et se précipitant, comme ü le dit lui-môme en quittant le rivage, les yeux ouverts et délibérément dans sa ruine.

Il emmenait avec lui son fils et son frère, l’un et l’autre dignes de lui par leur fidélité à ses malheurs, par leur patriotisme et leur courage. Quoique pauvre, il apportait à Pompée une somme considérable, épargnée sur ses biens, en tribut volontaire à la cause de la justice, de la liberté et de la patrie. L’armée et les citoyens le reçurent comme un gage de leur bon droit et de leur fortune : ils se glorifiaient d’avoir désormais avec eux la gloire de Rome. Caton seul, qui se croyait une vertu trop rigide

pour avoir le droit de se plier aux circonstances et aux transactions, mais qui n’exigeait pas cette rigidité des autres, le blâma amicalement du parti irréconciliable qu'il prenait vis-à-vis de César.

« Peutrélre, lui dit-il en confidence, auriezvous été plus utile à Rome en gardant la neutralité que vous demandait César, et en vous réservant pour servir dans l’occasion le parti de la république, au lieu de venir partager ici d’inutiles périls. »

Pompée le caressa et le négligea comme un homme qui ne s’était pas déclaré à la première heure, qui avait blâmé la retraite en Epire, qui avait conféré avec César, qui apportait des conseils de paix dans la guerre, et qui était trop grand dans la république pour être inférieur dans son camp. Cicéron se relégua lui-même à Dyrrachium avec Caton, malade de chagrin des lenteurs et des froideurs de Pompée.

Peu de temps après son arrivée en Epiro, César, ayant triomphé en Espagne et traversé rapidement l'Italie en entraînant avec lui toutes les légions trouvées sous sa main, passa la mer et vint attaquer l’armée de Pompée avec des forces inférieures, mais avec cette promptitude qui est le génie du succès dans les révolutions. Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Pharsale, bassin de la Thessalie. Les armes étaient égales par la valeur, les chefs égaux par la renommée et par le génie; mais Pompée

commandait à des citoyens déjà ébranlés par la faute qu’il avait commise de les dépayser, comme des vaincus avant la bataille; César, à des troupes aguerries et déjà victorieuses par l’audace qu’il avait eue de les conduire, comme des vainqueurs, moins à la victoire qu’à la poursuite de leurs ennemis. Les lois, les consuls, le sénat, les magistrats, les pontifes, les chevaliers romains, les patriciens, la meilleure partie du peuple lui-môme, la république enfin, étaient dans le camp de Pompée ; les ambitieux, les factieux, les séditieux, les corrupteurs et les corrompus, la jeunesse, la populace et la soldatesque, les barbares mômes enrôlés dans les Gaules, étaient avec César. Mais César commandait à des soldats qui avaient tout à gagner en donnant l’empire à César; l’autre, à des citoyens qui avaient peu à perdre en laissant succomber Pompée. Entre une cause servie par toutes les cupidités et par tous les vices hé-

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roïques, et une eause pour ainsi dire abstraite, défendue par des vertus amollies, la victoire était peu douteuse. César fut vainqueur. Pharsale fut le tombeau de la liberté et de la république.

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