‹ CicéronChapitre 8 sur 8 · LXXIII · texte numérisé non relu

LXXIII

Quintus retourna vers Astura, pour regagner %

par les sentiers des montagnes sa maison d’Antium avec son üls. Cicéron poursuivit sa route vers le bord de la. mer et s’embarqua sur une galère. Il possédait dans une anse du rivage de Gaète, à l’endroit où l’on voit encore aujourd’hui $on tombeau s’élever comme un écueilde la gloire auprèsdes écueils de l’Océan, une maison de campagne embellie de tous les luxes et ornée de toutes les délices d’une résidence d’été pour les grands citoyens de Rome.

Elle s’élevait sur un promontoire d’où le regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et silencieuse, tantôt écumcuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle d’un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les flots. Les vents étésiens, qui souillent du nord pendant la canicule, en rafraîchissaient la

température; des jardins en terrasse descendaient d’étage en étage de la maison aérée à la plage humide; des cavernes naturelles, achevées par l’art, pavées de mosaïques, entrecoupées de bassins où l’eau de la mer, en «

pénétrant par des canaux invisibles, renouvelait la fraîcheur, y servaient aux bains. Un temple domestique, vraisemblablement celui qu’il avait consacré à sa fille Tullia, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à demi voilés par les

orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement cette côte.

C’est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l’heure du départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à plusieurs journées d’étape de Rome. La Campanie était libre de troupes, et tout annonçait que les sicaires d’Antoine n’y marcheraient pas aussi vite que sa vengeance.

Mais sa vengeanee le devançait. A peine Quintus et son fils étaient-ils arrivés secrètement dans leur ville paternelle d’Antium, pour y vendre leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la trahison domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu’ils furent égorgés, le père et le fils, dans leurs propres foyers, pour le crime de leur nom.

À cette nouvelle, les affranchis cl les esclaves de Cicéron le conjurent avec plus d’ins-

tance de fuir. Il monte sur sa galère et na- jj vigue jusqu’au promontoire de Ç ircé, cap *►* avancé du golfe de Gaète , pour faire voile vers l'Afrique. 11 s’y fait descendre à terre

malgré les instances des pilotes et la faveur des vents. Il fie pouvait s’arracher à cette dernière plage de l’Italie, ni désespérer tout à fait du cœur et de la reconnaissance d’Octave.

11 reprit, à pied et en silence, le long de la plage, le chemin qui ramenait vers Rome. Sa galère le suivait à quelque distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses rameurs d'approcher de la plage et se confia de nouveau aux flots. Il avoua à ses affranchis que, lassé d’incertitude et de fuite, il avait résolu un moment de rentrer à Rome et d’aller s’ouvrir lui-même les veines sur le seuil d’Octave, afin de se venger du moins, en mourant, d’une

ingratitude Écrite en caractères de sang sur le nom de ce parricide, et d’attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une furie qui ne le laissât reposer jamais!... La crainte des tortures qu’on lui ferait subir, s’il était arrêté avant d’avoir accompli son suicide, l’avait retenu et ramené à bord. Il navigua quelque temps indécis en vue du rivage, puis, rappelé encore par od ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa maison de campagne de Gaète, qu’il avait quittée le matin. Ses serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La galère se rapprocha de la plage où s’élevait le temple.

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Les présages, langue divinatoire perdue aujourd’hui, qui annonçaient, interprétaient, solennisaient tous les grands actes tragiques des citoyens ou des empires, avertirent ou consternèrent les serviteurs de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières lames pour jeter l’ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux, oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple , s’élevèrent du toit avec de grands cris et, voltigeant au-devant de la galère,

parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord. Cicéron, soit que sa philosophie s’élevât au-dessus de ces superstitions populaires, soit qu’il acceptât l’augure sans chercher à l’écarter, n’en monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et, s’étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour. Mais les corbeaux qui l’avaient repoussé de la plage l’avaient suivi vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de revoir leur maître, soit qu’en s’élevant très-haut dans les airs ils eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux soldats d’Antoine répandra dans les campagnes et se glissant comme des assassins vers les

jardins de Cicéron, ils s’agitaient comme par un instinct caché. L’un d’eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec son bec le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le visage et sembla le presser de sortir d’une maison qui le repoussait.

A ce signe de l’instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron s’émurent, s’attendrirent, versant des larmes et se reprochant à euxmêmes d’avoir pour le salut de leur maître moins de prudence et moins de zèle que les brutes :

« Quoi! se dirent-ils entre eux, attendronsnous, les bras croisés, d’être les spectateurs de la mort de ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et semblent s’indigner des crimes qu’on prépare ? »

Animés par ces reproches mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds , lui

font une douce violonce, le forcent à remonter dans sa litière , et le portent, par les sentiers détournés et ombragés des jardins, vers le rivage où la galère l’attendait ù l’ancre.

A peine avaient-ils fait quelques pas, qu’une bande de soldats commandés par Ilérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur épée à tous les crimes et qui n’ont d’autre cause que celle qui les solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre, et, trouvant les portes fermées, les tirent enfoncer et se précipitèrent vers la maison. L’un de ces chefs , Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le grand orateur dans une accusation de parricidei 11 était pressé d’eüacer la mémoire de l’ingratitude dans le sang du bienfaiteur. Il somma les serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la retraite de leur maître. Tous répondaient qu’ils ne l’avaient

pas vu, et lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent, disciple chéri de Cicéron, fils d’un affranchi de son frère, cultivé par lui comme un fils dans la science et dans les lettres, nommé Philologus, indiqua du geste aux soldats l’allée du jardin par laquelle son patron et son second père descendait vers la mer. A ce signe mortel, Hérennius, Popilius et leur troupe s’élancent au galop sur les traces de la litière et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au rivage.

A ce bruit tumultueux qui s’approche, qui tranche toutes ses irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort, Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à ses esclaves de s’arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui obéit. 11 attend sans pâlir ses assassins, il appuie son

coude sur son genou, soutient son menton dans sa main, comme c’était son habitude de corps qnand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque, et, regardant d’un œil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite la peine de l’arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l’immortalité.

Ilérennius lui tranche la tête et la porte luimême à Antoine , pour qu’aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du triumvir, le prix du crime auquel il a voué son épée

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Antoine, qui venait d’entrer à Rome, présidait l’assemblée du peuple pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple.

« C’en est assez ! s’écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui l’avait fait si souvent pâlir lui-méme; voilà les proscriptions finies ! » témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicéron valait à elle seule une multi-

lude de victimes, et délivrait son ambition de la dernière vertn de Rome I Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains coupées, sur la tribune aux harangues : suppliciant ainsi la plus haute éloquence qui fut jamais, par les deux organes de la parole humaine, le geste et la voix. Mais Fui vie, femme d’Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance : elle se flt apporter la tête de l’orateur, la reçut dans ses mains, la plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la perça d’une longue épingle d’or qui retenait les cheveux des dames romaines, et prolongea, comme les Furies dont elle était l’image, le supplice au delà de la mort. Honte éternelle de son sexe et du peuple romain!

Cicéron mort, les triumvirs s’entre-disputèrent la république. Octave l’emporta. La tyrannie, qui n’avait ôté jusque-là qu’une éclipse de la liberté, devint une institution. Elle dispensa le peuple de toute vertu. Elle fit

aux Romains, selon le hasard des vices ou des

vertus de leurs maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de dégra-

dation momie et de sang, qui sont l’ignominie de l'histoire et le supplice en masse du genre humain.

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