‹ Cigale chez les fourmis; comedie en un acte, par m. [Ernest] Legouve & [Eugene] Labiche; ed., with notes, by W.H. WitherbyChapitre 6 sur 34 · Scène VI. — Les mêmes, Chameroy · texte numérisé non relu

Scène VI. — Les mêmes, Chameroy

Cham. Voici le billet, monsieur.

Paul. Monsieur, voici l’argent.

Oham. Très bien ! Ab ! pardon, monsieur, il y a erreur ... les intérêts . . .

5 Paul, Les intérêts étaient, je crois, de cinq pour cent ...

Cham. Par an I . . . Or, vous me payez trois mois plus tôt . . . c’est donc deux cents francs de moins que vous me devez et que je vous rends . . . 10 Paul. Mais, monsieur, c’est ma faute, si . . .

Cham, Pardon, monsieur, je ne suis pas un usurier . . .

Paul. Au fait . . . j’agirais comme vous, monsieur (à demi riant'), si j’avais des effets à recevoir 1 5 au lieu d’avoir à en payer !... J’accepte donc simplement ce que vous m’avez offert simplement et je vous prie seulement de me permettre de vous serrer la main.

Cham. Très volontiers' ... (À pari). Charmant 20 jeune homme !

Paul (à part). Famille de braves gens I (Saluant). Madame, mademoiselle ! [iZ va pour se retirer.

Madame Cham. {V arrêtant). Un moment encore, monsieur, je vous prie ! (A son mari). Mon ami, 25 Monsieur connaît beaucoup M. de Vérac !

Cham. (vivement). AhI

Madame Cham. On lui a beaucoup parlé de 1^ famille à laquelle il s’allie I

Cham. AhI

La Cigale chez les Fourmis,

Madame Gham, On lui a dit que le père était commun, la mère avare, et la fille gauche.

Gham, {vivement). Qu’est-ce qui a dit que ma fille était gauche ?

Paul {tout confus). Quoi ! monsieur !... c’est 5 vous . . . qui ... je n’ai pas dit que . • , AhI c’est une trahison I

Gham, Du tout! du tout! c’est un service que vous nous rendez !

Paul {vivement). Ce n’est pas M. de Vérao qui 10 m’a parlé ainsi ... Il me suffit de voir ... ce que je vois pour me montrer l’absurdité de ce reproche, et je serais désolé qu’un mot fît manquer un mariage aussi . . .

Gham, Au contraire, c’est sur vous que je compte 15 pour le faire réussir !

Paul. Expliquez-vous.

Gham. Savez-vous pourquoi M. de Vérac hésite?

Ce n’est pas parce que je suis commun, regardezmoi! ni parce que ma fille est gauche, vous la 20 voyez ... ni parce que ma femme est . . . car elle ne l’est pas ! Econome ! oui ! Serrée !... peut-être !...

Madame Gham, Comment, serrée !

Gham, Mais avare . . . non !^ Ce qu’on nous re- 25 proche, c’est de ressembler à des fourmis, d’avoir su amasser de l’argent, mais de ne pas savoir le dépenser. Je ne peux cependant pas le manger, mon argent ! Voyons ! je vous prends pour juge !

Paul. Moi ! 30

Gham, Oui, vous ! Vous êtes jeune ! vous êtes l’ami de M. de Vérac . . . vous savez . . ,

La Cigale chez les Fourmis,

Paul (riant). Je me récuse ! je me récuse ! Ah ! bon Dieu ! mon cher monsieur, vous ne savez pas à qui vous vous adressez ! C’est comme si la fourmi demandait conseil à la cigale !

5 Cham, Mais . . .

Paul (riant). Mais je vous ferais frémir d’horreur ... si je vous disais ce que je suis ... ce que j’ai fait I .

Oham. Qu’avez-vous donc fait ?

10 Paul. J’ai mangé cent mille livres de rente en six ans !

Cham. Cent mille livres de rente, c’est-à-dire deux millions !

Paul. Juste !

16 Madame Cham. Et on ne vous a pas fait interdire?

Paul. Je n’avais pas de parents !

Cham. Et vous parlez d’un tel malheur en riant?

Paul. Pourquoi voulez- vous que je pleure? Je me suis royalement amusé pendant six ans ! Je ne 20 me suis rien refusé ! Je ne regrette rien.

Cham. Mais comment avez-vous pu dépenser deux millions ?

Paul. Je pourrais vous dire que c’est à doter des rosières, mais vous ne le croiriez peut-être pas ! . . . 26 Ce qui m’a perdu, c’est l’amour du beau I . . . C’est si cher, le beau !... le vrai beau !...

Madame Cham. (à sa fille). Henriette, va me chercher ma tapisserie !...

Paul. Eestez ! restez, mademoiselle. (A Madame 30 Chameroy) Ce dont je parle, ce sont les beaux tableaux ! les belles statues ! les belles chasses i les belles fêtes. Toujours table ouverte ! et bourse

La Œgale chez les Fourmis.

ouverte aussi ! J’ai beaucoup prêté !... et un peu donné . • . Dieu me garde de me travestir à vos yeux en Saint Vincent de Paul, mais je crois n’avoir jamais rencontré un brave homme ^dans"^ l’embarras, sans lui tendre la main, et le tirer de peine. 5

CJiam. Vous voilà bien avancé! vous êtes pàuyre à votre tour !... c’est-à-dire dépendant de tout le monde . . .

Paul (vivement). Je ne dépends de personne !... je n’ai besoin de personne et je ne demande rien à 10 personne! . . . Oh! permettez, monsieur! . . . j’espère n’avoir jamais été fier, tant que j’ai été riche . . . mais depuis que je ne le suis plus . . . c’est different !... Je veux bien ressembler à la cigale, l’été, quand elle chante ; mais l’hiver, quand 15 elle mendie . . . Jamais!

Madame Oham. Mais comment faites- vous?

Gham. (Tinvitant à s'asseoir). Oui, comment avezvous fait ?

Paul (gaiement s'asseyant). Ça vous intéresse? — 20 C’est bien simple : arrivé à mes derniers mille francs, je me suis arrêté net. J’ai fait une vente générale qui m’a rapporté deux cent vingt mille francs.

Gham. Sans les frais . . .

Paul. Sans les frais !... Alors j’ai établi mon 25 budget comme un livre de banquier. D’abord plus d’appartement ! ... je loge à mon cercle !... cinq francs par jour pour une chambre . . . Déjeuner, deux œufs et une tasse de thé, 2 francs; dîner, 7 francs, soit 14 francs par jour, soit 420 30 francs par mois, soit 5040 francs par an , . . Plus, dépenses imprévues . . . faux frais . . .

La Cigale chez les Fourmis.

Cham. Soit 6000 frans.

Paul. Soit 6000 francs. Eestent donc encore 5000 francs qui me suffisent pour tenir encore ma place, ma petite place dans le monde de l’élégance et du 5 goût. Je ne fais plus faire qu’un habit par an, mais c’est toujours Arohnson qui me l’envoie. Je ne fume plus qu’un cigare par jour, mais c’est un pur habana ; Je n’ai plus de chevaux, mais j’ai un parapluie . . .

10 Gham. Un objet d’art, sans doute.

Paul. Voyez !... Je ne peux plus donner, mais je fais donner. Je ne peux plus acheter, mais je regarde acheter. Oui ! quand il y a quelque belle collection à l’Hôtel des Ventes, j’y cours! ... et 15 si un tableau me plaît . . . je le pousse ... en dedans !... Enfin, car il faut avoir plus d’une corde à son arc, ... je me suis décidé à embrasser une profession.

Gham. (se levant et jposant le parajpluie jgrès de la 20 cheminée). Une profession! à la bonne heure! laquelle ?

Paul. J’ai pris un cabinet . . •

Gham. D’affaires . . .

Madame Gham. D’affaires? . . •

25 Paul. Oui . . . d’affaires gratuites ! mes flatteurs, quand j’avais des flatteurs, m’appelaient un artiste en dépenses ! Or donc, je me suis fait dépensier . . . consultant ! Dès que mes amis ont un hôtel à meubler, un parc à dessiner, une terre à acheter . . . 30 Comme on sait que j’ai un peu de goût, on m’appelle! On m’ouvre des crédits, je les dépasse! . . . Je me fais l’effet d’un ministre des finances ! . . ,

La Cigale chez les Fourmis,

C’est l’argent des autres que je remue, mais c’est toujours de l’argent !... Et quand j’ai dépensé cent mille francs à un ami dans ma journée !... je suis comme Titus, je m’endors content !...

Je suis millionnaire ... in partibus ! ^ 5

Gham. Parbleu !... C’est le ciel qui vo^ envoie ! donnez-nous une consultation !

Faul, Comment?

Gham, Nous ne savons pas dépenser, appreneznous-le ! 10

Madame Gham, Oui, c’est dans l’intérêt de votre ami M. de Vérac.

Faul, Mais . . .

Hen, Vous ne pouvez pas refuser monsieur, c’est votre état !... 15

Faul. Au fait ! c’est assez original !... mais d’abord, voyons! ... (À Chameroy) Tenez-vous beaucoup à ce mariage?

Gham, Enormément !

Madame Gham, Enormément. 20

Faul (a Henriette). Et vous, mademoiselle ?

Hen, Je n’ai vu M. de Vérac qu’une fois, au spectacle, mais il m’a paru distingué de manières, d’esprit et de cœur I

Faul, On ne peut pas mieux dire ! Alors donc, à 2o l’œuvre ! (iZ regarde autour de luii) Il faut d’abord commencer par dépenser dans ce petit salon . . .

M, et Madame Gham, Combien ?

Faul, Nous verrons tout à l’heure !... Qu’estce que cette pendule ? 30

Gham. Un bronze qui m’a coûté huit cents francs ! Marins sur les ruines de Carthage !

La Cigale chez les Fourmis.

Paul. À renvoyer à Carthage I Een. Tant mieux î Je l’ai toujours trouvé affreux !

Paul. Un de mes amis a un modèle charmant 6 dont il veut se défaire. Nous le mettrons à la place de Marins.

Madame Gliam. Et le prix?

Paul. Oh I je ne sais pas ! C’est un detail ! (12

continue son inspection.^ Qu’est-ce que je vois ?... 10 Des housses I . . . Enlevons les housses I (J/ enlève une housse et la remet vivement.') Non, non I Eemettons les I (JRiant.) Oh 1 c’est admirable !... Vous avez usé vos housses et vos housses ont usé votre meuble ! Il est vrai qu’il n’y a pas grand 15 mal ! Il était si laid ! si vieux î

Madame Gham. Comment si vieux ! Il vient de ma mère !

Paul. Précisément ! Il serait plus joli et plus jeune s’il venait de votre grand’mère I J’ai vu hier 20 un délicieux ameublement. Nous le mettrons là.

M. et Madame Gham. Mais le prix ? le prix ?

Paul. Je ne sais pas! Vous le verrez bien en payant.

M. et Madame Gham. Hein !

25 Hen. Mais laissez donc parler monsieur.

Paul (regardant). Ah ! l’affreux papier ! nous le cacherons sous de belles tapisseries anciennes . . . Des verdures I

M. et Madame Gham. Des verdures ?...

30 Paul. À la place de cette table, un beau bureau de Riesener . . . sur ces consoles, elles ne sont pas mal ces consoles, de belles jardinières en faïence de

La Cigale chez les Fourmis,

Rouen avec des fleurs . • . C’est que vraiment il prête beaucoup, ce petit salon.

Madame Cham, H prête est charmant!

Paul {regardant encore). Ici peut-être un petit lustre . . . Nous ne mettrons pas de tableaux. 6

M. et Madame Cham. Pas de tableaux ! pas de tableaux.

Paul. Alors, dans ce panneau, une étagère, avec quelques bibelots . . . de belles porcelaines de Saxe ... un petit antique ... 10

Madame Cham. Un petit antique?

Cham. Mais le total ?

Paul {riant). Le total ! le total ! On n’achèterait jamais rien, si on s’occupait avant de ce qu’il faudra payer après. 16

Madame Cham. Mais enfin . . .

Paul. Eh bien !... entre vingt-cinq et soixante mille francs !

Cham. {éclatant). Ah ! par exemple !

Paul. Peut-être moins I nous verrons ! 20

Madame Cham. Oui ! c’est cela !... nous verrons ! nous chercherons !... nous examinerons !...

Paul. Comment ?... Examiner I chercher !... {Tirant sa montre.) Il est midi !... il faut qu’à trois heures tout cela soit fait. 25

Les Cham. Comment à trois heures ?

Paul. M. de Vérac est très prenable par les yeux, le premier coup d’œil est beaucoup pour lui. Il faut qu’en entrant il soit séduit, charmé par le cadre {regardant Henriette) comme par le tableau ! 30 . . . Allons ! allons ! à la besogne !

Cham. {éperdu). Mais, monsieur . • .

La Cigale chez les Fourmis,

Paul. Ah ! j’en ai fait bien d’antres !... Donnezmoi de quoi écrire ! [17 va s'asseoir au bureau,

CJiam. (le lui donnant). Voici, monsieur !

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