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LES FAITS

LE MARQUIS

ES résultats de l'esprit scientifique au point de vue du beau nous ont passé sous les yeux.

Personne, à commencer par Diderot, ne doute que quiconque se déclare pour la civilisation moderne, guidée par cet esprit, ne travaille à renverser, non-seulement les traditions, les légendes, le mystère, la diversité, sources de toute poésie, mais même les merveilles que la nature et les chefsd*œuvre que Fart présentaient à notre admiration

depuis Forigine des choses et depuis réclosion du génie humain.

Il faudrait peut-être se consoler de cette condamnation fatale du passé et de cette stérilité inévitable de l'avenir^ si par l'anéantissement du beau on avait assuré l'avènement du bien. Mais comment le soutenir ?

Le développement matériel est en progrès, oui certes, ainsi que le développement scientifique. Mais voyez les résultats du mouvement quant au côté moral. Par où commencer ? Par le théâtre, si vous voulez ; il accuse bien les mœurs privées : M. Sarcey Ta établi.

J'ai parlé de celui de la Révolution : qu'est-il devenu avec Finvasion de Tesprit moderne ? On a fait des romans vicieux, plus que vicieux; mais qu'est-ce que le roman auprès du théâtre? Le lecteur semble se cacher, le spectateur se montre. Or, depuis la chute du théâtre classique, les trois quarts des pièces du genre sérieux luimême sont prises dans la vie irrégulière qui, à la longue, a tiré de son exhibition devant un public de plus en plus sympathique une sorte de légitimité. L'impudeur du spectateur a fini par justifier l'impudence de l'auteur. Le premier ayant perdu le goût du beau, s'ennuie au Ctd et à Zaïre; l'autre le traite comme il le mérite, et lui sert la Dame aux Camélias, le Demi-Monde ou la Visite de noces.

Ce nouveau genre a commencé sous le second Empire pour déborder i^ous la troisième République, dont la forme éblouit beaucoup d'es-

prits comme un miroir à alouettes, et cependant se prête étonnamment à l'extension des tendances matérielles du régime antérieur.

« A quoi reconnaît-on le vrai Républicain ?

c'est à sa vertueuse indignation contre les traîtres et les coquins, c'est à Tàpreté de sa censure; ce qui m'indigne, c'est que dans la République il n'y a presque pas de Républicains. Est-ce donc le nom qu'on donne au gouvernement qui en constitue la nature ? » Camille Desmoulins parlait d'or vraiment en Tan II *.

Il est impossible de le nier quand on regarde le tableau de Paris, tracé en 1862 par M. Pelletan dans la Babylone moderne, et qu'on le compare à ce qui se voit aujourd'hui ; il n'y a à noter que des nuances plus foncées, et qu'à ajouter les Folies-Bergères aux Bouffes Parisiens, dont l'écrivain indigné croyait devoir attribuer l'éclosion aux émanations du fumier impérial, et aussi, non sans raison, aux chemins de fer, qui commençaient à vomir dans Paris une foule quittant ses foyers pour venir goûter dans la capitale de grossiers plaisirs 2. Qui dira que le sentiment public s'est relevé depuis lors, si Ton passe en revue et Nounou, cet outrage aux choses les plus sacrées de la famille, et Mabille révélé à l'enfance par les exhibitions du Cirque, et V Apprenti ou l'art de faire une maîtresse^

1 Le Vieux cor délier^ n*» 7.

2 M. Pcllctan, La nouvelle Babylonc, p. i8().

oifert à la population ouvrière qui entoure le théâtre de Ba-ta-clan, et Nos Belles Petites, dont le succès a « dépassé tontes les espérances » le 14 Juillet au théâtre Déjazet, devant les petits-neveux des vainqueurs de la Bastille *

Glubit magnanimos Rémi nepotes -.

ce Elle attire des nobles descendants de Remus. » Quelle honte pour un siècle qu'une mère française apprenne à sa fille qu'il y a des théâtres où Ton se réunit sans but artistique, uniquement pour se complaire au spectacle du vice, où elle va cependant, mais où elle ne peut la conduire, et que ces théâtres soient en majorité, et qu'ils fonctionnent sous l'œil et par conséquent avec la complicité de l'administration. Vous prétendez que TEmpire était un régime corrupteur, et vous êtes des hommes de réforme : comment donc à ces pièces, dont le genre a caractérisé cette époque abhorrée, vous portezvous en masse ? Comment ne sont-elles pas par vous désavouées, désertées, mises à l'index ) Comment vous y donnez-vous rendez-vous, novices substituts, tendres professeurs de la jeune Université, imberbes sous-préfets ? Pourquoi vous y rencontre-t-on avec la jeune fille devenue hier votre femme ?

* Voir les journaux démocratiques et autres des i5 et 16 juillet 1881.

2 Catulle, LV, édition Barbou.

Qu'on ne s'autorise pas de Texeniple de Molière : chez le protégé de -Louis le Grand, la vie irrégulière n'est pas: même présentée à Tétat d'hypothèse. De rares et minces écarts de morale y sont placés dans un cadre moral; ils sont nécessaires au but plus élevé que Fauteur veut atteindre : ils sont l'accident et non l'attrait. Si une situation fausse se trouve être, par une exception unique, la base de George Dandin (je ne parle pas d'Amphytrion, qui reporte sans danger le spectateur à une époque fabuleuse), c'est pour en tirer cette moralité : que nul ne doit chercher à s'élever au-dessus de la sphère dans laquelle il est né; si une scène scabreuse se glisse dans Tartufe^ c'est pour jeter l'odieux sur le pire des vices à toutes les époques et sous tous les masques, l'hypocrisie. Aujourd'hui une pièce à aspiration élevée se hasarde-t-elle sur la scène, elle est attaquée comme subversive, témoin Daniel Rachat, lequel a pensé renverser le directeur qui l'a montée, et qui s'est sauvé en reprenant le Demi-monde.

C'est là une autre des conséquences de la fausse civilisation, du progrès scientifique, qui d'une part détourne de l'idéal moral, et de l'autre détruit partout dans la vie ordinaire l'imprévu, l'accident, et ne laisse à ce qu'on appelle encore l'art, pour s'alimenter, que les erreurs des sens toujours vivaces. Il ne reste alors qu'à puiser dans la corruption, laquelle n'est plus même à démontrer.

Mais cette raison , si grave qu'elle soit, n'est

pas la seule cause de la différence entre la dépravation de notre scène ej la réserve observée par les auteurs du XVI T siècle. D'abord l'ampleur de leur génie n'avait pas besoin de si tristes ressources. Ensuite la délicate susceptibilité du grand siècle n'aurait pas supporté de tels écarts, et de ce que j'avance, j'ai, outre l'ensemble même de la littérature du temps, un garant d'une certaine autorité, le grand Corneille (tout s'appelle grand à cette époque). On est honteux de vivre dans un temps où un auteur dramatique n^oserait braver le ridicule que lui attireraient les sublimes naïvetés auxquels s'élevait Corneille dans Texamen de l'un de ses propres ouvrages, de Théodore^ vierge et martyre, condamnée à un genre de supplice tout particulier :

« La représentation de cette pièce n'a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m'en prendre qu'à ses défauts et la croire mal faite... Ce n'est pas toutefois sans quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie de mes juges imputer ce mauvais succès à l'idée de la prostitution

qu'on n'a pu souffrir Dans cette disgrâce, j'ai

de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second Livre des Vierges de saint Ambroise, se trouve trop licencieuse pour y être supportée... la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connaître. »

Cette susceptibilité s'est conservée longtemps.

Tout le répertoire scénique du XVIIP siècle et du commencement du XIX° est là pour le prouver ^ Y avait-il quelque rare exception, elle était logiquement relevée par le parti libéral qui, fidèle au sens révolutionnaire, Tattribuait à une sorte de machiavélisme monarchique : t Corrompre le peuple est l'affaire, la grande affaire maintenant, » écrivait Courier, en 1823, dans son Livret de Paul-Louis^ vigneron^ à propos d'une pièce des Variétés, la Marchande de goujon^ qui lui paraît un scandale parce qu'elle est « grivoise, sale et dégoûtante. »

Mais un autre esprit a commencé à souffler vers i83o, avec le Théâtre de Victor Hugo; contemporain du premier essor de l'industrie et de la spéculation, qui datent aussi des environs de i83o, ce théâtre ne pouvait que refléter l'affaissement du sens moral, comme la décadence du sens du beau.

Le roman lui-même est autrement corrupteur qu'au siècle dernier, où une recherche d'élégance dans la forme, comme dans Manon-Lescaut, un but philosophique, comme chez Voltaire, Montesquieu et Rousseau, relevaient l'œuvre et le lecteur; puis, ce n'était jamais que des généralités ou des mots abstraits : jamais les peintures.

^ Il paraît bien superflu d'insister sur Tadmiration unanime des philosophes et des révolutionnaires du XVIII° siècle pour le the'âtre classique, cette école de sentiments purs et élevés: une preuve entre mille ressortirait des éloges prodigués si justement à Racine par Diderot, dans le Neveu de Rameau.

jamais l'exemple, jamais Fauteur prenant le lecteur par la main pour lui montrer le vice en action et lui dévoiler le moyen de le pratiquer. Depuis M. de Balzac on est descendu à la réalité sans idéal, à la pure observation, et en observant tout on va loin, si loin que Ton arrive à observer A/"™® Bovary ou Nana. Et pourquoi ? Par la raison que j'indique, parce que l'existence honnête n'offre plus rien de pittoresque ; en outre, parce qu'on rit des descriptions poétiques, des peintures innocentes, des mœurs simples, des scènes naïves, qui jurent soit avec la vie confortable, soit avec les découvertes des sciences exactes.

Que dire de ces journaux qui de plus en plus se font une spécialité de la dépravation politique sans distinction de parti ? Mais quoi ? ce sont les admirateurs du siècle, les amis du peuple qui lui présentent la nourriture la plus malsaine. Est-ce parce qu'ils croient les mieux connaître ? On les poursuit, dites-vous ? On a su poursuivre jusqu'à leur extinction radicale d'autres associations que cette association du mal : pourquoi celle-ci vit-elle encore ? Pourquoi ici seulement cette mollesse, cette tolérance qui ressemble à la complicité ? Le mal serait-il plus fort que le remède ? Mais poursuivra-t-on les lecteurs auxquels ils ne peuvent suffire ? Je ne recherche pas à quelles classes appartiennent ces lecteurs, à toutes si .vous voulez; mais je fais le procès à la société entière, au siècle entier, et rien d'ailleurs ne peut m'empêcher de remarquer avec épouvante, quand la démocratie est maîtresse, que

la plus audacieuse de toutes ces feuilles a jugé utile à son débit de se vendre sous le titre du Petit Républicain. Voilà Tétat moral que vous avez voulu, qui s'affirme, qui s'étend, et vous continuez tranquillement votre chemin.

La statistique établit que la natalité illégitime augmente progressivement en France * : elle a trouvé, pour l'exprimer, un joli mot : elle dit que Ton s'essaye de plus en plus. Si Ton voulait sérieusement porter remède à ce mal, au moins dans les villes, il faudrait commencer par diminuer le nombre des bals publics, dont M. Pelletan signalait les tristes effets au Sénat, dans la séance du 25 novembre 1879.

Mais il y a d'autres genres de dépravations : sont-ils au moins en décroissance ? « Comment les grands exemplaires de l'être humain trouveraient-ils l'atmosphère qu'il leur faut, au milieu d'une civilisation qui n'est pas autre chose qu'une assurance mutuelle contre l'héroïsme sous toutes ses formes ? Cette vérité est d^une évidence banale. Dites-moi les intérêts qui passionnent une société, je vous dirai quelles sont ses vertus. Quelles sont celles qui peuvent éclore sous le règne exclusif de l'industrie et du commerce, et des arts qui s'y rattachent } — L'amour de l'ordre, la douceur des mœurs, une certaine probité tempérée par l'amour du gain, des qualités domestiques estimables, mais qu'on pratique

' Be'rtillon, Statistique humaine de la France, pag. 1 00,

par économie, le vice faisant perdre à la fois trop de temps et trop d'argent... Les consciences sont tenues, comme des livres de comptes irréprochables à la surface. Quelle élévation d'idées peut-on attendre d'esprits exclusivement voués à la recherche du bien-être *?... »

L'avidité, l'envie, la fraude et surtout celle des débitants de vins, ces piliers de la démocratie contemporaine, Tintrigue, l'égoïsme, sontils moins répandus aujourd'hui ? Regardez à Tentour, soyez franc, et épargnez-moi la peine de tracer un tableau que vous pouvez composer vous-même. Si les relations d'homme à homme, de voisin à voisin, même d'ami à ami ne deviennent pas chaque jour plus sûres, si la vie est entourée d'autant de pièges, qu'a-t-on gagné ? Pour qu'il fût question de progrès, il faudrait voir croître de toutes parts, non-seulement la droiture et la probité, mais s'élever une fleur portant la plus haute couronne, si bien dépeinte par M"^^ de Girardin, qui en disait et serait forcée d'en dire encore, comme il v a quarante ans : «... De toutes les qualités, la plus fatale, celle pour laquelle il n'est point de merci, celle qui doit jeter dans une belle existence le plus de tourments, le plus de dégoûts, celle qui n'est jamais pardonnée, jamais comprise, c'est la plus noble de toutes, c'est la délicatesse... » Les choses suivent un cours si normal.

' Lanfrey, Lettres (îEverard^ lettre 6.

— 33; — si fatal, qu'on a vu l'organe suprême de la politique actuelle s'attaquer au respect envers les morts, comme à une chose superflue, inutile.

A quoi bon, en effet, un mort ? et à quoi bon le respect ? il n'est pas matériel , tangible , démontrable selon la science . Des prôneurs intéressés du siècle disaient : Voyez cette génération pratique, positive : elle a conservé le respect des morts; voyez-la saluer le convoi, encombrer les cimetières le jour anniversaire de ceux qui ne sont plus... et voilà que l'un d'eux sort des rangs et dénonce le chemin que suit le progrès.

La Convention avait aboli la loterie; l'ancienne démocratie proscrivait les maisons de jeu ; un reste de l'école sentimentale maintient ces proscriptions : mais, malgré les désordres que suppose et qu'entraîne la passion du jeu, malgré l'infamie de l'entrepreneur, qui ne s'enrichit que de l'excitation et de l'assouvissement d'une passion plus basse que l'ivrognerie, car elle est sans motif et par suite sans exiïuse, la voit-on flétrie? Les journaux démocrates ne se font point faute d'achalander ses temples à beaux deniers comptants. Les autres aussi, direz-vous? mais souvenezvous que vous traitez tous les jours ceux-ci de feuilles méprisables, vendues à des partis arriérés, à des opinions méprisables. Comment les imitezvous donc, progressistes? Et les jeux de h sont-ils en décroissance ? Le télégraphe ne est-il pas fait le ministre complaisant ? ^ la proscription de nos codes gardant l'emp

de la rigidité révolutionnaire, tous les partis ne s'y livrent-ils pas à Tenvi ? C'est la conséquence fatale d'un mode de société fondée sur rindustrie et le crédit; la banque et la finance sont la lèpre inévitablement attachées à toute civilisation compliquée pour la souiller et l'étouffer dans son développement. Où rencontre-t-on ceux qui ont crié contre la corruption des financiers de l'Empire ? Sur les bancs de la police correctionnelle; ils sont acquittés par un moyen de forme : mais qui les acquittera d'avoir joint leurs noms au nom le plus honteusement compromis de la finance interlope, pour un vil gain dont ils n'ont pas besoin, de s'être rapprochés de cet homme, d'avoir subi sa direction, son influence, pris ses conseils, emprunté ses pensées, de s'être, en s'associant avec lui, faits une partie de lui-même ? Et si ces hommes sont des députés, des sénateurs, la démocratie du jour continue à les accueillir et les trouvera bons quand même pour coopérer au progrès universel *.

Quel serait donc l'homme assez mal avisé pour tendre à la vertu, pour se contenter du seul témoignage de sa conscience, pour trouver sa joie « aux saintes duperies du dévouement ^, » pour surmonter enfin le ridicule où est tombée la chose avec le mot ? Une qualité unique, j'y

^ Tribunal correctionnel de la Seine, 8® chambre, lo février

2 Lanfrey, Lettres d!Everard^ lettre 6.

reviens, remplace toutes les autres ; on a tout dit d'un homme quand on en a fait cet éloge : il est intelligent, surtout s'il peut se faire attribuer ce surcroit de mérite : c'est un homme aimable. Alors il n'a plus à faire preuve de désintéressement, de probité, de fidélité, de dévouement, d'honneur; il est aimable et intelligent, c'est-àdire souple et propre à comprendre vos intérêts, et sans doute aussi les siens, et sur cette foi, sans autre garantie, le siècle lui confie tout, et le siècle est logique. L'homme réduit à son intelligence est un instrument très suffisant pour le perfectionnement scientifique, pour la civilisation utilitaire : délicatesse, générosité, retenue, que demandez-vous ? Vous êtes des précieuses, allez vous cacher, vilaines.

L'avenir pourrait s'éclaircir, je le répète; mais à une condition, c'est que les publicistes, les chefs, les classes dirigeantes, comme on les appelle depuis que le mot d'aristocratie est banni de la langue, entreprendraient de réagir, qu'ils consacreraient tous leurs efforts, tous leurs discours, tous leurs exemples, tous, absolument tous, à relever le côté noble de la nature humaine, à refouler la partie vile, qu'ils crieraient le Sursum corda. Le fonds de l'homme est bon, je le répète : son mal est dans la faiblesse; qu'un Christ et, si ce nom vous déplait, qu'un Luther se lève, on le suivra et on se sauvera. Mais c'est bien là leur souci ; ils s'occupent de traités de commerce, de banques, de tunnels, de câbles sous-marins, de réseaux, d'alignements, d'expositions, de régie-

mentation, de détails d'administration, de concours agricoles, de bimétallisme. Leurs devanciers ont dit : la vertu, ils disent : la vapeur.

PAUL

Vous en revenez toujours à la vertu : on n'en vit pas.

LE MARQUIS

Le mot est bien du temps : le système utilitaire vous le dicte; mais je m'en empare pour vous faire remarquer que renoncer à la vertu comme idéal, c'est retomber dans la barbarie. Dois-je vous rappeler une dernière fois que la barbarie est l'état de l'homme appliqué à assouvir ses besoins, et que la civilisation est celui de l'homme aspirant à modifier cet état, en mieux bien entendu. Or ce mieux ne peut s'entendre que de deux façons : ou d'une plus complète satisfaction des besoins, ou du détachement progressif de ces mêmes besoins ; c'est dans ce dernier sens, je l'espère maintenant, que vous comprenez l'œuvre civilisatrice, et vous ne vous arrêtez pas, sans doute, à la conception que n'a pu dépasser rintelli'gence américaine de Franklin disant : « L'homme est un animal créé pour faire des outils. » Mais, si le progrès consiste à détacher rhomme des préoccupations physiques, à le mettre en face d'elles pour leur livrer combat et à lui inspirer la force de les dominer, c'est l'acquisition de cette force même qui doit être le but : or cette force porte précisément

le nom de vertu. C'est donc à la développer, que doivent consister le progrès et la civilisation; il faut toujours en revenir là.

Vous me dites : La vertu ne fait pas vivre.

C'est trop évident : aussi faut-il donner d'abord une part aux nécessités physiques, ce tout de la barbarie, mais faire cette part la plus petite possible. Ce point a été débattu entre nous dans notre premier entretien , nous avons vu que tous les grands esprits s'étaient jusqu'ici accordés à proscrire l'extension indéfinie des progrès matériels. Mais la nouvelle école a inauguré la civilisation agréable, comme on a reproché aux Jésuites d'avoir inventé la dévotion commode.

Aussi voyez quel pas a fait l'esprit public. Un philosophe du XVIIP siècle, un révolutionnaire de 1789 ou de 1792, même de 1848, n'aurait pas parlé comme vous venez de le faire; il ne l'aurait pas osé; s'il l'eût osé, il eut été obligé par l'opinion de faire son mea culpa^ comme Corneille à propos de Théodore, tant le caractère était plus haut qu'aujourd'hui. Quel tort n'a pas fait à M. Guizot auprès des hommes sincères de f83o, son fameux mot : Enrichissez-vous ! L'opposition républicaine n'a-t-elle pas été la première à le relever alors ?

Lisez encore une fois les publications du temps révolutionnaire; lisez les mémoires des hommes d'action eux-mêmes; lisez les discours des patriotes, sans parler de la littérature et du théâtre : tous, nous l'avons vu, ont mis la vertu au premier rang. C'est en soutenant que l'ancien régime en manquait, qu^ils l'ont mis à bas, encore plus

IG

peut-être qu'en attaquant le despotisme, tant la nature humaine a un fond d'excellence, quand elle n'est pas entraînée par les faux systèmes, dépravée par la doctrine de Tintérêt ! Et, puisque les pères de la Révolution ont avant tout exalté la simplicité, rinnocence, le désintéressement, ne nous lassons pas de le dire, leur fils sont tenus tout d'abord de reproduire leurs doctrines et de les appliquer^ ou bien ils sont sans passé, ils ne s'autorisent de rien, et leur règne n'est qu'une surprise et une tyrannie.

Si maintenant vous examinez, non plus la direction générale donnée à la société par TEcole scientifique, mais les actes particuliers de ceux qui veulent en appliquer les principes, vous verrez qu'ils sont fatalement condamnés à une infériorité morale, à laquelle leur doctrine les laissera de moins en moins échapper; se proposant l'utile, ils ne peuvent trouver Thonnête, quoi qu'en aieat dit certains philosophes, qui prétendent les confondre ; ne croyant que ce qui est démontré et démontrable, ils ne peuvent tenir aucun compte de ce qui ne Test pas.

Ainsi , on leur reproche d'avoir démenti en politique plusieurs de leurs anciennes maximes. Certes, l'honneur leur fait un devoir strict d'agir comme ils ont parlé ;. mais quoi ? l'honneur n'est qu'un sentiment, dont les lois ne sont écrites nulle part. Puis il n'est pas moderne, il n'est pas de l'époque, il sent un peu son origine féodale : Montesquieu a même dit qu'il était monarchique; quelquefois il gêne, si ce que superbement en a

dit Lanfrey était pris à la lettre : « Uhonneur est en politique un admirable supplément à la vertu ; Thonnêteté transige et capitule : elle est optimiste ; l'honneur seul a assez de ressort pour bien haïr, pour bien mépriser, pour tout braver '.» Il est vrai qu'on a Thonneur officiel : Napoléon en a fait une corporation; mais à qui en ouvret-on les rangs? Ce devrait être (je ne parle pas des militaires, à qui le signe du dévouement revient de droit) à des hommes recommandables avant tout par leur vie privée, ensuite à l'auteur d'une action d'éclat ou à d'anciens serviteurs de leur pays, lui ayant donné leur temps, consacré leur vie avec simplicité et désintéressement. Non, car il n'y aurait aucune utilité pour une démocratie nouvellement installée à reconnaître d'anciens et loyaux services. Aussi accablet-elle da sss dons ds nouveaux fonctionnaires, uniquement parce qu'ils se sont donnés à elle, des journalistes qui l'ont bruyamment prônée, eussent-ils mis un pareil zèle à vanter naguère un régime qualifié de honteux par eux-mêmes depuis qu'il est tombé, des magistrats nommés par elle et qui ont jugé pour elle, des membres du Parlement qui ne wsont pas même fonctionnaires. Elle s'en sert comme d'un moyen de corruption, moyen si vivement reproché aux gouvernements monarchiques, sans négliger pour cela la corruption privée. Un auteur étale-t-il sur un

^ Lanfrey, Lettres d^Everard.

théâtre une pièce qui est signalée unanimement par une critique d'ordinaire plus que tolérante comme ayant dépassé les écarts les plus effrontés d'une plume licencieuse : c'est lui qu^on décore, quelques jours après, du signe de l'honneur! '. Mais voyez d'une façon générale à qui les hommes de Tesprit nouveau ouvrent les premiers rangs. Aucune recherche sur le passé, sur la moralité; quelqu'un se déclare-t-il leur adhérent: ce titre tient lieu de tout. On peut être trompé, cela est vrai ; mais pourquoi refuser de s'éclairer quand on se présente à grand fracas comme un régime de contrôle ? Si l'un d'eux, porté à une place élevée, est mis en demeure de faire connaître une vie suspectée, ils devraient s'empresser de l'écarter par cela seul qu'il est soupçonné ; l'engagent-ils au moins à se justifier? — Non. — Ils se joindront au moins à ceux qui demandent que la lumière se fasse? — Non. — Et tous se lèveront au contraire pour empêcher ce que la veille ils auront ordonné contre un de leurs adversaires politiques. Ils ont oublié non-seulement leurs paroles d'autrefois, mais la maxime de Montesquieu : « Il est très malaisé que la plupart des principaux d'un Etat soient malhonnêtes gens et que les inférieurs soient gens de bien '*, » et même celle de Diderot : « Quoique la distribution équitable des récompenses et des punitions soit dans un gouvernement

* Siècle du 24 mars 1879. — Officiel du i^"^ avril 1B79, ^ Esprit des lois, liv. III, chap. v.

une cause essentielle de la vertu d'un peuple nous remarquerons que l'exemple plus efficace encore décide ses inclinations et forme son carac" tère. Si le magistrat n'est pas vertueux, la meilleure administration produira peu de chose *. »

On les a vus proposer un homme indigne, ou du moins qu'ils savaient tel de réputation, pour gouverner une colonie, vouloir l'imposer à l'opinion rebelle, et ne l'abandonner que- devant la réprobation d'adversaires politiques plus connaisseurs en délicatesse et exerçant cette fois le contrôle à leur place.

Qu'on se soit traîné dans Torgie et qu'on y ait gagné cette diminutio capiits, appelée par nos lois un conseil judiciaire, ce guide de Thomme assez fou ou assez dépravé pour ne pouvoir se conduire lui-même, on n'en sera pas moins pour la nouvelle école un excellent démocrate, et on recevra peut-être la fortune publique à gérer, quand on n'a pas su administrer la sienne.

PAUL

Ce sont là des faits particuliers, des détails ; il y a de la mesquinerie à les relever.

LE MARQUIS

Non pas ; je ne les note point parce qu'ils flétrissent quelques démocrates, mais parce qu'ils atteignent le parti tout entier qui en devient, bon

* Essai sur le mérite et la vertu^ i" partie, chap. m, § 3.

gré mal gré, solidaire et complice en ne protestant pas, en accueillant les héros de ces infamies avec une parfaite bonne grâce, en leur ouvrant ses rangs, en un mot en les faisant siens.

Je ne veux pas revenir sur les journaux qui impriment en haut de leur feuille un article contre les congrégations, et en bas le roman de Nana * : on en trouverait par douzaines, et cela seul met à son rang la démocratie contemporaine, qui fait un bruit épouvantable de son intérêt pour l'éducation du peuple; pourtant les quelques passages naïvement scabreux qu'elle a pu relever dans les livres de piété n'approchent pas de la corruption d'une telle littérature : on semble n'avoir chassé les Jésuites que pour prendre leur rôle.

Il serait étonnant qu'ayant le sens moral émoussé par le dogme utilitaire sur les choses privées, Técole scientifique pût se montrer plus délicate dans les actes publics; aussi, là, comme ailleurs, se trouve-t-elle entraînée sur la perite où elle s'est elle-même placée.

Voyons-nous, par exemple, que le népotisme ait cessé ? Et cela serait-il si difficile ? Voyonsnous que la courtisanerie soit rayée des mœurs poHtiques ? Elle revit à l'égard des dignitaires, et surtout des électeurs, au lieu de s'exercer devant les rois et les grands seigneurs. A-t-on effectué la réforme la plus naturelle et la plus simple, la

* Le Petit Parisien, 4 avril 1880.

suppression du cumul ? Non, elle profite à toute une classe des représentants de la nation, comme autrefois aux grandes familles. On a même trouvé, dans les congés renouvelables, un moyen à la Sanchez et à la Molina, pour en faire profiter de çà et de là ceux qui seraient exclus de cet avantage par la Constitution. Aussi, comme sourient les hommes du jour quand on vient leur demander de mettre en pratique ce que l'un des leurs réclamait de l'Empire en ces termes : « Toute fonction salariée est incompatible avec le mandat législatif, même celle de Ministre, » principe de probité -politique, telle qu'on l'entendait autrefois et que l'auteur développait par ces honnêtes mais gênantes considérations, à lui inspirées par Bastiat : « Les Ministres doivent être de simples administrateurs... (il aurait pu dire, d'après Tétymologie latine , de simples valets (iiiinistri)^ placés à la tête des services publics *. » L'auteur et Bastiat se trouvaient être ici de l'avis de Robespierre, qui disait à la Convention, le 10 mai 1793 : « Otez aux dépositaires du pouvoir exécutif toute autorité et toute influence étrangères à leurs fonctions ; ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assemblées du peuple pendant la durée de leur agence; appliquez la même règle aux fonctionnaires publics en général. » Ces démentis, que les restes de la démocratie

^ Un projet de loi électorale, par M. Hcroid, pag. Sy, Thorin, éditeur, 1869.

sentimentale de 1848 regrettent sans aucun doute de s'infliger par suite de son alliance avec Técole utilitaire, ne sont, pas moins flagrants dans les grandes questions de principes.

On ne peut hier que la liberté n'ait été le mot d'ordre de tout progressiste, comme le rappelait fièrement M. Jules Simon dans une éloquente péroraison : (( Nous sommes la liberté, ou nous ne sommes rien ; oui, nous ne sommes que des intrigants ou des agitateurs si le culte de la liberté n'est pas au fond> de nos cœurs *. » Eh bien! cette clef de voûte de l'édifice démocratique n'est pas plus respectée que d'autres pièces secondaires. Je citerai un premier exemple, c'est la manière dont est traitée la liberté en matière d'enseignement.

PAUL

Vous allez reprendre le thème clérical ; je le connais suffisamment.

LK MARQUIS

Nullement. Je puis parler de la liberté d'enseignement sans y mêler de revendication religieuse, ne voulant pas que la question de fond emporte celle de forme, celle de liberté qui m'occupe S2ule. Et, en effet, ne peut-on attaquer ce qui se fait en matière d'enseignement qu'au point de vue religieux ? La tendance marquée

* Sénat, 16 novembre 1880.

à rabaisser les études littéraires, à découronner le haut enseignement, à établir une sorte de nivellement général et comme un demi obscurantisme, est assez claire pour que les citoyens les moins croyants puissent gémir de voir l'avenir intellectuel de la jeune génération tristement sacrifié à Tutilitarisme entre les mains perfides qui la dirigent. Ainsi Ton peut voir dans la question de l'enseignement des choses fort graves, en dehors même d'une question religieuse.

Quoi qu'il en soit, il est un fait certain :

r Université affecte en ce moment un despotisme complet. Non contente d'avoir détruit dans les corporations une puissance rivale, elle va jusqu'à prétendre interdire à des religieux isolés de professer dans les établissements libres.

L'honnêteté politique voudrait qu'on respectât le principe de liberté proclamé partout, qui en matière d'enseignement ressort d'une loi spéciale, qui s'est même trouvé dans le cas présent solennellement confirmé par le Sénat rejetant Tarticle 7 ; mais la doctrine utilitaire n'a pas de ces scrupules : elle veut, au contraire, que l'Etat athée supprime l'idée religieuse, que l'Etat démocratique opprime l'école où il soupçonne qu'est entretenu l'esprit monarchique : la lutte pour l'existence autorise tout cela. Les âmes candides pourront croire au progrès, mais devront se souvenir en même temps, qu'ainsi procédait l'Etat ancien, quand il défendait d'instruire les jeunes gens sans une autorisation du Gouvernement^ et la Sorbonnc quand elle interdisait sous

peine de mort d'enseigner une doctrine différente de celle d'Aristote.

Une autre conséquence de ce principe est nécessairement et sans scrupule aucun admise par la plupart des hommes du jour, docilement plies aux aspirations de Técole scientifique. Si en matière d'instruction le principe d'entière liberté est légalement reconnu, au sortir d'une école, quelle qu'elle soit, tout jeune citoyen se croira Tégal d'un autre devant la loi impartiale. Eh bien, non ! s'il n'a pas suivi la seule école que l'Etat favorise et dirige, la porte de toute carrière de l'Etat lui sera fermée ; il sera exclu de toutes les fonctions, comme un protestant après la révocation de l'édit de Nantes. Quelques démocrates sincères et courageux manifestent leur antipathie pour une exclusion aussi arbitraire ; mais les puissants du jour s'étonnent de leurs objections et ne rougissent pas de les combattre : ils craignent pour leur système utilitaire et pour la forme politique qui les fait quelque chose ; plus d'un peut être de bonne foi : la doctrine de l'intérêt, ici comme partout, étouffe en eux le sentiment de la liberté et du droit, ces premières conquêtes de la Révolution.

Parlerai-je du vote sur la question du divorce ? Il n'y a pas d'équivoque ici. Le 7 février, une majorité démocratique vote le divorce; le 8, la même majorité démocratique le repousse : pourquoi ? Parce que dans l'intervalle un ministre a fait remarquer que le divorce n'était pas populaire et qu'on touchait à la période électorale ; et

il s'est trouvé des hommes pour se déjuger du jour au lendemain, sans autre motif apparent que de capter les suffrages et s'assurer leur réélection; tous n'ont pas cédé, mais comment mesurer Tétat moral de ceux qui Tont fait ? D'abord, ils ont abdiqué leur propre sentiment par un intérêt personnel ; ensuite, il y a ce qu'on ne voit pas du premier coup d'oeil , il y a qu'ils annoncent leur intention de tromper leurs électeurs , car ils se réservent, c'est la conviction générale, après avoir fait montre de leur vote, de le changer après leur réélection; quand la question reviendra, et elle peut toujours revenir. Ainsi, ils ont une opinion : elle est pour la loi ; ils en changent : pourquoi? Pour plaire aux électeurs; comment voteront-ils quand ils auront cessé d'avoir besoin de plaire ? Ils voteront selon leur opiniorf, selon celle qu'ils ont cachée pour plaire.

Mais là où la démocratie moderne s'est tout à fait livrée au courant fatal, c'est dans hi question de la magistrature ; c'est quand elle a osé proposer à une Chambre toujours désireuse de ne pas ébranler le gouvernement par un vote hostile, et dont quelques-uns des membres se trouvaient personnellement blessés par certaines décisions judiciaires, d'attenter à ce qu'avait solennellement respecté la Chambre des Pairs héréditaires de la Restauration.

Maîtresse en France de tout, excepté jusqu'ici de la propriété privée, — et encore l'expropriation, dont on abuse tant, fait-elle une terrible brèche au principe, — la démocratie moderne s'est trouvée

cependant arrêtée dans ses débordements par une barrière : l'inamovibilité de la magistrature. Cette inamovibilité est peut-être mal, ou plutôt trop faiblement organisée •, mais, telle qu'elle existe, elle forme une sorte d'obstacle à l'absolutisme : aussi ceux qui ne devraient que fortifier la liberté ont cru possible de s'attaquer à ce qui n'a été établi que pour la garantir. Pour cela ils ont feint de confondre le magistrat avec tout autre agent du pouvoir exécutif, tandis que le magistrat a Clé institué pour être un intermédiaire entre deux prétentions opposées, l'une d'elle émanât-elle de l'Etat. C'est en ce sens que Montesquieu en a fait un troisième pouvoir : témoin le chapitre VI, livre XI de VEsprit des lois towt entier, et entr'autres ce passage : « Il n'y a pas de liberté si la puissance de juger n'est pas séparée de la puissance executive; si elle y était jointe, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur. »

Aussi l'inamovibilité a-t-elle été présentée, dès la chute de l'absolutisme impérial, par la déclaration de Saint-Ouen (2 mai 1814) , comme un progrès, comme un affranchissement, comme un retour à la liberté. Après l'énumération de toutes les franchises restituées, liberté individuelle, liberté de la presse, liberté des cultes, le Roi ajoute : a Les juges seront inamovibles et le pouvoir judiciaire indépendant. » Depuis lors l'inamovibilité n'a jamais été entamée, quoique la fougue des ultra-royalistes en ait fait voter la suppression par la Chambre des Députés au début de la Restauration malgré les libéraux, malgré les

ministres de Louis XVIII, dont le garde des sceaux Barbé Marbois s'exprimait ainsi : « Un tribunal: entier qu'on peut éconduire , qu'est-ce autre chose qu'une commission ? et Thistoire, quand il s'agit de commissions, n'examine pas quels magistrats les composent; elle ne parle que des victimes, » mais sans pouvoir arracher ce vote à la Chambre des Pairs, plus respectueuse des vraies règles du droit public moderne et de la liberté des citoyens, qui n'a de rempart que dans la justice. Et ce sont les démocrates du jour qui proposent de demander à un juge assis sur son tribunal compte de sa décision, c'està-dire de sa conscience, de se substituer ainsi à lui et d'anéantir, par conséquent, le juge et avec lui la justice, de lui dire : Tu n'as pas jugé à ma volonté, retire-toi et fais place à un autre que je choisirai à mon gré pour être un autre moi-même. Mais cet autre, où ira-t-on donc le prendre? sans doute parmi les seïdes de despotes tombés , dans les serviles restes de quelque ancienne cour ? Non, parmi les jeunes révolutionnaires de l'école scientifique, dans les couches progressistes.

« Ils s'insurgent contre la volonté nationale, et vous croyez que nous les laisserons faire, > me disait un démocrate honorable, mais surexcité par des décisions rendues sur les questions religieuses. Ce pur djémocrate, craignant qu'on ne lui volât sa démocratie, perdait la notion même de la justice, et oubliait, lui docteur, que le juge établi pour déclarer ce qui est le droit

[Jus dicere), peut toujours répondre à qui ose rinterroger : « J*ai jugé selon ma conviction. » Le tyran seul, jusqu'ici dans l'histoire, a su se mettre à l'abri de cette réponse triomphante par les tribunaux d'exception et les commissions mixtes. Mon interlocuteur raisonnait comme la foule qu'on est parvenu à égarer, comme les meneurs qui se sont chargés de produire cet égarement; il raisonnait comme s'il s'agissait d'un simple préfet, d'un receveur, d'un procureur général, d'un recteur. Le juge n'est pas de la même race : par une sublime fiction il représente toujours, quel que soit son arrêt, l'idée du droit, du droit inviolable, du droit, première conquête de la civilisation sur la barbarie.

Défendre l'inamovibilité absolue n'est donc pas nécessairement défendre le clergé, les congrégations, la réaction; c'est défendre vous, moi, tous les citoyens, en leur assurant dans la justice restée inviolable, l'unique refuge qu'un jour ou un autre la victime puisse implorer contre l'aggresseur.

Cela est évident. Voulez-vous un exemple :

En 1829, le Courrier Fr^ançais avait dit : « Ces peintures célèbres, la Cèwe, la Transfiguration et la Communion de saint Jérôme resteront encore des chefs-d'œuvre, même quand les croyances chrétiennes seront complètement abolies, si la durée des fragiles matières de ces œuvres pouvait atteindre jusque-là. » Poursuivi pour avoir nié la perpétuité du christianisme, le journal trouva un appui dans la magistrature inamovi-

ble qui Tacquitta. A la réception du i^^ janvier suivant, le roi Charles X fit le plus froid accueil aux magistrats dont émanait Tarrêt, et la duchesse d'Angoulême refusa de les recevoir. Qui oserait répondre qu'un acquittement fût intervenu si les juges eussent été dans la main de la Cour?

J'abaisserais cette haute question en daignant faire remarquer que d'une part le renouvellement des magistrats dans le sens démocratique s'opérera de lui-même par le fait des décès et des retraites, que d'autre part la prétendue insurrection de la magistrature n'a même causé aucun tort réel à la démocratie, que les actes qu'elle a voulu commettre n'ont pas été entravés et que sa volonté a été accomplie, puisque parmi tous ces tribunaux il s'en est trouvé un, le tribunal suprême, composé par elle-même il est vrai d'après une ancienne organisation, lequel lui a donné raison. Mai» c'est là, le croirait-on, un grief de plus; ce tribunal supérieur ayant prononcé, tous les autres devaient s'incliner. Pourquoi donc ? s'il s'agissait d'une question indifférente à votre politique, raisonneriez-vous de même ? Est-ce que vous vous récrieriez ainsi contre des juges qui n'auraient pas appliqué la jurisprudence de la Cour de cassation en matière de mur mitoyen ? Est-ce que vous l'avez fait^ quand les tribunaux se sont insurgés, — je prends vôtre mot, — contre cette jurisprudence que la Cour de cassation inaugurait à propos de la dot mobilière sous la présidence de M. Troplong ? il est vrai que c'était M. Troplong.

Irai-je jusqu'à dire que la démocratie moderne, si elle voulait rester digne et fidèle à ses principes, devrait, sauf à combattre par des arguments légaux les décisions qu'elle croirait fausses^ honorer dans cette attitude presque unanime des tribunaux la résistance à ce qu'ils croient l'arbitraire, la lutte contre ce qu'ils regardent comme l'illégalité ? Et, en effet, que font-ils d'autre que ce qui a toujours glorifié en France les L'Hôpital et les Harlay? La fermeté contre les actes du pouvoir établi a jusqu'ici été exaltée comme une précieuse vertu par les amis du progrès; on ne savait pas, ils n'en avaient pas prévenu, que c'était à condition qu'elle se manifestât en faveur de leur secte.

PAUL

Un mot suffit à réfuter tout votre raisonnement : l'inamovibilité de la magistrature est incompatible avec la démocratie : ce régime veut l'élection des juges par le peuple.

LK MARQUIS

Et vous croyez m'avoir répondu ? Admettons que le système électif (qui produit de si tristes résultats aux Etats-Unis et qu'aucun réformateur sérieux n'a jamais proposé en France) soit en effet \t seul qui s'accorde avec le principe démocratique : il faut alors, l'appliquer, mais sincèrement, mais tout entier ; il ne faut pas l'invoquer d'un côté pour en retrancher ce qui est favorable à l'indépendance du magistrat et à la liberté

des citoyens, et maintenir de l'autre ce qui est favorable à l'arbitraire gouvernemental. Dire que rinamovibilité est contraire à l'esprit démocratique, sans rendre l'élection au peuple, c'est jeter, à dessein ou non, une fâcheuse confusion dans l'esprit public, peu propre à la démêler; ce n'est en tout cas aucunement appliquer le principe que vous m'opposez.

Cette question de la magistrature est une pierre de touche. Elle montre sous plus d'une face la décadence progressive que l'esprit moderne inflige à la morale au lieu de l'élever. Jugez-en, un député, M. Marcou, a pu prononcer ces paroles à la séance du 20 novembre 1880 : « On dit que, quand la loi sur la magistrature sera votée, les dénonciations vont pleuvoir; ce n'est pas un mal, il faut les provoquer. )>

Encore un trait. Il existe, n'est-ce pas, un double pouvoir législatif, la loi résulte du consentement des deux Corps sur un même point. Les démocrates, partisans nécessaires des idées constitutionnelles, du respect du pacte social, quand une loi est admise par Tun des deux Corps, devraient attendre respectueusement la décision du second, se bornant à faire valoir leurs arguments, à éclairer le débat, à tenter de convaincre la seconde Chambre. Mais ils croient arriver plus sûrement à leur but en menaçant cette seconde Chambre si elle semble résister, et dès lors ils ne se font faute ni d'injures, ni de menaces; si le Sénat ne détruit pas la magistrature, ils déclarent plus ou moins ouvertement qu'ils

détruiront le Sénat. Ils ont beau crier dès lors que l'existence d'une Constitution est une de ces institutions tutélaires qui ont conquis le monde à leurs doctrines : comment les en croire ? quel homme de bonne foi sera des leurs ? La doctrine utilitaire les mène cependant jusque-là.

Et la liberté électorale a-t-elle été assez chaleureusement revendiquée pendant les dix-huit années de l'Empire ! Or, c'est elle qu'on vise, non-seulement par Tépuration des fonctionnaires (que d'employés des ministères de l'Empire écrivaient cependant dans les journaux de l'opposition !) mais par le rétablissement du scrutin de liste. Voici pourtant ce qu'en pensait un des progressistes les plus purs et les plus instruits, dans le projet de loi électoral intelligemment et savamment élaboré par lui en 1869, que je vous ai déjà cité :

(c J'écarte le scrutin de liste, malgré certains avantages relatifs, sur lesquels il serait superflu de m'étendre; il a un inconvénient grave, c'est de mettre souvent l'électeur dans la nécessité de voter pour des hommes inconnus de lui. L'élection au scrutin de liste donne une grande influence aux comités ; or les tendances actuelles du suffrage universel sont d'agir par lui-même, et ces tendances sont légitimes. » L'auteur, qui est arrivé par son mérite, rare exception, à une situation éminente, n'a probablement pas changé d'opinion; mais pourquoi ses amis répudient-ils cette pure doctrine ?

Et cependant, ils auraient, en la répudiant, un approbateur en Robespierre, qui dans son

grand discours sur la Constitutîo«, le lo mai 1793, s'exprimait ainsi : « Je vois qu'on attache beaucoup de prix à ce que chaque mandataire soit élu par tous les citoyens de la République, de manière que l'homme de vertu, qui n'est connu que de la contrée qu'il habite, ne puisse jamais être appelé à représenter ses compatriotes, et que les charlatans fameux, qui ne sont pas toujours les citoyens les plus probes, ni les hommes les plus éclairés, ou les intrigants portés par le parti du Gouvernement pourraient obtenir exclusivement le privilège de représenter une nation de vingt-six millions d'hommes. »

Vous voyez comment la Révolution comprenait la liberté, toujours fondée sur l'honnêteté, et le progrès toujours inséparable de la moralité.

PAUL

Mais vous avez au moins la liberté de la presse.

Jusqu'à présent : mais d'abord cette liberté s'annule presque par elle-même; la presse s'accroît tellement, qu'elle perd en force ce qu'elle gagne en étendue.

Puis, qu'attendre de la presse ? Le contrôle? c'est la grande panacée, la garantie promise par la démocratie ; les gouvernements, leurs actes sont contrôlés. Nous avons vu, tout à l'heure, ce qu'ils sont ces gouvernements, ce que sont leurs actes; le contrôle de la presse a-t-il arrêté

un scandale privé ou empêché une violation publique de la liberté ? Non, le journaliste, comme: Topinion, est de son temps : imprégné des idées utilitaires, il ne régénérera pas Tàme de la nation.

La presse elle-même Tavoue. Vous pouvez lire dans le Journal des Débats du 4 mars 1881 ce qui suit, à propos de l'assassinat d'un enfant par un autre enfant à la suite de la lecture d'un roman publié par une feuille populaire:

« Ni la presse, ni le théâtre ne sont tout à fait innocents ici, non plus que dans beaucoup de cas analogues; la presse surtout, la presse à un sou, cette petite presse qui est un si admirable véhicule de toutes choses, bonnes et mauvaises, devrait bien faire son mea ciilpa; elle a péché, beaucoup péché contre les mœurs, contre le bon sens : elle a versé et elle verse chaque jour le détestable poison de ses inventions saugrenues et sanglantes à des imaginations sans défense. Elle donne des idées à de pauvres cervelles où le vice n'était encore qu'en germe, elle fournit des modèles et comme des patrons d'assassinat ! On y gagne, il est vrai, d'élever le tirage du journal, mais il vaudrait mieux tirer moins. On nous répondra que ces mêmes journaux sont le plus souvent excellents dans les autres parties de leur rédaction, et que dans le journalisme à un sou les mauvais romans font passer la bonne politique. »

Tout est instructif ici ; vous trouverez par lanalyse : constatation de l'immoralité de l'au-

teur du roman, du journal qui le répand et du public qui le lit, mercantilisme de cette même presse qui publie tout, pourvu qu'elle y gagne, tolérance des autorités pour s'attirer le peuple tout en le laissant corrompre, et enfin, pour couronnement, déclaration qu'après tout, conime on ne peut exiger d'un homme qu'il soit à la fois honnête et démocrate, il faut préférer la démocratie à l'honnêteté : c'est, en effet plus avantageux dans un régime démocratique, du moment que l'utilité est déclarée la loi suprême* Parlerai-je de ce conseil municipal qui a acquis la gloire de consacrer un des principes les plus importants de la démocratie moderne ?

Lequel : le dégrèvement sur les œufs et sur les huiles ? la réhabilitation de la Commune ? C'est la conséquence naturelle du vote de l'amnistie.

LK MARQUIS

Ce n'est pas moi qui vous contredirai ; mais je parle d'un autre grand acte. Une sorte d'auréole entourait autrefois le nom de républicain. On était fier de paraître tout dévouement, tout désintéressement; sans remonter à Voltaire qui ne tirait aucun produit de son œuvre immense, ni des encyclopédistes plus pauvres et non moins désintéressés, un Lafayette, un Manuel, un Armand Carrel, un Lanfrey ressuscitaient au profit de leur Cxiusc l'éclat des caractères chevaleresques. Eh bien ! devenue maîtresse, la démocratie a dû se

résoudre à un dur sacrifice; elle a dû accepter un humble salaire, chute des plus conformes, après tout, à l'idée économique : rien pour rien. Donner sans recevoir, c'est d^ailleurs trancher du grand seigneur; puis cela a quelque lointain rapport avec la charité chrétienne. Le plus curieux est la façon dont le tour s'est joué dans la circonstance présente.

La loi est formelle, et jusqu'à présent veut que le mandat de conseiller municipal soit gratuit; que fait-on? On demande 4,000 francs par tête de conseiller, non à titre de salaire, mais à titre d'indemnité pour les dépenses qu'entraîne l'exercice du mandat. Un préfet, fort au-dessus des questions d'argent, très juriste en même temps , fait remarquer qu'une allocation de 4,000 francs pourrait sembler aux esprits malveillants une façon de tourner la loi, et il apporte avec une rigueur inexorable cet argument : vos frais, l'an passé, ne se sont élevés qu'à 1,735 francs : continuez à vous faire rembourser de vos avances réelles, mais n'allez pas vous voter à vous-mêmes une indemnité pour des dépenses présumées, indemnité qui dépassera de plus du double la dépense réelle et certaine. On ne l'écoute pas, chacun s'alloue ses 4,000 francs sans avoir à les dépenser: donc c'est un salaire, donc la loi est violée. Ainsi, avidité d'abord, fraude à la loi ensuite. Mais si cela est, direz-vous, la presse est là et son contrôle empêchera une telle illégalité. Je vous l'ai dit déjà : la presse démocratique, étant en même

temps utilitaire, ne peut s'indigner contre ceux qui ne font qu'appliquer sa propre doctrine. Le fait est constant, le contrôle de la presse Ta-t-il empêché, s'est-elle seulement récriée contre cette fraude faite à la loi ? nullement ! Si la décision a été annulée, c'est en dehors d'elle.

Quand elle parle, c'est quelquefois pour aller plus loin dans l'oubli des principes et montrer encore mieux que la démocratie moderne n'a de valeur que pour protéger les siens au mépris de la rupture du lien social lui-même. Un jour une assemblée examine sur une question, peu importe laquelle, la responsabilité politique d'un ministre ; un membre de l'assemblée, qui se trouve en même temps fonctionnaire public, propose contre le. ministre un vote de blume ; ce blâme est prononcé à une grande majorité. Il ne se retire pas ; admettons que dans le cas donné il n'y fût pas constitutionnellement forcé : constitutionnellement encore peut-on supposer que l'auteur de la proposition qui a abouti au blâme du ministre puisse être recherché ? non, d'après la conscience de tous, non, d'après la morale jusqu'à présent admise ; oui, d'après l'école moderne, qui a écrit le lendemain dans l'un de ses principaux organes, et ce n'est pas le premier exemple : « M. X, sénateur du centre gauche dissident, l'auteur de l'ordre du jour de blâme formulé contre le gouvernement, est inspecteur général des services administratifs au ministère de l'intérieur : nous espérons que le ministère fnettra fin à ce scandale. »

Ainsi celui qui est flétri restera et recevra bon accueil, celui qui a flétri sera expulsé. Et c'est de toute justice : Tun n*a violé que la morale, qui n'a rien de palpable, mais l'autre a attaqué le gouvernement démocratique, qui est une réalité. Et voyez renseignement profond : vous ne respectez le régime parlementaire que s'il donne les résultats qui vous plaisent, que si ses membres abdiquent leurs convictions devant votre volonté; et vous n'êtes pas des autoritaires ! Mais Louis XIV, croyez-moi, laurait adopté ce régime, s'il avait pensé qu'il pût être pratique de cette sorte, et si le prince Louis- Napoléon Bonaparte avait cru qu'il suffisait de faire savoir à l'Assemblée Nationale de i85i qu'il désirait le trône pour l'obtenir, il se fût vraisemblablement dispensé, le 2 décembre, de la faire envahir par la force armée..

Les bienfaits du contrôle ne sont donc guère répandus par la presse. Mais il y a ces grandes assemblées siégeant et délibérant gravement, rendant des lois avec maturité, prenant des décisions avec calme, solennité, j'allais dire majesté : elles doivent ramener le bon ordre; n'en croyez rien: les organes démocratiques vous détromperaient : (c A la fin de chaque législature, l'approche des élections fait surgir une multitude de propositions de lois dictées presque exclusivement par un intérêt personnel. Les groupes et les députés cherchent de tous côtés les présents qu'ils pourront offrir à leurs commettants, les réformes si attendues et si bruyantes qui mettraient leurs

noms en évidence et répareraient les oublis de la renommée *. »

« Les Chambres dont les pouvoirs finissent et dont les membres vont comparaître devant leurs électeurs, n'ont plus dans Tesprit que l'élection à venir : toutes leurs pensées sont concentrées vers un seul but, frapper l'esprit de l'électeur par des lois populaires et par le vote d'innombrables projets de loi d'intérêt local. Dans cette course au clocher des ambitions électorales, ce ne sont pas seulenient les intérêts financiers du pays qui sont quelquefois sacrifiés : il n'est pas rare que les députés votent à la hâte des projets mal étudiés, mais qui flattent les préjugés courants ou semblent favoriser les intérêts matériels des populations, le plus souvent aux dépens des droits de TEtat ou de la sécurité extérieure du pays '. »

« Des scandales choquants ont attristé les derniers mois de la législature qui vient de finir. On a vu des sénateurs et des députés, rapporteurs de lois favorables à certaines industries, se prévaloir de leurs travaux législatifs pour engager le public à acheter des actions et des obligations nouvelles. Ces mœurs américaines ne sauraient convenir à la démocratie française ^. »

Voilà comment le régime parlementaire es^

* Siècle du 29 mars 1881 '^ Siècle du 14 juin i88f .

^Siècle du ly août 1881.

apprécié tous les jours par ses amis. Ainsi, nombre de représentants salariés de l'intérêt public trouvent tout simple de lui préférer leur intérêt personnel. Quelle confiance pourrait-on mettre en des hommes qui agissent ainsi ? S'ils Tout fait une fois, quelle sûreté ai-je qu1ls ne le feront pas une seconde ? Je me répète involontairement les vers du poète :

L'honneur est comme une île escarpée et sans bords : On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors *.

Je ne puis avoir d'autre garantie que celle qui reposerait sur Thonorabilité des mandataires de la nation; mais, puisque Técole moderne n'exige pas cette qualité, qu'elle substitue l'intelligence à la conscience, je perds toute sécurité; conduit par ces exemples à en craindre d'autres, je finis par douter des avantages d'une démocratie qui ne pose pas la moralité comme première condition à l'homme d'Etat, et je rends forciment cet hommage à celle de 1792, que, voulant la ruine de Tautorité royale et la fin de la sanction religieuse, elle cherchait honnêtement et logiquement sa base dans la vertu humaine.

Je vous répondrai simplement que votre langage diffère tellement des discours ordinaires.

* Boileau, Satirt X.

des idées partout répandues, que je crains de vous suivre.

LE MARQUIS

Et moi je ne vous demande qu'une chose, c'est de méditer mes paroles, de scruter mes idées; pesez-les en regard de celles qui courent le monde : si vous y trouvez quelque chose qui touche votre esprit et votre àme, ne craignez pas de prendre un parti viril, rompez avec vos préjugés, et dites comme votre Victor Hugo :

« J'ai grandi. » Cessant donc de vous donner corps et àme à Técole scientifique et positive, ctudiez-la dans son principe, vous la trouverez étroite et sèche; étudiez-la dans ses actes, vous la trouverez grossière, égoïste et penchée vers la barbarie.

FAri..

Non, votre tableau est par trop chargé.

LE MARQUIS

Un peu, si vous voulez : en conversant on s'anime. Pourtant, rassemblez v^os souvenirs : mes autorités sont-elles sûres, mes exemples sont-ils exacts ?

PAUL

En l'admettant, qu'en concluez-vous ?

Qu'il faut, dans les sociétés, le dédain du bienctre, et non le perfectionnement industriel ; Texal-

lation des sentiments, au lieu de l'excitation des intérêts: des caractères avant des intelligences ; le génie des races latines terrassant l'instinct des races anglo-saxonnes ; le lazzarone ayant le pas ■ sur le pionnier ; Raphaël pressant du pied la gorge de Fulton ; et en politique, à moins de remonter à l'antique principe d'autorité, des mceurs plutôt que des institutions, des hommes de préférence à des lois, des exemples plus que des paroles, un régime tempéré ou une démocratie vertueuse, et pour guide vers les ri.vages de l'avenir, un marquis de Mirabeau, s'il n'y a plus de QuinctiuB Cincinnatus,

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