‹ CincinnatusChapitre 9 sur 10 · LA CONSCIENCE · texte numérisé non relu

LA CONSCIENCE

PAUL

Aïs est-il possible de songer à quitter les voies modernes ? La génération y est et entend y rester.

LE MARQUIS

On doit quitter tout ce qui est mauvais , on doit le faire quitter aux autres, ou par l'exemple, ou, si Ton n'est pas capable de l'exemple, par la parole : admettre et flatter Terreur, c'est toujours tromper , qu^on le fasse en courtisan de tout un peuple ou d'un homme appelé roi.

Mais encore faut-il espérer quelque chose de ses efforts.

LE MARQL'IS.

Oui, certes, et le but se dégage dans le lointain, et il sera atteint si Ton ne laisse pas étouffer le sens moral, ou la conscience, ce troisième développement de la nature humaine, par le développement physique et le développement intellectuel, du moins en ce qu'ils ont Tun et Tautre d'excessif, c'est-à-dire — car il faut revenir au principe — si Ton restreint le nombre des besoins d'une part, et si de l'autre on dirige l'esprit dans le sens du beau, plutôt que dans le sens de la science et de l'utile ; alors la fonction morale affranchie prendra tout son essor et le problème sera résolu. Supposez qu'on ait amené les hommes, les uns à ne demander que ce à quoi ils ont droit, et les autres à l'accorder toujours : la conciliation des intérêts ainsi obtenue, la paix régnerait ; on aurait cessé de travailler dans le vide. C'est donc à l'égoïsme sous toutes ses formes qu'il faut intenter la guerre, pour substituer à l'amour du bien-être la modération, et l'esprit de sacrifice à la cupidité : la grande tache est donc de restreindre le nombre des besoins et de simplifier le jeu des intérêts. Il est vrai que cette route n'est pas celle dans laquelle les chefs de fîle, appuyés sur l'école positive, poussent aujourd'hui le monde; mais, pour les âmes élevées et sincères, il n'y a pas à douter que ce ne soit la voie opposée à la leur qui mène à la

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vraie civilisation, à celle qui porte non plus le nom de civilisation scientifique, mais de civilisation sentimentale : ne souriez pas du mot, il a sa signification philosophique.

C'est le cri universel qui n'a jamais été contredit que par l'école contemporaine, cri si souvent échappé à ceux mêmes qu'elle nomme ses précurseurs. « L'intérêt, père de tous les crimes *. »

« Dans ce pays heureux, la cupidité était étrangère *. »

« Tout le monde convient que Tavarice et l'avidité sont deux fléaux de la créature ^. »

Si donc c'est la seconde de ces œuvres, celle qui détachera le plus possible des satisfactions matérielles, qui est la bonne, nous voilà revenus au désintéressement, à la modération, à l'abnégation, à la résistance aux passions, à la vertu : et, en effet, le même Diderot, dans la conclusion du même ouvrage, dit excellemment : « La vertu, cette qualité avantageuse à toute société et plus généralement officieuse à tout le genre humain, fait donc aussi l'intérêt réel et le bonheur présent de chaque créature en particulier. L'homme ne peut donc être heureux que par la vertu et que malheureux sans elle. La vertu est donc le bien, le vice est donc le mal de la société et de chaque membre qui la compose. »

Mais qui donc nous éclairera sur la distinction

* Voltaire, Henriade, vu.

' Montesquieu, Lettres Persanes^ xii.

' Diderot, Essai sur le mérite et la vertu^ part. I, chap. v, § 2.

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du vice et de la vertu ? La conscience, a dit jusqu'à nos jours Thumaine sagesse; c'est donc à la conscience, à cette troisième partie de la nature humaine, qu'il faut rapporter tous ses soins; c'est elle qu'il faut cultiver, affiner, ménager, exalter. Tout concourt à cette nécessité, et surtout dans

un état démocratique. Dans tout autre les intérêts et les passions sont contenues par une autorité plus ou moins forte ; mais il faut que la démocratie se contienne elle-même, et c'est précisément en quoi consiste la vertu : car le sens étymologique du mot est : force contre soi-même.

Aussi, en dehors du gouvernement absolu, sur lequel je n'ai pas à m'expliquer, il faut ou un pouvoir ferme, tel que le concevait Mirabeau , a cet homme extraordinaire qui, après avoir audacieusement attaqué et vaincu les vieilles races, osa retourner ses efforts contre les nouvelles qui ravaient aidé à vaincre , les arrêter de sa voix et la leur faire aimer en l'employant contre elles *, » ou, si Ton veut étendre la liberté à ses dernières limites , une règle de vertu qui a été en effet le véritable idéal de la démocratie révolutionnaire, laquelle a embrassé avec amour le type que lui offrait un Cincinnatus, laboureur, soldat, contempteur de la richesse, étranger aux intrigues comme aux aisances de la vie, prêt à tous les sacrifices pour servir sa patrie , mais plus heureux de déposer les honneurs que de les accepter.

^ Thkrs, Histoire de la Révolutiot^ tom. I, chap. vi.

En .premier lieu, le simple bon sens indique que c'est là la vraie voie : remettre le pouvoir à des hommes auxquels on reconnaîtrait à priori le droit d'être malhonnêtes, c'est leur reconnaître celui d'être malfaisants; on ne conçoit pas une société dans laquelle l'un des contractants se réserve la faculté de nuire à l'autre; au contraire, on forme les sociétés pour se soustraire à ce danger; c'est parce qu'on a prétendu que les rois étaient des êtres mauvais et malfaisants qu'on s'est cru fondé à les chasser et à les tuer.

Ceci admis mais il ne serait pas hors de

propos d'appeler quelques-uns de vos devanciers en témoignage sur leur admiration pour la vertu.

Je commencerai par l'homme qui plus que tout autre a accrédité en France les idées démocratiques, par Rousseau. Il est impossible de nier l'immense retentissement de ses écrits et l'impression profonde qu'ils produisirent sur la génération de son temps ; je n'ai pas à l'établir. Cependant, je trouve plaisir à rapporter le jugement d'un homme que l'école scientifique érige depuis quelques années en l'un de ses héros, de Lakanal. Dans son Rapport sur les honneurs à rendre à Jean- Jacques Rousseau , il dit : « Honorez l'homme solitaire et champêtre qui vécut loin de la corruption des villes et loin du faux éclat du monde, pour mieux connaître, mieux sentir la nature, et y ramener plus puissamment ses semblables. — Mais, dira-t-on, ils a été l'ennemi des sciences. Ingrats ! Vous n'ignorez pas quelle en fut la cause!

L'abus que vous en avez trop souvent fait a été si funeste aux homme?, que, dans l'aliénation de la douleur, il aurait voulu les replonger dans rignorançe et dans Tétat sauvage. Respectez cet heureux délire : il n'appartient qu'à l'ami de l'humanité d'en éprouver de semblables *. »

Eh bien! une remarque s'impose d'abord. L'auteur du Contrat Social n'a pas séparé la démocratie, dont il est le véritable père, de l'austérité et de la simplicité des mœurs, dont il fut en même temps l'éloquent panégyriste. Je ne considère plus ici cette austérité et cette simplicité comme étant un bien en elles-mêmes : je ne les traite plus dans leurs rapports avec le bonheur individuel, mais dans leurs rapports avec l'état démo-

* Lakanal, Œuvres^ pag. i85.

On peut citer des preuves d'un autre genre pour e'tablir la popularité de Rousseau. Ainsi, dans une petite bibliothèque prive'e de province vous trouveriez encore, à côté des livres du philosophe genevois, quantité d'ouvra:5es publiés à propos de ses œuvres, ceux-ci par exemple :

Esprit, Maximes et Principes de M, Jean- Jacques Rous-seau de Genève, — Neufchâtel, en Europe, chez les libraire^ associés, 1764.

Relation et notice des derniers fours de M. Jean- Jacques Rousseau^ et quels sont les ouvrages posthumes qu'on peut attendre de lui, par M, Lebè^ue de Presle, docteur en médecine de la Faculté de Paris, censeur royal, avec une addition, par J.-H. de Majellan, gentilhomme portugais. — Londres, chez B. White, libraire, dans Fleet-Street, 1779.

Lettres sur les ouvrages et le caractère de Jean-Jacques Rousseau^ 1788, attribuées à M»»« de Staél.

Qiielques réflexions philosophiques et médicales sur l'Emile, par Jacques L. Moreau, de la Sarthe. — Paris, imprimerie de h Société de médecine, an VIII de la République.

cratiquc, et je dis : Si Rousseau, à qui vous devez la démocratie moderne, les a indissolublement reliées, à quel titre les séparerait-on aujourd'hui, et de quel droit dirait-on science, là où il a dit vertu ?

Etait-il gagné par Tadmiration des progrès faits dans les sciences et dans les métiers, lorsque, législateur pratique et non plus simple théoricien, il disait aux Polonais qui lui demandaient une constitution :

« Cultivez les sciences, les arts, le commerce, l'industrie, un système de finances qui fasse bien circuler l'argent ; vous formerez un peuple intrigant, ardent, avide, ambitieux, servile et fripon : on vous comptera parmi les grandes puissances de l'Europe... mais si, par hasard, vous aimiez mieux former une nation libre, paisible et sage, qui n'ait ni peur ni besoin de personne, qui se suffit à elle-même et qui est heureuse, alors il faut maintenir, rétablir chez vous des mœurs simples, appliquer vos peuples à l'agriculture et aux arts nécessaires à la vie, rendre l'argent méprisable, et, s'il se peut, inutile, former des âmes courageuses et désintéressées ^

« Quand on lit l'histoire ancienne, on se croit transporté dans un autre univers et parmi d'autres êtres. Qu'ont de commun les Français, les Anglais, les Russes avec les Romains et les Grecs ? Rien presque que la figure. Les fortes

^ Considérations sur le gouvernement de Pologne^ chap. xi.

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âmes de ceux-ci paraissent aux autres des exagérations de l'histoire. Ils existèrent pourtant et c'étaient des humains comme nous. Qu'est-ce qui nous empêche d'être des hommes comine eux ? Nos préjugés, notre basse philosophie et les passions du petit intérêt concentrés avec Yégoïsme dans tous les coeurs *. »

Ainsi Pintérêt, voilà ce qu'il faut extirper , loin qu'il faille, l'exciter et le servir comme on le fait ; la basse philosophique, c'est la philosophie d'aujourd'hui, utilitaire, économique. Rousseau le dit très-expressément quand il déclare plus loin que « les systèmes de finances font les âmes vénales et les fripons ^. »

PAUL

Mais est-il certain que l'antiquité ait eu autant de héros, d'âmes magnanimes, désintéressées, autant de vrais Cincinnatus, que le croyait Rousseau ?

Le plus récent historien de ces temps, M. V. . Duruy paraît le croire. « On a donné aux Romains de cette époque (celle des guerres samnite) toutes les vertus; ils en avaient, surtout de celles qui font les bons citoyens : Atilius Serranus recevait à la charrue la pour-

^ Considérations sur le gouvernement de Pologne^ chap. ii. 2 Idem, chap. xi.

pre consulaire , comme autrefois Cincinnatus la dictature. Regulus, après deux consulats, ne possédait qu'un petit champ, et Curius, de ses mains triomphales, comme Papirius, préparait, dans des vases de bois ses grossiers aliments... ils étaient probes, et observaient la parole don-

née

Cherchant la perfection, vos devanciers n'avaient peut-être qu'un tort : c'était de ne pas la placer assez loin en arrière. Il fallait remonter, non-seulement aux Romains, mais aux Aryens, nos premiers pères ; leur consciencieux historien, M. Marius F^ontanes, nous fait connaître ainsi leur état moral et social : « Satisfaits , heureux, se suffisant à eux-mêmes, aucun sentiment

de convoitise basse ne les avilisssait Les

femmes Aryennes peuvent être belles impunément, TAryen ne séparant pas la beauté plastique de la beauté morale. Les pensées aryennes étaient pures, les amours aryennes sont chastes; c'est pourquoi, dès les premières heures védiques, les Aryens, race humaine privilégiée, créeront un type de famille supérieure, formeront un groupe national, dont l'organisation, d'une admirable simplicité, pourrait être le système social préférable ^, »•

Et d'ailleurs , qu'importe ? quand même les caractères des Romains de Tite-Live et de Plutarque seraient exagérés par l'imagination, Rous-

* Histoire des Romains^ chap. xviii.

2 L'Inde védique^ chap. vu. Voir aussi le chap. xi.

seau y croyait, et cela seul suffit : car, s'il n'y eût pas cru, même à tort, je serais en droit de soutenir absolument et victorieusement qu'il n'eut pas cru non plus à la démocratie, puisqu'il l'accouplait à la vertu. Il est donc démontré qu'il ne voulait l'une que parce qu'il exigeait l'autre. C'est assez pour mon argumentation. D'ailleurs, il est suffisamment explicite lui-même, non-seulement dans ce que j'ai déjà cité de lui , mais dans son œuvre capitale, devenue la Bible de votre Révolution, dans le Contrat Social, Ainsi, il dit dans le chapitre de la Démocratie : (c Que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement! Premièrement, un État très petit, où le peuple soit facile à rassembler, et où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres; secondement, une grande simplicité de mœurs, qui prévienne la multitude d'affaires et les discussions épineuses ; ensuite, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans la fortune, sans quoi l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et l'autorité : enfin, peu ou point de luxe, car, ou le luxe est l'effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre, Tun par la possession, l'autre par la convoitise: il ôte à l'Etat tous ses citovens pour les asservir les uns aux autres, et tous à l'opinion. Voilà pourquoi un auteur célèbre Montesquieu) a donné la vertu pour principe à la République ; car toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu. Mais, faute d'avoir fait les distinctions nécessaires, ce beau génie n'a

pas vu que l'autorité souveraine étant partout la même, le même principe doit avoir lieu dans tout État bien constitué : plus ou moins, il est vrai, selon la forme du gouvernement '. »

Ainsi, des trois pères de la Révolution , deux, Rousseau et Montesquieu (sans compter Diderot) sont d'accord sur la nécessité de la vertu dans une démocratie ; quant à Voltaire... mais nous avons vu que le sceptique Voltaire n'était pas démocrate.

Maintenant, qu'ont dit et pensé les disciples de Rousseau, si nombreux pendant la Révolution, non pas les philosophes, mais les hommes d'action? Ils se sont toujours rattachés à l'idée de vertu en même temps qu'à la tradition antique, loin de se donner pour des novateurs et des utilitaires.

Voyez-les d'abord sur leur grande scène, à la Convention : ne la confondez pas avec un tréteau, et regardez dès le lever du rideau.

La Convention se réunit le 21 septembre 1792 aux Tuileries-, le premier membre qui prend la parole, François Neufchàteau, s'exprime ainsi: « Représentants de la nation, l'Assemblée législative a cessé ses fonctions. Vous allez établir une Constitution sur les bases de la liberté et de Tégalité. Le but de vos efforts sera de donner aux Français la liberté, les lois, la paix : la liberté, sans laquelle les Français ne peuvent plus vivre ; les lois , le plus ferme fondement de la liberté ; la paix, seul et unique but de la guerre. La liberté, la loi, la paix, ces trois mots furent imprimés par

^ Liv. III, chap. iv.

les Grecs sur les portes du temple de Delphes; vous les imprimerez sur le sol entier de la France. »

La Convention quitte alors le palais des Tuileries et se rend à la salle du Manège pour y relever de ses fonctions l'Assemblée législative qui y avait siégé.

Là, après la lecture du procès-verbal d'une séance secrète qui avait eu lieu la veille pour la vérification des pouvoirs (opération qui ne coûtait alors qu'une journée , le soupçon de fraude ne s'élevant même pas), la Convention se déclare constituée, et un second orateur prend la parole ; c'est Manuel * :

« Représentants du peuple souverain, la mission dont vous êtes chargés exigerait et la puissance et la sagesse des Dieux. Lorsque Cinéas entra dans le Sénat de Rome , il crut voir une assemblée de rois ; une pareille comparaison serait pour vous une injure. Il faut voir ici une assemblée de philosophes occupés à préparer le bonheur du monde. Je demande que le Président de la France soit logé dans le Palais national. »

Le débat s'engage sur cette question, et Tallien intervient pour dire : « Ce n'est pas sans étonnement que j'entends discuter ici un cérémonial. Hors de cette salle, le Président de la Convention est simple citoyen : si on veut lui parler, on ira le chercher au troisième ou au

^ Procureur général de la Commune, qu'il ne faut pas confondre avec l'orateur du temps de la Restauration.

cinquième; c'est là que loge la vertu. » Après le discours de Tallien, la proposition est rejetée, et le Président de la Convention n*eut pas de palais ^

Prenez une autre occasion solennelle, par exemple le jour où la Convention va remplacer Mirabeau par Marat au Panthéon. M.-J. Chénier est le rapporteur. « Malheur à Thomme qui, dégradé par la corruption, a séparé en lui-même la moralité du génie. Malheur à la République qui pourrait conserver les honneurs rendus au vice éloquent ! Malheur au citoyen qui ne sent pas que les talents sans pertti ne sont qu'un brillant fléau; » et la Convention, certaine de répondre au sentiment général si, en décrétant une si grave mesure , elle invoque une raison de ^moralité : « Art. I. Considérant qu'il n'est point de grand homme sans vertu, décrète que le corps d'Honoré-Gabriel Riquetti Mirabeau sera retiré du Panthéon 2. »

Voulez-vous assister à la séance du 24 avril 1793, où Robespierre présente un projet de déclarations des droits de l'homme. Il y expose tous ces droits, mais il comprend bien qu'il n'y a pas de droits sans devoirs. Aussi édicte-t-il, non-seulement que : « tous les citoyens sont admissibles à toutes les fonctions publiques sans aucune distinction autre que celle des vertus et des talents (art. 21); » — ne comptant naturellement

* Moniteur du 22 septembre 1792, 2 Moniteur du 27 novembre 1793.

pour rien rintelligence séparée de Thonnêteté, — mais encore que : « toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat incorruptible est vicieuse *. » Tout repose donc sur cette idée : la perfection morale, la vertu du peuple, c'est-à-dire de la nation entière.

PAUL

Oubliez-vous que le temps d'admiration pour Robespierre est passé ? C'était un fanatique et un idéologue ; nos principes de tolérance, notre esprit positif nous engagent, nous, fils de la Révolution, à réserver nos hommages pour un homme plus pratique, pour un véritable homme d'État, pour Danton.

LE MARQUIS

Prenons Danton, si vous le désirez : il a dit exactement la même chose dans la séance du 10 mai, à propos de cette discussion sur la Constitution : « Il faudra surtout se pénétrer de cette vérité, que le peuple est essentiellement bon, et que les fonctionnaires publics ont intérêt d'être mauvais -. »

Danton, qu'on croit grandir aujourd'hui, et pour cause, en le réduisant au type vulgaire d'un homme pratique, d'un homme de gouvernement, avait, au fond, les mêmes sentiments, les mêmes admirations pour l'antiquité, et l'on

^ Moniteur du 5 mai i7q3.

^ Moniteur du 12 mai 1793.

ne peut s'empêcher de croire qu'ils étaient comme l'aliment de son ardeur révolutionnaire.

<( Une nation en révolution est comme l'airain qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est pas fondue : si vous n'en surveillez le fourneau, vous en serez tous brûlés. Il faut que tout homme du peuple ait une pique aux frais de la nation : les riches

la paieront A Rome , Valerius Publicola eut le

courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre quiconque appellerait la tyrannie Quiconque oserait appeler la destruction

de la liberté ne périra que de ma main, dusséje après porter ma tête à l'échafaud... heureux d'avoir donné un exemple de vertu à

ma patrie les héros les géants de la

fable... ', etc. »

« ... Nos commissaires ne doivent pas craindre le tonneau de Regulus... - » Danton, comme Rousseau, croyait aux vieux Romains.

« Je demande que la Convention consacre le Champ de Mars aux jeux nationaux, qu'elle ordonne d'y élever un temple où les Français puissent se réunir en grand nombre...

Si la Grèce eut des jeux olympiens, la France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans lesquelles il offrira de Tencens à l'Etre suprême, au maître de la nature; car nous n'avons pas voulu anéantir le

• Moniteur du 27 mars 1793.

^ Monileur du 16 avril 1793.

règne de la superstition pour établir le règne de Tathéisme K »

Et ici une remarque ; toujours Thorreur de la superstition, mais la conviction qu'on ne peut rien fonder en dehors du sentiment religieux, toujours Taveu que Thomme a un maître, et cela dans la bouche de Danton, en pleine Terreur, le 6 frimaire an IL Aussi le D*^ Robinet, qui a écrit le panégyrique de Danton, auquel il sacrifie d'un côté Robespierre et de l'autre jusqu'à la noble Roland, n'a pu s'empêcher de laisser à son portrait une teinte légèrement sentimentale. « Il disait, rapporte M. Robinet : heureux les patriotes qui, après avoir planté l'arbre de la liberté, ont été, loin des orages' politiques, se reposer sous son ombrage

... « On connaît l'amour de Danton pour les champs, le besoin qu'il avait, dans ses derniers moments, de leur calme réparateur

...(( Il respectait la dévotion sincère que sa femme conserva jusqu'à sa mort *; » et l'écrivain cite à juste titre un discours prononcé le même jour, 6 brumaire an JI, par Danton, contre les mascarades anti-religieuses. « Si nous n'avons pas honoré le prêtre de l'erreur et du fanatisme, nous ne voulons pas plus honorer le prêtre de l'incrédulité ^. »

^ Moniteur du 28 novembre 1793.

2 Pag, 17, 42, 43.

3 Moniteur du 28 novembre 1793.

M. Thiers, qui a le premier mis Danton au rang qu'il occupe aujourd'hui, en parle en ces termes à propos du refus de Danton d'entrer au comité de Salut public avec Robespierre et Carnot: « Il venait d'épouser une jeune femme dont il était épris... il avait besoin de repos, et il demanda un congé pour aller à Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature qu'il aimait passionnément... la victoire de la Révolution pouvait désormais s'achever sans lui ^ »

Danton n'a pas écrit de Mémoires. Mais d'autres grands acteurs de la Révolution se sont fait intimement connaître par ceux qu'ils nous ont laissés. Là vous ne rencontrerez que les mots de probité, siniplicité, frugalité, sentiment, vertu; le relevé de ces expressions serait aussi long que serait bref celui des mots : intelligence, industrie, finances, économie politique. Et pourquoi reviennent-elles sans cesse } C'est parce que les auteurs de ces Mémoires savaient bien que dans les choses que représentent ces expressions résidait le véritable esprit et en même temps la vraie force de la Révolution, qu'ils répondaient seuls aux principes de ses initiateurs et au sentiment de ses partisans.

Qui a écrit cette phrase, parmi vingt autres pareilles ? « La liberté ne peut s'établir qu'avec des lois sages et de bonnes mœurs -. » Buzot,

* Histoire de la Révolution, lom. V, chap. xui, ' Mémoires^ pag. 219, édition Bervillc, pag. 98.

et ce n'était pas un vulgaire esprit celui qui avait pressenti que la Révolution aboutirait à un Napoléon.

Chez qui lit-on ce passage pris entre cent ?

« Conduire à la liberté un peuple sans mœurs est une pure folie. » Chez Barbaroux, et ce n'était pas un modéré que le fauteur du lo août.

Et M™« Rolland, en qui je veux voir la personnification douce et forte, pure et grandiose de la Révolution ! Il faudrait tout citer : et son éloignement pour les financiers comme pour les commerçants parce qu'elle ne les suppose pas pouvoir être honnêtes, et son mépris pour les déclassés, et son enthousiasme pour les Républiques anciennes et rigides, et son admiration pour les Brutus, les Aristide et les Caton.

Rejetez-vous les Girondins ? Passez aux Montagnards, et lisez encore : « S'il y avait des mœurs, tout irait bien; il faut des institutions pour les épurer, il faut tendre là; on croit avoir tout fait quand on a une machine à gouvernement ; » et mille autres passages, tous dans le même sens, entr'autres ceux-ci : « Un peuple vertueux et libre doit être agriculteur. » — « Ceux qui sont chargés de gouverner la République doivent l'exemple des vertus et de la modestie ; » et ceci, si ingénieux et si profond, surtout dans une société reniant toute autorité sacerdotale : « Il faut des magistrats pour donner Texemple des mœurs : pourquoi le peuple ne donne-t-il des mandats que pour exercer l'autorité } » Qui a

dit tout cela ? Saint-Just, qui n'était pas un pur fanatique, et qui savait exprimer au besoin les quelques idées utiles que renferme toute l'économie politique K

Voulez-vous aller plus loin encore et passer des Montagnards à la Commune. Marat vous répondra, dans un écrit qui n'est même pas politique, dans un mémoire scientifique, où, pour critiquer une opinion de Franklin, il cède, comme tous, à la préoccupation souveraine du temps et parle de vertu à propos d'électricité : « Je ne suis pas polémiste: qu'on juge de mes regrets lorsqu'il s'agit de réfuter un auteur dont je connais le génie et dont je respecte la vertu. »

Tout cela passera-t-il pour des opinions particulières ? On le voudrait bien dans l'empire des sciences utilitaires et du positivisme. Cependant comme on sent déjà que tous ces révolutionnaires ne se sont pas entendus pour jouer un rôle, qu'ils ne font que reproduire la note de Tépoque ! Que sera-ce si j'en appelle au témoignage de TAssemblée qui a concentré en elle seule toutes les aspirations révolutionnaires, à la Convention, pour rappeler, soit le décret où elle mettait la probité et la vertu à Tordre du jour, soit celui qu'elle rendit sur le rapport de Louis David à l'occasion de la fédération de 1793, et qui mettait la Constitution sous la sauvegarde

^ Institutions républicaines, édition Prévost, 1834, pag. 374, 391, 412, 414.

de toutes les vertus ^, à la grande différence de la nouvelle Convention nationale (je parle d'un journal de création récente portant ce titre), qui couvr.e les murs de Paris d'affiches alléchant les démocrates de 1881 par le titre de ce roman : Les adultères légitimes. Or, je gage que, sous la Révolution, ni non plus sous les gouvernements qui ont suivi jusques et y compris celui du 24 février 1848, on eut en vain cherché le mot adultère placardé sur les murs d'une ville de France. L'abaissement de la pudeur publique date du second Empire, je le veux bien, à condition que vous m'accorderez quelle est descendue plus bas sous la démocratie du jour : la raison est que celle-ci est, comme TEmpire, utilitaire et positive, non plus idéaliste ei sentimentale (ce mot étant pris toujours dans son acception philosophique). Autrefois il y avait moins d'écoles et plus de retenue : mais quelle puérilité de compter sur l'école, quand la corruption en personne est enseignée dans la rue, chez tous les

* Moniteur du i5 juillet 1793. Ce rapport est intéressant à plus d'un titre : « Peuple magnanime et ge'néreux, c'est toi que je veux offrir en spectacle aux yeux de rEternel... Il y aura sur l'emplacement de la Bastille la fontaine de la Régénération... Les membres de la Convention porteront pour seule marque distinctive un bouquet d'épis de blé et de fruits. » — On était au lendemain du meurtre de Marat ; c'est dans cette séance du 14 que David, adjuré par un membre de la Convention de reproduire les traits du martyr populaire, répondit : « Aussi le ferai-je, » et tint parole par un chefd'œuvre.

libraires, sur tous les murs ! Revenons cependant à la grande Révolution.

Dira-t-on, au grave détriment de l'honneur révolutionnaire, que les nobles sentiments étalés avec un si parfait ensemble par ses docteurs et ses acteurs étaient d'apparat, sans racines dans l'opinion publique ? Le dira-t-on, osera-t-on le dire lorsqu'on aura vu, par exemple, cet appel des mères, nouvelles Spartiates, réclamant de la Commune de Paris que des réquisitionnaires, leurs fils, fussent punis avec la plus grande sévérité pour s'être révoltés à Cherbourg ? et quelle devait être l'issue de cette sévérité ? la mort K

Et quand il s'agit de mourir soi-même, qui donc a failli, qui donc n'est pas resté digne des Caton et des Lucrèce, des Brutus et des Portia. qui, si ce n'est la Dubarry ?

En face de la mort, Camille Desmoulins ne changeait pas de ton ; toujours les mêmes expressions au service des mêmes idées. On a la lettre touchante et bien véritablement sincère, bien véritablement intime, qu'il écrivit à sa chère Lucile, à la veille du supplice... « J'ai épousé une femme céleste par ses vertus; j'ai été bon mari, bon fils, j'aurais été bon père, j'emporte la vertu et la liberté... L'épitaphe de ton pauvre Camille est celle des Brutus et des Caton. Oh ! ma chère Lucile, j'étais né pour faire des vers , pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, pour composer avec ton père, mon père, et quelques per-

* Moniteur du. 28 novembre 1793.

sonnes selon notre cœur, un Otaïti. J'avais rêvé une République que tout le monde eût adorée... Ne m'appelle point par tes cris, ils me déchireraient au fond des tombeaux; vis pour mon

Horace (nom significatif), parle lui de moi

Malgré mon supplice, je crois qu'il y a un Dieu. Mon sang effacera mes fautes, les faiblesses de rhumanité; et ce que j'ai eu de bon, mes vertus, mon amour de la liberté. Dieu le récompensera. Adieu Loulou, adieu ma vie, mon âme, ma divinité sur la terre ! je te laisse de bons amis, tout ce qu'il y a d'hommes vertueux et sensibles sur la terre! Adieu Lucile, ma chère Lucile, adieu Horace ! Annette ! adieu mon père M »

Ne perdez pas de vue d'ailleurs les appréciations de Louis Blanc, de Michelet, d'Henri Martin, de Lavallée, qui ont déclaré que la Révolution fut enthousiaste plus que calculatrice, et faut-il ajouter encore ce passage de Lanfrey : « Rousseau (dont l'écrivain est loin d'être un admirateur complaisant), apporte à la France ennoblie une morale stoïque et puritaine, où vont se retremper les générations révolutionnaires 2. »

Mais, sortons de la politique, allons vivre, si vous le voulez, dans un milieu différent, plus

* Collection des Mémoires relatifs à la Re'volution Française, 20« livraison.

^ Essai sur la Révolution française^ chap. m.

large et plus vrai encore. Voyons cette époque agir et parler elle-même. Son esprit pourra se révéler soit dans les noms donnés par les citoyens à leurs enfants qui furent tous des Brutus et des Cincinnatus, des Cornélie et des Camille, en même temps que des Emile, des Héloïse et des Julie, soit dans ce mobilier usuel dont je pourrais vous montrer des débris, et où les scènes du Forum et du Sénat étaient peintes, à l'exclusion le plus souvent des scènes contemporaines, soit dans ses chansons, soit dans ses refrains si différents de ceux que Técolier de tout rang, Touvrier, la jeune fille du peuple, lisent aux vitrines, aux étalages de vos beaux boulevards :

« Brave Saint-Just, trop sensible Couthon, Vous deviez être aussi victimes :

De Scëvola, de Socrate et Caton, Vous aviez les vertus sublimes K »

Mais Tesprit du temps se révélera bien mieux encore dans le théâtre de Tépoque, le public ne comprenant la Révolution, à laquelle il assistait et travaillait, que comme une profonde régénération, et entendant par là un retour à l'innocence primitive, à Tantique vertu, qu'il se représentait comme ayant été violée, tout autant que ses droits, par le régime qu'il venait d'abattre.

Voulez-vous d'abord ouvrir un auteur comique alors fort goûté ? S'adressant au public dans une simple préface, il définissait ainsi les senti-

' Papiers saisis chez Babœuf.

ments et les idée3 qui lui semblaient être rame de la Révolution :

« Cette révolution va donner à nos accents plus de ton^ à nos pensées plus d'énergie et plus de développement à nos moyens ; mais j'aime à croire que la décence et le goût auront toujours leur prix (hommage rendu au bon ton du théâtre de l'ancien régime), et qu'avec des intentions droites et franches, un style pur et un but constamment moral , les auteurs dramatiques mériteront bien de la patrie, et serviront ainsi une République qui se fonde sur le patriotisme ardent, mais ne se soutient que par les mœurs et la vertu '. )>

Interrogeons maintenant le spectateur lui-même, et nous surprendrons les battements de son cœur. Pour cela, pénétrons dans les théâtres, que vient de rouvrir pour nous M. Welschinger, dans son livre, le Théâtre de la Révolution, Un journal, le Temps^ a, à propos de ce livre, apprécié d'une façon remarquable la génération révolutionnaire par la plume de M. Sarcey.

M. Sarce}^ tout en notant, non sans quelque raison, la pauvreté de la forme dans le théâtre de cette période (1789-1799), insiste sur l'intensité du sentiment vertueux qui l'anime, et il en conclut que c'était bien là l'esprit même de la Révolution.

« Les hommes assemblés, dit le critique.

^ Colin d'Harleville : Pi é/acc du Vieux Célibataire^ ^792.

n'applaudissent que ce qui est pour eux un lieu commun ; on peut donc assez exactement se rendre compte de ce qu'a pensé et senti une génération en observant ce qu'elle approuvait au théâtre. Or, je suis étonné, en lisant l'ouvrage de M. Welschinger, de voir comment le théâtre de la Révolution affecte un caractère d'idylle. Pour ces grandes âmes, ces âmes héroïques, ce fut comme un délicieux instant d'aurore. Cette aurore a duré de cinq 'à six années, aurore coupée de quelques lueurs sinistres, en lygS. Durant cette période, la nation toute entière fut emportée d'un élan de confiance vers les idées nouvelles et les récentes perspectives d'un bonheur idéal. Cette génération de 1789, à travers ses défaillances, a du moins eu cet avantage d'être toujours

soutenue par une foi ardente et naïve

« ... C'est un plaisir de voir dans les nombreuses citations de M. Welschinger, comme ces idées nouvelles s'affirment avec une conviction sérieuse dans le Noble ro///r/er entr'autres : « Vivre pauvre mais vertueux, voilà quelle est ma République. »

Du vaisseau de la République, Le gouvernail c'est la vertu.

c( Lisez ce volume, vous ne trouverez presque partout que les idées les plus généreuses, les sentiments les plus nobles et les plus tendres, les plus sublimes aspirations vers un monde meilleur... Le sentiment est vrai, si la langue est ridicule. Croyez-vous que nous n'ayons pas

notre phraséologie; on rira en 1900 de cette phraséologie tirée des sciences exactes. Et notre progrès encore, notre fameux progrès, ce mot que nous mettons à toute sauce, attendez-vous à ce que nos petit-fils s'en moquent d'aussi bon cœur que nous faisons du mot sensibilité qui tirait des larmes des yeux de nos grands pères L »

On ne peut mieux comprendre combien le critique de 1881 est dans le vrai qu'en le comparant au critique de 1793 qui, rendant compte, dans le Moniteur du 29 novembre de cette année, de la Veuve du républicain (où Ton voit un vertueux militaire devenir Tappui dévoué de la veuve de son camarade), écrit : « Dans ce cadre favorable, l'auteur a fait entrer les sentiments de liberté, de courage, de vertu qui conviennent à des républicains, n

Approfondissez vous-même le théâtre de cette époque, et vous trouverez un signe encore plus certain. Ce n'était pas seulement des phrases à effet, des maximes philosophiques qui exaltaient la morale et la vertu comme le vrai caractère de la Révolution. C'était le sujet même des pièces se mouvant toujours dans la vie régulière, c'était le dialogue toujours renfermé dans les bornes strictes de la décence.

L'opinion de M. Sarcey, qui ne peut guère passer pour un rétrograde, a une portée d'au-

• Le Temps ^ 10 janvier 1881.

tant plus grande qu'il admet que lui et ses contemporains étaient sous Tempire du même charme lorsqu'éclata la Révolution de 1848, que tous croyaient marcher vers une pure félicité, aux accents de la lyre d'or de Lamartine. Estil douteux que la génération qui fit i83o ne fût en grande partie imprégnée du même esprit ?

avec quelle idée le chantre de l'époque caressait-il Topinion publique ? avec celle de la gloire, la gloire, ce qu'il y a de plus antipathique à toute l'école scientifique et réaliste; et à côté de ces chants, comment parlait-on par les yeux à Tesprit révolutionnaire ? par les œuvres si populaires de Charlet, retraçant les épopées militaires de la Révolution et de l'Empire.

• S'il en est ainsi, si les hommes de ces trois époques, 1789, i83o, 1848, n'avaient de préoccupations utilitaires et de visées économiques qu'à un degré tout à fait secondaire, ceux qui de près ou de loin ont partagé leurs croyances, ne peuvent, sans se parjurer, sans se diminuer, faire cause commune avec la démocratie contemporaine, scientifique et positive, qui, vue à la lueur du XVIII^ siècle, ne paraît plus qu'un phénomène isolé, né de la végétation des idées utilitaires au sein de la corruption entretenue par le second Empire.

Mais les chefs du jour se soucient bien de cela. L'héritage était trop lourd. Ils n'ont de culte que pour les besoins et pour l'intelligence portée sur . les choses pratiques ; ils déclarent nettement que la République sera utilitaire et

non héroïque, c'est-à-dire qu'elle ne satisfera que les intérêts. Cela les dispense de veiller aux besoins moraux; cela les dispense de fournir ces exemples, qui, selon tous leurs devanciers, doivent venir en première ligne; l'abandon de la démocratie sentimentale, c'est-à-dire généreuse, désintéressée, chevaleresque, n'a pas d'autre sens; mais aussi il ôte sa raison d'être à toute démocratie. Ils ont d'ailleurs une légion d'apôtres qu'ils affectionnent particulièrement : ce sont précisément les propagateurs de la jouissance, plutôt que de la vertu, de la réalité plutôt que de l'idéal, cette classe, d'ailleurs fort honorable, des commis voyageurs ; c'est chez elle qu'ils puiseot les évangélistes de la foi moderne.

Et cependant, l'évidence est telfe, que, sans parler de l'antiquité, dans l'ère moderne même elle a éclaté à toutes les époques. Passant les mers, le sentiment unanime du XVIIP siècle dictait ces mots à Washington, fondant une démocratie : « La vertu et l'intelligence des citoyens sont les deux garanties indispensables des institutions républicaines K »> Ce sentiment fesait éclore l'ordre américain de Cincinnatus, dont il donnait en même temps le nom à une cité naissante. On sait d'ailleurs combien la fin de la carrière de Wasingthon rappelle la vie du héros romain.

Naguère encore, en i865, M. Pelletan, égare

* h'Ainériquc actuelle^ déjà citée, pag. 140.

aujourd'hui parmi l'école utilitaire, lui, chez lequel on lit à chaque page les mots d'àme, de conscience, d'infini, de chevalerie, disait dans sa Nouvdle Babylone : « Que parlez-vous du citoyen ! commencez par régénérer l'homme du foyer, moraliser le peuple, l'instruire, le pacifier, l'ennoblir, le fanatiser de justice, non-seulement de la lèvre, mais encore par Vexemple^ voilà

l'œuvre de la démocratie ^ Il ne suffit pas au

parti de la démocratie d'avoir pour lui la vérité ; il doit encore mettre de son côté l'avantage de la vertu-, je sais que le mot a vieilli, on veut bien encore le respecter, mais à condition de le reléguer dans un cours de morale. Hàtonsnous de prendre ce mot de vertu comme notre signe de reconnaissance '-. »

C'est la clameur qui part de toutes les bouches, parce que c'est la clarté qui frappe toutes les raisons : c'est ainsi depuis Rousseau et la Révolution ; c'était ainsi de tout temps.

Entendez-vous sortir du milieu du XVP siècle, comme du silence d'un désert, le cri du lionceau, rauque encore, mais déjà mâle; c'est celui de ce jeune Etienne de la Boëtie '^ , qui appelle tous les peuples au renversement de tous

^ La Nouvelle Babylone. IV, 4.

^ Conclusion, lïl.

3 On sait que l'administration républicaine de Paris a donne' à l'une des rues de la capitale le nom de la Boétie, comme h une autre celui de Pierre Charron.

les trônes, dans son Tt^aité de la servitude volontaire ou le Contr'un; le titre en dit assez, et non moins la fin, où T'écrivain lève les yeux au ciel pour demander à Dieu une peine particulière contre les tyrans. Eh bien,, recherchant les causes qui ont pu amener les hommes à se soumettre à un maître, Tauteur en reconnaît trois : la coutume , la complicité des amis du prince, enfin la corruption * : « On apporta à Cyrus les nouvelles que les Sardins s'étoient révoltés ; il les eut bientost réduites soubs sa main; mais ne voulant pas mettre à sac une tant belle ville, ny être tousiours en peine d'y tenir une armée pour la garder, il s'advisa d'un grand expédient pour s'en asseurer : il y establit des bordeaux, des tavernes et ieux publics, et feit publier cette ordonnance que les habitants eussent à en faire estât. Ces pauvres gents misérables s'amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si. bien que les Latins ont tiré leur mot, et ce que nous appelons passe-temps, ils l'appellent Ludi, comme s'ils voulaient dire Lydi. Touts les tyrans n'ont pas ainsi déclaré si exprès qu'ils voulussent efféminer leurs hommes; mais, pour vray, ce que celuy-là ordonna formellement et en effect, souts main ils Pont pourchassé la plus part. A la vérité, c'est le naturel du menu populaire, duquel le nombre est tousiours plus grand dans les villes : il est soup-

^ De la servitude volontaire^ pag. 690, édition Leclerc.

çonneux à l'endroict de celuy qui l'aime et simple envers celuy qui le trompe. »

Il peut y avoir du vrai dans votre apprécialion de Tesprit révolutionnaire, qui, en effet, était empreint de générosité et d'élan ; mais, n'en doutez pas, il était mêlé de préoccupations d'un autre genre.

LE MARQUIS

Certainement : est-ce que je prétends qu'il faille vivre uniquement de beaux sentiments et négliger tout-à-fait la guenille ? Mais c'était précisément cette juste part faite aux deux tendances, qui a imprimé à la Révolution, il faut le dire, à quelque parti qu'on appartienne, un sceau aussi particulier qu'ineffaçable; elle a su être pratique sans renier Tidéal. Le christianisme, désespérant de rien obtenir sur cette terre de l'ancienne société, s'est exagéré jusqu'à l'ascétisme et jusqu'aux aspirations extatiques : il a voulu faire de l'homme un ange ne tenant plus à la terre ; le positivisme actuel, voulant triompher vite par le dogme grossier de la jouissance, aboutit au matérialisme: il fait de Thomme une bête; la civilisation contemporaine ne mérite qu'une qualification : c'est la civilisation porcine ; le nom lui restera ; déjà sa littérature favorite est caractérisée par une dénomination de même famille.

La Révolution s'est tenue entre les deux écueils . Dédaignait-elle absolument le côté pratique des

choses ? nullement : mais elle se gardait de l'exalter au dépens de ce qui lui est supérieur et elle lui donnait sa véritable place, la seconde; de là sa force et son prestige : elle a revendiqué des droits et une juste aisance pour tous, je le sais, mais en même temps aussi les devoirs et les mœurs. Cette alliance de deux soucis, également légitimes, n'éclaterait pas dans les faits que je la trouverais nettement proclamée en principe chez tous les écrivains de ce temps, chez Lakanal qui veut des fêtes agricoles, où seraient célébrés à la fois les Droits de V homme et le retour de la verdure, la poésie et les lettres aussi bien que les sciences, et qui, nous l'avons vu, loue Rousseau d'avoir réagi contre Yabus qu'on a trop souvent fait des sciences S et en même temps chez l'éloquent défenseur de l'école sentimentale , plus profond , plus vrai , plus humain, plus pénétrant, à mon sens, que Rousseau lui-même, chez Bernardin de Saint- Pierre -, Dans sa Chaumière i?idienne^ ouvrage imbu d'ailleurs de toutes les idées chères à la Révolution, et plein de sarcasmes contre la superstition, il attaque franchement l'école scienti-

* Œuvres^ pag. 53, 36, i35.

^ On connaît Tadmiration universelle dont Bernardin de Saint- Pierre était entouré pendant la Révolution; mais on sait moins qu'il fut nommé, sous la Convention en 1794, professeur de morale à l'Ecole normale, et cela à la grande satisfaction de Lakanal, qui le déclarelui-même (Rapport sur l'ouverture de F Ecole normale).

fique et économique ; cependant son livre ne se serait pas aussi complètement emparé de Tesprit public, s'il eût omis Tun des grands soucis, j'oserai dire, un des grands besoins de Tépoque, les Droits de r/iomme. Le docteur qu'il met en scène, se conformant au livre de questions de la Société Royale de Londres et interrogeant le chef des Brames sur mille subtilités théologiques, « trouvait qu'il serait plus utile de le consulter sur la meilleure sorte de gouvernement à donner à une nation, et même sur les droits de Vhomme, dont il n'y a de code nulle part; mais ces dernières questions n'étaient pas dans son livre. »

Et permettez-moi un rapprochement : Bernardin de Saint-Pierre fait à son Paria une vie libre au sein de la nature, loin de toute sujétion sociale et religieuse, et il place le tableau dans l'Inde, sur les bords du Gange. Par quelle intuition de génie a-t-il été conduit à devancer ainsi le tableau historique de la vie qu'ont en effet menée les Aryens à l'origine du monde dans ces mêmes contrées, telle que le savant interprète des Védas, M. Marins Fontanes, vient de la retracer et telle qu'il la résume en ces termes : <c Une vie large, libre, naturelle, pas de religion territoriale, d'organisation politique, de lois *. »

^ L'Inde védique^ pag. 12 3.

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