PRÉFACE
(( fi de tout les autres luxes et aimer celui-là avec
« passion Le mal, à mon avis, ne vient pas des
(( vérités que Von montre, mais des vérités que l'on
« cache. Etre sincère avec autrui et avec soi-mênu,
(( croire fermement à quelque chose, et agir et parler
(( en toutes circonstances d'accord avec ce que Von
« croit, m* a toujours paru la vraie joie et la vraie
« force. Que si notre sincérité a le bonheur d'en
(( rencontrer d'autres et de les attirer à soi, cette
« force s ajoutant à la nôtre est un des plus grands
« réconforts de la vie, et nos facultés s en accroissent. »
Le Tigné, juillet i88î ,
travers hêtres et cliàtaignîers ; me voici, cher marquis, parvenu jusqu'à votre * désert.
LE MARQUIS
Soyez-y le bienvenu, mon jeune ami, et n'appelez pas désert ce qui n'est que solitude.
PAUL
Je ne sais : mais croyez que, du monde agité d'où je viens, j'ai plus d'une fois tourné ma pensée vers
ces paisibles sommets, d'où vous semblez planer sur les bruits de la terre.
LE MARQUIS
C'est parce qu'ils n'y arrivent pas'jusqu'à moi, qiie je me plais dans cette retraite, doux héritage de mes pères, où je conserve, en ne cédant au temps que ce qu'il m'arrache, les choses du passé, les traces des jours écoulés. Mon désert est peuplé de ces souvenirs, et aussi de toutes les œuvres de Dieu, ou de la nature si vous préférez ce mot, enfin de tous les grands hommes, présents pour moi dans ma bibliothèque; il est animé par les occupations incessantes des champs ; son horizon n'est pas si borné, ni son cercle si vide.
Mais dans ces anciens murs respectés par vous, au milieu de ces chers débris du temps passé, dont vous vous entourez à plaisir, vous n'êtes pas de votre siècle et vous vivez dans la privation de mille commodités que les découvertes modernes mettraient à votre portée.
LE MARQUIS
Persuadé que la restriction des besoins est la seule sagesse envers nous-mêmes, que l'exemple d'une vie simple est le premier devoir envers les autres, je n'ai rien à envier de ce que la vanité, la mollesse et l'intérêt réunis ajoutent aux besoins des hommes, et je laisse courir haletante l'activité huniaine en me disant : « Ce qui a suffi à mes
ancêtres, qui ont vécu ici heureux et honorés, peut me suffire à moi-même. »
PAUL
Cela est très beau, mais difficile à appliquer. Puis, en restant presque en dehors de votre siècle, vous ne comprenez plus la grandeur des efforts auxquels Thumanité entière se livre pour s'émanciper des liens du passé, accroître son bien-être, étendre ses jouissances, multiplier ses relations, répandre la liberté et la fraternité avec les lumières.
LE MARQUIS
De ces efforts je loue ceux qui sont sincères , mais je les crois plus souvent intéressés ; et quant à l'œuvre je la juge vaine. Car je ne vois pas en quoi ceux qui conforment leur vie au moule de la société moderne ont plus à se féliciter de leur sort que moi et mes compagnons de désert, mes serviteurs, mes tenanciers, tous contents, sauf quelques têtes inquiètes, de retrouver chez eux la vie simple et pleine qu'ils ont menée chez leurs parents et qu'ils transmettront, s'il plaît à Dieu, à leurs enfants.
Di pareils sentiments nient tout mouvement intellectuel, et, je le répète, ne sont pas de notre siècle.
LE MARQUIS
De pareils sentiments, s'ils sont tirés de la nature humaine, sont de tous les siècles.
PAUL
Mais vos jours s'écoulent inutiles pour vous, et j'ose dire pour les autres.
LE MARQUIS
Disserter sur le contentement intérieur, 1q / charme de la médiocrité, le dédain des jouissances factices est bien usé, et ne l'est pourtant que parce que ces idées renaissent sans cesse d'un principe éternellement vrai. Je ne vous répéterai pas que, à mon sens, prêcher d'exemple vaut mieux que prêcher de bouche; je ne vous développerai pas l'incommensurable portée de l'exemple : j'aime mieux vous citer Montaigne, fort eh faveur aujourd'hui, puisqu'il vient d'entrer dans le programme des écoles publiques ^: (( Qui se vante en un temps malade comme cettuy-cy d'employer au service du monde une vertu naïfve et sincère, où il ne la cognoist pas, les opinions se corrompant avec les mœurs, ou s'il la cognoist, il se vante à tort et quoi qu'il die, fait mille choses de quoy sa conscience l'accuse -. »
PAUL
Vous parlez de vertu : la vertu suppose , le sacrifice, et n'y a-t-il pas de l'égoïsme à se retirer des autres hommes ? Ne pas participer aux luttes de la vie, est-ce vertu ?
* Plan d'étude du 2 août 1880, classe de seconde. 2 Essais^ liv. ÏII, chap. ix.
LE MARQUIS
Mais puisque vous invoquez à votre tour cette idée de vertu, dites-moi si réellement vous croyez qu'elle ait sa place dans ces temps troublés comme ceux dont parle Montaigne.
PAUL
Sans doute. J'entends partout invoquer le patriotisme , Thonneur , le désintéressement , le dévouement.
LE MARQUIS
Ces protestations sont naturelles : l'ère démocratique où le monde est entré, n'a de base que dans la confiance que les citoyens s'accordent les uns aux autres et dans celle qu'ils accordent aux dépositaires de l'autorité. Elle suppose au plus haut degré le sentiment du devoir, ce qu'on appelait autrefois vertu. Aussi, l'idée n'est pas entièrement négligée, mais la chose est perdue.
PAUL
Vous tenez bien le langage d'un misanthrope, d'un solitaire qui ne voit qu'un coté des choses, et toujours le pire.
LE MARQUJS.
Eh bien, vous vous méprenez. Je crois au bien. Je crois même que l'excellence est au fond de l'homme; que ce soit par la grâce divine ou par le propre de sa nature que l'on nomme Dieu, comme moi, ou conscience comme d'autres, la
flamme qui anime ses aspirations et les élève à la conception du bien, cette flamme brûle en lui : quis Deus^ incertum est^ habitat Deus *. Mais les institutions humaines s'égarant de plus en plus, refroidissent et éteignent ce foyer ardent. Elles tendent chaque jour davantage à étouffer cette flamme sous la fange, non à Texciter vers le ciel.
PAUL
Comment! c'est au moment où la liberté, l'industrie, les moyens de communication, l'instruction, le bien-être se répandent partout, c'est dans le siècle de la science et du progrès que vous désespérez de Tavenir !
LE MARQUIS
Je n'en désespère pas, vous dis-je, seulement le ciel limpide et serein n'est pas au fond de Ta venue que vous ouvrez à l'humanité ; là elle contemplera le soleil à son déclin : retournez du côté de Taurore.
PAUL
Je ne vous comprends pas.
LE MARQUIS
Je le crois bien. Vous acceptez les yeux fermés et comme articles de foi, les théories modernes; je me permets de remonter au-delà, d'examiner et de juger. Pourriez-vous m*en blâmer ? N'est-ce
* Quel Dieu est-ce ? on doute : mais un Dieu y règne, fneïie, 1. VIII, V. 352.
pas là le libre examen, l'expérimentation, la méthode du positivisme lui-même, de cette science nouvelle qui est le ressort secret du mouvement contemporain. .
PAUL
Je serais curieux de vous voir contester le progrès moderne.
LE xMARQUIS.
Je le conteste, et puisque nous sommes à cent lieues de nous entendre, quittez-moi donc et allez chantonner la dernière opérette ou déchiffrer L'Ane de M. Victor Hugo.
PAUL
J'aime autant chercher à déchiffrer vos idées.
LE MARQUIS
Ce ne sont pas les miennes : c'est le résumé de celles de tous les esprits sages et élevés qui ont prononcé sur la destinée humaine jusqu'à ces derniers temps. Beaucoup d'entr'eux servent de base même à nos novateurs, soit qu'ils n'aient pas dit seulement ce que ceux-ci prétendent y trouver, soit qu'ils n'entendissent pas eux-mêmes tirer de ce qui se trouve en eux toutes les conclusions que Ton y rattache.
Puisque vous désirez connaître mes idées, Je veux bien vous les esquisser, autant du moins que je le puis dans quelques conversations comme celles que nous aurons ici. Mais je vous avertis que je parlerai toujours par la bouche de vos pré-
curseurs, comme vous les appelez, et jamais par celle de mes amis, des écrivains qui ont directe* ment conclu en mon sens et qui n'auraient pas d'autorité pour vous.
PAUL
Je n'ai rien à dire à cette manière de procéder.
LK MARQUIS
Ma proposition est celle-ci : L'humanité ne marche pas dans la bonne voie : elle peut la retrouver, mais en se détournant du chemin qu^elle suit à cette heure. Voici maintenant mes raisons : elles me suffisent quant à moi ; vous en déciderez quant à vous.
Rien n'existe que pour une fin ^ : ce qui est infidèle au développement normal de son principe est périssable ; c'est ainsi, je le reconnais, que les anciennes institutions ont failli souvent à leurs maximes fondamentales, que le catholicisme, par exemple, a trop prêté au reproche de cruauté, d'ambition, de cupidité, d'immoralité, de vanité, et qu'il paie aujourd'hui ses fautes. Il en est de même dans tout l'univers : si l'arbre, né pour croître du
^ S'il fallait une autorité à l'appui de cette idée, on pourrait citer Aristote dans l'antiquité, ensuite Diderot (Essai sur le mérite et la vertu^ de Schaftesbury), et parmi nous le célèbre philosophe évolutionniste anglais Herbert Spencer, qui s'approprie la définition d' Aristote : » Le bonheur est la fin suprême des efforts de l'homme. « (Bases de la morale évolutionniste^ 1880, p. 38.) Voir aussi M. Littré, Vie de Comte
suc de la terre et des eaux, admet un ver sous son écorce, il est atteint jusque dans son cœur, il cesse de s'élever, il meurt. De même Thomme a pour fin le bonheur, c'est-à-dire la satisfaction de ses facultés naturelles. Quelles sont ces facultés? Il y en a de physiques, d'intellectuelles et de morales.
PAUL
C'est ce que tout le monde admet, et c'est à satisfaire ces tendances, que s'applique la. science moderne : c'est en quoi consiste le progrès, la civilisation. Et en effet, a-t-on jamais plus donné au bien-être, à l'intelligence, à la moralisation ?
lf: marquis.
J'admets le premier point, je nie le dernier, et quant au second, je n'accorde pas même que l'on s'occupe convenablement de l'intelligence proprement dite ; car, l'imagination n'est-ce pas une partie de l'intelligence ? le sentiment artistique, le goût littéraire, les impressions pures et grandioses se dégageant du spectacle de la nature, la méditation, n'est-ce pas dans l'intelligence qu'ils résident ? Or, tout cela est dédaigné, étouffé, gâté, condamné; il n'y a de préoccupation véritable que pour les tendances pratiques de l'esprit : ainsi, des trois développements que réclame la nature humaine, un seul, le développement physique est vraiment respecté. Examinons et commençons par ce dernier point.