‹ CincinnatusChapitre 3 sur 10 · LE CORPS · texte numérisé non relu

LE CORPS

ARLONS d*abord de la satisfaction physique.

Le perfectionnement matériel, si ardemment poussé de nos jours, a toujours été jugé très sévèrement. Avant d'en venir aux autorités particulières, je puis bien, sans manquer à mes engagements, rappeler d'une manière générale que les sages de tous les temps et les docteurs de toutes les communions l'ont fort rudement traité, jusqu'à Theure récente où l'on s'est pris à proclamer qu'il avait droit à tous les encouragements et à tous les respects. On ne veut plus qu'il soit rien accordé à la voix de la nature, qui crie que si la recherche d'une jouissance modérée est bonne, cette recherche manque son but en s'exagérant; car s'il est bon de boire quand on a soif,

il est mauvais de s'eniver en buvant trop; et Ton va sans nécessité, sans droit, sans raison, exciter chez l'homme une soif toujours renaissante de jouissances matérielles par des inventions continuelles. A ceux qui me demandent à quel temps je veux remonter dans le passé, j'oserai demander à quel moment ils entendent s'arrêter dans l'avenir ?

Et quoi, d'ailleurs, de plus contraire à cette jouissance même que de penser, à une jouissance nouvelle ou à un simple accroissement de cette même jouissance ? Songe-t-on qu'il ne sera jamais atteint, le terme de cette recherche ? Si non, la loi du progrès, comme on l'appelle, croulerait dans sa base. Poser en principe qu'il faut toujours poursuivre le mieux, c'est reconnaître qu'on ne le possède pas, qu'on ne le possédera jamais. Ainsi, plus de repos : la vie devient un combat forcé, une course haletante, et le bon sens, qui nous dit que le calme est la vraie récompense du mouvement, que savourer vaut mieux qu'attendre, est renié et méconnu. Combien sont plus près de la vérité ceux qui vous disent : soyez contents de peu, sachez jouir, ne perdez pas ce que vous tenez de bon pour un nouvel objet qui est inconnu. Quelles autorités de toutes sortes en faveur de cette vieille opinion !

Il y a d'abord la grande tradition antique ; vient ensuite la grande doctrine chrétienne, souvent négligée en pratique, je le veux bien, jamais en principe, et remise en lumière par la Réforme, puis par le Jansénisme ; il y a enfin le témoignage des penseurs modernes du XVI* au' XVIIP siècle.

Que nous importe le passé, dites-vous? Et je vous répondrai moi : qui êtes-vous donc, nouveaux venus, école née d'hier, perturbateurs de la vieille vie et de la vieille conscience, pour que je rejette le témoignage de l'humanité jusqu'à vous ? Faites vos preuves. Jusques-là vos devanciers ont seuls autorité sur mon esprit. Mais dans votre orgueil scientifique, allez-vous jusqu'à vous isoler complètement et à renier tout initiateur, au mépris de vos théories sur l'expérience et l'évolution ? Le positivisme, qui est au fond de tout ce que vous faites, s'il n'appa-» rait pas toujours à la surface de tout ce que vous dites, déclare à tout propos qu'il faut la substitution d'une nouvelle Société à celle dont les progrès de la connaissance nous montrent l'irrémédiable déclin. Mais en même temps, il ne laisse pas que d'invoquer des précurseurs, et il se donne comme l'épanouissement de forces accumulées dans le passé. Interrogeons-le donc ce passé, et voyons si nous en avons devant les yeux les fruits ou les avortons.

Ces trois grands mouvements de l'esprit humain, disons mieux, de la nature humaine qui n'est pas tout esprit, proclament, par la voix de la sagesse païenne, par celle de l'Eglise et des réfor^ mateurs chrétiens, enfin par celle des philosophes modernes, que la félicité est dans la modération et non dans un insatiable besoin de bien-être.

Oui, sauf les économistes, qui ont eu d'ailleurs une faible part dans l'œuvre de la Révolution, n'ayant avec eux que les esprits plats et

communs : « ils sont ennuyeux, ils sont creux : personne ne les lit, personne ne les entend, ni ne se soucie de les entendre ; je vous défie bien de tirer une seule goutte de génie de toutes les apocalypses des Quesnay, des Mirabeau (le père), et de tous les fastidieux commentaires des Boudeau, des Rombaud, des Dupont de Nemours, et autre fretin économiste. Notre grand patriarche de Ferney s'est très-honnêtement moqué de ce tas de pauvres diables *; » oui, sauf les économistes, tous vos devanciers les plus proches , Montesquieu, Rousseau , même Voltaire et Diderot, ont aussi plaidé la cause de la simplicité des mœurs, de la modération des besoins; les témoignages sont là, ils s'élèvent de toutes les époques, ils sortent de tous les rangs pour vous confondre. Lucrèce, par exemple, grand athée pour vous encore plUs que grand poète, a dit :

Ergo corpoream ad naturam pauca videmus

Esse opus omnino

Non magnis opibus jucunde corpora curant.

« Nous voyons que les besoins de la nature

humaine se réduisent à très peu on donne

toutes ses aises au corps sans de grandes rés- . sources 2. »

* Grimm à Diderot, i«r janvier 1770. — Il faut reconnaître pourtant que Voltaire était en correspondance avec Dupont de Nemours.

- Liv. II, V. 20.

Avant de peindre l'invention des arts divers, il semble se soulager par cet aveu :

Cum tamen his posset sine rébus vita manere.

Ut fama est aliquas etiam nunc vivere gentes ; At bene non poterat sine puro pectore vivi.

« Quoique, après tout, l'existence pût se passer de ces choses, comme, dit -on, le font encore quelques nations, mais ce dont on ne peut se passer, c'est d'une conscience sans remords L »

Et plus loin, parlant comme un chrétien :

Quod si quis vera vitam ratione gubernet Divitiae grandes homini sunt vivere parce JEquo animo.

« Si quelqu'un veut gouverner sa vie conformément à la vraie raison, il trouvera que vivre de peu avec le contentement intérieur constitue la principale richesse 2. )>

Tout le monde connaît le début des Commentaires de César, qui certes n'était pas plus un idéologue que son confrère Napoléon P** :

Horum omnium fortissimi sunt Belgae, propterea quod a cultu atque humanitate provinciae lonjissime absunt, minimeque ad eos mercatores saepe commeant, atqu2 ea qua: ad effeminandos animos pertinent, important.

« De tous les Gaulois, les plus valeureux sont

* Liv. V, V. 16.

> Liv. V, V. II 16.

ks Belges, parce qu'ils sont les plus éloignés de la politesse et de la civilisation des provinces romaines, que les marchands pénètrent rarement jusqu'à eux, et ne leur apportent pas ce qui contribue à amollir les âmes *.

Dira-t-on que Homère a été poète plus que historien dans sa ravissante peinture de la vie paisible des Phéaciens, au milieu desquels il a placé la délicieuse esquisse de la simple Nausicaa ?

Que pense Montaigne, votre sceptique Montaigne, de sauvages, de vrais sauvages qu'il avait vus à la cour du roi Charles IX: « Trois d'entr'eux, ignorant combien coustera un jour à leur repos et à leur bonheur la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme je présuppose qu'elle soit déjà bien avancée, furent à Rouen du temps que le jeune roy Charles neuviesme y estoit. » Il les interroge par interprète et est satisfait de leurs réponses, puis il ajoute : « Tout cela ne va pas trop mal ; mais quoy, ils ne portent pas le hault de chausses *-. »

Relisez tout le chapitre VI, livre II, de Pierre Charron, ce premier docteur de la morale laïque, ce persécuté de la Sorbonne. Il y rejette l'ascétisme, l'austérité, mais c'est pour enseigner ce que la nature enseigna avant lui, la modération : « C'est une opinion malade , fantasque et dé-

* Liv. I, chap. i.

* Liv. I, chap. xxx.

naturée que rejeter et condamner généralen>ent tous désirs et plaisirs. Dieu est le créateur et auteur de plaisir, mais il faut apprendre à s'y bien porter. Le premier point de cette règle est désirer peu : qui ne désire rien, encores qu'il n'aye rien , équipolle, et est aussi riche que celuy qui jouyt de tout ; tous deux reviennent à même : nihil interest an habeas aut non conçupiscas (Il n'y a pas de différence entre ne pâs avoir et ne pas désirer . » Je ne vois pas que la psychologie moderne ait été plus au fond de rhomme : « Au contraire, si nous lâchons la bride à Tappétit pour suivre l'abondance et la délicatesse, nous serons en perpétuelle peine. » C'est ce que je vous disais, sauf la façon de dire.

Montesquieu, à propos « des moyens de favoriser le principe de la démocratie, » n'a-t-il pas écrit dans V Esprit des lois : « En fait de mœurs, il y a beaucoup à gagner à garder les coutumes anciennes : comme les peuples qui avaient des mœurs simples .et austères ont fait la plupart des établissements, rappeler les hommes aux maximes anciennes, c'est ordinairement les ramener à la vertu ^ »

Je ne crains pas d'interroger Voltaire, oui Voltaire, qui, après tout, a été le grand moteur, qui « représente toutes les semences de la Révolution, » selon un témoin et un acteur de cette Révolution, l'honnête Rabaud Saint-Etienne *', et

* Liv. V, chap. vu.

2 Précis de V Histoire de la Révolution^ liv. I.

qui résume en lui les vraies tendances de Tesprit moderne. Je sais qu'il a dit : « Le superflu, chose fort nécessaire; » et il aurait peut-être mieux dit : « Le nécessaire, chose fort superflue. » Mais combien de fois ne s'est-il pas démenti i

PAUL

Le Mondain, d'où vous tirez cette citation, est cependant le panégyrique célèbre des mœurs raffinées, et l'antique austérité y est ridiculisée de main de maître : puis est venue, Tannée suivante, pour fortifier encore la thèse, V Apologie du luxe.

LE MARQUIS

Oui , mais l'année suivante encore. Voltaire s'est amendé, et son esprit, trop juste pour rester absolument dans l'erreur, lui a dicté le petit poème Sur l'usage de la vie, composé tout exprès « pour répondre aux critiques que l'on a faites du Mofidain; » et ce poème ne contient plus que des idées comme celles-ci :

Je ne veux que vous apprendre L*art peu connu d'être heureux.

Cet art qui doit tout comprendre, Est de modérer ses vœux...

Chaque mortel en partage A son bonheur près de soi.

Tout est égal, croyez-moi ,

La princesse et la bergère

Soupirent également ;

Et si leur ame diffère,

Cest en un point seulement.

Philis a plus de tendresse,

Philis aime constamment,

Et bien mieux que Son Altesse.

Voltaire est plein de ces idées: comment voulezvous qu'il en fût autrement ? Il n'était rien moins qu'utopiste; ouvrez-le encore au hasard, prenez, par exemple, son grand ouvrage: V Essai sur les inœurs^ vous lirez :

« Il faut observer que le commerce n'ayant pas toujours apporté au genre humain les productions et les maladies des autres climats, et les hommes ayant été plus robustes et plus laborieux dans la simplicité d'un état champêtre, pour lequel ils sont nés, ils ont dû jouir d'une santé plus égale et d'une vie un peu plus longue que dans la mollesse ou dans les trai^aux malsains des grandes pilles '. »

Peint-il les Suisses conquérant leur liberté :

M De tous les pays de l'Europe, celui qui avait le plus conservé la simplicité et la pauvreté des

premiers âges, était la Suisse La simplicité, la

frugalité, la modestie conservatrice de la liberté ont toujours été leur partage -. » — « Les habitants des Iles Mariannes (lorsqu'ils furent découverts par Magellan), n'étaient ni sauvages, ni cruels; aucune

* Chap. II.

^ Chap. Lxvii.

des commodités qu'ils pouvaient désirer ne leur manquait. Leurs maisons, bâties de planches de cocotiers, industrieusement façonnées, étaient propres et régulières. Ils cultivaient des jardins plantés avec art, et peut-être étaient-ils les moins malheureux et les moins méchants de tous les hommes ^)) Et il termine ce chapitre par une considération économique digne d'un esprit comme le sien :

« C'est un grand problème de savoir si l'Europe a gagné en se portant en Amérique. L^ prix des denrées a augmenté partout; ainsi personne n'a réellement gagné. Il reste à savoir si la cochenille et le quinquina sont d'un assez grand prix pour compenser la perte de tant d'hommes. » Malheureusement nous n'en sommes plus, vous le verrez, à ces scrupules.

Pesez maintenant cette réflexion plus que sceptique sur les besoins factices, à propos des colonies de la Martinique et de la Guadeloupe : « Ce sont des points sur la carte, mais enfin ces pays, qu'on peut à peine apercevoir dans une mappe-monde, produisent en France une circulation annuelle d'environ soixante millions de marchandises. Ce commerce n'enrichit point un pays, bien au contraire : il fait périr des hommes, il cause des naufrages, // n'est pas sans doute un m^ai bien^ mais les hommes s'étant fait des nécessités nouvelles, il empêche que la France n'achète chèrement de l'étranger un superflu devenu nécessaire -, »

^ Chap. CLix.

' Chap. CLii.

S'il parle des Quakers, c'est pour les louer de ce « qu'ils professent la simplicité et Téquité des premiers disciples de Jésus-Christ... il faut convenir que ces primitifs sont les plus respectables de tous les hommes '. »

Voulez-vous parcourir V Homme aux 40 écus:

« L'homme aux 40 écus demeurait dans un petit canton où Ton n'avait jamais vu de soldats. Les mœurs, dans ce coin de terre inconnu, étaient pures comme l'air qui l'environne ~. » Il y parle encore avec envie de ces peuples innocents qui, <c avant le voyage de Colomb ne connaissaient ni l'avarice, ni la guerre, nations simples et justes. » Se trompait-il historiquement ? Je ne sais, mais enfin il vante l'état dont il suppose que ces peuples jouissaient et cela suffit à ma thèse.

Dans son Dictionnaire philosophique, au mot homme^ vous lirez : « Les principales occupations de notre espèce sont le logement, la nourriture et le vêtement ; tout le reste est accessoire et c'est ce pauvre accessoire qui produit tant de

meurtres et de ravages S'il y a quelques îles

où la nature prodigue les aliments et tout le nécessaire sans peine, allons-y vivre loin du fatras de nos lois. » Il croit que cet état ne durera pas, mais il le regrette.

Voltaire, quand même il fait l'apologie du luxe (qu'il ne faut pas, du reste, confondre avec la recherche du bien-être bourgeois, lequel est d'un degré

' Chap. cLiii.

2 Chap. II.

fort inférieur), fest obligé de convenir de ceci : « Si par le luxe vous entendez Texcès, on sait

que l'excès est pernicieux en tout genre est

modus m rébus (il y a une limite à tout) K »

Feuilletez au hasard sa correspondance : ici vous le voyez non-seulement louer la vie simple, mais la pratiquer et la goûter. Parcourez, pour cela, le tableau de sa vie à Ferney : c'est du Racan en prose, et par conséquent du Racan sincère et réel : « Mon blé nourrit tous mes domestiques; mon mauvais vin, qui n'est point malfaisant, les abreuve ; mes vers à soie me donnent des bas; mes abeilles me fournissent d'excellent miel et de la cire ; mon chanvre et mon lin me fournissent du linge. On appelle cette vie patriarcale, mais jamais patriarche n'a eu de grange telle que la mienne, et je doute que les poulets d'Abraham fussent meilleurs que les miens. (i6 juillet 1770.; w

Est-ce une boutade ? « Je ne suis occupé que de mon zèle et de ma reconnaissance pour mon roi, de ce qui intéresse mes amis, et des soins de l'agriculture. (Du château de Ferney, 12 janvier 1761.) » Et plus loin : « J'ai honte de vous avouer que je me regarde dans ma retraite comme un des plus heureux hommes du monde, ayant associé aux Muses, Cérès, Pomone et Bacchus même; car il y a aussi du vin dans mon petit territoire. Joignant à tout cela un peu de Vi-

* Dictionnaire philosophique^ v»^ Luxe.

truve, j'ai bâti, j'ai planté tard, mais je jouis. (Du château de Ferney, i8 janvier 1761.) » Je cite au hasard, et je rencontre encore ceci, pour en finir avec Voltaire, sans l'avoir épuisé : « En voilà beaucoup pour un vieillard qui ne connaît plus que sa charrue et ses vignes; je trouve que la meilleure philosophie est celle de cultiver ses terres. (Au marquis d'Argence, i®'" octobre 1749.) » Vous ne me pardonneriez certes pas d'oublier Diderot, le plus en vogue de ceux que vous appelez les précurseurs. Mais savez-vous que cet ami de Greuze et ce correspondant de Gessner a écrit des choses que l'on n'a pas coutume d'aller lui demander, et que dans son libre-génie il a cependant développées à plaisir. Vous savez qu'il fut enchanté, tout autant qu'auraient pu l'être les philosophes de l'école du sentiment, des récits de Bougainville sur les îles d'Océanie, récits qu'il considérait d'ailleurs comme exacts, ce qui encore une fois importe seul ici : il voulait en tirer une conclusion contre TÉglise, et il écrivit en 1771 son Supplément au voyage de Bougainville, où il attaque la religion ; mais pourquoi ? parceque selon lui elle corrompt la simplicité du sauvage : c'est le fond même de son écrit, où Ton lit à chaque page des passages comme ceuxci : « Si Aotourou est renvoyé par Bougainville à ses compatriotes, ils ne croiront pas ses récits, parce qu'ils aimeront mieux le prendre pour un menteur que de nous croire si fous; la vie sauvage est si simple, et nos sociétés sont des machines si compliquées ! L'Otaïtien n'entend rien

à nos usages, à nos lois, et n y voit que des entraves déguisées sous cent formes diverses, entraves qui ne peuvent qu'exciter l'indignation et le mépris d'un être en qui le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments...

« ... Les Européens reviendront vous enchaîner, vous égorger, vous assujétir à leurs extravagances, à leurs vices : un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus^ aussi vils^ aussi malheureux qu'eux,,. Tout ce qui est nécessaire et bon nous le possédons,.. Regarde ces hommes : vois, comme ils sont droits, sains et robustes; regarde ces femmes : vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles... Les Otaïtiens, peuple assez sage pour s'être arrêté à la médiocrité

« ... Voulez-vous savoir l'histoire abrégée de toutes nos misères : il existait un homme naturel, on a introduit au-dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie '. »

Voilà comment Diderot juge le progrès.

Mais ces idées ne sont pas reléguées par lui dans un seul de ses écrits : vous trouverez par exemple, dans Mon père et moi, une nouvelle opposition des besoins réels aux inutilités de la civilisation; vous y trouverez aussi cette phrase, qui est toute la question : « J'appelle pauvre celui qui n'a pas de quoi satisfaire ses besoins absolus '. »

^ Edition Beîin-Brière^ II, pag. 362, 364, 366, 407,417. -' Pag. 343, 549.

Et le même Diderot, longtemps auparavant, avait déjà rendu cette pensée avec une justesse remarquable : « S'il y a dans toute sensation voluptueuse un point où le plaisir finit et la fureur commence, si la passion a des limites qu'elle ne peut franchir sans nuire aux intérêts de la créature, qui déterminera ces limites ? La nature, seule arbitre des choses ? Mais où prendre la nature ? Où ? Dans l'état originel des créatures, dans l'homme, dont une éducation vicieuse n'aura point encore altéré les affections ^ »

Voilà comment Diderot traite la civilisation.

La génération suivante, par la bouche d'un progressiste - sans préjugés, je puis même dire d'un positiviste •'^, Volney, nous dira, avec raisons à l'appui : « .... En sorte que c'est avec un sens profond de vérité que les anciens moralistes ont posé la base des vertus sociales sur la simplicité des mœurs, la restriction des besoins, le contentement de peu ^. »

A la même époque, Gondorcet, — « vieux compagnon d'armes de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert et de Turgot, et leur représentant au milieu de la révolution opérée par leur génie, » comme le peini Lanfrey -% — Condorcet, qui

^ Essai sur le mérite et la vertii^ de Schaftesbury, II, S 2. 2 Les Ruines^ chap. xm.

^ Les RuineSyChap. xxn et xxiv, et la Loi Naturelle^ chap. II et XII.

* La Loi naturelle^ chap. xii.

•' Essai sur la Révolution française, chap. xi.

a le premier rédigé la théorie du progrès, forcé par son sujet même de s'expliquer sur les avantages qu'a trouvJ's l'humanité à quitter pour la civilisation, les mœurs primitives goûtées par Voltaire et Diderot, n'est pas sans une sorte d'embarras. Il avoue que les rapports de ces nations avec ceux qui se sont chargés de les civiliser « ont donné aux premières quelques connaissances, quelque industrie et surtout beaucoup de vices ; qu'ils se sont montrés à elles plus puissants, plus riches, plus instruits, plus actifs, mais aussi plus vicieux et surtout moins heureux qu'elles. Elles ont dû souvent être moins frappées de la supériorité de ces peuples qu'effrayées de la multiplicité et de l'étendue de leurs besoins, des tourments de leur avarice, des éternelles agitations de leurs passions toujours actives, toujours insatiables '. » Cependant, comme il faut qu'il fasse triompher la cause du progrès par les lumières, il déclare que les douceurs attachées à cette indépendance presque entière des peuples se retrouveront dans une société perfectionnée.

L'intérêt du changement paraît donc nul , et comme le grand initiateur ajoute en toute sincérité que ce perfectionnement n'est pas encore atteint depuis que le monde se démène, vous me permettrez de préférer jouir des biens présents que de les aller chercher ailleurs, sans aucune certitude de les retrouver.

^ Tableau historique de l'Esprit humain^ 2« époque.

C'est ce que Gœthe a exprimé ainsi à son tour : « Par une vérité misérable, on en anéantit une grande qui nous rendrait service : jusqu'à présent, le monde croyait à Tâme héroïque d'une Lucrèce, d'un Mucius Saevola , et par eux il se laissait enflammer. »

Voilà où en sont les penseurs.

Que ne trouverait-on pas chez les poètes r mais je n'en parle pas, et je rangerai même parmi les poètes des esprits aussi profonds que les Fénelon, les Rousseau, les Bernardin de Saint-Pierre, avec lesquels j'aurais trop facilement cause gagnée; je ne vous renverrai donc pas aux peintures de l'âge d'or, tracées par les Virgile et les Ovide ; remarquez pourtant que Juvénal, fort goûté des novateurs, et qui vient, à ce titre, de prêter son nom à une feuille démocratique, paraît y croire :

Quippe aliter tune orbe novo, sub sole recenti, Vivebant homines, cum furem nemo timeret Caulibus et pomis, et aperto viveret horto.

« Dans le monde alors tout nouveau, sous un soleil tout jeune, les hommes vivaient autrement, en ce temps où personne ne craignait le voleur pour ses fruits et ses légumes, et où chacun laissait son jardin ouverte »

Et telle est la force de cette croyance à la pleine satisfaction dans l'antique simplicité, qu'elle arrache à M. J. Reinach, fendant en Orient

' Satire VI, v. 11-17.

l'espace, dans un wagon rapide, et voyant une lumière scintiller derrière la vitre d'une chaumière, une>éflexion comme celle-ci : « C'est-là que doit être le bonheur quand on est deux. »

Mais venons à la tradition historique qui a placé la félicité sans mélange dans le passé, dans un paradis. D^où est-elle née ? Pourcfuoi ces regards portés sans cesse vers les temps écoulés ? Remarquez qu^un grand poids s'ajoute à cette tradition, puisque Ton pense aujourd'hui que les récits contenus dans la Genèse ne sont pas la possession exclusive d'un petit peuple, mais une croyance dont l'origine se perd dans la nuit des âges reculés, et que tous les grands peuples de l'Asie partageaient avec quelques variantes *.

Que tous les peuples aient unanimement placé le bonheur dans la vie simple et pure du passé, qu'ils aient cru historiquement les uns à un Eden, les autres à un âge d'or, cela ne prouve rien pour vous. Ce ne sont que des traditions populaires. Mais voilà un érudit, un historien, M. Marins Fontanes, l'auteur de YInde védique qui forme le premier volume d'une histoire universelle : il décrit la vie des Aryens, de ces hommes des premiers jours. Gomment les représente-t-il ? Bons, libres et heureux ; tout chez eux est bonheur régulier et vertus paisibles : (( Vivre cent ans, sinon dans l'abondance, au

* Voir V Histoire générale des langues sémitiques , de M. Renan, t. I, p. 480, et passim (3* e'dition), et son rapport à la Société' Asiatique, 1879-1880.

moins dans la prospérité; avoir de nombreux enfants, qui seront une joie et un soutien; entendre de belles poésies, et ne connaître que des jours sereins: tel fut, dit-il, Tidéal du groupe aryen, cantonné en Sapta-Sindhou (aujourd'hui le Penjab), satisfait, heureux, se suffisant à lui-même'.» Et il admet, lui incrédule et démocrate, homme d'affaires et non rêveur, que cet état était le meilleur, et que ce peuple ne Ta Quitté que corrompu par ses voisins, et entraîné à partir de cette époque dans la décadence.

(( Les Aryens se montrent pleinement heureux, et il est permis de considérer Tétat social qui était le leur comme un état complet, achevé. Les premiers essais d'un commerce extérieur froissèrent TAryen; le marchand fut, à ses yeux, une individualité fâcheuse, presque méprisable... Dans la commune védique, la terre, soigneusement cultivée à la surface, produisait des grains; creusée, livrait du fer et de Tor; les troupeaux donnaient leur laine et leur lait; les poètes charmaient le peuple, et les médecins tâchaient de rendre aux malades la santé; mais le laboureur, le mineur, le berger, Tartisan, le poète et le médecin étaient parfaitement égaux entre eux, et l'inutilité d'une production supérieure aux besoins de la commune habituait les amis d'un même cercle au contentement d'un travail restreint; il n'en fut certes plus de même lorsque les artisans aryens

* Pag. 98-99.

imaginèrent d'aller bénéficier au loin du surplus de leurs travaux; ils partirent, et ils revinrent, sinon enrichis, du moins supérieurs à ceux qui étaient restés, pouvant vivre mieux, étalant peutêtre le résultat de leur trafic, créant dans tous les cas, au sein de la commune, une flagrante inégalité *. »

Ainsi, selon Thistorien, la société primitive était parfaite : don^ la nouvelle ne peut Têtre, par cela même qu'elle est autre. Et il n'est pas le seul de son opinion. Quel historien plus méthodique, plus froid, plus sec que M. Maspero ? Or il atteste « la force de la tradition par laquelle les fils dispersés des habitants du plateau de Pamir (d'où étaient descendus les Aryens), le regardèrent longtemps comme un lieu de délices, où leurs pères avaient vécu dans un état d'innocence et de bonheur 2. »

Si ces appréciations avaient besoin d'une confirmation, elle trouveraient à s'autoriser de l'opinion du savant M. Renan, telle qu'il l'émet dans son grand ouvrage sur l'histoire des langues sémitiques :

« Le goût du confortable, que l'on s'est habitué bien à tort à regarder comme une partie de la civilisation, ne s'est développé chez les peuples Indo-Européens qu'à l'époque romaine. L^Inde brahmanique présentait le phénomène d'hommes arrivés au plus haut développement intellectuel et

^ Pag. 81 et 90.

2 Histoire ancienne des peuples de l'Orient, chap. iv.

• -37philosophique, et vivant d'une façon tout-à-fait primitive...; aux belles époques de la civilisation grecque, le confortable privé était à peu-près inconnu... Les Sémites et les Aryens ne s'adonnèrent au commerce que tard, et quand ils eurent déjà perdu une partie de leur noblesse et de leur pureté *. »

Pour en finir sur ce point, je vous rappellerai ou peut-être je vous apprendrai que la croyance et le regret de Tàge d'or persistaient très-sérieusement au temps d'Alexandre, dont les successeurs cherchaient toujours un Eden vers Tlnde - ; qu'ils se retrouvent, dix-sept siècles après, chez le voyageur anglais Mandeville, et qu'un siècle après encore, l'homme à qui le monde moderne doit le plus, Christophe Colomb, pensait avoir découvert l'antique emplacement du Paradis terrestre 3, croyance qui n'a rien de bien extraordinaire, puisque le jeune et sceptique contemporain de Colomb^ Erasme, la partageait au moins rétrospectivement : « Simplex illa aurei sœculi gens, nullis armata disciplinis^ solo naturce ductu, instinctuque vivebat, »

« La simple génération de l'âge d'or vivait sans besoin d'aucune science, n'ayant d'autre guide et d'autre instinct que la nature '*. »

' Pag. 5oo, 3« édition.

-* Villemain, Littérature du XVIJI^ siècle, t. III, p. 383.

•' Robertson, liv. II. Wasington Irving, liv. II.

* Eloge de la Folie ^ chap. xxxii.

Enfin, n'est-il pas curieux et remarquable que Buffon, dans cette sublime étude des premiers âges du monde, qu'il appela les Epoques de la nature, ait considéré l'existence de ce peuple primitif comme scientifiquement prouvée par l'état de ses connaissances, dont il a laissé des vestiges révélateurs ; Buffon le place aussi au centre de l'Asie : (c Dans un climat heureux, sous un ciel pur, sur une terre féconde... ce premier peuple a été très heureux, puisqu'il est devenu très savant; il a joui pendant plusieurs siècles de la paix , du repos , du loisir nécessaire à la culture de l'esprit *. »

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