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Le Cinématographe

au service de la science ***

Un jeune docteur en médecine fort versé dans l'étude des infiniments petits, M. le docteur Comandon, avec l'aide des moyens puissants dont dispose la grande usine cinématographique des frères Pathé, vient de faire une merveilleuse application de l'ullra-microscope; il a ■réussi à photographier ces images « ultra-microscopiques » sur des bandes de cinématographe. Il y a quelques jours, dans une chambre noire improvisée au voisinage de leur salle de séances, les membres de l'Académie des sciences pouvaient voir reproduites à une grande échelle sur un écran, toutes sortes de scènes animées habituellement réservées à l'œil des plus habiles micrographes. Des globules du sang se disputaient à qui passerait le premier dans le délicat réseau des capillaires d'une patte de grenouille; des globules blancs, ces carnassiers du petit monde qui circule dans nos vaisseaux, s'attachaient cule dans nos vaisseaux, s'attachaient aux globules rouges, les enveloppaient lentement en se laissant, pour ainsi dire, couler autour d'eux et les dévoraient; de grêles flèches, rigides et délicates, enroulées en vrille à tours serrés, s'élançaient à corps perdu parmi les éléments sanguins d'un oiseau: c'étaient des spirochètes, analogues aux auteurs de ces « avaries » contre lesquelles M. Brieux mène une si vigoureuse campagne d'éloquence; des anguilles en forme de fuseau, pourvues sur toute leur longueur d'une active nageoire ondulante, bousculaient pour se frayer un passage, en serpentant sans arrêt dans leur foule serrée, des globules du sang deux ou trois fois plus petits qu'eux; ces monstres appartenaient au même genre que les fameux frypanosomes oui déterminent la maladie du sommeil quand ils ont été inoculés à l'homme par des glos-

sines ; mais il s'agissait ici du sang d'un rat. Sur d'autres plaques, on assistait à la coagulation du sang, aux déformations des globules sous l'action de la dessiccation, etc. Des films du spirochète pâle de l'homme, du trypanosome de la maladie du sommeil sont actuellement en préparation.

Ce spectacle inattendu a produit une vive impression, même sur ceux qui sont habitués à examiner minutieusement dans le silence du laboratoire des préparations microscopiques; depuis longtemps on photographie des préparations à l'état inerte; mais on n'avait pas songé que le cinématographe pût reproduire devant un public nombreux le grouillement d'une culture de microbes, comme il reproduit celui d'une foule, ou détailler sous l'œil curieux du physiologiste les mouvements d'une infusoire.

C'est toute une voie nouvelle ouverte à l'enseignement des sciences qui ont pour domaine l'infîniment petit, et pour les délicates études qu'elles comportent. Les petits êtres que l'on désigne sous le nom d'Infusoires sont munis de membres minuscules extraordinairement variés: rames, crochets, pattes, nageoires, etc., qui leur permettent de marcher, de nager, de s'accrocher, de sauter tout comme les plus agiles des animaux supérieurs.

Comment fonctionnent toutes les pièces de cet arsenal locomoteur: puelles causes les mettent en mouvement ou les arrêtent: quelle psvrhologie mystérieuse eombine leur action. Les images passagères nue peignent dans nos veux des mouvements aussi rapides sont fron fugitives nnnr otto nous unissions en t'rer nucun parti, et là cependant réside nenfôtre le secret dp nos nroores facultés.

•Ce n'est pas le premier service qu'aura rendu à la science la cinématopraphie.

Elle ne fait pue revenir aux laboratoires de physiologie d'où elle a pris son vol pour envahir les théâtres, s'emparer des plus vastes salles de spectacle et captiver d'innombrables spectateurs, en donnant une apparence de réalité aux fan-

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taisies les plus extravagantes que puisse rêver un cerveau en délire ou en reconstituant dans tous leurs détails des scènes de la nature qu'on a rarement occasion d'observer, comme ces scènes de la vie des oiseaux qui firent courir tout Londres, il y a deux ans, et dont M. Gaumont offrait la primeur, un des soirs de l'été dernier, aux invités des Amis du Muséum d'histoire naturelle. Ce fut une des plus jolies inventions — on l'oublie peut-être trop aujourd'hui — du plus aimable et du plus ingénieux des physiologistes, Marey. Marey passa toute sa vie à imaginer toutes sortes de délicats petits appareils au moyen desquels il forçait tous les organes en mouvement à inscrire eux-mêmes dans tous ses détails le chemin parcouru par chacun de leurs points. Les modifications apportées par les émotions douces ou violentes aux battements du cœur s'inscrivaient sur ses cylindres enfumés tout aussi bien que les contractions des pattes d'une grenouille, les battements de l'aile d'un oiseau ou les mouvements des jambes d'un coureur. Lorsqu'il fut possible d'obtenir ce que l'on appelle aujourd'hui des « instantanées », il songea à tirer parti de la photographie pour fixer les attitudes successives d'un animal ou d'un homme en mouvement; puis à obtenir des séries de ces images disposées sur une même bande, comme celles de ce jouet bien connu, le zootrope, qui donnent aux enfants l'illusion d'un cheval qui court, d'une fillette qui

saute à la corde, d'un oiseau qui vole ou même d'une bataille entre gamins. Avec ces bandes, il était facile de constituer un vrai zootrope permettant de reproduire à loisir, aussi lentement qu'on voudrait, toutes les phases des mouvements rapides d'un animal. Ce fut le premir cinématographe. L'appareil photographique imaginé par Marey pour étudier le vol des oiseaux avait la forme d'un fusil avec lequel l'oiseau était visé et suivi dans son vol. On a pu voir, à la récente exposition d'aviation, de remarquables moulages représentant les attitudes successives d'un oiseau au vol, exécutés sous la direction même de Marey, et ces moulages n'ont pas été inutiles aux aviateurs.

Depuis la mort de Marey, sa méthode a été portée à un degré de perfection tout à fait déconcertant. L'acuité du sifflement que produisent les battements de l'aile d'un moustique au vol donne une idée de la rapidité extrême de ces battements; ce sifflement est bien près de la limite supérieure des sons que l'oreille humaine peut percevoir; or cette limite correspond à 38,000 vibrations. On est cependant parvenu à analyser ces battements.

On a aujourd'hui des plaques suffisamment sensibles pour être impressionnées par une pause dont la durée n'excède pas un quarante-deux millième de seconde; c'est-à-dire qu'à la rigueur on pourrait faire, si on procédait sans arrêt, 42,000 images d'un objet en une

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seconde. C'est une limite qu'il est, pour toutes sortes de raisons mécaniques, impossible d'atteindre, et d'ailleurs des images aussi rapprochées d'un objet en mouvement sont inutiles.

Afin d'obtenir des séries d'images nettes, consécutives, capables de se superposer dans l'œil de façon à produire l'illusion d'un objet en mouvement, chaque image étant aussi nette que si l'objet était au repos, Marey éclairait l'objet d'une manière continue et faisait passer arpidement devant lui un écran percé de fentes régulièrement espacées, qui tour à tour le masquait et le laissait apparaître devant l'objectif; mais il est difficile d'obtenir un mouvement suffisamment rapide et régulier. On a pensé alors à éclairer l'objet d'une manière intermittente à l'aide d'un miroir oscillant ou d'un miroir tournant qui l'éclairait à chaque oscillation ou à chaque tour, en arrivant à une certaine position; mais le mouvement était encore trop lent pour la sensibilité de la plaque, Dien que les images successives ne fussent séparées que par 1/2150" de seconde. Enfin, un physiologiste de l'institut Marey. M. Lucien Bull, a demandé l'éclairage à des étincelles électriques presque instantanées se produisant à intervalles égaux.

Il a ainsi obtenu 1,500 images en une seconde.

Un pareil procédé permet d'étudier tous les mouvements de l'aile d'un moustique au vol. On obtient ainsi toutes les phases d'un mouvement rapide, qu'on peut ensuite reproduire avec toute la lenteur nécessaire pour son étude.

Mais s'il y a des phénomènes naturels qui se produisent avec une trop grande rapidité pour que nous puissions en saisir et surtout en fixer les détails, d'autres sont au contraire tellement lents que nous avons de la peine à en faire la synthèse: la croissance d'une plante, l'épanouissement d'une fleur, la transformation successive d'un animal en voie de développement sont dans ce cas. En prenant à intervalles réguliers des photographies disposées sur une même bande, on peut ensuite, à l'aide du ciné-

matographe, synthétiser d'une manière saisissante ces phénomènes; c'est ce qu'a réussi à faire, non sans succès, M. Pizon, professeur d'histoire naturelle au lycée Janson-de-Sailly. Mlle Chevroton et M. Vies annonçaient lundi dernier à l'Académie des sciences qu'ils avaient ainsi réussi à reproduire toutes les phases des transformations si curieuses des oursins et qu'ils avaient réusi ainsi à mettre en évidence des phénomènes dont on n'avait pu apprécier l'importance, en raison de l'extrême lenteur avec laquelle ils se produisent. La méthode se prête aussi à la démonstration de certaines lois scientifiques. Les espèces diverses des animaux et des végétaux se laissent disposer en longues séries dont chaque terme semble né du précédent et avoir engendré le suivant.

Un individu appartenant à une espèce quelconque de ces séries passe pour arriver de l'œf à son état adulte par la série de formes qui l'ont précédée et reproduit ainsi sa généalogie. Mais cette répétition est nécessairement abrégée et s'abrège d'autant plus, eh général, qu'il s'agit d'une forme plus récente. Dans cette galerie naturelle et mobile de portraits de maîtres, les portraits se succèdent bientôt si rapidement qu'ils arrivent à se pénétrer les uns les autres, donnant lieu à des formes moyennes qui sont réalisées suivant des règles déterminées. La cinématographie serait particulièrement apte à faire saisir nettement cette réalisation embryogénique et pourrait ainsi, entre des mains expertes, préparer d'importantes découvertes.

Edmond Perrier.

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