‹ Ciné-journalChapitre 249 sur 303 · EXPLOITATION DU CINÉ · texte numérisé non relu

EXPLOITATION DU CINÉ

à NEW- YORK

(Année 1908)

1° Il y aurait actuellement, à New- York, 325 exploitations cinématographiques, dont 175 à 0 fr. 50 et 150 à 0 fr. 25.

2° Les exploitations à 0 fr. 50, sont, soit des théâtres, soit de grands halls. — Dans le premier genre, je citerai

d'une part un théâtre sur le point d'être démoli, « Broadway, 31° rue », qui fait temporairement du Ciné, — d'autre part, la « Compagnie Keith and Proctor », qui a transformé la plupart de ses music-halls (vaudevilles) en cinématographes. — Ils avaient la spécialité des « continuous performances », c'està-dire de spectacles marchant sans interruption du matin au soir. Ils ont appliqué ce système au Ciné : Une de leurs exploitations types est « Bijou Oreum », à Union-Square.

Précisément, à côté d'Union-Square, est le type du Ciné exploité dans un grand hall, c'est « Crystal Hall » ; celui-ci a un loyer annuel de $ 28,000, dont il faut déduire une sous-location de $ 4,000. — Il y a eu environ 150,000 francs de frais d'installation. — Appartenant au même propriétaire, c'est-àdire à « l'Automatic Wonderful G" », est un peu plus loin « l'Unique ». Cette Compagnie a une dizaine de Cinés à New- York. — Les deux que j'ai visités contiennent 500 places chacun.

3° Aspect d'un Ciné à 0 fr. 50. — A l'entrée, le ticket est délivré par un « checkogram ». — Les portes restent ouvertes pendant la représentation. — Va et vient continuel de gens entrant et sortant. — Orchestre : piano, trombone, grosse caisse, — jouant chacun leur partie sans aucun accord. — Un individu avec un embouchoir lance de temps à autre de grosses plaisanteries « joke ». — On donne, par exemple, « La fiancée du garde français » — très joli film. — La musique joue le cake-walk au moment où le garde français est fusillé, tandis que l'homme à l'embouchoir fait rire l'auditoire. — Quel manque de goût !

Afin d'aller plus vite, on coupe les Trade-marks, — on colle les films bout à bout, et on lance la machine à toute vitesse. — c'est ainsi que, sans transition, on voit apparaître fincendie de Rome par Edison, après un film Pathé... c'est, en un mot, Y exploitation de foire.

Aspect d'un Ciné à 0 fr. 25. — Lon-

gue salle contenant 250 places par files de 10 places chacune. — Musique : un piano ébréché — ou pas de musique - Rarement de bruits. — Aération défectueuse. — Us sont surnommés : « Nickel Odéon », le nickel étant la pièce de 0 fr. 25.

4° Régime administratif. — Les Cinés à plus de 300 places sont soumis au régime administratif des théâtres, c'està-dire à un ensemble de règlements assez compliqués et onéreux.

Les Cinés à moins de 300 places n'ont à subir que l'inspection :

1" Du service d'incendie ;

2° Du service d'architecture ;

3° Du service d'hygiène.

Les inspections sont, d'ailleurs, purement fictives, de même que l'examen des opérateurs. — On demande le vote d'une loi pour les rendre plus effectives. Une loi de ce genre a déjà été votée pour Philadelphie.

5° Les « Showmen » sont d'anciens cowboys, des voyous qui, loin de pousser le public vers des représentations raffinées, l'habituent à ce qu'il y a de pire.

Les « Showmen » se procurent leurs films en location chez les « renters », et ceux-ci, agissant alors comme « commissioners », les achètent aux fabricants.

Il se produit ceci : les showmen présument que les goût du public doit être mauvais, les renters se fient aux showmen, le fabricant se fie aux renters, et, à l'usine, lorsque l'on consulte les listes de vente et que l'on voit que les films de mauvais goût se sont le plus vendus, on en conclut qu'il y a de la part du public une demande plus importante pour ces films que pour les autres.

Ceci n'est pas exact ; la demande vient des « showmen », qui ne voient que leur bénéfice immédiat, et qui ne se soucient aucunement de l'avenir du Cinéma.

6° Le public américain. — J'ai passé mes soirées de New- York à visiter des Cinés ; j'ai été dans plus de trente. — J'ai pu constater que, malgré tout, le public appréciait et applaudissait les films intéressants, comme celui représentant la cuisine, où l'on voit les plats se confectionner seuls ; ou artistique, comme les contes de fées ; ou amusants, comme « Le robinet qui coule ».

— Au contraire, je doute que des films comme « Séance de spiritisme », que j'ai vu à Bound Brook, et d'autres du même genre, aient grande chance de succès.

Une enquête de ce genre a été faite en détail, il y a six mois, sur l'initiative des deux Sociétés civiques les plus im-

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portantes de New-York. Les conclusions des enquêteurs sont que le Ciné a déjà fait œuvre utile en se substituant un peu partout au vaudeville (spectacle de café-concert), et que c'est un des meilleurs moyens de distraction et de récréation populaires ; qu'il y a lieu, dans l'intérêt même du Ciné, de veiller à la qualité des films et des spectacles.

7° Les fabricants. — De par leur traité avec Edison, les fabricants syndiqués ne peuvent vendre leurs films qu'aux « renter ». — Ceux-ci, dont le nombre ne dépasse pas une centaine, sont les seuls clients qu'ils connaissent directement. Les fabricants dépendent entièrement d'eux et ont à compter avec certains qui, comme Miles, possèdent un stock de plus de 20 millions de films et disposent d'énormes capitaux.

8° Crise possible :

a) Une loi a manqué d'être votée et le sera peut-être, qui interdira l'expoitation du Ciné dans tout immeuble habité, — ce qui réduirait l'exploitation à un certain nombre de grands théâtres.

Cette loi est contre l'intérêt des fabricants, puisqu'elle réduirait le nombre de leurs clients, — contre l'intérêt de ceuxci qu'elle supprime en grande partie — contre l'intérêt des Sociétés d'éducation, qui désirent voir le Ciné répandu dans tous les quartiers populaires. Aussi, une campagne contre cette proposition de loi est-elle engagée conjointement par tous les intéressés.

b) Une exploitation défectueuse retire à beaucoup de Cinés la clientèle qui était tout d'abord venue à eux, — et dans certains endroits le music-hall a repris la place du Ciné.

c) La cherté des locaux et le bon marché des places. — (0 fr. 25 pour une demi-heure de spectacle) ont réduit considérablement les bénéfices.

d) Le droit « royalty », demandé par la Compagnie Edison a élevé d'une manière sensible le prix des films et a encore grevé de beaucoup le budget des petites exploitations. — Un grand nombre d'entre elles font plutôt de mauvaises affaires.

9° Initiatives et propositions. — Les deux Sociétés que j'ai mentionnées précédemment comptent à leur tête les gens les plus éminents de l'Etat de New- York, — des gens qui ont une influence directe sur le Parlement, — les premiers hommes de loi de la cité, — les grands banquiers de Wall-Street. — Leur influence est considérable. Elles désirent pousser à la représentation des films d'où sont bannis les crimes et les scènes immorales.

Ces Sociétés ont déjà pris la direction de deux boutiques à 0 fr. 25 en garantissant leurs recettes, après avoir établi leur programme.

« Si l'essai réussit, disent les fondateurs, nous formerons une Société financière pour laquelle de gros financiers de Wall-Street nous promettent leur concours. — Nous nous substitue-

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rons à des renters ou rachèterons leurs fonds. — D'importants renters nous ont oVjà fait des propositions d'association. Sans engager aucun capital, ils nous réservaient une partie importante dans les bénéfices en retour de la réclame gratuite que nous leur ferons dans tous les grands journaux de New- York, si leur exploitation est conforme à nos vues. »

10° Conclusions :

a) Il nous semble qu'il y a lieu de relever le niveau moral et matériel de l'exploitation du Cinématographe aux Etats-Unis.

b) Nous voulons, non combattre, mais aider les renters dans cette tâche.

c) Il y aurait lieu de diminuer la « royalty » demandée actuellement aux renters, et qui grève les frais des « showmen » d'une façon sensible.

d) Il doit se donner prochainement à New-York une conférence devant des représentants de grosses maisons de banque de Wall-Street qui désirent s'intéresser au cinématographe et à son perfectionnement moral.

11° Avenir du Ciné aux Etats-Unis. — Le président d'une des Sociétés auxquelles j'ai fait allusion est le président iu Département d'éducation de New- York. Il est presque décidé à introduire le Ciné dans toutes ses écoles. — Une fois que New-York aurait donné l'exemple, cela serait toute l'Amérique qui suivrait.

Les écoles américaines formeront une clientèle d'autant plus intéressante qu'elle serait excessivement nombreuse et que les commandes seraient assurées d'avance.

Il >' a aussi aux Etats-Unis les Y. M. C. A. (Associations Chrétiennes de jeunes gens;, qui ont, dans chaque ville, des bâtiments importants et de belles salles de spectacle. Ces Sociétés commencent aussi à s'intéresser au Ciné.

De même pour les Eglises et autres grandes institutions sociales, qui ont des centaines de succursales.

12° J'ai été au « Nickel », joli théâtre à 0 t'r. 25, eploité par Keith and Proctors. - - Le manager me dit que le

public ne veut plus de crimes ou d'histoires légères, — que beaucoup de « showmen » ont gâté le Ciné en voulant faire croire que le public aimait ce genre.

Tandis que nous parlons, on donne l'histoire d'un individu sorti de prison, finalement engagé comme jardinier chez une riche femme qu'il a sauvée d'un assassinat. — Dans la salle, on applaudit partout à ce moment.

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