Cinna
Corneille, dans sa tragédie d'Horace, avait trop heureusement réussi, aveo le grand sujet que lui avait fourni lhistoire romaine, pour n'être pas tenté de puiser de nouvelles scènes d'énergie morale et de grandeur héroïque à la même source.
Tandis qu'Horace poursuivait sa brillante carrière, Corneille, dans sa retraite studieuse de Rouen, revenait, avec un redoublement d'attrait, à ses lectures latines, aux historiens latins de la République et de l'Empire, sans préjudice de son poète préféré, Lucain, et de son moraliste favori, Sénèque1.
Un jour qu'il s'était pris à lire l'éloquent petit livre De la clémence, dédié par celui-ci à César-Néron, une page, entre toutes, une page d'histoire jetée, à titre d'exemple, parmi les considérations morales et les préceptes, l'arrêta, le frappa vivement par l'insigne grandeur du trait raconté et par le tour dramatique du récit.
1. Disons aussi qu'en se détournant de l'Espagne et en se portant vers Rome après le succès du Cid. Corneille n'avait pas seulement obéi à un attrait de son génie vers les annales de ce peuple duquel Bossuet a dit qu'il -< était du tempérament le plus fécond en héros. » Autour du poète, dans la société polie de ce temps, on était curieux et friand d'histoire romaine. Les récit.- de Coeffeteau, les traductions de Perrot d'Ablancourt faisaient fortune dans les salons. A l'hôtel de Rambouillet, c'était le régal des beaux esprits du lieu que les considérations de Balzac sur le Romain, le Romain en soi. type de fermeté d'Ame, de vertu civique et guerrière. Un jour, dans la Chambre bleue, l'entretien, un de ces entretiens qui ressemblaient à des dissertations en dialogue, était mis par la marquise, à propos d'une définition de V Urbanité (mot de création récente), sur l'urbanité romaine, telle que l'entendait Cicéron et que la pratiquaient Scipion, Lélius, Atticus. César. Une autre fois, la conversation tombait et, en s'animant, se prolongeai! soi- une haute figure romaine, sujette a contro-
sur Octave-Auguste. Ce jour-la, Balzac, grand admirateur du personnage, tenait le dé ; Chapelain résumait, concluait. — V. dans le recueil
teours de Balzac ceix où il reprend, complète, développe ce qui s'était dit. autour de la marquise, sur ces deux sujets. — Nous avons cité dans notre Appendice une bonne part de l'éloge i rhéteur.
vi ÉTUDE SUR CINNA.
Après avoir dit, avec son habituelle pénétration, tout ce que la Puissance acquiert de sécurité et d'honneur à pratiquer la vertu dont il s'agit, Sénèque passe aux leçons vivantes, et c'est de l'histoire du fondateur de l'empire qu'il tire celle qu'il croit de toutes la plus propre à frapper lame du jeune empereur, son élève.
«... Combien sont vrais de tels enseignements, je veux, César, te le montrer par un exemple domestique. Le dryjnAuguste fut un prince doux et clément, à ne le jugerqulTïïepuis son élévation à l'empire." Il est vrai qu'avant ce temps, sous la République, c'est lui qui tira l'épée ; à dix-huit ans, à cet âge qui est aujourd'hui le tien *, il avait déjà enfoncé le poignard dans le sein de ses amis ; il avait attenté secrètement à la vie du consul MarC'Antoine ; il avait trempé, pour sa part de triumvir, dans les proscriptions. Mais dans la suite, et lorsqu'il avait passé l'âge de quarante ans, pendant un séjour qu'il fit dans la Gaule, avis lui fut donné d'un complot, qu'un Lucius Cinna, homme de pauvre esprit2, formait contre sa vie. Il sut en quel lieu, dans quel temps, comment il devait être frappé. Tout était révélé par un des complices. Il ne pensa d'abord qu'à se défendre en punissant. Il fit appeler au conseil ses plus sûrs amis.
» Dans la nuit qui précéda, il ne pouvait dormir, en songeant qu'il lui fallait condamner un jeune homme d'une naissance illustre, sans reproche jusqu'à ce crime, un petit-fils de Cnéius Pompée. Il ne pouvait se résoudre à trancher une seule vie, lui qui jadis avait, étant à table, dicté à M. Antoine l'édit de proscription. Agité et gémissant, il laissait échapper de temps en temps des paroles qui se combattaient: « Quoi donc? laisserai-je mon assassin aller et venir impuni et tranquille, tandis que toute paix m'est ravie? Une serait pas puni, l'homme qui veut frapper cette tête qu'ont respectée tant de guerres civiles, tant de combats sur terre et sur mer, et lorsque enfin la paix est rendue au monde ; et qui veut, non m'assassiner simplement, mais, comme une victime, m'immoler ? » En effet, on avait résolu de le frapper au milieu d'un sacrifice. Puis, de nouveau, après quelques instants de silence, se prenant à luimême plus qu'à Cinna, il s'écriait à voix plus haute : « Pourquoi vivre, si tant de gens ont intérêt à ce que tu meures ?
1. Pourquoi ce rapprochement inattendu ? C'est une flatterie à l'adresse du jeune empereur, jetée en passant. Néron, dans les premiers jours de son règne, avait donné certaines marques d'humanité ou de sensibilité, où l'on voulait voir des gages de bonheur pour l'empire. Un jour,, devant une condamnation capitale à signer, il avait dit qu'il aurait voulu ne savoir pas écrire {Vellem vescire Miteras). Ce mot, dans le De clément ia, est rappelé un peu plus loin. Néron commençait donc comme Auguste avait fini!
2. Stolidi ingenii virum. — La variante soiidi, qui donne un sens tout différent, a été adoptée par plus d'un interprète. D'après cette dernière leçon, La Harpe a traduit : homme d'un esprit ferme.
ETUDE SUR CI XX A. Vil
Quel sera le terme des supplices? Combien de sang faudra-t-il encore ? Je me vois éternellement en butte aux coups d'une jeunesse de noble race ; c'est à cette tête qu'en veulent leurs épées. Ce n'est plus la peine de vivre, s'il me faut perdre tant d'existences pour as.-urer la mienne ! » Son épouse Livie l'interrompit entin : « Yeux-tu, lui dit-elle, recevoir un conseil de femme ? Fais ce qu'ont accoutumé les médecins. Quand les remèdes usités ne réussissent pas, ils en essaient de contraires. Lépidus a suivi Salvidiénus ; Muréna, Lépide ; Caepion, Muréna ; Egnatius, Csepion; j'en passe d'autres, dont on ne peut rappeler sans rougir l'insolente audace. Fais maintenant l'essai de ce que peut la clémence. Pardonne à L. Cinna ; il est découvert, il ne peut plus te nuire ; il peut servir à ton nom, à ta gloire. » Heureux d'avoir trouvé un avocat de son secret désir, Auguste rendit grâce à sa femme. Il fit contremander les amis qu'il avait appelés au conseil. Il manda Cinna seul, éloigna tout le monde à son arrivée, et, lui ayant fait donner un siège auprès du sien -. « Avant tout, dit-il, je te demande ceci: écoute, sans répliquer, ce que j'ai à te dire; ne m'interromps d'aucun mot, d'aucun cri : je te donnerai ensuite temps et loisir de me répondre. Cinna, je t'ai trouvé, au temps jadis, dans le camp de mes plus grands adversaires; tu n'étais pas devenu mon ennemi, tu l'étais de naissance; je t'ai épargné, cependant ; j'ai fait plus; je t'ai fait rendre tout ton patrimoine; à cette heure, tu es heureux et riche, à tel point que les vainqueurs eux-mêmes portent envie au vaincu. Le sacerdoce que tu me demandais, je te l'ai donné, à l'exclusion de prétendants dont les pères avaient combattu à mes côtés. Après tout ce que j'ai l'ait ainsi pour toi, tu as résolu de me tuer. »
» A ce mot, Cinna s'écriant qu'il était bien éloigné d'une telle démence : « Tu ne tiens pas. Cinna, ta parole: il était convenu que tu m'entendrais sans m'interrompre. Oui, te dis-je, tu te prépares à me tuer. » Et, pour preuve, il ajouta tout ce qu'il avait appris, le lieu, les complices, le jour, l'ordre du guet-apens, le nom du conjuré chargé du premier coup. Le voyant alors saisi, et en silence, non plus pour tenir sa promesse de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Quel était, en agissant ainsi, ton dessein? Convoitais-tu le principat pour loi-même? Certes, les choses vont mal pour la République, si rien, excepté moi, ne fait obstacle à tes ambitions. Tu ne peux pas seulement défendre ta maison ; dernièrement, dans un procès d'intérêts privés, tu t'es laissé battre par un iils d'alFranchi ; crois-tu donc que le moins difficile que tu puisses faire, c'est d'entreprendre contre César ? Mais, dis-moi, si je suis le seul obstacle qui s'oppose à tes visées, après moi, les Paul, les Fabius, les Cossus, les Servilius te souffriront-ils, et cette imposante troupe de nobles qui ne se
parent pas de vains noms, et sont eux-mêmes un honneur à leurs images de famille ? » Mais pour ne pas, à reproduire tout son discours, m'étendre trop dans ce volume (on assure, en effet, qu'il parla ainsi plus de deux heures, prolongeant à dessein cette forme de châtiment dont il se contentait) : « Pour la seconde fois, Cinna, dit-il, je te donne la vie : je te l'avais autrefois donnée comme à mon ennemi, je la donne maintenant au traître et au parricide. Que, de ce jour, l'amitié commence entre nous. Essayons qui de nous deux sera de meilleure foi avec l'autre, ou moi qui te laisse la vie, ou toi qui me la devras. » Bientôt après, il lui déféra de lui-même le consulat, se plaignant qu'il ne l'eût pas osé demander. IL le compta depuis au nombre de ses plus fidèles amis, et fut institué son unique héritier. Depuis ce jour, il n'y eut plus aucune conspiration contre lui. »
Dans son expressive rapidité, ce récit, dont Fauteur a ménagé l'intérêt avec beaucoup de sentiment et d'art, était, à coup sûr, une rencontre heureuse pour notre poète en .quelede scènes émouvantes et d'illustres triomphes du devoir pour^ son théâtre Quel beau sujet de scène en monologue, que cette 'nuit inquiète d'Auguste, que ces mouvements d'âme en sens contraires du maître du monde, combattu entre le plus légitime ressentiment et la satiété d'une lutte sans trêve, le dégoût des rigueurs sanglantes ! Et quel sublime coup de théâtre que ce, Soyons amis (ex hodicrno die inter nos amicitia incipiat), succédant aux paisibles et d'autant plus accablants reproches, à cette écrasante et juste mercuriale, à laquelle se réduit, pour toute sanction, le généreux offensé ! Jamais pardon royal ne fut accordé avec plus de grandeur d'âme et d'esprit tout ensemble.
Il est vrai qu'il n'y avait là d'étoffe que pour quelques admirables scènes, et Corneille cherchait matière pour tout un nouveau poème tragique en cinq actes.
Mais le même fait n'avait-il pas été raconté par d'autres avec d'autres détails, surtout avec plus de renseignements sur la conspiration elle-même, sur son auteur et ses complices, et ne pouvait-on recueillir dans les annales du même temps des éléments nécessaires de surplus pour la construction d'une tragédie en l'honneur de la clémence, dont Auguste serait le héros? Corneille dut l'espérer, et, sans nul doute, fit et poursuivit avec un soin curieux cette étude; mais l'histoire d'Auguste, dans ce que le temps en a respecté, ne réservait, sur l'événement en question, aucune lumière nouvelle à ses recherches.
Tacite et Suétone ne disent, au sujet des complots que cet empereur eut à réprimer, qu'un mot très général, sans rien spécifier des circonstances ni des personnes. Velléius Paterculus signale rapidement les projets d'attentat et les justes
ETUDE SUR CINNA. ix
châtiments desMuréna, desLépide, des Ceepion. des Egnatius, et, bien qu'empressé à faire valoir tout ce qui est à la louange d'Auguste, n'ajoute rien qui se rapporte à Ginna, et ne prononce même pas son nom. Dion Cas-ius, dans le souvenir qu'il donne au crime de Cinna et à la grâce dont il fut l'objet, insiste plus sur le pardon que sur le complot, et son récit ne nous apprend rien de ce que celui du philosophenous laisse ignorer1.
Cependant Corneille ne revint pas les mains vides de cette excursion intéressée à travers l'histoire de l'Empire.
Au début du LIIe livre de Dion Cassius, ou du moins de ce qui nous en reste, le récit des événements s'interrompt pour donner place à une longue délibération politique entre personnages fameux, dont l'historien reproduit, ou plutôt refait, du mieux qu'il peut, les discours. C'est un conseil intime tenu par Auguste avec les deux meilleures têtes de son gouvernement, ses ministres dévoués, Agrippa et Mécène. Auguste, sous l'empire d'une fatigue du pouvoir et d'une satiété des grandeurs plus ou moins sincères, fait part à ces confidents éprouvés d'une pensée qui le travaille : il est tenté de finir comme Sylla-, se déchargera-t-ii, à son exemple, par une abdication glorieuse, du fardeau sous lequel il se sent fléchir, ou doit-il persévérer dans son immense tâche et rester à la peine ? Les deux hommes d'État consultés répondent en toute liberté et franchise. Agrippa se prononce ouvertement pour un abandon volontaire et complet de tous les pouvoirs accumulés sur une seule tète, et pour une restauration généreuse de la République. Mécène développe et motive longuement un avis absolument contraire.
Mettre aux prises de tels personnages, devant un pareil auditeur, sur un aussi grave sujet, n'était pas tâche facile pour un historien curieux, honnête, mais de médiocre génie, et. dans son style grec appliqué aux choses romaines, assez terne écrivain. Pour cette lutte de politique et d'éloquence qu'il se
1. Le récit do Dion offre une mise en sc'-ne, comme celui de Séuèque, mais beaucoup moins vive et moins complète. Au moment où, instruit de tout et maître de la vie des conjures, il s'interroge avec tristesse et doute sur ce qu'il doit faire. Auguste reçoit la visite de Livie ; un entretien s'enntre les deux époux ; il explique les motifs de son irrésolution ; elle lui propose d'essayer de la clémence. Ce n'est pas en quelques mots, comme dans Sénèque ; c'est tout un discours qu'elle lui débite, prolixe et assez banal, sur la générosité et surtout sur les avantages politiques de la conduite qu'elle préconise. Elle persuade, et grâce est faite à tous. Le récit s'achève sans mettre en présence Auguste et Cinna dans une dramatique entrevue, et sans nouveau discours. L'historien se borne à dire que « César se rendit à l'avis de sa femme, et relâcha tous les coupables, après les avoir châtiés en parole par ses réprimandes. EsefoOiq -i a.j-.y„ *a: aç^xe itàvTa,- -où; ûxwxiovi, /.v-ou xiffl vouôrrijffa;.) — On a remarqué que Sénèque et Dion, d'accord pour l'ensemble du récit, ne le sont pas pour la date de l'événement ; le premier lo place au temps où Auguste venait d'atteindre sa quarantième année, en l'an de Rome 739; le second le reporte à l'an 756, beaucoup plus loin dans le règne d'Auguste
X ETUDE SUR CINNÀ.
risquait à retracer d'après une tradition plus ou moins authentique, et, selon toute apparence, sans le secours d'aucun document *, ce n'eût pas été trop de l'esprit politique d'un Polybe ou du coup d'œil pénétrant d'un Tacite, ou du sens historique et de la souplesse oratoire d'un Tite Live. L'Agrippa et le Mécène de Dion Cassius délibèrent en froids et vagues théoriciens plutôt qu'en hommes d'État expérimentés et bien à l'œuvre. C'est, le plus souvent, d'une manière abstraite et par des lieux communs de politique d'école, qu'ils préconisent, le premier, les bienfaits de l'état républicain, le second, ceux du monarchique, et que l'un décrie et rejette ce que l'autre vante et conseille. Une étude moins superficielle des choses présentes, des circonstances et des besoins actuels, de l'état des esprits, des vœux ou des regrets publics à Rome et dans le monde romain, à cette heure, eût autrement, et beaucoup mieux que des spéculations quelque peu banales, donné force à la cause que chacun d'eux défend. Pourtant, malgré ce qui lui manque de fond et de réalité, et, quoique trop longuement reproduire, cette scène à trois, sur un tel sujet, intéresse ; elle a de la grandeur par la nature de la question qui s'agite en si haut lieu; elle attache par la divergence tranchée des avis soutenus de part et d'autre devant le tout-puissant empereur. Le plaidoyer monarchique de Mécène est moins abstrait et moins creux que la thèse démocratique d' Agrippa. Celui-ci ne s'écarte guère des comparaisons a priori entre la république et la monarchie tout à l'avantage de l'une des deux. Mécène, avant de finir, sort utilement des théories en l'air en s'attachant à rappeler les tempêtes civiles et les immenses luttes d'ambitions qui, depuis un siècle, ont bouleversé coup sur coup Home et le monde, et en indiquant quelques-unes des causes de l'effroyable anarchie sous laquelle, fatalement, la République a sombré et s'est abîmée sans retour. Il y a là des pages que de hautes et justes vues d'historien soutiennent et animent, en dépit de l'abondance un peu déclamatoire et du peu de nerf de l'expression.
«... Ainsi, sous ton autorité, appuyée des conseils des sages, toutes choses iront mieux dans la paix et dans la guerre ; ainsi, les affaires pourront être bien administrées, n'étant plus livrées au peuple, ni délibérées en plein jour, ni abandonnées aux orateurs charlatans, ni mises en péril par les manœuvres des ambitieux. C'est ainsi que nous jouirons doucement des biens que le ciel nous accorde, délivrés et des guerres fatales et des séditions impies, malheurs inséparables des démocraties; car, dans ce régime, les plus puissants, aspirant aux
t. Il n'est pas impossible, cependant, que quelque trace d'un entretien politique de ce genre entre Auguste et ses deux conseillers se soit conservée dans les écrits intimes de l'empereur dont parle Suétone, ch. lxxxiv.
ETUDE SUR CINNA. xi
honneurs, achètent les petits, et, avec leur aide, bouleversent tout. Cela s'est vu chez nous plus d'une fois, et il n'y a pas un autre moyen de prévenir de tels désordres. Faul-il rappeler toutes les guerres, toutes les séditions qui ont déchiré pendant si longtemps notre malheureuse patrie et dont les causes sont bien connues. Deux choses surtout les ont produites, la multitude des citoyens et la grandeur de l'empire. Dans cette grande foule d'hommes, divers de nation et de tempéraments il existe fatalement une extrême diversité de passions et de désirs; et notre puissance s'est accrue à tel point, qu'il est très dilficile de la régler et de la conduire.
» Tant que le peuple romain fut peu nombreux, tant que nous ne fûmes pas beaucoup plus puissants que nos voisins, l'ordre se maintint dans l'État, et, en peu de temps, nous devînmes maîtres de toute l'Italie. Mais depuis que, sortis de l'Italie et répandus dans toutes les parties du monde, nous avons rempli de notre nom et soumis à notre empire les terres et les mers, tout va mal au dedans. La République a été troublée par des intrigues et des séditions qui, bientôt, de Rome, ont passé dans les armées. Notre ville, telle qu'un grand vaisseau de passage, remplie d'une foule d'hommes de toute espèce, et privée de pilote, flotte depuis longtemps au gré des vents et des orages, et s'en va, ballottée de çà de là, comme un navire sans lest. Ne l'abandonne pas dans ce péril ; car tu vois comme elle fait eau de toutes parts ; ne la laisse pas se briser contre les écueils ; tu vois combien sa charpente ébranlée a peine à tenir la mer1. Mais, puisque les dieux pitoyables envers la pairie t'ont donné à elle pour maître et pour chef, veille sur son salut, et que par tes soins, qui commencent dès à présent à la faire respirer un peu. elle soit rendue pour toujours au repos et au bonheur
» Je crois avoir réussi à te faire approuver les raisons pour lesquelles je soutiens que l'autorité doit être remise aux mains d'un seul. S'il en est ainsi, saisis-toi hardiment et avec confiance du souverain pouvoir, ou plutôt crains de le déposer ; car il s'agit bien moins ici de t'apprendre à l'exercer que de t'avertir du danger de le perdre. A quels périls ne t'exposerais-tu pas en remettant la souveraineté au peuple qui la possédait jadis, ou en la livrant à un autre ! Songe combien de
1. Comparaison bien prolongée dans un discours de politique ei d'affaires, et où l'on ne s'attendait pas à retrouver un souvenir presque litter.nl de l'ode du poète Horace au vaisseau de l'État (O navis, réfèrent... 1, 1^ :
Norme villes ut Nii'lum remigrio latus, Et main* céleri goucius Africo, AntenDaeipie sreinanr. ac siue funibus Vix dm aie carias Possint imperiosius £i]uoi' ?
citoyens ont eu jadis à se plaindre de toi; songe combien d'ambitieux vont tenter de s'élever au pouvoir suprême. Tous verront en toi, ou un ennemi à frapper, ou un obstacle incommode à détruire... Il ne manquerait pas de Lépides, de Sertorius, de Brutus, de Cassius pour s'armer contre toi Puisses-tu, en considérant ces choses et en calculant toutes les autres circonstances, n'abandonner ni toi-même, ni la patrie !... i. »
Voilà ce que Corneille lisait, relisait, dans une très imparfaite traduction de Dion Cassius, la seule qu'on eût alors. A travers les platitudes de la version, ce débat où, selon l'historien, s'étaient agitées en secret les destinées du monde, n'était pas d'un médiocre intérêt pour cet esprit si naturellement attiré vers toute grandeur, pour le poète à l'affût des sujets de belles situations, de dramatiques dialogues, que l'histoire peut mettre à la disposition du théâtre. Chez ce poète, dans ce perçant et sublime génie, il y avait des parties de dialecticien, d'orateur, de politique, qui, déjà, s'étaient hautement manifestées en certaines scènes mémorables de ses deux premiers chefsd'œuvre; d'abord dans ce lit de justice du Cid, où la royauté féodale, paisible, et, Toreille ouverte à tous, préside à l'émouvant débat engagé entre la plus légitime douleur et les justes droits du père offensé et du gentilhomme citoyen ; ensuite, et mieux encore, dans ce prétoire de la Rome des rois, ressuscité d'après Tite Live, où devant un autre monarque-juge, le vieil Horace plaide victorieusement contre le vengeur de Camille la cause de la famille romaine et de l'État tout ensemble. Pour ce mâle et sérieux génie de Corneille, capable de dramatiser avec un tel bonheur les plus sévères souvenirs de l'histoire, nourri des plus beaux discours de Lucain, quelle belle scène à faire que cette mémorable délibération d'Auguste et de ses deux conseillers, en la reprenant d'une main rapide et puissante dans les froides pages de l'annaliste gréco-romain !
Mais cette scène, pour l'offrir aux spectateurs, où la placer, à quelle trame la rattacher, dans quelle œuvre l'introduire?...
Devant ces deux morceaux d'histoire, rencontrés, étudiés tour à tour, médités comme ils méritaient de l'être, celui de la conjuration de Cinna par Sénèque, celui de la délibération impériale par Dion, l'un et l'autre, par leur fond et leurs proportions, n'offrant matière qu'à de beaux fragments dramatiques,
1. La réponse de Mécène ne se termine pas lu ; elle reprend el s'étend dans toute une seconde partie d'un tout autre caractère. C'est une suite de conseils pratiques, un exposé de changements politiques à opérer, de mesures à prendre pour achever le bonheur public: épurer le sénat, modifier les conditions d'entrée dans l'ordre équestre, les attributions des chevaliers, créer une charge de sous-censeur, régler à nouveau le recrutement des armées, etc. Plus d'une des réformes accomplies par Auguste se retrouve dans cet ample programme d'administration et de gouvernement que l'historien met dans la bouche du ministre.
Corneille s'arrêtait rêveur : tout à coup l'idée d'une de ces combinaisons hardies auxquelles, dans leurs constructions scéniques, ont recours les poètes de théâtre, traversa son esprit et s'y fixa.
Pourquoi ne pas rapprocher, réunir dans un même cadre ces deux figures d'Auguste, l'Auguste qui pardonne et celui qui, si noblement, prend conseil ; l'une et l'autre empreintes d'une même douceur et d'imposante tristesse ? Pour cela, que faut-il? retarder l'époque de la délibération, renvoyer ce fait occulte, et sans date bien précise, au temps où Auguste n'avait plus ni Agrippa, ni Mécène, et à leur place oser mettre, qui? Cinna. oui, Cinna lui-même, et un de ses plus importants complices ; non pas le Cinna du récit de Sénèque, esprit rude et borné, brouillon vulgaire [stolidi ingenii virum), mais un jeune et brillant patricien, de vif génie, d'éloquente parole, distingué par Auguste, honoré de ses grâces, de sa confiance, de son intimité, mais, dans cette faveur en apparence acceptée, resté fidèle à l'esprit républicain de sa famille, au culte des grands Romains tombés à Thapsa et à Philippes, obstiné aies suivre, à les venger, jusqu'à tramer lui-même contre l'usurpateur un complot à la Brutus, traître à son maître et à son ami par un ardent esp rjt dg libeHé'et de dévouement à la patrie^ Au moment suprême de l'entreprise, tout étant prêt dan- le plucomplet mystère, l'empereur, tenté de ne plus l'être, et irrésolu, prendra les deux chefs de la conjuration pour arbitres ; soudaine et dramatique coïncidence, moyen audacieux, mais puissant, d'élargir, de varier, de compliquer l'action, sans la trop charger ni l'obscurcir; vraie péripétie, la plus fertile qui se pût concevoir en effets divers, en contre-coups prolongés sur les sentiments et la conduite des personnages !
A cette combinaison, originale et féconde, que vienne s'ajouter un personnage de plus, un conjuré encore (il n'y en a que deux en vue jusqu'ici), d'une espèce nouvelle, une Romaine, une jeune Romaine, fille de proscrit, républicaine, elle aussi, par esprit de famille et par vengeance filiale, aimée de Cinna et promise à lui par elle-même comme prix au libérateur, âme du complot par l'énergie de sa haine pour Auguste, mais objet de rivalités intimes, dangereuses pour qui conspire ; et voilà tout un canevas tracé, tout un scénario de tragédie à souhait, riche matière à traiter, à développer. Sur ce fond, un génie inventif aura sans doute encore à s'évertuer pour en tirer toute une œuvre d'un intérêt suivi et d'une juste étendue. De quelles parties principales ou accessoires, de quels détails ou incidents, encore ajoutés par le poète, s'est formé, sous son industrieuse main, le tissu de Cinna, au complet ; montrons-le, car c'est un des points de départ nécessaires de cotte étude, par une analyse, au moins sommaire, par un rapide et fidèle résumé de l'action.
Acte Ier. — La fille du proscrit Toranius, Emilie, attend Cinna qui préside une dernière et décisive réunion de ~T?m- ]ures; elle attend, émue, anxieuse, combattue entre un désir impatient de vengeance et les terreurs d'une entreprise où celui qu'elle aime joue sa vie. Sa suivante Fulvie, par quelques remontrances de confidente intime sur l'œuvre de ténèbres et de sang où elle la voit engagée, l'excite d'autant à s'alfirmer, à se révéler devant nous avec ses implacables ressentiments de tille et de Romaine, son viril courage, sa résolution d'être à Cinna vainqueur, ou de succomber avec lui. Qu'on ne lui objecte pas les bons traitements par lesquels Auguste a cru pouvoir consoler, désarmer l'orpheline qu'il a laite ; elle se juge dégagée de toute reconnaissance envers le tyran, dont les repentirs tardifs et toutes les faveurs ne lui rendent pas un père.
Cinna revient, tout satisfait et ravi des dispositions de ses complices, des effets de sa parole sur leur troupe réunie, de l'unanimité des courages à tout fixer pour le lendemain. L'enthousiasme d'un récit, où il reproduit quelques partieS( de sa chaude harangue de tout à l'heure, passe dans l'âme d'Emilie. En ce moment, Évandre, affranchi de Cinna, lui vient dire qu'il est, ainsi que Maxime, l'autre chef de la conjuration, mandé d'urgence chez l'empereur. Tout serait-il découvert ? Emilie s'effraie ; Cinna, intrépide, la rassure, et se rend où il est appelé.
Acte II. — De la maison d'Emilie on passe chez l'empereur. Rien n'a transpiré du complot. Auguste, retiré seul avec Cinna et Maxime, leur expose, en prince et en ami, les tristesses, les dégoûts de sa haute fortune, ses doutes, ses irrésolutions entre le repos qui l'attire et les exemples récents qui le lui font redouter ; il attend d'eux un avis sincère, et s'en rapporte d'avance à leur sagesse et à leur amitié.
Si nouvelle et si déconcertante que soit, pour les deux conspirateurs, cette ouverture imprévue, il faut répondre sur-lechamp. Cmna parle le premier. Va-t-il encourager une pensée qui, d'elle-même et sans secousse, accomplirait ce que les poignards allaient faire? Non. Tout au contraire, Cinna presse l'empereur de retenir un pouvoir trop bienfaisant, trop nécessaire au monde pour n'être pas à jamais légitime et sacré, et dont il ne pourrait se dépouiller sans paraître douter de son droit, sans trahir sa gloire. Une abdication, loin de rendre aux Romains des libertés dont ils ne savent plus jouir, les rejetterait infailliblement à tous les maux d'une anarchie dont ils respirent à peine. L'épreuve est faite de tous les abus, de tous les désordres, de toutes les convulsions, auxquels, dans un vaste empire, chez un peuple mêlé, dans une cité en proie à l'or des ambitieux, est fatalement voué l'état démocratique. A l'amcur du pays doivent être généreusement sacrifiés tous
les rêves de glorieux renoncement et de doux repos, et c'est Rome à genoux qui demande persévérant appui et dévouement sans trêve à son sauveur. A ce langage, Maxime oppose vainement les revendications du vieil esprit romain, plus vivace qu'on ne croit sous l'empire, et, d'une part, la menace du sort de Jules César, toujours suspendue sur la tête de son hériier, de l'autre, l'immortelle gloire promise à un nouveau Sylla, restaurateur de l'antique liberté et des institutions auxquelles Rome a dû son énergie et ses conquêtes. Le défenseur, sincère ou perlide, du statu quo impérial l'emporte sur l'avocat du passé. Auguste, en se rangeant aux vœux éloquents de Ginna, honore l'indépendance de Maxime. Il récompense l'un et l'autre de leur zèle, en donnant à celui-ci le gouvernement d'une riche province, et à Cinna une épouse digne de lui, cette Emilie, qu'il a comblée de ses soins et de ses faveurs, et traitée en fille.
Scène d'explication entre les deux complices restés seuls. Pourquoi retenir dans son pouvoir usurpé le tyran qui veut cesser de l'être? demande Maxime. — L'impunité du tyran, répond Cinna. est un dangereux exemple, et le poignard est le plus sûr libérateur. — Et dans une suite d'entretien en lieu plus commode (on est chez Auguste), qui s'achève hors de la scène, il fait à Maxime l'aveu de sa passion pour Emilie, jusquelà restée secrète entre les deux amants, et du serment qu'il a l'ait de mériter sa main en la vengeant.
Acte III. — Maxime répand dans le sein d'un confident ses froissements, ses amertumes. Restera-t-il à la remorque de Cinna, dans une entreprise à laquelle la touchante confiance du prince aurait dû couper court, et où le prétendu nouveau Brutus ne s'obsline que par le plus intéressé des motifs. Cinna, désormais, ne conspire que par obéissance à sa maîtresse : Maxime aidera-t-il au triomphe de cet amour, au bonheur de son rival ? car, lui aussi, il aime en secret Emilie.
Le confident Euphorbe aigrit de son mieux cette âme troublée, et glisse un alFreux conseil. Cinna, tout à sa passion, se joue de Rome et de Maxime : eh bien, que Maxime prenne sa revanche en dénonçant le complot ; qu'il perde ainsi son rival et demande à l'empereur, pour prix de ses révélations, la main d'Emilie. Très mal accueilli d'abord, ce conseil est moins repoussé que combattu et discuté par celui qui le reçoit.
Cinna reparaît, préoccupé, sombre de visage. Aux questions de Maxime, il répond par l'aveu d'un retour imprévu sur luimême, d'une révolte de conscience irrésistible, d'un naissant et poignant remords. L'exaltation qui, tout à l'heure, était l'âme de sa conduite et de ses discours devant l'empereur, est tombée. Il voit à nu et prend en horreur l'acte sanglant de demain, aggravé jusqu'au crime par la confiance et les bontés
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d'Auguste. Osera-t-il percer ce généreux cœur? Mais comment se dégager du serment fait à Emilie ? Gomment échapper ou au parricide ou au parjure? — Maxime ne fait pas grâce à son ancien ami de paroles sévères, où le plus malveillant dépit respire.
Et voici Emilie. Elle sait, sans en être touchée, comment l'entrevue qu'elle redoutait a fini, et qu'elle est promise par le tyran à celui qu'elle aime. Cinna ne peut lui cacher les nouveaux sentiments qui l'agitent, le frémissement d'une conscience soulevée devant le sang à répandre, son insurmontable désir de la voir s'attendrir, elle aussi, et pardonner. L'implacable fille du proscrit s'indigne à cet aveu, fait honte au petit-fils de Pompée de ses lâches scrupules, le pousse à bout par ses reproches de Romaine et d'amante, et lui arrache un nouveau et désespéré serment d'agir.
Acte IV. — De nouveau chez Auguste. Euphorbe, l'âme damnée de Maxime, vient de tout révéler à l'empereur, non sans ajouter le mensonge à la délation ; à l'en croire, Cinna, nullement ébranlé par les derniers bienfaits du prince, poursuit ardemment son affreux dessein, et Maxime, accablé de remords vient de se punir mortellement lui-même.
Auguste, seul, se récrie en gémissant, maudit une grandeur livrée à de telles inimitiés et trahisons, s'accuse lui-même et son sanglant passé, s'enflamme de colère à la pensée d'ingratitudes si noires, s'excite à de nouvelles et justes rigueurs, recule devant le sang à verser encore et s'abat dans une irrésolution douloureuse, également impuissant à pardonner et à punir.
Livie, sa femme, vient à lui ; elle apporte des conseils de clémence, d'entier pardon, auxquels cette âme exaspérée a d'abord peine à s'ouvrir. On ne sait à quel sentiment demeurera la victoire.
Cet acte se termine chez Emilie. Maxime, qui s'est fait passer pour mort, accourt près d'elle, lui dit que tout est découvert, que Cmna est perdu sans retour, et la supplie de vivre et de fuir avec lui, tandis qu'il en est temps encore. Elle entrevoit la ruse du traître, son criminel espoir, et repousse avec indignation l'amour qu'il ose lui déclarer.
Acte V. — Auguste a fait appeler Cinna; très calme, sous forme de récit, d'un long et fidèle récit, il lui rappelle de point en point tous les bienfaits dont il l'a comblé, jusqu'à ceux de l'heure récente : « Et cependant, ajoute-t-il, tu veux m'assassiner! » Cinna se récriant, il le réduit au silence en lui disant tout le détail du complot. Et pour qui ce coup monté ? Pour Rome? Non, puisque tout à l'heure le chef des conjurés a refusé la liberté qui s'olfrait d'elle-même. Pour lui, sans doute?
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pour le faire César? Quelle ambition et quel homme! quel prétendant au fardeau de l'empire !
Atterré d'abord, Cinna se redresse en se déclarant coupable d'avoir voulu affranchir son pays, et prêt à mourir. — L'impératrice Livie amène Emilie, convaincue, elle aussi. — Devant Auguste, chacun des deux amants, en se chargeant lui-même, cherche à sauver l'autre ; puis tous deux s'unissent fièrement dans le même aveu, et demandent, pour toute grâce, à mourir ensemble.
Maxime arrive aussi, poussé par ses remords; il s'accuse de toutes ses perfidies, avec horreur de lui-même et malédiction sur Euphorbe. — Auguste fait grâce à tous, et même rend à Cinna son amitié, en prenant la postérité à témoin de la victoire qu'il remporte sur lui-même. Livie, d'un ton inspiré, annonce la fin des conspirations et prophétise au clément empereur une ère nouvelle, toute soumise et prospère, de son règne.
Telle est la contexture de Cinna. Corneille, dans Y Examen de sa tragédie, se rendant compte du succès très grand qu'elle a obtenu, croit pouvoir l'attribuer, pour une notable part, au train suivi et à la rapidité de l'action, et à « la facilité, dit-il, Je concevoir un sujet ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce ; et où rien n'est violenté par les incommodités de la représentation (de la mise en scène), ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu. »
Mais cette action, dont Corneille n'a pas dit autre chose et de laquelle il paraît satisfait à tous les points de vue, est-elle partout d'une égale vraisemblance, et si liée et rapide qu'elle soit, l'intérêt se soutient-il au même degré dans toutes ses parties? Non, sans doute. Cinna a, comme beaucoup d'autres chefs-d'œuvre, ses inégalités, ses faiblesses. Il ne nous parait pas nécessaire d'insister ici, en particulier, sur les défauts très réels que l'action, çà et là, présente. Ces défauts étant l'effet immédiat de certains oublis de vérité ou de convenance dans la conception ou le développement des caractères, se marqueront assez d'eux-mêmes dans l'étude que nous avons à faire de ceux-ci. Il y aurait péril de redite et. en quelque sorte, de double emploi, à les noter ici, à part et d'avance.
ETUDE SUR C1NNA.
lies caractères.
Cinna. — Le Ginna du premier acte, des principales scènes de cet acte, est brillant de jeunesse, de patriotisme, d'amour, d'intrépide résolution et de vaillance. Sur notre scène tragique, où les rôles de conspirateurs, de conjurés en lutte avec les tyrans ou les despotes, trouvent aisément faveur, sympathie même, aucun personnage de ce genre ne débute avec plus de chaleur, de mouvement, d'éclat, que ce jeune Romain lancé sur la trace des Brutus et des Cassius. Rapide, irrésistible est l'intérêt qu'il inspire. Cependant il étale devant nous, sans rien voiler, son sanglant dessein ; c'est, à vrai dire, un guetapens d'assassin qu'il prépare dans l'ombre : mais il a juré d'affranchir, même à ce prix, son pays d'un joug détesté ; mais, du même coup, il vengera son amante ; mais, dans la sinistre aventure où il s'engage, il joue délibérément, allègrement sa vie. Dans ces premières scènes, tout ce qui se dit d'Auguste réveille les plus odieux souvenirs de la dictature d'Octave et ne nous laisse voir, ne nous montre, dans l'héritier de César, que le sanglant triumvir parvenu à force de ,brigues et de crimes à l'empire. Les bontés du prince, clément < aux vaincus, dont Cinna lui-même s'est vu l'objet, les intimes faveurs dont il s'est laissé combler sans abjurer sa haine, tout ce qui jette sur l'attentat qu'il va commettre l'odieux d'une immense ingratitude, ne nous sera révélé que plus tard. Il paraît donc et se déploie devant nous avec un éblouissant prestige. Il a toutes les qualités qui donnent à un chef de complot puissance électrique sur les âmes, le grand air. l'audace, l'élan communicatif, l'éloquence impétueuse et habile. A l'entendre exposer, avec cette autorité et cette flamme d'accent tout ensemble, ce qu'il a fait tout à l'heure, ce qu'il fera demain, nous croyons voir se produire et prendre hautement sa place dans l'action le héros de la pièce.
Cette impression bientôt après se modifie. Ce personnage qui, manifestement, a le beau rôle au premier acte, ne le conserve pas, à vrai dire, au second ; ou du moins, si nettement et franchement posé au début, il se voile d'un nuage et tourne au problématique dans la grande scène chez Auguste. Ce n'est pas qu'il n'explique très bien et brillamment les raisons de sa
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préférence décidée pour le maintien de l'empire ; très clair, très judicieux, très fort est le plaidoyer qu'il improvise en ce sens ; très éloquentes et pressantes sont les prières dont il l'appuie ; mais quel est le motif d'un procédé si contraire à son intransigeante et meurtrière politique de tout à l'heure ? Lui qui ne respirait que retour à l'ancienne république et à la liberté, pourauoi repousse-t-il le pacifique moyen qui s'offre tout à coup d'y revenir? Est-ce que, par hasard, cette consultation si généreuse et si sincère d'un maître qui parle comme un ami l'aurait touché, subitement converti, aurait fait de lui un ardent avocat de l'ordre de choses existant ? Ou bien, cédant à l'emportement d'une haine personnelle, fait-il hypocritement parade de zèle impérialiste, afin de garder aux poignards la victime désignée ? Ou, conspirateur fanatique et furieux amant, retient-il Auguste dans la pourpre, afin de pouvoir tout à la fois délivre!' et venger Rome, et venger Emilie en le frappant ?
On ne sait trop, tant que dure la scène ; par instants, le spectateur s'interroge là-dessus d'un esprit vaguement perplexe, tout en se laissant prendre à l'intérêt du grand débat auquel il assiste. Maxime, lui, en bon Romain et en brave homme, encourage de son mieux une velléité sérieuse d'abdication qui arrangerait tout, en rendant au prince le repos, à Rome la liberté; étant données les convictions ou, si l'on veut, les illusions républicaines du personnage, c'est, assurément, de son côté que se trouvent, dans cette scène, la vérité, le bon sens, la logique de conduite, l'honneur ; ce conjuré en sousordre a réellement ici le beau rôle, ou du moins le rôle franc, attendu, sympathique.
Il est vrai que si, dans cette conversation politique, prise de Dion Cassius, où il osait mettre ses deux conspirateurs à la place des deux grands personnages de l'histoire (du républicain Agrippa et du monarchiste Mécène),. Corneille avait réservé à Ginna le rôle dont Maxime bénéficie, la clémence dont Ginna doit être finalement l'objet eût singulièrement perdu de son mérite. En effet, par cette conduite loyale et raisonnable, le chef des conjurés se fût acquis, dans cet entretien, un titre sérieux au pardon, au lieu d'en sortir menteur et, par ce coupable jeu, deux fois traître. La distribution des deux rôles de conseillers, dans cette scène, était, il faut en convenir, tracée d'avance, et Corneille, en réalité, n^avait pas le choix; à China revenait forcément celui de Mécène, ou du moins sa thèse, sa ligne politique; il devait, comme lui, exalter les bienfaits de l'empire, et déployer auprès du prince l'éloquence d'un zélé conservateur, tout en restant Ginna, c'est-à-dire, au fond et de cœur, démocrate impénitent, irréconciliable ennemi.
Dès le début de la scène suivante, un mot de lui nous révèle ce que nous pouvions supposer et ne nous décidions pas à
xx ÉTUDE SUR ChNNA.
croire. A Maxime, qui, aussitôt après le départ d'Auguste, lui demande, étonné :
Quel est votre dessein après ces beaux discours?
ïl répond fièrement :
Le même que j'avais, et que j'aurai toujours.
Ainsi, de son propre aveu, s'il a proclamé Auguste nécessaire au commun salut, et brûlé à ses pieds des flots d'encens, c'était pour être plus sûr de le tuer demain. Autrement, les grands morts tombés sous les proscriptions, le sénat et le peuple mis sous le joug, le foyer ensanglanté d'Emilie n'auraient pas, dit-il, leurs vengeurs, et la leçon, l'exemplaire leçon qui est au bout des poignards prêts à frapper, ne serait pas donnée aux Césars en herbe. Ce rôle de justicier à tout prix, il l'explique avec l'âpreté d'une volonté implacable et de singulières outrances de ressentiment. Il va jusqu'à dire :
Quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts, Je. saurai le braver (Auguste) jusque dans les enfers. Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée (Emilie), Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée, L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort, Les présents du tyran soient le prix de sa mort.
On a peine à ne pas trouver atroce ce dernier vers, alors même que dans ces mots, Les présents du tyran, on ne verrait qu'un pluriel poétique, on n'entendrait que la personne même d'Emilie, en écartant le souvenir de ces libéralités d'Auguste qui ont assuré à la fille de Toranius une magnifique dot (V. la scène n de l'acte Ier).
De pareils traits, aussi accusés, posent décidément un personnage. Ne noussemble-t-il pas, vraiment, que ce petit-fils de Pompée porte les ardeurs politiques de son parti jusqu'au fanatisme, qu'il joint à la fougue d'une jeunesse emportée l'entêtement farouche d'un conspirateur endurci? Évidemment, nous disons-nous, c'est un incorrigible et redoutable sectaire, que rien, rien au monde, si ce n'est la trahison d'un complice, ne pourra détourner de son chemin. L'histoire a de ces caractères ; au théâtre, on ne saurait dire qu'ils plaisent ; ils étonnent, ils frappent, ils imposent par l'énergique violence de leur langage et de leur conduite ; ils sont dramatiques par tout ce qu'ils brisent ou menacent de briser, et par toutes les résistances qu'ils suscitent. Corneille avait un faible pour les natures excessives et toutes d'une pièce, dans le bien et même aussi dans le mal, et il a excellé à les peindre...
Prenez un spectateur capable de se rendre compte de ses
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impressions et assistant pour la première fois à la représentation de Cinna, et demandez -lui si, au moment où le rideau baisse sur la fin du second acte, ce n'est pas là qu'il en est sur le compte du personnage qui nous occupe, et s'il ne le comprend pas comme nous venons de le faire. Nous ne doutons pas de sa réponse.
Cependant les heures volent, et, bientôt après, voici de nouveau Cmna en présence de Maxime. A la question que lui adresse celui-ci, tout étonné d'un air sombre qu'il ne lui connaît pas :
Puis-je do ce chagrio savoir quel est l'objet?
11 répond sans détour :
Emilie el César : l'un el l'autre me gène:
L'un me semble trop ion. Vautre trop inhumaine,
Etr.
Tout ce qu'il ajoute est d'un homme que le repentir mord au cœur, qui s'attendrit et se déteste au souvenir des bontés d'Auguste, qui maudit, en gémissant, les engagements dont il se sent lié, les chaînes criminelles qu'il s'est forgées et qu'il n'a pas la force de rompre. Le juge le plus sévère de sa conduite ne le traiterait pas avec plus de rigueur qu'il ne le fait ?ans ces aveux spontanés et tout volontaires. Et ce n'est pas là un trouble d'âme passager, un orage fortuit de conscience, qu'un retour de volonté Iroide et de projets sinistres doive bientôt dissiper /Tel il est présentement, tel il restera jusqu'à la lin ; pénétré de son ingratitude, déchiré de remords, elfrayé du serment qui pèse sur lui, jusqu'à demander à l'inexorable Emilie de l'en dégager, et, parce qu'il ne réussit point à la fléchir, le plus malheureux et le plus irrésolu des mortels, j usqu'à ce que, tout étant découvert, l'attente d'une mort qu'il saura braver le tire de ses angoisses/ Voilà désormais Cinna, le nouveau Cinna ; car c'est véritablement un autre homme absolument différent du premier.
Ces deux parties, ces deux fractions du personnage, si différentes, si contraires, 'et dont la première n'offre aucun trait de détail, même léger, qui permette de voir venir ou de pressentir la seconde, forment-elles, dans leur ensemble, un tout vrai, se rejoignent-elles dans l'unité d'un caractère vrai ou vraisemblable?
Question aisée à résoudre, et que nous ne posons avec cette insistance que parce que des diversités d'appréciation assez inattendues se sont produites entre critiques sur le compte du personnage que nous éludions.
xxil ÉTUDE SUR CINNA.
Assurément, le fameux précepte d'Horace, bien compris,
Servelur ad imum Qualis ab incepto processerit et sibi constet,
n'exclut nullement du théâtre ces figures vives, remuantes, changeantes dans leur complexité, ces caractères ondoyants, inconsistants, mobiles, qui, à une certaine heure, sous le double coup de l'événement et de la passion, se transforment au point de se démentir, ou même passent d'un extrême à l'autre par une évolution plus ou moins prompte, parfois instantanée. De tels personnages, dont le type n'est que trop répandu dans la réalité, et qui nous attachent par tout ce que nous y retrouvons de nous-mêmes, jetés, étalés sur la scène, d'une main habile et sûre, y sont les bien venus, n'y trouvent pas moins faveur d'attention et d'intérêt que ces caractères hauts et constants dans leurs voies, bonnes ou mauvaises, solidement lestés, tout d'une pièce et, en quelque sorte, rectilignes, au nombre desquels tout à l'heure, par erreur et bien à tort (mais à qui la faute ?), nous rangions Ginna.
Mais de tels personnages, qui offrent au génie du poète riche et délicate matière, ne réussissent bien qu'à une condition : c'est de demeurer, pour le spectateur, à travers les déploiements contradictoires et les revirements de leur nature ardente et faible, toujours clairs, aisés à suivre, à démêler, à comprendre ; c'est que les étonnements que nous causent leurs dramatiques métamorphoses n'aient rien de renversant et nous frappent sans nous confondre ; c'est que ces crises rapides, qui les transforment ou les retournent, n'arrivent, dans le cours de l'action, qu'au moment précis où elles peuvent ou doivent se produire, et que toujours, si surprenantes qu'elles soient, elles répondent tout au moins à une vague attente ou à une sourde inquiétude du spectateur; c'est qu'enfin cette inconsistance, qui est le propre de tels rôles, demeure soumise aux lois d'une logique secrète, et ne tourne pas à l'étrange, au bizarre, à l'obscur.
Peut-on dire que Corneille ait ici gardé ces mesures ?
L'explosion de honte, de remords, de douleur, qui signale la rentrée de Ginna sur la scène, au troisième acte, ne s'est annoncée par aucun indice, non pas même par quelque tressaillement avant-coureur. C'est, en quelque sorte, un changement d'âme à vue, une entière et complète volte-face. Aussi, devant ce flot de paroles désolées qui tout à coup déborde, la surprise du spectateur tient de l'ébahissement et lui met aux lèvres un muet et incrédule : Est-ce possible ? Il nous faut du temps et une certaine bonne volonté pour être convaincus et touchés d'une douleur aussi peu vraisemblable, et encore la sympathie, lentement età grand'peine éveillée, manque- t-olle de confiance.
ÉTUDE SUR CINNA. xxin
Qu'attendait-il ce singulier Cinna [resté, au fond, beaucoup plus humain qu'il n'en avait l'air), qu'attendait-il pour chanceler et faiblir dans sa terrible entreprise ? Rien, depuis ses dernières et farouches menaces de conjuré (scène n de l'acte II), ne s'est passé, aucun incident n'est survenu qui ait pu l'ébranler dans son tragique dessein, l'agiter de scrupules inconnus, et le soulever contre lui-même. Ah ! c'est au moment où Auguste, lui demandant conseil, se mettait à la discrétion de son amitié, c'est alors que quelque chose en lui devait frémir. Loin de là, avec quelle décision, quel audacieux sang-froid, quelle sophistique habileté il a développé devant le prince abusé sa perfide thèse ! Ou bien, un peu après, c'est en répondant aux questions de Maxime, attristé de tant de duplicité et d'éloquence menteuse, que sa conscience réveillée eût dû, malgré lui, s'agiter et déjà se trahir par quelque .signe de doute ou de trouble naissant. Pourquoi se taisait-elle si complètement alors, ou pourquoi parle-t-elle si haut à cette heure?... En vérité, plus on serre de près ce caractère en s'efïbrçant d'en pénétrer l'énigme, moins on y réussit. On cherche inutilement le joint entre le Cinna des deux premiers actes et celui des derniers : un intervalle moral, que rien ne saurait combler, les sépare. Quoi qu'ait pu dire une critique subtilement indulgente dans sa pieuse admiration pour le grand poète, ce caractère n'est pas d'ensemble, n'est pas un, mais plutôt un assemblage incohérent, confus, en somme, de belles et éloquentes parties.
« Cinna, dit l'auteur de Corneille et son temps l, exècre Auguste dans les premiers actes et l'adore dans les suivants. Corneille n'a jamais su peindre un sentiment mixte et composé de deux sentiments contraires, sans se jeter tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. » Jamais est trop dire ; mais, en la tempérant de quelque restriction, la remarque est fort juste.
Pour laver cette création du poète du reproche trop mérité, selon nous, d'étrangeté, d'obscurité même, on a tiré parti d'une réponse assez heureuse de Cinna repentant aux étonnements de Maxime. Quand celui-ci lui fait observer combien tard et à contretemps son âme s'ouvre aux scrupules qui la déchirent :
Vous n'aviez pas tantôt ces agitations, Vous paraissiez plus ferme en vos intentions, Vous ne sentiez au cœur ni remords, ni reproche.
Il répond de son mieux, en disant :
On ne les sent aussi que quand le coup approche, Et l'on ne reconnaît de semblables forfaits Que quand la main s'apprête a venir aux effets.