M. Guizot
xxiv ETUDE SUR CINNA.
L'âme, de son dessein jusque-là possédée,
S'attache aveuglément à sa première idée;
Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?
Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?
Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise,
Voulut plus d'une fois rompre son entreprise;
Qu'avant que de frapper, elle lui fit sentir
Plus d'un remords en l'âme et plus d'un repentir.
Toutefois, ce moyen d'expliquer sa conduite l'éclaircirait davantage, s'il s'était écoulé un peu plus de temps depuis cet entretien du second acte où Maxime et lui n'ont pu s'entendre. Mais cet acte et le suivant se touchent, une heure ou deux à peine les séparent, demain est encore loin, la nuit, la nuit qui porte conseil, n'est pas venue... Et alors même que Ginna eût été laissé plus de temps à ses réflexions et jusqu'aux environs du moment redouté, le phénomène moral qu'il invoque à son profit, en termes excellents d'ailleurs, suffirait-il à motiver, à expliquer un si profond, un si persistant sommeil de sa conscience, et à le mettre pour nous d'accord avec lui-même?
De nos jours, ce personnage discuté d'une très classique tragédie a trouvé des défenseurs inattendus parmi les critiques imbus, en matière de drame, des doctrines de l'école romantique les plus empreintes de réalisme. Pourquoi, nous disent-ils, savoir si mauvais gré à Cinna de cette brusque évolution qui le précipite tout entier d'un autre côté, au point culminant de son rôle ? Ce qu'on appelle le décousu de sa conduite est-il donc si choquant pour quiconque sait observer la vie et s'intéresser à la vérité vraie ? Est-ce que tout se motive, tout s'explique dans les actes des êtres passionnés qui nous entourent ? Pourquoi, sur la scène, vouloir sans cesse ajuster au précepte d'Horace, répété par Boileau, le jeu naturel et plein d'imprévus de la créature ondoyante et diverse ? L'humaine nature n'a-t-elle pas ses brusques sauts d'un état à un autre, ses tempêtes, qui éclatent sans paraître avoir couvé, sans qu'on les voie venir, ses effondrements ou ses envolées à contretemps et hors de propos ? — Sans doute. Mais cette incohérence d'états, de sentiments, d'actions, n'est qu'à la surface. Au fond, dans ce monde intérieur de la conscience, si agité et flottant qu'il soit, tout, pour qui veut et sait y regarder, tout, sauf le cas de folie, a sa cause immédiate ou lointaine, sa suite, ses contre-coups, sa loi enfin, que c'est mon plaisir, au théâtre, de connaître ou d'entrevoir à l'aide du fil conducteur que le poète met entre mes mains. Et comment pourrais-je m'intéresser au spectacle de mouvements dont les ressorts resteraient cachés pour moi ou indistincts ? Bien froide et tristement réformée serait la scène qui, sous prétexte de plus de vérité, ne m'offrirait, dans ses tableaux, qu'une image extérieure de la vie, retracée, copiée d'une main littéralement
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fidèle, sans cette fine et délicate psychologie de poète qui en surprend et m'en fait, saisir les secrets. Un des talents les plus essentiels, quoi qu'on puisse dire, les plus nécessaires de l'auteur dramatique, qu'il marche sur les pas de Racine ou se hasarde sur ceux de Shakspeare, est celui qu'on appelle, en langue de thécàtre, l'art des préparations.
Auguste. — Ce personnage, que le sous-titre de la pièce [Ginna,ou la clémence d'Auguste) indique d'avance comme le principal, ne paraît que dans le second acte, le quatrième et le cinquième, et n'en occupe tout entier qu'un seul, le dernier; mais, présent ou absent, il remplit toute la pièce.
Avant qu'il paraisse, nous avons été, d'un bout à l'autre du premier acte, constamment occupés de lui par tout ce qui s'est échangé de dires passionnés sur son compte entre deux ennemis jurés de sa personne et de sa puissance. La figure du sanglant ex-triumvir à qui Rome obéit, évoquée par la haine sous les plus sombres couleurs, domine tout l'entretien du jeune conspirateur et de sa complice.
Ainsi annoncé et curieusement attendu, Auguste se présente à nous sans aucun appareil de puissance, dans une intime conversation avec deux amis, très différent du noir portrait qu'on nous a fait de lui tout à l'heure. Ce despote, qu'on nous a peint si jaloux de son immense pouvoir, nous apprenons, par ses plaintes et ses aveux, qu'il ne serait pas loin de s'en dessaisir, tant il en ressent les fatigues, les désabusements, les tristesses ; plaintes et aveux aussi dignes que sincères, marqués, dans leur expression, de la plus parfaite liberté et sérénité d'esprit. On sent un homme lassé, mais nullement accablé de son fardeau, et tout prêt, s'il le faut, à le porter encore avec la même vaillance et le même succès. Il entre, ce semble, plus d'ennui et de satiété inquiète que de réelle fatigue et de trouble d'esprit dans le besoin de repos qui l'agite; ennui et satiété de grand ambitieux à qui tout a réussi, dégoût superbe d'une tâche illustre, mais désormais toute tracée, sans horizons nouveaux à découvrir, sans nouvelles et vastes luttes à tenter.
Cette grandeur sans borne et cet illustre rang, Qui m"a coûté jadis tant de peine et de sang,
PTest que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit. L'ambition déphiit quand elle est assouvie: D'une contraire ardeur sou ardeur est suivie; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et monté sur le faite, if aspire à descendre.
CORNKILLE. — CINNA.
xxvi ET U D E SUR CINNA.
De cette confidence, faite à cœur ouvert, avec le clairvoyant regard d'une âme supérieure sur elle-même, nous recevons une première et singulière impression de grandeur, que toute la suite du rôle doit confirmer, ou plutôt qui toujours ira croissant de scène en scène, jusqu'aux sublimes effets de la dernière.
Après avoir dit à Maxime et à Cinna le service qu'il attend de leur amitié, l'impérial consultant s'etface, se réduit à suivre, auditeur attentif et muet, le débat qui s'engage, et, par le recueillement de son silence, laisse aux opinions, aux convictions, toute liberté de s'y produire. Il a promis d'en finir sans délai, séance tenante, avec une irrésolution qui lui pèse, il tient parole. Il paraît bien que c'est pour les plus nobles motifs, les plus dégagés de vues personnelles, intéressées, qu'il se rend aux conseils de Cinna par une adhésion si for melle et si vive; celui-ci, en effet, sans se préoccuper des convenances du prince, n'a cessé de motiver son avis par les plus hautes raisons d'intérêt général et de bonheur public. C'est par là, c'est par cette image, à la fin si pathétiquement évoquée, de Rome en alarmes, à genoux devant son seigneur et sauveur, le suppliant de ne pas la replonger, en la rendant à elle-même, dans tous les maux dont elle se guérissait, qu'Auguste, ébranlé, entraîné, s'écrie :
Ne délibérons plus; cette pitié l'emporte!
Au terme de cet entretien, celui qui, bientôt, s'élèvera au sublime de la clénjeq^, se montre, parla façon dont il témoigne sa gralitude à ses deux conseillers, un maître en cet arï*de bien donner qui n'ajoute pas médiocrement au prix de ce qu'on donne. Le magnifique présent qu'il fait à Maxime, l'inesti mable trésor qu'il réserve à Cinna, sont hautement relevés par la bonne grâce affectueuse qui, des deux côtés, assaisonne le bienfait. Il y a autant de délicatesse que de bonté dans la manière dont il donne, ou plutôt destine une épouse à Cinna. Il ne dispose pas en maître d'Emilie ; il est nécessaire qu'elle se donne elle-même librement et de plein gré; c'est à Cinna à faire en sorte qu'elle y consente, et cette conquête lui doit être aisée. « Voyez-la, » lui dit-il, avec cette simplicité de langage à laquelle ne répugnent pas, à certains moments, les héros de Corneille, marquée ici d'un bienveillant et encourageant sourire :
Tâchez de la gagner; Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner; De l'offre de vos vœux elle sera ravie.
Entre cette grande scène, si agréablement terminée, et celle du IVe acte où il reparaît suivi d'Euphorbe, l'affranchi de
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Maxime, tout ce qu'il ignorait lui a été dévoilé. Il vient d'apprendre, par les aveux intéressés du délateur, qu'il a mis dans tous ses secrets et comblé de ses dons, les croyant ses plus chers amis, ses assassins ; affreuse lumière, accablante surprise, même pour une âme si haute, si ferme, aguerrie par tant de luttes et d'aventures contre les coups les plus sensibles.
Aussi, tout ce qui s'excite en elle, à cette poignante révélation, étonnement, douleur, déchirement de l'amitié trahie, indignation, colère vengeresse, soit' de sanglantes représailles, dégoût de supplices inutiles, anxiété d'incertitude, tous ces mouvements qui s'attirent à la fois et se heurtent, toutes ces émotions se répandent largement dans un entretien tumultueux avec lui-même. Peu de situations tragiques ont prêté mieux que celle-ci au monologue, et peu de monologues se sont autant développés avec une puissance d'intérêt aussi soutenue. Si loin que celui-ci se prolonge, nulle curiosité et subtilité d'attention sur soi-même, aucune trace de cet excessif détail d'analyse que les héros de Corneille portent volontiers, en pareil cas, dans leurs confidences sans témoins, ne vient refroidir le vif accent, gâter le naturel de cette belle scène. Si lucide et parfaite conscience qu'il ait du violent combat intérieur auquel nous le voyons livré, et si clairement qu'il nous en révèle les alternatives et les péripéties, le personnage n'a garde ici de se décrire; toujours, en su racontant, il s'abandonne, et tour à tour cède, en toute franchise, aux mouvements divers dont il est assailli.
Sans doute, l'idée et même la marche brisée, et si logique au fond, de ce monologue sont dus à l'auteur latin dont nous avons reproduit plus haut le dramatique récit. Corneille s'est emparé des paroles tour à tour gémissantes, irritées, que le moraliste historien prête à son héros s'agitant dans une nuit d'insomnie; mais, en les dérobant, il les a développées, complétées, avec cette puissance d'approfondissement et d'expression qui n'appartiennent qu'au génie créateur; il a fait une peinture achevée, et vraiment neuve, de la remarquable esquisse tracée en quelques heureux coups de crayon par Sépèque.
Il n'y a rien chez celui-ci du soudain retour sur lui-même que fait l'Auguste de la tragédie après une première explosion de surprise et de douleur.
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Tu veux que l'on t'épargne, et ?i'as rien épargné!
Ainsi, au moment où lui échappe la plainte la plus aiguë sur ce qui lui semble une étrange et trop cruelle iniquité du sort à son égard, sa conscience, ou plutôt sa raison, une ; habituée à faire le tour des choses, et, à force de hauteur et
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de compréhension, absolument impartiale, même à ses dépens, l'interrompt, évoque devant ses yeux les images sanglantes de ses plus quam civîlia bella et de ses proscriptions, ranime en lui du même coup un souvenir plus accusateur, celui de ses propres ingratitudes/, et sans l'agiter de tardifs et vains remords (ce qui est fait est fait!), lui défend de s'étonner, de s'indigner surtout, l'avertit de subir à son tour stoïquement ce qu'il a fait lui-même sans mesure aux autres. Que de sincérité et de grandeur dans l'équitable droiture de ces aveux, et quels vers que ceux-ci !
Remets en ton esprit
Et puis ose accuser le destin d'injustice,
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton .supplice,
Et que, par ton exemple, à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n'as pas gardés.
Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise :
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
Et souffre des ingrats après l'avoir été!
Mais, arrivé par esprit de rigoureuse justice à ce degré de résignation, y peut-il demeurer ? La nature proteste, l'instinct de défense se réveille, l'ami lâchement trahi se révolte, et. par une inévitable réaction, se rejette à l'extrême opposé. Eh quoi! s'accuser lui-même, au lieu d'exercer sans retard la plus légitime vindicte et la plus nécessaire ?
Punissons l'assassin, proscrivons les complices!
Proscrivons ! mot terrible dans sa bouche! Le fantôme du passé, évoqué de nouveau par ce mot, l'épouvante lui-même, et coupe court à cet élan d'impitoyables représailles (Mais quoi ? toujours du sang et toujours des supplices...?). Et le voilà, au terme de cette orageuse méditation, retombé pour quelques instants, du moins, de l'ardeur de punir, au découragement, au dégoût qui s'abandonne1, et, en somme, plus que jamais
1. Peul-ètre cette impression, en s 'aggravant, va-t-elle bien loin ; trop loin, ce semble, quand il cède au mépris, à l'horreur d'une vie toujours menacée malgré tant de sang versé pour la détendre, au point de se dire qu'il ferait mieux d'en rejeter volontairement le fardeau :
... Le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute ; Meurs, et dèrobe-lui' la gloire de la chute.
Et ce qui suit. Meurs, meurs donc, se répète-t-il. Et ne parle-t-il pas de se frapper lui-même en présence du traître Cinna, un peu avant que celui-ci soit livré au bourreau?
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie et n'en juuisse pas?
Singulier mélange de désespoir et de vengeance, étrange rêve, aussitôt
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hésitant, et comme suspendu entre les sentiments et les partis les plus opposés ; incertitude, perplexité, qui n'ont rien de faibie, et ne le diminuent puint à nos yeux, bien au contraire ; car c'est celle d'une âme qui est restée humaine dans la plus haute fortune à tout prix conquise, et d'un de ces pénétrants et dominants esprits, qui, dans une situation complexe, savent tout voir, tout peser, et saisir d'un infaillible regard la double fa -e et toutes les suites des résolutions diverses entre lesquelles il faut choisir.
0 Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu,
0 rigoureux combat d'un cœur irrésolu.
Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose.
Etc.
C'est par cette exclamation finale qu'aurait dû se terminer la première partie du IVe acte (la seconde se passe chez Emilie).
La scène suivante entre l'empereur et Livie, librement imitée de Sénèque, n'ajoute rien à l'intérêt, ou même y nuit quelque peu. Le conseil d'entier pardon que, par politique plus que par générosité d'âme, l'impératrice vient donner à son époux, quoique d'abord peu écouté et même assez mal reçu par celui-ci, a pour nous le tort de lui dérober l'initiative de sa belle action, puisqu'il lui en suggère la première idée, et d'en déflorer en quelque sorte le mérite. Cette scène a pendant longtemps cessé d'être jouée, et, si regrettables que soient toujours et en tout cas, les mutilations opérées sur les œuvres du génie, il faut convenir que ce retranchement ne fut pas pratiqué sans raison.
Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire, a dit Auguste en quittant Livie. Quoi qu'il ait décidé dans l'intervalle, on voit, quand il reparaît au Ve acte, on voit au calme de sa voix, à la sérénité de son attitude, à la tranquille précision de ses ordres, que l'orage est calmé, et que sa résolution est prise, sans doute. En quel sens ? nous l'ignorons : tout au plus pouvons-nous le pressentir.
Ce célèbre cinquième acte a été appelé l'acte du pardon ; on pourrait tout aussi bien l'appeler l'acte du châtiment. Comme le héros de Sénèque, celui de Corneille sent qu'avant de donner un grand, un immortel exemple de clémence, il a un indispensable rôle de justicier â remplir : et il s'en acquitte en conscience, et plus sévèrement encore que son modèle latin, mais dans la plénitude de son droit et de son devoir.
dissipé sans doute, mais d'une vraisemblance douteuse chez uq tel personnage, et qui semble peu digne d'une âme si bien trempée, d'un esprit -i sensé. Sénèque s'était contenté de lui faire dire, en homme excédé d'une lutte odieuse, mais sins aucune pensée de suicide : Voïi est tanti vita\ si, ut ego nonpeream, tam mu/ta pcrdenda sunt
xxx ETUDE SUR C1NNA.
Il faut, d'une certaine façon, punir avant de pardonner, et d'abord, toute politique mise à part, punir l'ingratitude ; c'est la première partie de la longue mercuriale qu'il inflige à Cinna tout à son aise, après s'être assuré de son silence. Point d'éclat, nul reproche ; il n'accuse ni ne flétrit, laisse la parole aux laits, aux faits seuls, ne la reprend lui-même que pour jeter, avec le plus parfait sang-froid, au terme d'une exacte et complète énumération de tant de bienfaits si mil récompensés, depuis les anciennes grâces jusqu'aux preuves d'amitié les plus récentes, le foudroyant : Tu veux m assassiner ! Il est vrai que cette manière tout impersonnelle, et d'autant plus sûre, de confondre l'ingrat et le perfide, s'offrait toute tracée dans le récit de Sénèque, à qui appartient ici l'honneur de l'invention; mais reprise par le poète en vers qui se gravent, quelle force elle reçoit de la tranquille et hautaine précision de son langage! ^f En second lieu, il faut châtier (en lui disant ses vérités, et même en les exagérant quelque peu) le téméraire, l'entrepreneur de révolution sans mandat, l'équivoque démocrate qui, plutôt que de congédier sa bande et de remettre le glaive au fourreau, a repoussé, à grand renfort d'éloquence, la liberté généreusement offerte, le brouillon présomptueux, l'ambitieux pygmée. Aux preuves de fait d'une trahison indéniable, s'ajoutent ici les remontrances non moins accablantes d'un juge, d'un juge sans colère, sans passion (sauf une veine d'ironie superbe), qui croit devoir ne rien ménager au coupable de ce qui peut l'éclairer sur lui-même, le ramener à la conscience du peu qu'il est pour ce qu'il osait entreprendre, lui faire sentir l'extravagance de ses prétentions, la folie de son orgueil. L'Auguste de Sénèque ne se piquait guère d'égards et de mesure dans ses objurgations (Quo animo hoc facis ? ut ipse sis pr inceps ? Maie mehercule cum republica agitur, si tibi ad imper andum nihil prœter me obstat. Domum tuam iucri non potes... Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent... ?) L'Auguste de Corneille va plus loin, ménage encore moins la vérité qui humilie, et c'est raison, ayant affaire à un Cinna qui, par sa conduite de l'acte II, a beaucoup plus à expier.
Apprends à te connaître et descends en toi-même; On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime, Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux, Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux; Mais tu ferais pitié même à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais à ton peu de mérite. O^e me démentir, dis-moi ce que tu vaux, Conte-moi tes vertus...
« Tu me gâtes le soyons amis, Cinna, » s'écria, en plein spectacle, à cet endroit, le maréchal do La Feuillade
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Cet homme d'esprit faisait bien de parler pour lui-même ; car c'est là une impression toute personnelle, que, tout au plus, peuvent éprouver comme lui quelques délicats de son espèce. Ce n'est pas la nôtre, à nous tous tant que nous sommes, spectateurs «le bonne loi, qui nous livrons sans résistance au légitime intérêt de ces dernières grandes scènes. Nous approuvons Auguste et nous lui savons gré de sa sévérité, quand il flagelle, même durement, le conspirateur doublé d'un traître, et, du même coup, sans le vouloir (car il ne l'a pas vu comme nous sous tous ses aspects), l'étrange personnage qui, par ses invraisemblables remords et ses incohérences de caractère et de conduite, est devenu pour nous une irritante énigme-, et nous l'admirons, quand, fermant son âme au plus légitime des ressentiments, et s'élevant au-dessus de la justice d'État, il fait grâce, et, par une insigne générosité,, signe avec le pardonné un pacte d'amitié nouveau. Dans le premier cas, notre raison nous dit qu'il fait bien, et ce qu'il fait nous apporte comme une satisfaction et un soulagement ; et dans le second, notre cœur nous dit que c'est agir héroïquement, et la magnanimité, de l'action nous ravit, nous transporte. De l'un à l'autre de ces deux sentiments, le passage, quoi qu'on puisse dire, est facile, et le premier ne fait aucun tort au second *.
D'autant plus admirable, ce pardon qui vient tout dénouer, d'autant plus touchant et sublime, que dans les quelques scènes qui le précèdent Auguste, avant de s'y décider sans retour, se voit braver en face par ces ennemis, désarmés, confondus, mais se redressant dans leur défaite, dont il tient la vie entre ses mains. Ginna. remis de son premier trouble à la fin de cet accablant tète-à-tête, et se faisant honneur d'un crime dont il attend la peine sans sourciller, se pose en héritier volontaire
1. Dira-t-on, à l'appui d'une critique plus ingénieuse que vraie, que préluder par des vérités aussi amères à la douceur du soyons amis-, c'est peutêtre faire à Cinna une de ces blessures d'amour-propre qui ne se ferment jamais, et mettre à trop forte épreuve sa reconnaissante ? — I] nous semble qu'en exprimant cette crainte pour Cinna, on témoigne bien de l'intérêt à qui n'en mérite puère : tant pis pour lui, vraiment, si. par excès de dépit et faute de savoir proûter d'une leçon dure, mais salutaire, il goûte peu la plus grande des grâces qu'il reçoit et n'y repond pas dignement.
Ou bien, dira-t-on qu'après avoir traité Cinna comme il a tenu d'abord à le faire, avec cette clairvoyante rigueur, et d'une façon qui témoigne, sinon d'un juste mépris, du moins d'une entière désillusion à son égard, Auguste, par ce généreux soyons amis, promet, pour son propre compte, plus qu'en réalité il ne peut donner? — Il est vrai que l'amitié a pour nécessaire fondement l'estime (l'amitié telle que la conçoit la raison des sages, telle que la définissent les moralistes >, et qu'elle 'ne peut naître ou se renouer qu'à cette condition. Aussi n'est-ce pas de l'amitié ainsi entendue, de l'amitié pure et parfaite, qu'il est ici question. Celle que promet sérieusement le clément empereur se composera surtout de honte, de protection afferlupu«p. d'intérêt constant pour les deux heureux (Emilie et Cinna). que, malgré tout, il veut faire: n'est-ce pas assez? n'est-ce pas beaucoup?
de Brutus, en vengeur des fils de Pompée lâchement égorgés ; Emilie, invaincue dans l'âme, se glorifie d'un attentat qui eût apaisé les mânes de son père. Maxime est tout repentir, mais il avoue, chose horrible, que, pour sa trahison, rien ne lui est dû par celui qu'elle a sauvé, qu'en réalité, il a trahi tout le monde, son ami, sa maîtresse, son maître.
En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers :
Je suis maître de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,
Conservez à jamais ma dernière victoire!
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.
Soyons amis, China...
Le duc de La Feuillade a spirituellement contesté, à certains égards, le prix de cette belle parole ; le grand Gondé, en l'entendant pour la première fois, a pleuré. Ces larmes de héros, légendaires ou non, n'en sont-elles pas le plus éloquent et le plus juste commentaire ? C'est le propre d'un certain sublime de toucher l'âme jusqu'à l'attendrissement, tout en élevant très haut les cœurs (sursum corda). C'est en présence de scènes telles que celles-ci, et à raison du double effet qu'elles produisent (voyez certains moments du rôle de Don Diègue dans le Cid, de celui du vieil Horace, de celui de Pauline dans Polyeucte), qu'on a pu dire de Corneille, en toute vérité, qu'il a créé un nouveau genre de pathétique, différent de celui que définit Aristote, à peine connu des tragiques anciens, et que personne, après lui, n'a su manier avec une égale puissance : le pathétique de l'admiration 1.
1. Après Cinna, l'héroïsme de la clémence a pu de nouveau être mis en rouvre au théâtre, non dans une pièce entière, c'était difficile, mais dans des scènes, plus ou moins importantes, de tragédies ou de drames composés sur une autre donnée. Voltaire, dans le dernier acte de son Alzire, a fait applaudir le sublime pardon de Don Guzman à Zamore, d'un mourant à son meurtrier :
Des dieux que nous servons connais la différence ; Le tien t'a commandé le meurtre et la vengeance, Et le mien, quand ton bras vient «le m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
C'est une belle scène, ce sont, en beaux vers, d'admirables sentiments, m/iis que rien ne faisait attendre de ia pari de ce dur et farouche Espagnol : c'est une conversion in extremis, toute soudaine et sans combats antérieurs. i — Les tenants de l'Ecole romantique comptent, parmi les plus remarquables scènes du théâtre de Victor Hugo, celle du IV0 acte d1 Hernani, où Charles- Quint qui, jusquedà, a été représenté comme un jeune despote, tout à ses aventures de don Juan et à ses vengeances de prince, devient tout à coup le plus magnanime des souveraine, pardonne aux nobles bandits qu'il pourchassait, les comble de ses grâces, jette la toison d'or au cou de leur
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Une question que plusieurs de nos devanciers dans l'étude de cette tragédie ont pris soin de débattre et diversement résolue, celle de savoir si, dans la conception et le développement du rôle, ou, pour mieux dire, du caractère d'Auguste, la vérité de l'histoire a été suffisamment respectée, ne nous paraît pas appeler, surtout ici, un long examen.
Les opinions, à ce sujet, diffèrent selon la nature de celle que l'on s'est faite, avec plus ou moins de mesure et d'équité, sur l'un des noms les plus grands et, à certains égards, les plus discutés de l'histoire.
Dans un portrait célèbre, qui a fait école, Montesquieu nous présente Auguste comme un habile entre les habiles, comme un homme d'intelligence et de volonté supérieures, dont toutes les actions n'ont eu qu'un principe, qu'un mobile, une immense ambition avant l'empire, un perpétuel et absorbant besoin de s'y enraciner après l'avoir obtenu; invariable sous l'apparente conversion qui coupe en deux son histoire, et, quoique prince aussi pacifique et modéré qu'il avait été cruel et implacable triumvir, toujours le même au fond ; changeant de masque au gré «le son intérêt, selon les temps et les chances diverses ; généreux par calcul, clément par froide politique ; restaurateur de l'ordre par l'asservissement universel, et pour asseoir plus solidement sa fortune et celle de sa race l. — Un rusé tyran. c'est le mot qui termine; « un Machiavel couronné. »
Il est clair qu'à tous ceux pour qui la ligure d'Auguste, comprise uniquement de cette façon, est la vraie, Corneille doit paraître avoir pris largement ses aises avec l'histoire. A leurs yeux, Corneille n'a pas seulement, par un usage hardi de son droit de poète, embelli et comme transfiguré son héros, il l'a, pour une bonne part, à la suite de Sénèque, un moraliste césavien, inventé 2.
Mais l'illustre historien et ses disciples, en cette matière, ont-ils dit le dernier mot sur Octave-Auguste? Une opinion moins tranchée, plus compiéhensive, une opinion moyenne, en quelque sorte, et plus vraie, ce semble, s'est produite parmi tout ce qui s'est écrit, depuis Montesquieu jusqu'à nous, sur l'extraordinaire personnage.
N'opposons point, ce serait toute une étude, les portraits aux portraits, les témoignages aux témoignages. Conseillons seulement à nos lecteurs, à ceux qui ont souci d'information
chef, etc. — Pour faire du personnage un tout autre homme, il a suffi de trois coups de canon lui annonçant son élévation à l'empire et d"une de quelques moments au tombeau de Charlemagne... L'auteur s'est d'obtenir, dans cette partie de son drame, un grand effet d'admiration : c'est surtout de Télonnement qu'elle produit.