partie romanesque de l'action de sa Mort de César
EMILIE
Oui, tout ce qu'il a fait, il Ta fait pour me plaire, Et j'en (''tais, Seigneur, la cause et le salaire1.
AUGUSTE
Quoi ! l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui
T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui !
Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,
Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne2.
VEMILIE.
Cet amour qui m'expose à vos ressentiments
N'est point le prompt effet de vos commandements ;
Ces flammes dans nos cœurs sans votre ordre étaient nées,
Et ce sont des secrets de plus de quatre années ;
Mais, quoique je l'aimasse, et qu'il brûlât pour moi,
Une haine plus forte à tous deux fit la loi ;
Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,
Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;
Je la lui fis jurer ; il chercha des amis :
Le ciel rompt le succès que je m'étais promis 3,
Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime;
Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime,
Son trépas est trop juste après son attentat,
Et toute excuse est vaine en un crime d'État :
Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,
C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère4.
1. Var. Oui. Seisrni-ur. «lu dessein je suis la seule cause :
C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.
2. « Cette petite ironie est-elle bien à sa place dans ce moment tragique ? Est-ce ainsi qu'Auguste doit parler? » (Voltaire.) — L'ironie, s'il y en a ici, est peu marquée, et ne demande pas à l'être davantage par le ton. — D'ailleurs le moment est plus tragique pour les deux amants que pour leur juge. Auguste, malgré la menace par laquelle s'achève la scène précédente, a déjà le pardon dans le cœur. La façon dont il vient de flageller la duplicité de Cirina et de rabaisser son orgueil, nous laisse entrevoir, espérer ce beau dénouement. Cinna vient d'essuyer un vrai supplice, dont Auguste a été lui-même l'exécuteur : nous avons peine à croire que ce puisse être tout à l'heure le tour du bourreau. Auguste n'est pas homme à châtier deux fois.
3. Lt ciel rompt le succès... Le ciel défait, c'est-à-dire, prévient, empêe-he le succès (le résultat) que je m'étais promis. Sur cet emploi du verbe rompre., V. plus haut, p. 51, n. 3.
4. Outre l'admiration que nous inspire en ce moment le viril courage d'Emilie, nous lui savons gré de la simplicité, de la retenue, delà dignité de son aveu cl du vœu qui le termine. Le personnage grandit encore par là. et s achève, très différent ici, comme ailleurs, de ces autres héroïnes de notre poète qui, dans le péril ou la défaite, bravent à plaisir leurs tyrans ou leurs vainqueurs, en de longs et provocants discours, et non sans jactance (V. Cornélic devant César, Laodice devant Flaminius, Pulchérie devant Phoi:as).