LETTRE DE BALZAC A CORNEILLE
Paris, et ne l'avez point brisée £n la remuant. Ce n'est point une Rome de Cassiodore, et aussi déchirée qu'elle était au siècle des Théodorics1 : c'est une Rome de Tite- Live, et aussi pompeuse qu'elle était au temps des premiers Césars. Vous avez même trouvé ce qu'elle avait perdu dans les ruines de la République, cette noble et magnanime fierté; et il se voit bien quelques passables traducteurs de ses paroles et de ses locutions, mais vous êtes le vrai et le fidèle interprète de son esprit et de son courage. Je dis plus, Monsieur, vous êtes souvent son pédagogue2, et l'avertissez de la bienséance quand elle ne s'en souvient pas. Vous êtes le réformateur du vieux temps, s'il a besoin d'embellissement ou d'appui. Aux endroits où Rome est de brique, vous la rebâtissez de marbre3 : quand vous trouvez du vide, vous le remplissez d'un chef-d'œuvre ; et je prends garde que ce que vous prêtez à l'histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle. La femme d'Horace et la maîtresse de Cinna, qui sont vos deux véritables enfantements, et les deux pures créatures de votre esprit ne sont-elles pas aussi les principaux ornements de vos deux poèmes? Et qu'est-ce que la sainte antiquité a produit de vigoureux et de ferme dans le sexe faible, qui soit comparable à ces nouvelles héroïnes que vous avez mises au monde, à ces Romaines de votre façon? Je ne m'ennuie point, depuis quinze jours, de considérer celle <iue j'ai reçue la dernière. Je l'ai fait admirer à tous les habiles de notre province ; nos orateurs et nos poètes en disent merveilles, mais un docteur de mes voisins, qui se met d'ordinaire sur le haut style, en parle certes d'une étrange sorte4 ; et il n'y a point de mal que vous sachiez
1. Balzac, en vrai rhéteur, ne manque jamais de faire valoir par les contraires, selon la recette de l'École, l'objet de ses admirations et de ses louanges. Mais à quoi sert d'opposer, comme il le fait ici. la Rome de Cassiodore, la Home du Gotli Tliéodoric, à celle de Tito Live? Était-ce donc un mérite au poète de n'avoir pas pris l'une pour l'autre ?
2. Son /><:<la(/0(/ue. Ce mot se prenait alors en meilleure part qu'aujourd'hui. L'usage qu'en fait Balzac en cet endroit n'en est pas moins ridicule. L'éloge, ainsi pousse, porte à faux et devient même désobligeant. Ce n'est pas l'auteur de Cinna qui prend sur lui d'avertir Rome des bién-
■ . et se fait réformateur du vieux temps par les embellissements qu'il apporte a l'histoire : c'esl -M"° de Scudéri, c'est La Calprencde, dans leur Rome de fanl
3. Allusion à un mot d'Auguste sur la Rouir nouvelle, sou ouvrage. V. Suétone, ch. xxvm.
4. Ce docteur, qui se met ordinairement sur le haut style, a tout l'air de n'être qu'un préte-nom. L'adorable furie est du pur Balzac.
jusques où vous avez pocté son esprit. Il se contentait le premier jour de dire que votre Emilie était la rivale de Gaton et de Brutus dans la passion de la liberté. A cette heure il va bien plus loin. Tantôt il la nomme la possédée du démon de la République *,et quelquefois la belle, la raisonnable, la sainte et l'adorable Furie. Voilà d'étranges paroles sur le sujet de votre Romaine, mais elles ne sont pas sans fondement. Elle inspire en effet toute la conjuration et donne chaleur au parti par le feu qu'elle jette dans l'âme du chef2. Elle entreprend, en se vengeant, de venger toute la terre; elle veut sacrifier à son père une victime qui seroit trop grande pour Jupiter même3. C'est à mon gré une personne si excellente, que je pense dire peu à son avantage, de dire que vous êtes beaucoup plus heureux en votre race que Pompée n'a été en la sienne, et que votre fille Emilie vaut, sans comparaison, davantage queCinna, son petit-fils. Si cettui-ci '* même a plus de vertu que n'a cru Sénèque5, c'est pour être tombé entre vos mains, et à cause que vous avez pris soin de lui. Il vous est obligé de son mérite, comme à Auguste de sa dignité. L'empereur le fit consul, et vous l'avez fait honnête homme 6 ; mais vous l'avez pu faire par les lois d'un art qui polit et orne la vé-
1. Du démon de ia République. Sur le sens antique du mot démon, Satjtwv, V. plus haut, p. 35, n. 4.
2. Balzac trouvait sans doute et reconnaissait dans l'Auguste de Corneille un admirable type de grandeur romaine ; pourtant, dans cette lettre de félicitations à l'auteur, c'est sur Cinna, sur Emilie qu'il s'arrête de préférence ; c'est Emilie surtout qui le ravit; il admire et vante le nouveau chef-d'œuvre par les endroits qui paraissent avoir le plus vivement intéressé !a société contemporaine et qu'elle applaudissait le plus volontiers. V. à ce sujet notre Etude (dernière partie), p. xnv et suiv.
3. Dans une des lettres que Saint-Évremond exilé, et déjà vieux, écrivait, longtemps après l'apparition de Cinna, à la duchesse de Mazarin, on trouve une apologie raisonnée du caractère d'Emilie, en réponse à cette dame, qui aurait voulu l'amante de Cinna moins obstinée à sa vengeance, plus touchée des remords de son complice, notamment dans la scène iv de l'acte III. Saint Évremond se refuse à toute concession aux critiques ou aux doutes de la duchesse, et avec moins d'emphase que Balzac, il porte aux nues, comme lui, l'héroïque fille du poète. Les impressions des premiers spectateurs de Cinna (V. notre Étude) se reflètent d'une manière iTKH-use dans cette partialité d'admiration pour Emilie commune aux deux écrivains.
4 Cettui-ci, pour celui-ci ; forme archaïque, qui devenait rare, et à laquelle Corneille ne tarda pas à renoncer. « Cettui-ci commence à n'être plus guère en usage », disait Vaugelas en 1647.
5. Allusion au jugemenl en trois mots de Sénèque sur Cinna {stolidi ingenii virum).
G. Vous l'avez fait honnête homme. Pas déjà tant. Voir ses mensonges dans la scène première du second acte, puis ses remords sans effet, l'incohérence de toute sa conduite, enfin les vérités qu'il essuie de la bouche d'Auguste (acte V, scène re). et qu'il n'a que trop méritées.