‹ CinnaChapitre 123 sur 127 · LETTRE DE BALZAC A CORNEILLE · texte numérisé non relu

LETTRE DE BALZAC A CORNEILLE

Du 17 janvier 1643.

Monsieur,

J'ai senti un notable soulagement depuis l'arrivée de votre paquet, et je crie miracle dès le commencement de ma lettre. Votre Cinna guérit les malades, il fait que les paralytiques battent des mains, il rend la parole à un muet, ce serait trop peu de dire à un enrhumé. En effet, j'avais perdu la parole avec la voix; et, puisque je les recouvre l'une et l'autre par votre moyen, il est bien juste que je les emploie toutes deux à votre gloire, et à dire sans cesse : La belle chose ! Vous avez peur néanmoins d'être de ceux qui sont accablés par la majesté des sujets qu'ils traitent, et ne pensez pas avoir apporté assez de force pour soutenir la grandeur romaine5. Quoique cette modestie me plaise, elle ne me persuade pas, et je m'y oppose pour l'intérêt de la vérité. Vous êtes trop subtil examinateur d'une composition universellement approuvée; et s'il était vrai qu'en quelqu'une de ses parties vous eussiez senti quelque faiblesse, ce serait un secret entre vos muses et vous; car je vous assure que personne ne l'a reconnue. La faiblesse seroit de notre expression*, et non pas de votre pensée : elle viendrait du défaut des instruments, et non pas de la faute de l'ouvrier; il faudrait en accuser l'incapacité de notre langue.

Vous nous faites voir Rome tout ce qu'elle peut être à

1. Balzac, retiré loin de Paris, dans sa terre, venait d'y recevoir un exemplaire du Cinna imprimé depuis peu, avec une lettre de Corneille qui, malheureusement, s'est perdue.

2. C'était sans doute par bienséance de modestie que Corneille avait exprimé, dans sa lettre d'envoi, cette crainte, à laquelle répond Balzac. On ne trouve ni dans son Examen delà pièce (V. plus haut), ni ailleurs dans son œuvre, aucune trace de ce scrupule.

3. La faiblesse serait de notre expression, c'est-à-dire, tiendrait à l'insuffisance des moyens d'expression que notre langue offre au génie.

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