A L'HOTEL DE RAMBOUILLET
Madame,
La dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, l'empereur Auguste fut le principal sujet de notre entretien. Je vous le fis considérer dans les commencements, dans le progrès et dans la perfection de sa gloire. Vous vîtes comme à l'âge de dix-neuf ans, il donna le change à la vieillesse et à l'expérience de Cicéron ; comme dans une môme pièce il joua trois ou quatre personnages différents ; comme il
1. Dans sa forme pédantesque, emphatique, et quoique plus d'une fois excessif, ou à côté, l'éloge était sincère ; une telle lettre signée d'un tel nom était un hommage de haut prix. Corneille eut soin de la reproduire dans une nouvelle édition de Cinna donnée en 164S ; il se parait ainsi devant le public d'un de ces illustres suffrages qu'au commencement de V Examen de sa pièce il se félicite d'avoir obtenus.
2. V. ce que nous avons dit précédemment (p. i de notre Etude) de la place que prenait l'histoire romaine dans les lectures et les entretiens du monde de l'hôtel de Rambouillet. Ces pages, que nous citons. 1rs premières du troisième des Discours adressés à la marquise sont, comme on le voit par le début, le résumé d'une conférence sur Auguste, que le docto et brillant écrivain avait faite, un soir, devant les habitués du célèbre hôtel), au temps où il le fréquentait encore (probablement avant 1640). Quoique marqué de trop de partialité et tournant au panégyrique déclamatoire, c» portrait d'Auguste, ce tableau des mœurs républicaines expirantes, ne laissent pas d'offrir certaines touches aussi justes que fortes. S'il entendit dans le salon d'Arthénice cette leçon d'histoire romaine, au temps où déjà il rêvait une nouvelle tragédie d'après le De cfementia et Dion Cassius, Corneille dut, en écoutant Balzac, se sentir d'autant plus encouragé à mettre à la scène, sous ses plus nobles traits, et dans le plus beau jour, l'imposante figure du grand empereur.
montra aux Pères Conscrits, qui le voulaient traiter de jeune homme, qu'encore qu'il n'eût pas si longtemps étudié qu'eux, il en avait appris davantage, et comme il se servit adroitement de leurs forces pour faire réussir ses desseins, au lieu qu'ils pensaient se servir de son nom et de son crédit pour rétablir leur autorité.
Je passai le plus légèrement que je pus sur le sanglant acte du triumvirat, dont il n'y eut pas moyen de nettoyer sa réputation, et souhaitai pour son honneur que cette partie de son histoire fût rayée de la mémoire des choses. Je m'arrêtai sur les fréquentes brouilleries, les réconciliations plâtrées et la dernière rupture de lui et de Marc- Antoine, et l'accompagnai jusques à Rome et jusques au jour de son triomphe après le fatal i voyage d'Egypte. Cène fut pas sans vous faire prendre garde par les chemins que la dextérité de son esprit se mêla toujours avec le bonheur de ses armes, et qu'ayant abattu dans la plaine de Philippes les deux chers enfants de la République, il crut n'avoir rien fait s'il ne se savait défaire des deux cohéritiers qu'il avait en la succession de la puissance de son oncle, afin d'assurer ce qu'il avait fait.
Il conduisit cette oeuvre admirablement. Il alla plus loin que son oncle et se mit en une meilleure assiette. La Vertu qui s'y opposa fut malheureuse ; la Force se trouva impuissante. Les empêchements lui servirent de passage pour y arriver. Et alors, Madame, les Romains commencèrent à connaître le dessein de la Providence, et la maladie mortelle de leur vieille République. Le repos qu'ils crurent être un bien essentiel leur tint lieu de liberté, qui ne leur sembla plus qu'un plaisir de fantaisie. Chacun fut bien aise d'être de loisir, après tant de fâcheuses affaires, et la douceur de l'oisiveté se coula si agréablement dans leur âme, qu'ils n'eussent pas voulu de leur première condition, quand Auguste la leur eût voulu rendre de bonne foi. Ils étaient si las de brigues et de partis, qu'ils reconnaissaient pour bienfaiteur celui qui leur était la peine de se gouverner eux-mêmes ; et bénissaient son usurpation qui les avait délivrés de leur mauvaise conduite. « Puisqu'il nous mène, disaient-ils, dormons en assurance dans notre vaisseau ; faisons la débauche, si nous voulons; moquons-nous des
1. Sans doute au sens, alors fort usité, de, marqué par le destin ifatalis).