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L'EMPEREUR AUGUSTE A L'HOTEL DE RAMBOUILLET

bancs et des pirates; il n'est pas possible de nous perdre, César nous répond de notre salut. »

Les petits-fils mêmes des consuls et des dictateurs oublièrent leur honneur pour aller après leur intérêt ; et laissèrent là une liberté ruineuse et imaginaire, pour se tenir à une obéissance commode et pleine d'avantages effectifs. Ils furent les plus souples et les plus assidus courtisans1. Et quoiqu'ils portassent des noms qui avaient fait trembler les rois de la terre, ils ne se souciaient point qu'on les remarquât dans la foule des donneurs de bon jour demandant des grâces à la porte d'un de leurs citoyens. Us disaient que la fortune leur avait montré l'exemple de leur devoir et le chemin du palais d'Auguste; qu'ils allaient où les dieux étaient allés les premiers, et que, s'ils avaient changé de parti, le destin des choses et le démon de Rome avaient changé devant eux.

Ainsi cette âme véritablement souveraine et du premier ordre, qui avait un empire naturel sur les autres âmes, ne trouva plus de contradiction ni de résistance. Les plus superbes reçurent le joug ; cédèrent à la supériorité de l'esprit ; ne firent point difficulté de passer sous une hauteursi élevée, ni de soumettre des vertus humaines à quelque chose de divin qu'ils reconnaissaient en la personne d'Auguste. Il ne resta plus, Madame, de courage farouche à dompter, plus de Caton, ni plus de Brutus, pour ressusciter un parti mort. La mutinerie perdit jusqu'à sonsouflle et à son murmure. L'envie se changea en admiration.

D'où je conclus, s'il m'en souvient bien, que l'Envie ne va pas toujours si avant que la Vertu ; que cette opiniâtre se lasse enfin de suivre cette constante, et qu'il y a un degré où le mérite étant parvenu, il est hors de la portée des mauvais souhaits et de la mauvaise volonté des hommes. Ensuite de quoi, Madame, un juge sans reproche, comme vous diriez M. Chapelain, élevant tant soit peu sa voix plus qu'à l'ordinaire, prononça ce beau décret en faveur d'Auguste et de sa nouvelle domination : « Qui est le pré-

1. Cf. Tacite, auquel Balzac emprunte jilu< d'un Irait, en lui laissant son amertume.— Posiio triumviri aomine, consulem se ferens et ad luendam plebem tribunitio jure contenterai ; ubi militent demis, populum annona, cunctos dulcedine otii pellexit, insurgera paulalim, munia senatns, magistraluum, le.^um, in se trabere, nullo adversante; cum ferocissimi !>'••.■

acies aut proscription cidissenl ; céleri nobilium, quanto quis servi tio

promptior, opibus et bonoribus extollerentur ; ac novis ex rébus aueti, tuta etprxsentia quam oelera et perieulosa mallent... (Annales, I. i.)

i26 APPENDICE.

somptueux qui se puisse plaindre que le ciel soit au-dessus de lui ' ; qui puisse trouver étrange que la plus lumineuse des créatures soit la plus haute, et que le plus digne soit le plus grand ? »

Personne n'appela de cet arrêt.

Auguste fut couronné par le suffrage de toute la compagnie, après que sa vie eut été faite en petit de ma façon2.

1. Chapelain, appelé à conclure, passe ridiculement du ton du panégyrique, déjà trop marqué dans le discours de Balzac, à celui de l'apothéose.

2. On peut rapprocher de cet extrait du Discours III de Balzac quelques pages de Y Entretien XXXI du même auteur, également sur Auguste, écrites en réponse à une question de l'académicien Conrart. — « Vous me demandez si ce grand homme a été' heureux; si après avoir changé la face de la République, si après s'être rendu maître de Rome victorieuse et triomphante, c'est-à-dire, de tout l'univers, il a joui paisiblement de sa grandeur. Je vous réponds que pour en venir là. il lui a fallu passer par des torrents de sang humain ; qu'un nombre infini de tètes cassées, de corps de consuls, de préteurs, de sénateurs, de chevaliers romains, lui ont servi de -degrés pour monter sur le trùne. Quand ce serait pour se conserver qu'il aurait perdu tant de gens, toutes les fois qu'il a songé de combien de morts il a fallu qu'il ait assuré sa vie, cette seule pensée a été capable de gâter sa félicité. Aussi se plaignait-il souvent du malheur de sa condition avec ses confidents, et s'en faisait pitié à soi-même.

;> Quelle peine ensuite, quelle gène sur le trône, d'être contraint de se dépouiller de la douceur de son naturel et de renoncer à sa propre inclination pour exercer une sévérité nécessaire...!

» Les ennemis, les rebelles, les méchants ne finissent point. La racine en demeure, quelques branches que l'on en coupe. 11 ne put donc pas dompter si généralement les esprits, qu'il n'en restât toujours de très fâcheux et très difficiles à gouverner; ni faire en sorte que le long calme dont il a joui n'ait eu ses nuages et ses mauvais jours. Les gens de son temps en disent bien davantage : s'il faut les en croire, il a vieilli en des alarmes continuelles. Il a cheminé dans des précipices : tout ce qu'il a pu faire avec toute sa bonté, avec toute sa vertu et toute sa fortune, c'est de se sauver en pleine paix et de mourir de mort naturelle, etc. »

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