‹ CinnaChapitre 29 sur 127 · De traître à la patrie · texte numérisé non relu

De traître à la patrie

Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable De leur concorde impie, affreuse, inexorable, Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat1, Et, pour tout dire enfin, de leur triumvirat ; Mais je ne trouve point de couleurs assez noires Pour en représenter les tragiques histoires. Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants, Rome entière noyée au sang de ses enfants : Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques; Le méchant par le prix au crime encouragé, Le mari par sa femme en son lit égorgé; Le fils tout dégouttant du meurtre de son père2, Et, sa tête à la main, demandant son salaire, Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits Qu'un crayon3 imparfait de leur sanglante paix4.

Vous dirai-je les noms de ces grands personnages Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages5, De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels6, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?

1. Au sénat. —Rediit Sullana proscription cujus atrocitas nihil in se minus habet quam numerum centum quadraginta senatorum. « On vit renaître les proscriptions de Sylla, avec un tel surcroit d'atrocité, qu'il n'y eut pas moins de cent quarante sénateurs portés sur les listes fatales. » (Florus.) Et au même chapitre : « Affreuses, cruelles, à jamais déplorables furent ces tueries auxquelles tant de malheureux ne purent se dérober, même en fuyant par tout l'univers. » Exitus fœdi, truces miserabiles toto terraram orbe fugientium. L. IV, vi.

2. Les plus forts de ces traits paraissent empruntés au récit des proscriptions de Sylla, par Plutarque. ( Vie de Sylla, xl.)

3. Un crayon. Un dessin, une peinture à grands traits. De ce sens figuré, tout littéraire, du mot crayon, on pourrait citer plus d'un exemple (comme d'un pareil usage du verbe crayonner) chez nos auteurs du dix-septième siècle. — « On n'apporte point à ces mémoires, ni le savoir, ni l'esprit, ni la méditation qu'il faudrait pour en tracer même un crayon (une esquisse) imparfait. » (Pellisson, Mémoire pour les gens de lettres.)

Et je me sens enoor la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

(Corneille, vers à Fouquet.)

4. Leur sanglante paix. Cruentissimi fœderis societas (Florus, Ibid.); mais Tacite, plus fortement et mieux : Cruenta pax (Annales, I, x), que Corneille n'a eu qu'à traduire.

5. Pour aigrir les courages. Les cœurs. Aigrir, au sens fort que ce mot comportait alors dans^bien des cas : irriter, exaspérer; comme plus loin dans cette réponse d'Emilie à Livie :

Je parlais pour l'aigrir (Auguste), et non pour me défendre.

(Acte V, se. ii.)

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