ACTE II, SCÈNE I
AUGUSTE
N'en délibérons plus, cette pitié remporte1.
Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte,
Et, quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
Je consens à me perdre afin de la sauver.
Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire :
Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire ;
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
Je vois trop que vos cœurs n'ont point pour moi de fard,
Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
Regarde seulement l'État et ma personne.
Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits*,
Et vous allez tous deux en recevoir le prix.
Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile; Allez donner mes lois à ce terroir fertile : Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez, Et que je répondrai de ce que vous ferez. Pour épouse, Cinna, je vous donne ^Emilie3 ; Vous savez qu'elle tient la place de Julie, Et que, si nos malheurs et la nécessité M'ont fait traiter son père avec sévérité, Mon épargne depuis en sa faveur ouverte Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte4. Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner : Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner3 :
1. Cette pitié l'emporte. Cette pitié pour Rome, cette pitié que vous invoquez si bien et qui respire dans vos paroles.
2. Ce combat d'esprits. C'est-à-dire cette opposition, cette lutte d'idées, d'opinions; ce combat de deux esprits, non de deux cœurs; les cœurs, Auguste vient de le dire, lui semblent unis dans une même sincérité d'affection et de zèle, également, quoique diversement dévoués.
3. C'est traiter Cinna mieux encore que Maxime. En lui donnant Emilie, Auguste le fait entrer dans sa famille. Emilie a reçu auprès du prince la place qu'avait Julie ; éllle est pour lui une autre fdle, une fille aimée, et, selon toute apparence, reconnaissante. Cette façon de récompenser un dévouement dont il ne peut suspecter la sincérité, est donc naturelle et vraisemblable, aussi bien que d'un dramatique effet : la liberté de Rome et la main d'Emilie devaient être conquises à coups de poignard, et voici qu'Auguste rend l'une et donne l'autre.
4. « Épargne signifiait trésor royal. — Les mots changent, mais ce qui ne doit pas changer, c'est la noblesse des idées. Il est trop bas de faire dire à Auguste qu'il a donné de l'argent à Emilie, et il est tien plus bas à Emilie de l'avoir reçu et de conspirer contre lui. » (Voltaire.)-- Mais, trois vers plus haut, Auguste a dit qu'Emilie avait remplacé Julie dans ses affections ; donc, pour consoler !a fille de Toranius, Auguste n'a pas compté uniquement sur la vertu de l'argent.
5. Ce grave et parfois sublime entretien se termine sur un tout autre ton. C'est avec une bonté souriante qu'Auguste offre à Cinna une très
De l'offre de vos vœux elle sera ravie. Adieu : j'en veux porter la nouvelle à Livie.